‹ Mémoires du marquis de FerrièresChapitre 12 sur 24 · LIVRE IJ. l5l · texte numérisé non relu

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laque. Le comité envoie des détachemens de milice occuper les postes qui peuvent la favoriser. Un danger commun réunit tous les esprits , concentre tous les intérêts. Hommes^ f emmes , enf ans , prêtres , religieux , travaillent avec une égale ardeur à se mettre en défense. Les uns ouvrent de larges fossés y d autres forment des barrières ; on enlève les pavés ; les femmes les transportent au haut des maisons , et s'en font une arme terrible contre les soldats ennemis qui tenteraient de pénétrer dans la ville . Les serruriers fabriquent de longues piques , les plomlners fondent des balles et des lingots. On place des sentinelles au haut des tours ; on les charge de donner l'alarme à l'approche des troupes. Paris semble un immense atelier y un camp formidable y où chacun, occupé à se préparer au combat , mais plein de confiance et de courage , parait moins craindre qu'attendre avec impatience et désirer l'attaque de l'ennemi.

Ces mesures prises , le comité , désireux de conserver l'union qui régnait entre l'Assemblée nationale et la v^e de Paris, et sentant la nécessité d'agir de concert , nomma deux députés qu'il chargea d'instruire l'Assemblée de l'état des choses. Ces deux députés , après un long détail du siège de la Bastille y communiquèrent à l'Assemblée un arrêté du comité permanent, qui portait que le comité entretiendrait une correspondance journalière avec l'Assemblée nationale ; qu'il la suppliait de vouloir bien peser dans sa sagesse , le plus promp-

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temeut qu'il lui serait possible , les moyens d éviter à Paris les horreurs de la guerre civile. M. de La Fayette répondit que TAssemblée nationale , pénétrée des malheurs publics y ne cessait de s'occuper jour et nuit des moyens de les prévenir; que dans ce moment même y son président , à la tête d une députation nombreuse y était chez le roi y et lui portait les instances les plus vives pour l!éloignement des troupes.

La cour était résolue d'agir cette même nuit. Les régimens de royal-allemand et de royal-étranger avaient reçu ordre de prendre les armes. Les hussards s'étaient portés sur la place du château ; les gardes-du-çorps occupaient les cours. A ces préparatifs menaçans^ la cour joignit un air de fête qui^ dans la circonstance^ ajoutait l'insulte à la cruauté. Le comte d'Artois, les Polignac, Mesdames 5 Madame et madame d'Artois , se rendirent sur la terrasse de l'orangerie . On fit jouer la musique des deux régimens. Les soldats, auxquels on n'avait pas épargné Iç vin y formèrent des danses : une joie insolente et brutale éclatait de toutes parts : une troupe de fei^mes, de courtisans, d'hommes vendus au despotisme , regardaient cet étrange spectacle d'un œil satisfait , et l'aniiuaient par leurs applaudissemens. Telle était la légèreté ou plutôt l'immoralité de ces hommes , qu'assm^és , à ce qu'ils croyaient, du succès , ils se livraient à un insultant triomphe. L'Assemblée nationale offrait un aspect bien différent : un calme majestueux , une contenance ferme.

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me activité sage et tranquille , tout annonçait les grands intérêts dont elle était occupée , et le danger de la chose publique. Ce n'était point ignorance dea desseins de la cour. L'Assemblée savait qu'au moment même de l'attaque de Paris , les Tégîmens de royal-étranger et les hussards devaient environner la salle des états , enlever les députés que leur zèle et leur patriotisme avaient désignés pour victimes , et en cas de résitance employer la force. Elle savait que le roi devait venir le lendemain faire accepter la déclaration du 25 juin et dissoudre l'Assemblée ; que déjà plus de quarante mille exemplaires de' cette déclaration étaient envoyés aux intendans et aux subdélégués , avec ordre de la publier et de l'afficher dans toute l'étendue du royaume.

Mais l'Assemblée était décidée à s'exposer aux plus grandes violences , plutôt que de consentir àcet acte illégal , et de trahir ainsi la confian ce de lanation , en sacrifiant les droîts du peuple à sa propre sûreté»

Cependant l'Assemblée n'était pas sans ressources . La moindre entreprise tentée contre elle fut devenue le signal d'un massacre , qui aurait pu envelopper le roi lui-même et toute la famille royale. Uïi peuple nombreux, dans le sombre et farouche silence d'un abattement prêt à se changer en fureur, entourait la salle des états ; inquiet des mouveraens qu'il apercevait autour de lui , il errait çà et là , n'attendant qu'ua mot pour se porter à toutes les extrémité du désespoir.

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On ss^vait confusément ce qui se passait à Paris* Les courriers avaient beaucoup de peine à parvenir jusqu'à Versailles. Les postes de Sèvres y de Saint- Gloud , gardes par deux régimens y interceptaient les commnincations. U arrivait néanmoins de temps en temps quelque courrier qui y arvant que d*étre introduit dans l'Assemblée y satisfaisait l'impatiente curiosité du peuple. L'Assemblée recevait tout y écoutait tout y envoyait au roi députation&> sur députations. Ces députations y composées de cinquante membres y traversaient en silence le long espace qui séparait du château la salle des états : le peuple s'ouvrait avec respect sur leur passage. L'air composé y sévère même y des députés y montrait le courage inébranlable de l'Assemblée : arrivés aux postes occupés par les hussards et par les gardes-du-corps , ils perçaient avec peine les nombreux escadrons qui couvraient la place d'armes et les cours du château. On les introduisait chez le roi , et à leur retour, leurs regards et leur maintien contristés annonçaient au peuple qu'ils n'avaient rien obtenu.

Une seconde députation fut chargée de porter au roi le procès-verbal du siège de la Bastille y et l'arrêté du comité permanent. On proposa de mander les ministres à la barre y et d'exercer contre eux cette redoutable responsabilité prononcée la veille, (f II nous faut des têtes y s'écria le comte de Mirabeau , qu'on fasse venir le maréchal de Broglie ! » La seconde députation allait se mettre en

mkrche^ lorsque Tarchevéque de Vienne rentra à la téta de la première députation ^ et fit part à TAssemblée de la réponse du roi.

