‹ Mémoires du marquis de FerrièresChapitre 11 sur 24 · I. ft · texte numérisé non relu

I. ft

Il4 LIVRE II,

}} mains impures y Talliance qui doit subsister entre » le trône et la nation semble se relâcher.

» Messieurs y le sang coule ! • . • Cette nuit y cette }} nuit même y cette nuit funeste a été une nuit » de violence et de sang ! Triste présage , triste }> commencement des maux qui menacent la i> France ! Or, dans cet état des choses, les re- » présentans de la nation peuvent-ils garder un » coupable silène^ non ; ils doivent à la vérité , » ils doivent à leur fidélité , à leur amour pour le n roi ; ils doivent à la confiance dont leurs corn- » mettans les ont honorés , de montrer au roi le » criminel abus que Ton fait de sa faveur.... Re- » nouvelons , confirmons , consacrons ces glorieux » arrêtés pris le premier du mois dernier ; réu- » nissons-nous à cette résolution célèbre , prise le M vingt du même mois , qui attache , sans retour , » une partie de cette Assemblée à l'accomplisse- » ment de nos devoirs communs. Jurons touis... » oui , tous les ordres réunis , d'être fidèles à ces » illustres arrêtés , qui seuls aujourd'hui peuvent » sauver le royaume .... A ces cris , à ces nombreux » applaudissemens , qui manifestent vos vœux, » puis-je hésiter plus long-temps ? Oui , j'y serai » fidèle I je m'y réimis de toutes les puissances de » mon ame ; jamais , jamais je ne me séparerai de » vous , que quand nous aurons rempli l'impbr- » tante, tâche qui nous est prescrite ! Nous ferons » trembler les coupables qui voudraient faire perdre » à la France le fruit de cette noble Assepiblée. n

Ce discours véhémeat , prononcé d'un ton plus véhément encore, achève de monter les esprits. Un cri général s'élève de toutes parts ; le serment est prononcé. Ce n'était pas sans raison ; la réunion forcée et humiliante de k^majorité de la noblesse et de là minorité du clergé , faisait craindre aux communes que les deux ordres ne profitassent d'une occasion si favorable de se séparer : mais la minorité de la noblesse connaissait trop les dispositions de la majorité ; elle savait que cette majorité , ni Tordre entier de la noblesse de France , ne lui pardonneraient jamais la défection du 27 juin ; défection qui avait véritablement opéré la destruction de l'ordre. La minorité de la noblesse craignait autant une séparation que les communes pouvaient la craindre ; elle était bien éloignée de la favoriser et même de s'y prêter.

Le silence et le calme s'étant un peu rétablis , l'abbé Grégoire demanda la parole , et développa , dans un discours écrit , les principes incendiaires que nous lui avons vu depuis afficher dans l'affaire des Colonies et lors de l'évasion du roi . L'archevêque de Vienne ne put s'empêcher de dire qu'il s'étonnait d'entendre sortir de la bouche d'un ministre de paix des cris de guerre et de meurtre; il rappela Tàbbé Grégoire à la modération qui convenait à son état : de viôlens murmures , partis en même temps de tous les côtés de la salle , apprirent à Farchevêque qu'il n'y avait ri^ de modéré à attendre

de rAssemblee nationale y et qu'elle partageait les fureurs du curé Grégoire.

GuiUotin lut une pétition des électeurs de Paris y ils deni^adaieat le rétabliççement de la garde bourgeoise. Quelques députée trouvaient de grands inconvéniens à armer un peuple agité par toutes les passions 9 divisé par tous les intérêts. Cest le seul moyen y répondaient les agens de la révolution y d'apporter un prompt remède aux maux qui affligent Paris ; les citoyens s'égorgent , le sang coule , on incendie, les hôtels , le Palais-Bourbon est menacé ! Ces nouvelles alarmantes y répandues coup sur coup avec affectation^ ne laissaient pas aux esprits le temps de se rasseoir et de délibérer froidement.

L'archevêque de Vienne se rendit chez le roi (i) , lui représenta la situation alartnante où se trouvait le royaume , le danger de voir naître successivement dans les autres villes les mêmes troubles qui existaient dans la capitale y la nécessité de rétablir la tranquillité à Paris ^ en éloignant promptement les troupes y et en créant une milice bourgeoise qui y saus alarmer les citoyens , les protégerait contre les perturbateurs du repos public» L'archevêque de Vienne ajouta que l'Assemblée nationale recon-

(i) Le.i3 juillet. Ce n'e^t point seul, mais à la tête d'une députation de rAssemblee nationale , que l'archevêque de Vienne fit cette démarche.

