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blee, et ajourner la question de l'hérédité du trône^ —Nous sommes tous bons Français, reprend d'Esprémenil , ne séparons point les trois articles ; si , par des événemens quelconques, la délibération était arrêtée sur le principe incontestable de rhérédit4 du tTQne , dans quels malheurs lombre du d^outé ne. nous jetterait-elle pas? Cet article est indépendaut de nos volontés ; le silence même $erait dan^ gereux au sein de l'Assemblée nationale. » ',
. Les révolutionnaires , ne -pouvant obtenir la division, employèrent les ressources de leur tactiq^e ordlaaire ; anijendemens , soujs-amendemens , nouvelles rédactions, bruit, tumulte. Le comte de. Mirabeau , voyant que le président se disposait à mettre la. question aux voix, ne' pouvant plus retenir soa. caractère emporté , lui fît passer un billet qui coçLtenait ces 'mots : (c M. le président, nous >) sommes ici quatre cents honnêtes gens opprimés » par une majorité coalisée de huit cents députés : » il estteiQps que cette tyrannie finisse ; autrement » nous serons forcés de prendre des moyens viOr; » lens de la faire cefôer. » Ce juillet produisit son eflet ; Glermont-Tonr^erre leva la séance. Ce fut le soir même de cette journée , que le comte de Mirabeau et Virieu eurent ensemble une conversation, qui jette iln grand jour sur les projets secrets des, ré volutiottniaires.t Virieu ayant rencontré Mirabeau, et l'entretien s'^tant tourné, sur la séance, lui dit que le grand nombre de têtes
existantes dans la famille royale > nous mettaient I. i6
heurecLsenient à l'abri de craitidre, de long-temps, rouverture de la dangereuse diflScnlté qui venait de s'élever, au sujet de la branche d'Espagne, à la succession de la couronne, (c Elle n'est pas aussi Soignée dans le fait , répondit Mirabeau , qu^elle le paraît au premier coup-d œil : l'état pléthorique du roi et celui de Monsieur peut abréger leurs joiu«^ et foit, à peu près , dépendre cette question de l'existence de M. le dauphin, qui est un onfant. •i— Mais je suis surpris, reprit Virieu, que vous oubliez M. le comte d'Artois et ses enfaiis« — Dans le cas , répliqua Mirabeau , où l'événement 6e' pl^senterait , sous un temps peu éloigné , il faut avouer qu'on pourrait regarder M. d'Artois comme fugitif j ainsi que ses enfans, et, d'après ce qui «'est J)assé , comme à peu près extra lex. »
La nuit fut employée en intrigues. Lies révolutionnaires travaillèrent à fortifier leur partie Botiche^ à l'ouverture de la séance, lut une nouvelle rédaction (i) : elle était propre à flatter la vanité des tribunes; la voici :
u La personne du roi est inviolable et sacrée : » le trône est indivisible j il est héréditaire, dans » la maison deis' Bourbons régnans en France, de » mâle en mâle , par ordre de primogénilure , à w L'exclusion des femmes et de leuYs descendans ; » et en cas de défaillance d'enfahs mâles et légitimes » daâs la maison de Bàiirbon , régnante en France j
(i) Séance du i6 septembre.
ji la nation s'assemblera par ses représentans pour )) délibérer. »
Target proposa d'ajouter au décret : sans rien préjuger sur l'effet des renonciations ; cet amendement attira de grands reproches à Target ; il fut adopté malgré les efforts des révolutionnaires. Target voulut réparer cette seconde imprudence ; il dit que le cas arri^ant^ une convention luztionale prononcerait : l'assemblée éloigna le sous-amendemeat. Le comte de Mirabeau soutenait toujours qu'il ne fallait pas traiter si superficiellement ^ et avec tant de précipitation ^ une question de cette importance; il demandait qu'elle fût ajoiu'née. Enfin l'assemblée y lasse de toutes ces fluctuations ^ décida d'aller aux voix : l'appel nominal coinmença^ cinq cents voix adoptèrent le décret^ quatre cent trente-huit le rejetèrent j le voici :
« L'Assemblée nationale a reconnu et déclare y )) comme point et principe fondamental de la mo- » narcbie française , que la personne du roi est in- }) violable et sacrée ; que le trône est indivisible ; )i que la couronne est héréditaire, dans la race » régnante , de mâle en mâle , par ordre de pri- » mogéniture y à l'exclusion perpétuelle et absolue » des femmes et de leurs descendans, sans en- » tendre rien préjudicier sm' l'effet des renoncia- » tions. »
ce Je demande, M. lé président, s'écria Sillery furieux , qu'il soit dit dans le procès-verbal que le décret a été rendu en l'absence de M. le duc