(c Je me suis sans cesse occupé , disait Louis XV I y )) de toutes les mesures propres à rétablir la tran- » quillité dans Paris. J'avais, en conséquence , donné » ordre au prévôt des marchands et aux officiers » municipaux de se rendre ici pour concerter avec » eux les dispositions nécessaires. Instruit depuis » de la formation d une garde bourgeoise , j ai donné » des ordres à des officiers généraux de se mettre » à la tête de cette garde y afin de l'aider de leur » expérience , et de seconder le zèle des bons n citoyens. J'ai également ordonné que les troupes M qui sont au Champ-de-Mars s'écartent de Paris. )) Les inquiétudes que vous me témoignez sur les » désordres de cette ville , doivent être dans tous les M cœurs et affectent vivement le mien. »

Cette réponse marquait l'incertitude de la cour , et combien elle était disposée à céder. L'Assemblée y ^ résolue de pousser ses avantages, demajida à grands cris que la seconde députation partit. Elle fut admise sur-le-champ. « Messieurs , dit le roi y vous déchirez mon cœur de plus en plus par le récit que vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible de croire que les ordres qui ont été donnés aux troupes en soient la cause. Vous savez la réponse que j'ai faite à votre première députation , je n'ai rien à y ajouter. » MM. Dormesson et Duport , arrivés à l'instant même de Paris , con-

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firmèrent la prise de la Bastille et la mort de MM. de Flesselles et Delaunay. Plusieurs députés voulaient qu'on envoyât une troisième députation au roi , et qu'on insistât sur l'éloignement total des troupes : « Non , répondit Clermont-Tonnerre , laissons - leur la nuit pour conseil ; il faut que les rois , ainsi que les autres hommes , achètent l'expérience. »

M. de La Fayette observa qu'il était pressant de congédier les députés du comité : on les introduisit dans la salle. M. de La Fayette leur dit que l'Assemblée nationale , profondément affectée des malheurs qu'elle n'avait que trop prévus, ne cessait de demander au roi la retraite entière des troupes assemblées extraordinairement dans la capitale et aux environs; qu'elle avait envoyé deux députations au roi sur cet objet; qu'elle faisait part aux électeurs des deux réponses qu'elle avait reçues; qu'elle renouvellerait demain les mêmes démarches, et les ferait plus pressantes encore s'il était possible ; qu'elle les répéterait et tenterait de nouveaux efforts jusqu'à ce qu'ils eussent eu le succès qu elle avait droit d'attendre de la justice de sa réclamation, et du cœur du roi, lorsque des impressions étrangères n'en arrêteraient pas les mouvemens.

C était le moment de frapper le coup décisif, et d'élever, selon le projet des révolutionnaires, le duc d'Orléans à la place de lieutenant général du royaume. On était convenu qu a l'instant même de l'annonce de la prisedelaBastilIef, le duc se présen-

terait a la porte du conseil , qu'il s'y ferait introduire ; que là y peignant avec force l'état désespéré des affaires, il offrirait sa médiation, en observant que, pour réussir dans cette négociation importante , il hii fallait le titre et l'autorité de lieutenant général du royaume ; sans quoi il lui était iînpossible de rien entreprendre. Le ducj au. lieu de suivre ses instructions , parvenu à la porte du conseil , n'osa pas y entrer. Il en attendit la fin; et toujours mené par ses terreurs pusillanimes , il se borna à demander au roi la permission de passer en Angleterre , si les événemens prenaient une tournure fâcheuse. La séance s'ouvrit le lendemain à huit heures. Plusieurs députés lurent des projets d'adresse. Le bouillant Mirabeau, se levant tout-a-coup, et interrompant cette longue suite de phrases insignifiantes , s'écria : « Monsieur le président , dites au » roi que les hordes étrangères dont nous sommes )) investis, ont reçu hier la visite des princes et des >) princesses, des favoris et des favorites, et leurs « caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. i) Dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étran- » gers , gorgés de vin et d'or , ont prédit , dans >J leurs chants impies , l'asservissement de la France, » et que leurs vœux brutaux invoquaient la des- « truction de l'Assemblée natîonale. Dites-lui que , >J dans son palais même, les courtisans ont mêlé ^) leurs danses au son ^e cette musique barbare, et >> que telle fût lavant-scène de la Saint-Barthélemî I « Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la me-

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» moire , celui de ses aïeux qu'il affectait de vouloir » preadre pour modèle^ faisait passer des vivres » dans Paris, révolté, qu il assiégeait en personne; » et que ses féroces conseillers font rebrousser les » farines que le conmierce apporte dans Paris af- » famé et fidèle. »

La députation sortait^ lorsque le duc de Liancourt annonça que le roi allait se rendre à rAssemblée. La nuit s'était écoulée au château dans l'agitation et dans l'incertitude. Les conseils s'étaient multipliés. Les ministres insistaient pour que l'on fit agir les troupes; mais, outre les suites funeste^ que pouvait entraîner ce moyen violent, dont le succès était fort incertain , Louis XVI répugnait à une mesure capable d'occasionner l'effusion du sang français. Le duc de Liancourt profita de la facilité que sa charge lui donnait d'approcher du roi ; il saisit un moment où Louis XVI , seul , livré à lui-même , repassait tristement dans son«esprit les différens partis qu'on lui proposait de prendre. Le duc de Liancourt lui exposa, avec franchiscv, 1^ situation alarmante de Paris; il lui représenta l'influence de la capitale , les progrès de l'esprit public , le peu de fonds que l'on pouvait faire sur l'obéissance et sur la fidélité des troupes , les dangers que le roi courait , ainsi que la famille royale , si l'on's'obstinait à suivre les conseils perfides des ministres , et s'adressant au comte d'Artois , qui venait d'entrer avec Monsieur : Prince , votre tête est proscrite Ifai lu V affiche de cette terrible proscription! Monsieur appuya fortementlé duc

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de Liancoart. Louis XYl, décidé par ces considéra-» tiens y encore plus par son propre cœur ^ consentit de venir à T Assemblée.