(Noie des nouv, édU,)

naissait le droit qu avait sa majesté de régler sou conseil ; mais qu'il ne pouvait lui dissimuler que le changement des ministres était la première cause des troubles actuels.

w J'ai déjà fait connaître , répondit le roi , mes » intentions sur les mesures que les désordres de » Paris m'ont forcé de prendre ; c'est à moi seul de » juger de leur nécessité ; je ne puis à cet égard » apporter aucun changement. Quelques villes se M gardent elles-mêmes, l'étendue de la capitale » ne permet pas une surveillance de ce genre. Je » ne doute pas de la pureté des motifs qui portent M l'Assemblée à offrir ses services dans cette cir- » constance affligeante : votre présence ne ferait i) aucun bien à Paris : elle est nécessaire à Versailles ^) pour l'accélération ^e vos importans travaux, » dont je ne cesse de vous recommander la suite. »

La cour avait paru jusqu'alors tranquille spectatrice des mouvemens de Paris. Les troupes postées au Cbamp-de-Mars , à Saint-Denis , à Sèvres , à ^aint-Cloud , demeuraient dans l'inaction. On eût dit que les nouveaux ministres , assurés du succès, laissaient marcher l'insun^ection , et voulaient autoriser le déploiement des mesures de rigueur qu'ils étaient résolus d'employer ; ils regardaient la situation de Paris comme l'effet d'une émeute passagère ; ils ne doutaient pas qu'à l'approche des troupes le peuple tremblant ne se dispersât , que les chefs consternés ne vinssent implorer la clémence du monarque. Cependant le tocsin sonnait

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dans toutes les églises ; les boutiques e'taient fermées j les rues pleines de gens artnés ; le^ uns courant en furieux de maisons en maisons , ne parlant que de meurtre , d'incendie , de pillage ; les autres marchant avec des tambours , des trom- "pettes , et ayant à leur tête des soldats du régiment des gardes. Une partie de ce peuple se porta aux prisons de la Force et du Châtçlet , mit en liberté les prisonniers ; elle se répandit ensuite dans les différens quartiers de la ville , annonçant le dessein de piller les hôtels des seigneurs et des gens riches.

Les révolutionnaires tournèrent l'attention du peuple sur la maison des Lazaristes de la rue Saint- Denis. On dit qu'il y avait de grands magasins de farine dans cette maison. Le peuple y courut, brisa les meubles , maltraita les religieux , s'enivra de vin , de liqueurs ; enleva les farines , et les conduisit à la halle au bled. Une autre partie du peuple força le garde-meuble de la couronne , s'empara des piques , des sabres , des épées , des fusils , qui y étaient déposés.

Les farines recueillies dans la maison des Lazaristes engagèrent le peuple à visiter tous les couvens de Paris. Les révolutionnaires secondèrent les recherches ; ils savaient combien il est important d'assurer les subsistances. On prit les blés destinés à la nourriture des religieux. Ce faible secours devint peu nécessaire. Les habitans de la campagne , profitant de l'incendie des barrières, amenèrent

i une grande quantité de comestibles : Paris se trouva dans l'abondance (i).

Le comité permanent (2) sentit la nécessité d etablir quelque ordre au milieu d'un désordre qui menaçait également les personnes et les propriétés. 11 décréta qu'il demeurerait assemblé , afin de toujours correspondre avec les districts , et de donner les ordres que nécessiteraient les circonstances: passant aux moyens de contenir la populace , et de repousser les attaques delacour , il invita les citoyens à former une garde bourgeoise , capable de déjouer les projets des gens mal -intentionnés et de veiller à la sûreté publique.

Le comité conununiqua ces deux arrêtés aux soixante districts. Plijsieurs bourgeois armés vinrent se présenter à l'Hdtel-de-Ville. Le comité leur donna pour commandant M. de la Salle , électeur. Chaque district eut ordre de lever une compagnie

(f) L'auteur diffère avecBaillj, quant à cette dernière assertion. Voir les Mémoires de Bailly. Ayant eu, à partir de cette époque , la direction des subsistances , Bailly a dÀ , ce semble , être mieux informé que personne de ce qui a pu les concerner.