CM
244 LIVBË m.
d'Orléans (t). —Et moi, répondit plaisamment le marquis de Mirepoix , je demande qui r soit dit qu'il a été rendu en l'absence du roi d'Eàpagné. »
L'Assemblée reçut enfin la réponse du roi sur les 'décrets du 4 août (2) , Louis XVI approuvait l'esprit général qui avait dicté ces décrets. 11 se trouvait cependant un petit nombre d'articles, auxquels il ne pouvait donner, en ce moment, qu'une adhésion conditionnelle. Leur convenance ou leur disconvenance dépendait de la manière dont les lois réglementaires en restreindraient ou en étendraient les conséquences; mais désirant de répondre autant qu'il serait possible à la demande de l'Assemblée nationale , et voulant mettre la plus grande franchise dans ses relations avec elle , il allait lui faire connaître le résultat de ses propres réflexions et de celles de son conseil. D'ailleurs, il modifierait ses opinions; il y renoncerait même sans peine , si les observations de l'Assemblée nationale l'y engageaient , puisqu'il ne s'éloignerait jamais qu avec regret de sa manière de voir et de juger.
L'article de l'abolition des dîmes ecclésiastiques fut celui sur lequel le roi présenta les observations les plus étendues et parut insister le plus fortement.
(i) Bertrand de Molleville attribue cette proposition à Biau^at. Il est plus vraisemblable qu'elle vint de la part de Sillery, dévoue au duc d'Orléans. \^Note des nouy, édit.)
(ft) Séance du 18 septembre»
Louis XVI ne refusait pas de consentir à sanctionner cet article; il insinuait qu'il serait pinident d en suspendre l'exécution, jusqu'à ce que l'Assemblée eût pesé les inconvéniens qui pouvaient en résulter.
« Je ne sais , ajoutait le roi, si l'Assemblée nationale est instruite de l'étendue numérique de la valeur de la dime ecclésiastique. On peut raisonnablement l'évaluer de soixante-dix a quatre-vingts millions. Lorsque les finances sont dans une situation qui exige toute l'étendue des ressources de rÉtat, il convient d'examiner si , au moment où les représentans de la nation disposent d'une grande partie des ^revenus du clergé , ce n'est pas au soulagement de la nation entière que ces revenus doivent être appliqués. L'Assemblée nationale ne dit pas que l'abolition de la dime sera remplacée par un impôt à la charge des terres soumises ?« cette redevance : en supposant que ce soit son dessein, je ne puis avoir une opinion éclairée a cet égard, sans connaître la natui^ du nouvel impôt qu'on voudrait établir en échange. Il est important d'examiner si, le produit des dimes mis à part , le reste des biens du clergé sutïit aux dépenses de l'Eglise et à d'autres dédommagemens indispensables, et si quelques supplémens à charge au peuple ne deviennent pas nécessaires. Plusieurs motifs de sagesse invitant doue à prendre en nouvelle considération l'an^êté de l'Assemblée, relatif à la disposition des dîmes ecclésiastiques : cet examen peut raisonnablement
246 LIVRE m,
s'unir à la discussion des ressources et des besoins de l'État. »
Necker avait conçu le projet de réunir au fisc cette branche considérable du revenu du clergé. Une telle masse de richesse enlevée à la propriété individuelle, et convertie en propriété du trésor royal , mettait le ministre au large dans ses opérations financières, et lui fournissait d'amples ressources pour l'hypothèque et l'intérêt de ses emprunts. Ce tie fut donc qu'avec un extrême regret que Necker vit l'Assemblée nationale remettre gratuitement la dime aux propriétaires décimables. L'archevêque de Bordeaux, par un motif différent, était encore plus contraire à cette suppression. Il ne pensait point, sans un vif sentiment de douleur, que le clergé allait perdre la portion la plus précieuse de son immense propriété. L'intérêt personnel se joignait en lui à l'intérêt général du corps. Le clergé levait, en silence, les yeux sur l'archevêque, et lui criait : Sauvez-nous de notre ruine ! Mais quelques ménagemens qu'eussent apportés les pileux ministres dans les observations qu'ils venaient *de présenter à l'Assemblée, ils ne contentèrent aucun des partis. Les nobles se plaignirent qu'on les sacrifiait ; que toutes les réserves étaient en faveur du clergé , du pape et des princes étrangers- Les révolutionnaires s'indignèrent que les ministres osassent discuter les décrets, et prendre le public pour juge entre l'Assemblée et le ministre.