L'annonce de l'arrivée du roi produisit des effets différens , selon lesintéréts des divers partis. D'abord un mouvement général de surprise : cette première impression fît place à des sentimens plus partagés et plus refléchis. Les gens bien intentionnés y rassurés sur les craintes que leur avaient causées les préparati& de ia cour, s'abandonnèrent à des mouvemens d'amour et de reconnaisance pour le roi. Les Orléanistes, immobiles et muets , furent frappés d'im étonnement stupide. D'Orléans, Siey es et.Latouche, retirés dans un des coins de la salle , semblaient sereprocher mutuellement de n'avoir pas prévu cette démarche , et de ne l'avoir pas devancée par une entreprise décisive. Leur conversation animée, l'air tération de leurs traits , leurs regards , leurs gestes , peignaient et leurs regrets et leur irrésolution. Les députés qui tenaient à l'ancien régime , et qui favorisaient secrètement les vues de la cour , révoltés d'une condescendance qu'ils traitaient de faiblesse , reconnurent avec douleur que le roi les abandonnait. Plusieurs membres des communes, dont l'orgueil et la jalousie n'étaient pas satisfaits, malgré cet éclatant triomphe, paraissaient fâchés de ne pouvoir pousser plus loin l'humiliation du trône.

On mit en délibération comment on recevrait le roi , et l'on agita sérieusement la question s'il se«

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rait permis aux députés de témoigner, par le cri français Vive le roi , la sensibilité dont les pénétrait la démarche franche et bonne du monarque. Plusieurs députés s'opposèrent à toute manpae d'ap* probation. L'évêque de Chartres cita ce passage d'un sermon de M. de Beauvais , évêque de Senfez : w Le silence des peuples est la leçon des rois. )r Pendant cette discussion , Louis XVI entra , sans gardes, accompagné de Monsieur et de M. le cointé d'Artois. Les nombreux spectateurs , les députés eux-mêmes , oubliant les froids calculs de la vanité, entraînés par le vif et inné sentiment d'aniour pour ses roîs , non encore éteint alors dans le cœur des Français , firent retentir les voûtes de la salle de cris, mille fois répétés , de vive le roi.

Louis XVI , debout , dit : « Messieurs , je vous » ai assemblés pour vous consulter sur les affaires » les plus importantes de l'Etat ; il n'en est point >} de plus instante , et qui affecte plus spéciale- » ment mon cœur, que les désordres affreux qui » régnent dans la capitale ! Le chef de la nation » vient, avec confiance , au milieu de ses repré- » sentans , leur témoigner sa peine et les inviter à » trouver les moyens de ramener l'ordre et le » calme. Je sais qu'on a donné d'injustes préveû- » tions; je sais qu'on a osé publier que vosper- » sonnes n'étaient pas en sûreté. Serait-il donc » nécessaire de rassurer sur des récits aussi cou- » pables , démentis d'avance par mon caractère » connu? Hé bien, c'est moi qui me fie à vous J

» aidez-moi , dans ces circonstances fâcheuses , à D assurer le salut de l'État; je l'attends de l'As- D semblée nationale. Le zèle des représentans de » mon peuple , réunis pour le salut commun , m'en )) est un sûr garant ; et , comptant sur l'amour et » là fidélité de mes sujets , j'ai donné ordre aux » troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. » Je vous autorise et vous invite à faire connaître » mes dispositions à la capitale. »

Ce discours fut écoute au milieu des acclamations et des cris de vive le roi. a Sire , répondit l'ar- » chevêque de Vienne, l'amour de vos sujets pour » votre personne sacrée semble contredire , dans » ce moment , le profond respect dû à votre pré- » sence , si pourtant un souverain peut être mieux M respecté que par l'amour de ses sujets. L'As- » semblée nationale reçoit , avec la plus vive sen- » sibilité , l'assurance que votre majesté lui donne » de l'éloignement des troupes rassemblées, par >h ses ordres , dans les murs de la capitale et dans jtt les environs de Versailles. Elle suppose que ce » n'est pas seulement un éloignement à quelque » distance , mais un renvoi dans les garnisons dont » elles sont sorties , que votre majesté accorde à >» ces désirs.

» L'Assemblée nationale m'ordonne , en ce mo- ^) ment , de rappeler quelques-uns des arrêtés aux- » quels elle attache la pjus grande importance. » Elle supplie votre, majesté de rétablir la commu- ^) nicatioâ libre entre Paris et Versailles , et, dans

» tous les temps , une communication immédiate » et facile entre elle et votre majesté . Elle sollicite » avec instance l'approbation de votre majesté » pour une députation qu'elle désire envoyer à » Paris, dans la vue et dans l'espérance qu'elle » contribuera beaucoup à ramener Tordre ef le » calme dans votre capitale. Enfin, elle renouvelle » ses représentations auprès de votre majesté , » sur les changemens survenus dans la composi- » tion de votre conseil. Ces changeifiens sont une » des principales causes des troubles qui nous af- » fligent y et qui ont déchiré le cœur de votre » majesté. »

Louis XVI reprit que , sur la députation de l'Assemblée nationale à Paris , on connaissait ses intentions et ses désirs ; qu'il ne refuserait jamais de communiquer avec l'Assemblée nationale , toutes les fois qu'elle le jugerait nécessaire. Cette assurance si positive acheva de dissiper les défiances : l'Assemblée tout entière se leva comme un seul homme, et sortit pour accompagner le roi.

Un peuple immense attendait avec inquiétude quelle serait Fissue de cette démarche inattendue* Lorsque le peuple aperçut Louis XVI au miliea des députés , les transports éclatèrent de toutes parts ; l'air retentit des cris de vive le roi ! Les citoyens et les députés , mêlés sans distinction d'ordres , entouraient Louis XVI , en bénissant cette heureuse réunion du roi à son peuple , si désirée ,

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seule capable de prévenir les maux qui menaçaient la France.