(a) Ce comité , dont M. de Ferrières ne fait point assez connaître l'origine , avait été formé par les électeurs de Paris , les mêmes qui avaient nommé les députés à l'Assemblée nationale, et qui^ après cette opération, n'avaient pas cru devoir se séparer définitivement. Sur sa formation et ses opérations, voir les Mémoires de Bailly, qui entre à ce sujet dans beaucoup de détails. {Noies des nouv. édit.)

taO LITRE 11.

de milice bourgeoise. Les citoyens allèrent en foule se faire inscrire; mais la plupart étaient sansar-* ^i mes y et demandaient qu'on leur en four nit« Le comité savait qu'il y avait un amas d'armes con-i sidérable aux Invalides. La proximité de ce poste avec les troupes campées au Champ - de - Mars le décida de s'en emparer avant que la cour Teût mis en état de défense. On marcha donc vers les Invalides ; et pour prévenir le pillage , on joignit au peuple des détachement de gardes-françaises et de milice bourgeoise. Le conm^iandant somma M, de Sombreuille de livrer les canons et les armes qui étaient dans l'Hôtel : déjà le |>euple impatient escaladait les murs , franchissait les fossés : M. de Sombreuille, voyant l'impossibilité de résister à une multitude furieuse, et n'apercevant' au Champ-de-Mârs aucun mouvement pour venir à son secours , fit ouvrir les portes. Le peuple se saisit des canons , des sabres , des épées , des fusils ; il revint au Palais-Royal traînant les canons , et portant en triomphe les armes qu'il avait enlevées. Les canons furent posés à l'entrée des faubourgs , au château des Tuileries, sur les quais, sur les ponts. On s'était emparé d'un bateau chargé de poudre. La vue de plusieurs voitures de farine i qui arrivèrent en même temps , acheva de rassurer le peuple et de le confirmer dans la résolution de repousser par la force les troupes que l'on se disposait a faire marcher contre lui. Le comité détacha de nombreuses patrouilles , avec ordre d'arrêter et de

f. désarmer les vagabonds. Quelqu'un proposa une ^* marque dîstinctive propre à faire reconnaître les bons citoyens. Les révolutionnaires arborèrent la cocarde mêlée de blanc , de bleu et de rouge : c'était la livrée du duc d'Orléans ; et ce ne fut pas sans, dessein qu'ils choisirent ce signe de ralliement a une faction dont le chef timide n'attendait que le moment favorable de se montrer. Le comité plaça des gardes à toutes les portes de la ville. On arrêtait ceux qtii tentaient de sortir et cSux qui voulaient entrei*. On saisissait les armes y l'argent ^ la vaisselle . Une foule de gens attachés à la cour ^ de femmes y de mères de famille , effrayes du désordre qui régnait dans Paris y croyant y à chaque instant y voir tomber la vengeance du monarque sur une ville coupable y cherchaient à se sauver avec leurs effets les plus précieux : on les forçait de retourner dans leurs maisons comme des otages qu'il était important de conserver.

Les nouvelles de ce qui se passait à Paris ^ portées à l'Assemblée nationale y remplirent de joie les agens de la révolution et relevèrent le courage des plus timides* La délibération continuait sur la réponse du roi ; elle prit, tout-à-coup , un caractère plus prononcé. Les opinions flottantes se réunirent. L'Assemblée, forte de Paris, voulant lier pour toujours cette grande ville à ses intérêts , par les intérêts mêmes de ses habitans, rendit à l'unanimité cet arrêté fameux qui , dans les circonstances , était une véritable déclaration de guerre.

122 LIVRE n.

« L'Assemblée nationale , interprète des sentî- » mens de la nation^ déclare que M. Necker, ainsi )) que les autres ministres qui viennent d'être élol- » gnés, emportent aveceuxsonestimeetsesregrets; » déclare , qu'effrayée des suites funestes que peut n entraîner la réponse du roi, elle ne cessera d'in- » sister sur l'éloignement des troupes extraordinai- » rement rassemblées près de Paris et de Versailles, » et sur l'établissement des gardes bourgeoises.