Louis XVI marchait à pied entre Monsieur et M. le comte d'Artois : sa marche était retardée par la foule qui se pressait sur son passage. Un délire upiversel avait remplacé cet air morne , ce sombre silence qui , la veille , annonçait l'effrayante crise du désespoir. Les gardes-du-corps , les Suisses, les gardes-françaises , rangés en bataille sur la place d'armes, partageaient l'ivresse générale. Les drapeaux flottant dans les airs , le bruit des tambours, des trompettes , des timbales , le chant vif et animé des fanfares , des marches militaires , les cris de vive le roi , vive la nation , donnaient à cette entrée pacifique du monarque, du peuple et des députés , l'appareil d'un triomphe national I

La reine n'était pas sans appréhension sur le succès d'une démarche que la nécessité des circonstances l'avait seule forcée de permettre. Le bruit des cris mille fois répétés de vive le roi ayant dissipé ses craintes , elle sortit sur le grand balcon , tenant M. le dauphin dans ses bras et la petite Madame par la main. Ses regards attendris se portaient alternativement sur son fils et sur la multitude répandue dans l'avenue et dans les coiu*s du château. Madame , madame la comtesse d'Artois, madame Elisabeth , Mesdames , tantes du roi , occupaient les deux côtés du balcon. On entrevoyait encore sur' les visages un reste de contrainte mêlée à la joie de cet heureux accord. Tandis que chacun s'aban-

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donne aux réflexions qui naissent en foule d'un spectacle si nouveau , le comte de Séran, gouverneur des enf ans de M. le comte d'Artois , amène les ducs d'Angoulême et de Berry, Us s'approchent de la reine y lui baisent la main : . la reine les embrasse et penche vers eux son fils avec un sentiment profond de cette grande journée : les deux jeunes princes , sans pénétrer daps l'arrière-pensée de la reine , n'écoutant que la naïve sensibilité de leur âge , serrent le dauphin contre leur sein , et l'embrassent à plusieurs reprises. La petite Madame cède à l'émotion que lui cause cette image touchante y elle passe sa tête sous le bras de sa maman, et joint ses caresses enfantines à celles des deux princes ses cousins. Tableau délicieux que ma plume s'efTorcerait vainement de rendre , mais dpnt mon cœui* sentit tout le charme, et q^e je' n'oublierai jamais ! Le roi arrivé au milieu de cette scène intel*es$ante , mille cris d'amour l'appelaient sur le balcon; il y parut , et entendit les bénédictions du peuple : récompense flatteuse des sacrifices qu'il venait de faire à la nation^

Rappel deNeckeret des ministres exiles , i6 juillet 1789. -— Le lendemain, Louis XYI se rttud à Paris à rH6tel-de-Viile. -r Le comte d'Artois et ses enfans sortent du royaume. --« Mort de Foulon et de Berthier , 22 juillet. — Pillages , incendies. — Arrivée de Nccker, 28 juillet. — Son entrée à Paris. — Soulèvement général. — Formations des municipalités. — Décrets du 4 août. — L'Assemblée établit de» comités. — Chute de l'ancien gouvernement. — Premier rapport du comité de constitution. — Yiolens débats.

Les députés nommés pour porter à Paris la nouvelle du renvoi des troupes , partirent au bruit des acclamations des habitans de Versailles. Arrivés à la place Louis XV, une nombreuse escorte les accompagna jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Des cris de vive la nation, vive les députés, s'élevèrent de toutes parts. Le peuple célébrait son triomphe, et il le célébrait avec transport.. La place de Grève se trouva couverte d'une multitude de citoyens , les uns armés , les autres sans armes , mais tous également empressés de jouir de la vue des députés : chacun voulait entendre les paroles de paix qu'ils apportaient.

Le marquis de La Fayette annonça que le roi était venu au milieu des représentans de la nation^ I.' 10'

sans gardes , accompagné de Monsieur et de M. le comte d'Artois. 11 lut le discours du roi ; il parla des témoignages d'amour et de sensibilité que les représentans de la nation avaient donnés au monarque en le reconduisant tous ensemble au château. Le peuple répondit à M. de La Fayette par des cris de vive le roi *ei l'Assemblée nationale. Lally-Tolendal (i) s'adressant alors aux électçjurs et à la foule qui remplissait l'Hôtel - de - Ville : K Messieurs, nous venons vous apporter la paix de la part du roi et de l'Assemblée nationale. Vous êtes généreux, vous êtes Français ,. vous aimez vos femmes , vos enfans, votre patrie. Il n'y a plus de mauvais citoyens. Tout est calme, tout est paisible. Nous avons admiré l'ordre de votre police , de vos distributions , le plan de votre défense. Maintenant la paix doit renaître.... N'est-ce pas que vous ne voudriez pas déchirer tout ce que vous aimez par des discordes sanglantes ? n'est-ce pas qu'il n'y auf a plus de proscriptions? la loi seule doit prononcer. . . » Tpus s'écrient : « Oui , la paix , plus de proscriptions! M L'enthousiasme devient général ; on entoure Lally ; des citoyens lui présentent une couronne de fleurs , la lui posent sur la tête malgré sa résis-^ tance : on le porte aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville :

(i) On peut voir, dans Thistoire de M. Bertrand de Molle-* ville y le texte du discours de M. de Lally.

{Note des nous^, édit . )

le peuple confirme, par de nouveaux applaudissemeus , ce triomphe honorable d'une douce et afifectueuse sensibilité , sur la haine que s'efforcent d'entretenir d'atroces factieux.

Il restait deux points importans arrêtés par les révolutionnaires : le rappel de Necker, la nomination de Bailly à la place de maire , et celle de La Fayette à la place de conunandant général de la milice parisienne (i). Ces mesures seules pouvaient assurer les avantages que l'Assemblée venait de remporter sur la cour. Les révolutionnaires n'eurent pas de peine à obtenir ce qu'ils désiraient : le peuple , docile à la voix qui le conduisait , demanda à grands cris le rappel de Necker. Bailly fut proclamé maire , et La Fayette nommé commandant de la milice parisienne y aux suffrages unanimes de tous les citoyens.

Cependant l'Assemblée nationale poursuivait avec une constance opiniâtre le renvoi des minis-

d) Il semble peu exact d'attribuer à un plan révolutionnaire la nomination de MM. de La Fayette et Bailly, qui se sept montrés constamment opposés à tous les excès populaires et à tous les mouvemens contraires aux lois. L'attachement de Bailly à là personne de Louis XVI était connu. (Voir ses Mémoires.) Quant à M. de La Fayette et à son opposition à tous les actes révolutionnaires^ , voir les Mémoires de Ferrières lui-même , passim.

(Noie des nouv. édit.)

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très. On proposa une adresse au roi (i). Tandis que l'on s'occupait à la rédiger, le roi envoya dire à l'Assemblée que les ministres avaient donné leur démission. Quelques députés prétendirent que l'adresse devenait inutile ; qu'il fallait nommer une députa tion 9 et remercier le roi de s'être rendu aux vœux du peuple . Lally-Tplendal ramena l'attention de l'Assemblée sur le rappel de Necker. La discussion s'engagea , et il s'éleva tout-à-coup une grande question : il s'agissait de déterminer quelle influence les représentans du peuple peuvent et doivent avoir sur le choix et sur la nomination des ministres. Le nouvel esprit qui commençait à dominer dans l'Assemblée se manifesta d'une manière frappante. Le comte de Mirabeau, Barnave, Chapelier, tout ce qui tenait au parti révolutionnaire , soutinrent que l'Assemblée avait un droit posiiif d'influer sur la composition du ministère. Mounier, Lally-Tolendal , Clermont-ïonnerre , tout ce qui tenait au roi et à la constitution monarchique, répondirent que l'Assemblée pouvait bien conseiller le rappel de Necker ,' mais qu'elle n'avait pas le droit de demander le retour ou le renvoi d'un ministre. L'indépendance du pouvoir exécutif, ajouta

(i) Séance du 16 juillet. Ce fut Mirabeau qui fit la propo- «ition et prëseuta le projet d'adresse.

(Note des nouv, édit,)

Mounier, faille bonheur du peuple. Cette iade'pendance cesse du moment que TAssemblée peut dire : (c Nous ne voulons pas de tel ou tel ministre. » Plusieurs députés y auxquels on représentait sans cesse le despotisme armé de chaînes et de poignards, prêt à écraser le peuple , et dont l'étroit génie n apercevaît pas le terme auquel on s'efforçait de les mener , se réunirent à l'avis de Barnave et de Mirabeau. L'Assemblée décréta qu'une députation irait demander au roi le rappel de Necker.

Cette première atteinte à la prérogative royale montra la hauteur à laquelle l'Assemblée allait désormais porter ses prétentions. La séance en fournit un second exemple. Le parlement était demeuré passif pendant les troubles de la capitale . 11 avait suivi d'un œil inquiet la marche de la révolulion. Il crut, en ce moment, devoir faire un acte de présence propre à couvrir la nullité affectée dont il s'était enveloppé. Les chambres s'assemblèrent et prirent un arrêté. Le premier président l'adressa au président de l'Assemblée avec celte lettre : (c M. le président , le parlement me charge » de faire part à l'Assemblée d^n arrêté qu'il vient » de prendre ce matin. Je m'empresse de remplir » cette mission en vous adressant une copie de » cet arrêté. — Je suis avec respect , M. le prési- » dent.... Brochard de Saroi^. »

Un cri général d*improbatîon s'éleva à la lecture de cette lettre ; on demanda pourquoi le parlement n'avait pas communiqué son arrêté par une dépu^

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tation. L'arrêté même éprouva une violente censure : les expressions en parurent peu mesurées , peu convenables à la dignité souveraine de la nation. Les ducs et pairs et les autres membres du parlement qui siégeaient dans l'Assemblée 'avouèrent, J'inconvenance de cette démarche du premier président. « C'est au nom même de cette compagnie^ dont j'ai l'honneur d'être membre , dit M. de Saint-Fargeau , que je vous supplie de recevoir des excuses , que vous ne pouvez refuser à une faute plus involontaire que réelle. »

Jusqu'à ce jour la majorité de la noblesse n'avait pris aucune part aux délibérations. Le duc de Montemart représenta le danger de demeurer plus longtemps dans une inactivité nuisible âùx intérêts du monarque et de la monarchie. En effet , tout se faisait sans la noblesse : le peuple s'accoutumait insensiblement à la regarder comme étrangère à la chose publique. Le duc de Montemart remit sur le bureau, au nom de la majorité de la noblesse , une déclaration : la noblesse y disait que la fidélité que plusieurs de ses membres devaient à leurs comme ttans ne leur avait pas permis de prendre part aux délibérations de l'Assemblée ; mais que les circonstances actuelles étaient trop intéressantes, trop impérieuses , pour leur laisser attendre une expression formelle du vœu de leurs conunettans; qu'ils ne doutaient pas que ce vœu ne se trouvât conforme à la résolution qu'ils prenaient en ce moment; qu'en conséquence ils donneraient désor-

mais leurs voix sur les objets qui allaient occuper l'Assemble'e.

Le roi, instruit du décret qui nommait une députatîon pour demander le rappel de Necker, sentit les conséquences qu'entraînait le droit que s'arrogeait l'Assemblée sur la nomination des ministres et sur la composition du conseil. 11 prévint la demande oflScielle de l'Assemblée, et envoya dire au président qu'il rappelait Necker (i ) . L'A ssemblée nomma une députation qu'elle chargea de témoigner au roî sa reconnaissance. Le roi remit au président une lettre écrite de sa propre maiii à Necker, par laquelle il invitait ce ministre de se rendre à Versailles. 11 engagea le président à communiquer cette lettre à l'Assemblée et à la presser d'y en joindre une en son nom. Lally fut chargé de rédiger la lettre ; il la rédigea dans les termes les plus flatteurs. L'Assemblée disait à Necker qu'elle lui avait déjà donné , par un décret , d'honorables témoignages de ses regrets; que ce jour même elle avait arrêté de supplier le roi de rappeler un ministre qui possédait seul la confiance publique ; qu'en faisant cette demande , c'était tout à la fois son vœu qu'elle exprimait et celui de la capitale ; que le ?roi Tayaut prévenue , elle le pressait de céder aux désirs de sa ^ajesté ; que ses talens , ses vertus ne pouvaient recevoir une récompense plus glorieuse, ni un plus puissant encouragement.

(i] Séance du 16 juillet.