>) Déclare de lïbuveau qu'il ne peut exister d'in-r » temiédiaire entre le roi et l'Assembléç natio- » nale; que les ministres, les agens civils et mili- » taires de l'autorité sont responsables de toutes » les entreprises contraires aux droits de l'Assem- » blée; que les ministres actuels, les conseillers » de sa majesté , de quelque rang et de quelque qua- » lité qu'ils puissent être,, ou quelques fonctions » qu'ils puissent avoir, sont personnellement res- » ponsablés des malheurs présens , ou de tous ceux » qui peuvent arriver; que la dette publique ayant » été mise sous la sauve-garde de l'honneur et de » la loyauté française , et la nation ne refusant » point d'en payer les intérêts, nul pouvoir n'a le » droit de prononcer l'infâme mot de banqueroute , » nul pouvoir n'aie droit de manquer à la foi publi- » que , sous quelque forme et dénomination que » ce puisse être. Enfin l'Assemblée déclare qu'elle » persiste dans ses précédens arrêtés , et notam- » ment dans ceux dej 19 , 20 , 25 juin dernier ; » et la présente délibération sera remise au roi par

r » le président de FAssemble'e nationale , et pu- » bliée par la voie de l'impression . L'Assemble'e , de )) plus , déclare que le président écrira à M. Nec- » ker et aux autres ministres, qui ont été éloignés, » pour les informer du décret qui les concerne. » L'Assemblée décrète pareillement qu elle conti- » nuera ses séances, et qu'il restera toujours dans » la salle un nombre considérable de députés, pour » être à portée d'être instruits de tous les événe- » mens, et de faire avertir les députés absens , se- » Ion que l'exigeront les circonstances. »

L'archevêque de Vienne alla présenter au roi l'arrêté de l'Assemblée. Le roi répondit qu'il en examinerait le contenu. Ces vigoureuses résolutions étonnèrent la cour, mais elles ne lui firent pas abandonner son plan : elle en remit l'exécution au lendemain. Il n'était plus temps; le sort de la France , lié désormais au sort de l'Assemblée , ne laissait au peuple que le choix de la liberté ou du plus pesant despotisme.

L'archevêque de Vienne représenta que son grand âge ne lui permettait pas de remplir les pénibles fonctions de président; il demanda que l'on nommât un vice - président capable de le remplacer lorsque ses forces épuisées , ne répondant point à son zèle , l'empêcheraient de continuer la séance. Tout était concerté , et la demande de l'archevêque et l'homme sur lequel le choix devait tomber. Le marquis de La Fayette obtint la majorité des suffrages; il dit que dans un autre moment il rappellerait son in-

suffisance e t U situation particulière où il se trouvait ; mais qu^ lacirconstailce était telle y que son premier sentiment était d'accepter avec transport Thonneur que lui faisait l'Assemblée , et d'exercer avec zèle , sous son respectable président , les fonctions qu'on lui confiaiit ; comme son premier devoir était de ne se séparer jamais des efforts de ses courageux collègues pour consolider la liberté publique .

La plupart des députés passèrent la nuit dans la salle des états , moins dans la vue de délibérer et de continuer la séance que pour se mettre à couvert des entreprises de la cour. Plusieurs avaient reçu des avis secrets qu'on devait les arrêter; ils pensèrent , avec raison , que le sanctuaire de la représentation nations^le serait pour eux un asile assuré y et que la cour n'oserait violer si ouvertement la majesté et la liberté du peuple français.

Cependant l'insurrection prenait à chaque instant une marche plus grave. La milice bourgeoise se formait avec rapidité : le comité et les districts s'occupaient sans relâche des moyens de soutenir l'attaque des troupes du maréchal de Broglie. Le comité- voulut connaître l'état des subsistances. Il manda le lieutenant de police. Ce magistrat assura que la ville était approvisionnée pour quinze jours. Cette assurance calma les inquiétudes : l'arrivée d'un convoi de blé, destiné aux troupes campées au Champ-de-Mars , acheva de tranquilliser sur cet objet important.

Le comité songea à se rendre maître delà Bastille.