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Louis XVI ^ en annonçant le rappel de Necker^ fît part à rAssemblée de la résolution qu'il avait prise de se rendre le lendemain à Paris. Cette réso^ lution soudaine était le fruit des intrigues des agëns de la révolution ; ils voulaient que Louis XVI autorisât tout ce qui s'était fait, et consacrât , par un aveu public , la nouvelle forme de gouvernement qu'ils venaient de donner à la capitale , et qu'ils allaient bientôt étendre à la France entière. On dit à Louis XVI que cette démarche était seule capable de ramener le calme dans Paris , en écartant les défiances sur la sincérité de ses intentions.

Ce voyage répandit l'alarme dans le château. On craignait que les Parisiens ne voulussent garder le roi : on craignait plus encore ; un scélérat , un homme vendu a des projets factieux, pouvait commettre l'attentat le plus coupable.

Ces considé rations n'ébranlèrent poin t Louis X Vl j il se soumit courageusement à l'impérieuse nécessité; et, ayant accepté l'offre que l'Assemblée lui fit d'une nombreuse députâtion , il partit environné de la nouvelle milice bourgeoise de Versailles , formée à la hâte , armée de mauvais f^psils : la plupart de ceux qui la composaient , vêtus de guenilles, semblaient plutôt une troupe de vagabonds , ramassés pour un pillage , que l'escorte du roi d'une grande nation.

L'avenue de Paris était remplie d'une foule de spectateurs ; tous dans un silence pensif , avec des sentimens divers , regardaient passer Louis XVI :

cette démarche du plus puissant monarque de ITiurope inspirait de tristes réflexions sur le peu de stabilité de l'homme et de ses grandeurs. Louis XVI avait dans son carrosse les ducs ^e Villeroi et de Villequiers. On apercevait sur son visage Fempreinte de l'inquiétude et du chagrin. Les toarques d'intérêt qu'il reçut des députés et des habitans de Versailles dissipèrent un peu cette sombre tristesse.

Les gardes - du - corps s'étaient rendus k pied k la barrière de Passy , dans Tintention de former le cortège du roi ; ils furent consignés aux portes de la ville : quatre seulement obtinrent la permission d'entrer.

Bailly , à la tête du corps municipal , présenta les clefs de Paris au roi , en se servant de cette singulière phrase ; « Ce sont ces mêmes clefs qui Jurent présentées à Henri IV : il vint conquérir son peuple ; aujourd'hui c'est le peuple qui conquiert son roi! » (i) En effet, tout annonçait une victoire. Cent cinquante mille hommes , armés de faux , de pioches y de piques y de fusils , oflraient un aspect à la fois majestueux et terrible ! Cette nombreuse milice^ sur quatre de hauteur^ bordait les rues depuis Passy jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Des canons

(i) Voir, dans les Mémoires de Bailly, le texte de cette adresse , et la circonstance qui suggéra l'idée de la phrase rapportée par Ferrières.

{Noie des nom*, ëdit.)

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braques sur tous les ponts et a l'entrjBe des rues par lesquelles Louis XVI devait passer, paraissaient dire : C'est un grand captif, et non un roi qui vient dans sa capitale et au milieu de ses sujets !

Un peuple ipimense , semblable à une mer agitée qui s'apaise à sa surface , mais qui mugit sourdement dans sa profondeur , donnait une teinte lugubre à ce vaste et imposant tableau. Tous les visages étaient sombres, tous les regards glacés, tous les cœurs fertnés auxsentimens antiques des Français pour leur roi.

Le carrosse marchait au milieu d'une troupe nombreuse de cavalerie et de gens de pied. Les gardes* françaises , avec leurs canons , à la tête de la colonne ; un bruit confus dé mousquelerie ,! de cris mille fois répétés de vive la nation ; et sur le roi , un silence offensant : partout l'orgueil humiliant d'un triomphe.

LouisXVl descendit à l'Hôtel-dè-Ville; les piques et les armes , croisées dessus sa tête ; formaient une voûte d'acier , quîil fut obligé de traverser. On le plaça sur un trône dressé dans la grande salle ; quelques larmes coulèrent de ses yeux; il voulut parler , un saisissement involontaire lui coupa la parole; il ne put prononcer ^e ces mots : (c Mon peuple doit toujours compter sur mon amour! )) Bailly présenta à Louis XVI la cocarde nationale ; Louis XVI la prit, la mit à son chapeau ; il parut à une fenêtre àç THôtel-de- Ville : cet acte de condescendance excita de nombreux applaudissemens. Louis XVI cou-

firma la nomination de BalUy , celle de La Fayette, et sortit. La^milice parisienne, abandonnant soii appareil menaçant , renversa les armes en signe de paix : le même cortège reconduisit Louis XVI jusqu'à la barrière de Passy : il y trouva les gardesdu-corps , qui le ramenèrent à Versailles (i).

Tandis que Louis XVI cédait aux vœux , ou plutôt aux ordres des habitans de Paris , le comte d'Artois , ses deux enfans , les princes de Condé , de Conti , de Lambesc , le maréchal de Broglie , le garde-des-sceaux Barentin, MM. de Villedeuil, de La Vauguyon , s'éloignaient de Versailles , et se disposaient à sortir du royaume (2). La haine du peuple était trop fortement prononcée contre eux, pour qu'ils n'eussent pas tout à redouter de sa fureur. Le terrible exemple de Flesselles et Delaunay leur inspirait un juste effroi. Le comte d'Artois était celui que les conjurés avaient le plus d'intérêt d'é-

(i) On tfoavera , dans les Mémoires de Baillj , des détails étendus sur cette journée.

{Note des nouv. édit.)

(2) Madame la duchesse de Polignâc , gouvernante des enfans de France , quitta aussi la France avec sa famille. Ce copite d'Artois se rendit à Turin auprès du roi de Sardaigne, son beau-përe. Les personnes de la famille royale qui restèrent auprès de Louis XVI furent il!/(?;wiei/r(LouisXVIIJ), «on frère , Madame Elisabeth , sa sœur , la reine et ses eri" fans, {Nçte des nouv, édit,)

i56 LIVRE m.

loigaer. Ce priace, fait par son caractère aimable et par ses qualités brillantes , pour rallier les bons Français autour du roi et de la monarchie y leur causait de vives craintes ; ils parvinrent , en lui inspirant de fausses terreurs , à l'engager à quitter le royaume , et à montrer à la France entière,. par cette démarche décisive , qu'il était Tennemi de la révolution : se réservant de profiter , quand il en serait temps , de cette idée qu'ils sauraient bien , à l'aide de quelques calomnies , entretenir parmi le peuple .