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Ce poste donnait des moyens d attaquer Paris avec avantage. On dit au peuj^e qu'il y avait à la Bastille un grand amas d'armes et de munitions; quil était aise du haut de ses remparts de foudroyer la ville ; que Von n'avait rien fait pour la sùrete de Paris et pour la liberté des citoyens y tant que la Bastille serait au pouvoir des ministres. Le peuple se porta en foule à l'Hôtel-de-Ville, et demanda à grands cris le siège de la Bastille. L'entreprise était hasardeuse : le comité dans l'incertitude du succès , voulant rejeter sur la cour l'odieux d'vuHjU^ésis tance mem^trière , et montrer au peupli^rombien il désirait éviter l'effusion du sang français y envoya une dé-* putaiioQ y qu'il chai^ea d'annoncer à M. Delaunay ^ gouverneur de la Bastille y les craintes et le vœu du peuple 9 et de l'engager à remettre cette forteresse entre les mains de la ville. M. Delaunay promit de ne point tirer sur le peuple ; il écrivit même «aux curés de Saint-Paul et de Sainte-Marguerite y les invita à tranquilliser le peuple ^ à le porter à la paix; mais il répondit à la demande de remettre laBastille entre les mains de la ville y qu^il ne pouvait dispo^ ser d'une place que le roi lui avait confiée ; qu'il se défendrait si on l'attaquait. La garnison de la Bastille n'était composée que de deux compagnies d'invalides: on l'avaitrenforcée le matin même d'un détachement de cinquante Suisses du régiment de Salis. On soupçonnait que les Parisiens pourraient tenter une attaque : la force naturelle de la place , le peu de re^urce des Parisiens pour entreprendre

un siège , la facilité du secours , la crainte de causer des inquiétudes au peuple, empêchèrent M. de Besenval , commandant sous le maréchal de Broglie , d y faire passer des forces plus considérables.

Le comité permanent envoya quelques détachemens de milice bourgeoise et une compagnie de gardes - françaises investir la Bastille du côté de la porte Saint- Antoine (i). 11 fit suivre immédiatement une seconde députation y qui demanda à parler au gouverneur , annonçant qu'elle apportait de nouvelles prooAkions. M. Delaunay fit baisser le premier pont^jLa députation fut admise. Le peuple , se mêlant avec les députés, se jeta en foule sur le pont. M. Delaunay crut qu'on cherchait à le surprendre , et sous prétexte de pourparler de paix , à s'introduire dans le château. Il fit subitement lever le pont , et ordonna d'écarter le peuple à ceups de fusils ! A l'instant mille cris de fureur et de trahison s'élèvent parmi le peuple : l'attaque recommence , trois compagnies de gardes-françaises arrivent avec du canon , elles sont reçues aux acclamations du peuple. Le siège devient plus ré-

gulier , le premier pont et tout l'avancé sont emportés sans résistance. M. Delaunay arbore le dîrapeau blanc, gfiTre de remettre la place. Les hurle-

(i) Nos lecteurs trouveront les détails les plus exacts sur la prise de la Bastille dans les Mémoires de Dusaulx , que nous publieroiis accompagnés d'un grand nombre de pièces.

{Noie des nom', édit)

mens de la multitude ^ le bruit du canon et de la mousqueterie , empêchent d'entendre les propositions du gouverneur. L'attaque continue ; mais les assiégés ne se défendent plus : le feu cesse entièrement. Le désordre régnait parmi la garnison : personne ne commandait y personne n'obéissait : M. Delaunay courait de poste en poste y demandait la clef des poudres , menaçait de se faire sauter. Un officier suisse passe , par le trou d^un créneau , un grand bâton au bout duquel est attaché un papier écrit : un des assiégeans pose une planche sur le parapet , le sieur Maillards'avance , prend le papier , le donne au sieur Élie y officier du régiment de la reine , qui commandait l'attaque de ce côté. On lit ces mots dictés parle désespoir : (c Nous aidons vingt milliers de poudres ; nous ferons sauter la garnison et tout le quartier si vous n'acceptez pas la capitu-lation. — Nous l'acceptons , foi d'officier y s'écrie le sieur Elie y baissez vos ponts . » On baisse l^e petit pont ; les nommés Hulin y Maillard et Humbert s'élaùcent dessus , entrent dans l'intérieur du château. Ils trouvent les Suisses et les invalides rangés sur deux lignes y leurs fusils posés contre la muraille . Hulin y Maillard et Humbert abattent lé grand pont : un Soldat invalide ouvre la porte : le peuple se précipite dans la première cour , se jette sur les invalides^ massacre ceux qu'il rencontre ! Delaunay, retiré dans la dernière cour y n'ayant pas su se défendre et ne sachant pas mourir , attendait en tremblant ce que l'on déciderait de son sort. HuUn et

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Maillard larrétent prisonnier. Le peuple l'arrache de leurs mains , le traîne hors de la Bastille ; les uns le saisissent par les cheveux , d'autres lui présen*tent la pointe de leurs ëpëes y s eilbrcent de len percer ! « Ah ! Messieurs y dit douloureusement Delaunay y en regardant Hulin et Maillard ^ vous m'aviez assuré que vous ne m'abandonneriez pas! restez avec moi jusqu a l'Hôtel-de- Ville ; « et s'adressant au sieur Élié y qui avait reçu la capitula* tion : « Est-ce là ce que vous m'aviez promis ? » JVi Hulin ^ ni Maillard , ni Élie^ n'étaient plus les maîtres de contenir le peuple. La fureur allait toujours croissant. On entoure Delaunay y on le frappe au visage y on le perce de coups ! 11 ne cessait de crier : « Mes amis^ tuez-moi , tuez-moi vite , ne me faites pas languir ! » La rage du peuple n'était pas encore assouvie. 11 se livre à tous les excès qu'inspire la vengeance. Il c^de enfin aux instances y mille fois répétées , du malheureux Delaunay ! On le mène sur les marches de l'Hôtel-de- Ville ; là ^ on lui coupe la tète y on la met au bout d'une pique ; le peuple promène dans les rues ce signe atroce de sa victoire !

M. Desolmes-Salibrai , major de la Bastille , venait d'être conduit à l'Hôtel-de- Ville . Cet homme^ vertueux y humain y était aussi chéri des prisonniers que M. Delaunay en était haï. Le peuple l'enlève à ses gardés : le jeune marquis de Pelport y qui avait éprouvé y pendant une détention de cinq ans^ les soins généreux et la bonté compatissante du

major 9 tente vainement de le dérober à la fureur du peuple. 11 atteste riiumanilë y la douceur du major ; il parle des obligations qu il lui a ^ de celles que lui ont tous les prisonniers renfermes à la Bastille. Le peuple n'écoute rien , et demande à grands cris la mort du major. Ce brave militaire, touché de l'action généreuse du marquis de Pelport, lui dit avec un sang -froid héroïque : w Jeune homme , qu -allez-vous faire ? vous périrez , et vous ne me sauverez pas ! » En effet , le peuple écarte avec violence le marquis de Pelport , massacre le major : sa tête sanglante est placée au bout d'une pique , et ce second trophée est porté au Palais- Royal I

Le lieutenant de roi et l'aide-major avaient été tués avant d'arriver à la place de Grève. Le peuple, encore plus avide de sang par ces premières exécutions , veut la mort de vingt-deux invalides j et de onze soldats suisses du régiment de Salis. Un membre du comité leur dit : « Vous avez "f ait feu sur vos concitoyens , vous méritez d'être pendus, et vous le serez siur-le-champ ! » Le peuple applaudit cet arrêt , il se prépare a l'exécuter ! Les gardes-françaises , touchés du sort de leurs anciens compagnons d'armes , sollicitent leur grâce avec tant d'instances , que le peuple ni les comités n'osent la refuser (i).

(i) Ces derniers mots donneraient à en tendre, que les meniî- 9

l50 LIVRE II.

Il manquait une victime. Flesselles , prévôt des marchands y attaché par sa place même aux intérêts de la cour, n avait pas eu la prudence de refuser le d'angereux honneur de présider le comité 4e THôtel-de-Ville : peut-être bâtissait-il dans sa pensée un système flatteur de fortune et de crédit. Il est certain que Flesselles n agissait pas de bonne foi ; qu en paraissant concourir aux vues du comité^ et seconder les Parisiens dans leurs projets de dé-* fense y il cherchait sourdement à les faire échouer. Plusieurs lettres interceptées avaient donné des soupçons : une lettre trouvée dans la poche de M. Delaunay les changea en certitude. Flesselles y disait : « J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses; tenez bon jusqu'au soir > vous aurez du renfort, w A la vue de cette preuve convaincante de trahison, Flesselles balbutie quelques «aots. <( Sortez y lui dijt un membre du comité , vous êtes un traitre ! » C'était un arrêt de mort ! Flesselles descend l'escalier. Un homme l'arrête , lui pi*é$ente son pistolet , ea disant : a Tu n'iras pas plus loin ! » Flesselles chancelle , tombe ; le peuple se jette sur lui y le perce de mille coups : sa tête , mise au bout d'une pique , va de nouveau réjouir l'œil avide de sang des habitués du Palais-Royal !

La lettre de M. de Flesselles annonçait une at-

bres du comité n'accordaient cette grâce que contre leur gré. Voir dans les Mémoires de Baillj l'assertion contraire.

{Note 4es noitv, édit.)

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