Cependant un sentiment général d'inquiétude continuait d'agiter Paris ; une frayeur secrète avait saisi les esprits. Les Parisiens, étonnés de leurs succès , croyaient que la faiblesse de la cour n était qu'apparente , et cachait des ressources qu'ils n'apercevaient pas. Les conjurés s'efforcèrent d'entretenir les craintes du peuple : il le leur fallait toujours agiter, pour qu'il fût toujours prêt à servir leurs projets.

Us dirent que la promesse du roi d'éloigner les troupes de la capitale ne s'effectuait point; Deux nouveaux régimens étaient arrivés la nuit même à Saint-Denis ; on y avait arrêté les convois de farine destinés à l'approvisionnement de Paris ; les habits des gardes -françaises venaient d'être secrètement enlevés des magasins ; douze cents hussards de Nassau s'étaient introduits dans la ville avec dessein de la surprendre ; on emmagasinait des farines pour le camp de Saint-Denis;

les soldats arrachaient aux passans la cocarde nationale, et en bourraient leurs fusils; on avait aperçu le prince de Vaudemont méditant un plan d attaque. Ces bruits ridicules , répandus avec affectation , troublaient la tranquillité des Parisiens. Tourmentés de craintes , environnés de soupçons , ils voyaient partout des agens secrets de la cour. Un courrier, un visage inconnu, causaient une agitation subite. On alla jusqu'à persuader aux ouvriers employés au démolissement de la Bastille , que le pain et le vin qu'on leur distribuait étaient empoisonnés ; ils refusèrent d'en manger. Il fallut , pour dissiper cette absurde sottise, que le sieur Comperot , électeur , se transportât à la Bastille , but et mangeât devant eux de ce même pain et de ce même vin.

Le peuple se porta à l'abbaye de Montmartre (i); il y avait, assurait-on, de grands amas d'armes. Le curé de Saint-Eustache et quelques électeurs entrèrent dans l'intérieur du couvent : ils y firent les perquisitions les plus exactes; ils n*y trouvèrent ni armes ni canons. Leur rapport calma, pour le moment, les inquiétudes du peuple ; mais elles se renouvelèrent bientôt sous des prétextes aussi frivoles.

On reçut la nouvelle que M. Berthier , intendant de Paris , venait d'être arrêté à Compiègne ; le peuple lui attribuait l'excessive cherté des grains ; il prétendait même que M. Berthier avait fait cou- * Il III I ■ ■ fc. Il I ■

(t) Le nuircli 21 juillet. Mémoires de Bailly. ^

l58 LIVRE III.

per les blés en verd dans plusieurs endroits de sa généralité y afin de hâter la famine en détruisant l'espoir d'une abondante récolte :. imputation absurde , mais par cela même plus propre à être adoptée par le peuple. On apprit en même temps que l'on amenait M. Foulon à Paris. Cet homme, qui n'ignorait pas la haine que le peuple lui portait^ avait fait répandre le bruit de sa mort; il espérait, à l'aide de cet innocent stratagème , sortir plus facilement du royaume. Ses propres domestiques le trahirent et révélèrent le lieu de sa retraite. Une fortune immense, acquise dans le monopole des blés , dans l'entreprise des fourrages et des vivres , avait reqdu Foulon odieux : un de ces propos attribués à tous les hommes durs , chargés de la redoutable administration des subsistances , et qu'aucun d'eux n'a tenu , porta la haine du peuple jusqu'à la fureur. On prétendait que Foulon avait dit, dans le moment de la plus grande cherté du pain, que le peuple pouvait manger de l'herbe , puisque ses chevaux en vivaient.

Foulon à pied, une botte de foin sur le dos, un collier de chardons autour du cou , traversa Paris ( i ) , suivi d'une foule immense qui l'accablait de reproches et d'injures. On parvint à le conduire jusqu'à l'Hôtel-de-Ville : une multitude de, peuple remplissait la place de Grève , et demandait à grands cris

(i) Le mercredi 22 juillet, 5 heures du matin. Mémoires de Bailly.

qu'on lui livrât Foulon. Lé comité fît quelques légers efforts (i) pour soustraire Foulon a la fureur du peuple : Bailly se présenta ; les cris redoublèrent : le peuple voulait sa proie ; il la voulait toute chaude. Foulon entendait les hurlemens de mort que poussait cette troupe effrénée, et n'en paraissait point ému. Un de ses gardes , touché de compassion , et frappé de cette sécurité lui dit : P^ous êtes calme. Monsieur ^ sans doute vous êtes innocent ? — Le crime seul^ reprit Vovlon y peut se déconcerter.

La Fayette annonce au peuple que l'on va conduire Foulon dans les prisons de l'abbaye Saint-Germain ; qu'on lui fera son procès; qu'il est essentiel de tirer de lui des éclaircissemens importans. Le peuple , à cette annonce , se précipite dans l'Hôtel-de- Ville, ari'ache Foulon des mains des électeurs, le traîne à un réverbère etl'y attache. La corde rompt; Foulon tombe sur ses genoux , implore la pitié du peuple, mais le peuple n'a point de pitié. Mille bras se hâtent de raccommoder la corde ; on attache de nouveau Foulon au réverbère. La corde casse une se-

(i) Voir, dans les Mémoires de Bailly , les détails de celte scène d'horreur. Il paraît prouvé par son récit , qui porte un caractère de bonne-foi remarquable , que tous les efforts humainement possibles furent tentés par les électeurs , par Bailly lui-même et par M. de La Fayette , pour soustraire le malheureux Foulon à la fureur populaire. Voir aussi Bertrand de Molleville , qui confirme en ce point les Mémoires de Bailly. {Note des nouv. édit.)

l6o LIVRE III.

conde fois ; quelques personnes présentent des sabres pour abréger le supplice de ce malheureux. Le peuple le prolonge avec un sentiment de jouissance peu* dant plus d'un quart-dTieiu^ , en lui faisant attendre une corde neuve : elle arrive enfin , et termine lest afireuses angoisses et les longues souffrances de Foulon. A peine expiré, on lui coupe la tête ; on lui met du foin dans la bouche : cet horrible trophée y placé au haut d'une pique , est promené dans les rues de Paris, et porté en triomphe au Palais* Royal.

Cependant Berthîer, gendre de Foulon, arrive, conduit par un détachement de cinq cents hommes de cavalerie (i). Le peuple abandonne les restes sanglans de Foulon et court à la rencontre de Berthier. Berthier était dans un cabriolet, dont on avait enlevé l'impériale , afin de montrer au peuple l'humiliation d'un homme qui huit jours auparavant recevait des respects. Deux soldats marchaient à ses côtés, lui appuyant la baïonnette sur le cœur. Berthier devenu l'objet de tous les regards, de toutes les insijltes, alimentait la fureur du peuple, et lui donnait l'avant-goût d'un supplice. Des drapeaux, des tambours, une musique barbare, des hommes couronnés de, lauriers, des femmes chantant et dansant, formaient autour de Berthier une marche triomphale. Une troupe accourt en pous-

(i) Le Tttcme jour, à 8 heures 3 quarts du soir. Mémoires de Bailly. {Note des nouv. édit,)

sant des cris de joie, écarte le cortège , pénètre jusqu'à Berthi^r , lui présente la tête sanglante de son

beau-- père , l'approche de sa bouche ! Berthier

fisémit d'horreur, détourne les yeux; cette sensation déchirante que le peuple saisit avec avidité , devient pour lui un sentiment de plaisir, il applaudit y et ces hommes marchent devant la voiture , portait cet étendard de sang.

Berthier entre à l'Hôtel-de- Ville : le comité ( i ) l'interroge sur ses projets. « J'ai obéi k des ordres supérieurs, répond Berthier; vous avez mes papiers, ma correspondance; vous êtes aussi instruits que moi. M Le comité veut continuer l'interrogatoire; Bertlùer observe qu'il est extrêmement fatigué ; que depuis deux jours il n'a pas fermé l'œil ; il prie le comité de lui faire donner un lieu où il puisse prendre quelque repos» Mais tel qu'un tigre devenu plus féroc» par le sang dont sa gueule est encore empreinte, loin d'être rassasié d'une première proie, n'en appelle que plus vivement une seconde, et puis une troisième-; tels ces hommes féroces encore empreiiits du sang de Foulon , n'en demandent que plus despotiquement le sang de Berthier (2) !

Le comité et Bailly font pour Berthier ce qu'ils

(i) Il y a ici une légère erreur. Ce fri Bailly qui interrogea. Berthier. Mémoires de Bailly. {Note des nouv, édit.)

(2) Bailly pense ({vlWI j- avait un dessein formé défaire périr Foulon et Berthier. Voir ses Mémoires.

{Note des nouv, édit,) l« Il

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ont fait pour Foulon; ils parlent au peuplie; ils prient 9 ib raisonnent et ils n'agissent point : peutêtre n'était-on pas fâché de placer^ comme un grand exemple y sous les yeux des agens du pouvoir ^ ce hideux et sanglant tableau des vengeances po-* pulaires (i). Quoi qu'il en soit, Berthier est abandonné au peuple : mille bras se précipitent sur lui: ^1 tombe percé de CQups. Un homme jJonge ses mains dans les entrailles de Berthier^ va y chercher son cœur encore vivant, l'arrache, monte à l'Hôtel-» de-Ville ,' entre d^ns la chambre du comité, et les yeux égarés, les mains fumantes ^ il leur présente cette offrande abominable !

Le corps de Berthier est coupé par morceaux, on se dispute ses chairs ; les uns s'emparent de la tête , la mettent au haut d'une pique , d'autres/portent son cœur sur un long coutelas. Ils partent aux acclamations de la multitude, parcourent les rues de Paris , arrivent enfin au Palais-Royal. La, les yeux avides se repaissent à loisir : maisHentôt un monstre à forme humaine convoite ces restes sanglans^et les dévore avec un sentiment d'appétit!

La mort tragique de Foulon et de Berthier répandit la terreur parmi tous ceux qui avaient eu quelque part à l'ancienne administration. Ces atrocités populaires remplirent les vues des révolutionnaires. Dès ce moment, ils n'éprouvèrent plus de résistance. Les gens attachés au roi , consternés,

(i) Voir la note d« la page iSq et les Mëmoireâ de Bailly.

tremblans pour eux-mêmes , quittèrent précipitamment le royaume. IjSl noblesse , le haut clergé, dispersés au milieu d'une populace lâchée tout-acoup sur eux comme sur une proie , se laissèrent enlever jusqu'aux moyens de se défendre.

Je ne rapporterai point ici l'ennuyeuse et rebutante nomenclature des meurtres , des pillages , des incendies, des vols, des assassinats. Mais je dirai à mon siècle , je dirai à la postérité , que l'Assemblée nationale autorisa ces meurtres et ces incendies; qu'un membre de cette Assemblée ( le jeune Barnave) osa dire à la. tribune : Ce sang estait donc si pur, qu'on doiire tant regretter de le verser! qju'au moment où Lally-Tolendal , douloureusement affecté des maux qui désolaient sa malheureuse patrie , proposait , invoquait même avec prières des moyens doux , faciles , mais alors efficaces , d'y apporter remède , l'Assemblée éluda ces moyens , puis bientôt après s'y refusa avec une opiniâtre persévérance, et ne les adopta que lorsque, par les intrigues les plus coupables , elle se fut assurée qu elle les avait rendus inutiles ( i ) . Vainement Lally s'écria :

(i) iPeut-étre est-il convenable de rappeler, dans rintérct de la yérité , que, dès le lendemain de la prise de la Bastille, rAssemblée nationale avait envoyé à Paris une dépiitàtion nombreuse pour y rétablir la tranquillité* ( Bertrand de MoHevilte.)

Ce fut le 20 juillet que M. de Lally présenta un projet de proclamation au peuple français , et ce ne fut que le'â'i qàe

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