Un député des communes s'écrie que, sans s'ar-
réter à l'espèce du discours de roi y on décide quel geare de sanction on a prétendu lui demander, (c Les décrets du 4 août^ observe Mirabeau y ne sont pas des lois y mais des principes et des bases constitutionnelles z lorsque y dans la dernière séance y TOUS les avez envoyés à la sanction y c'est à la pronlulgation que vous avez entendu les présenter : l'Assemblée est Convention nationale y et n'a pas besoin de la sanction du roi.
» J'ajoute y dit Bamave y que les décrets du 4 août ont été renffus par VAssemUée exerçant le pouvoir constitu9.pt; qu'ils ont été rendus an té-* rieurement à la loi du veto suspensif; ce dernier droit n'était pas dans les droits naturels du monarque, c'est vous qui le lui avez accordé; le roi ne peut donc s en servir pour suspendre des décrets acceptés et déjà répandus dans tout le royaume. Les peuples apaisés et satisfaits comptent sur leur prompte exécution. Le moindre doute, à cet égard, ferait bientôt renaître les troubles. »
Goupil de Préfeln proposa de nommer un comité de dix membres, pour examiner la réponse du roi , et en faire le rapport à l'Assemblée •
« Je m'oppose à cette motion , reprit Chapelier; rappelons-nous les termes dans lesquels nous étions il y a quelques jours : il faut enfin définir la saftCr tion; elle ne doit être qu'une simple promulgation: la plupart des articles sont constitutionnels; quelques-tms à la vérité sont législatifs : aujourd'hui le roi vous propose une espèce de conférence; si
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vous l'acceptez , c'est oublier les droits de rAssèmblée : nous devons donc fixer , d'une manière invariable , le terme de la sanction , afin que le roi la refuse ou la donne. Tout examen serait destructif de l'autorité que le peuple vous a confiée . »
Lally prétendit que les observations du roi, sur -quelques articles du 4 ^loût , n'étaient motivées que par la crainte qu'un excès de zèle ri'eût emporté l'Assemblée trop loin ; qu'au milieu des sacrifices généreux, il n'y en eut plusieurs de précoces , et même d'indiscrets ; que la plupart des articles , résolus 1^ nuit du 4 ^^^t , avaient été étendus dans la rédaction ; que des réclamations s'étaiept déjà fait entendre; que l'exagération avait aussi ses dangers.
L'A ssemblée ferma la discussion et décréta que le président se retirerait pardevant le roi, pour le supplier d'ordonner incessamment la promulgation des arrêtés du 4 août; que le président assurerait en même temps sa majesté que l'Assemblée , ens'occupant des lois de détail, prendrait dans la plus grande et dans la plus respectueuse considération les réflexions et les observations que sa majesté avait bien voulu lui faire.
Alors Volney (i), montant à la tribune (2), dit, dW ton doucereusement hypocrite : « Messieurs,
(i) Le célèbre auteur des Ruines et de plusieurs autres ouvrages. {Nofe des nouv. édÎL) (2) Séance du 19 septembre.
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> je demande que T Assemblée reprenne le travail n de la constitution y discute et détermine de com-^ » bien de membres sera composé le corps légis- )) latif; quelles seront les conditions requises pour » être électeur et éligible ; quels seront le mode et » les départemeus des élections; et qu'aussitôt que I» ces objets seront décidés ^ l'Assemblée actuelle, » sans quitter la session ni discontinuer ses tra- » vaux, ordonne dans toute l'étendue du royaume )) une élection de députés selon le nouveau mode ; » lesquels viendront nous relever, et substituer I) une représentation vraiment^ nationale à une re- » présentation vicieuse et contradictoire , où des » intérêts personnels et privés, mis en balance 0 égale avec Tintéret général, ont la faculté » d'opposer un effort puissant à la volonté pu- »»blique. »
Volney, en faisant cette motion, n'avait consulté que sa haine contre la noblesse et contre le clergé, 11 reconnut bientôt, aux nombreuses acclamations des nobles et des prêtres, que la haîne, juand ce n'est pas une connaissance approfondie ie ses vrais intérêts qui la guide , devient une arme plus nuisible à celui qui l'emploie qu'à ceux qui en jont l'objet.
La plupart des députés appuyèrent la motion de Volney. Les uns, pour ne pas paraître, aux yeux du peuple, éterniser des fonctions qui commençaient a exciter une secrète jalousie; les autres, parce qu'ils pensaient que, dans les circonstances
25o tIVRH III.
actuelles^ une convocatioa nouTelle serait la ruine de la constitution.
(ir L'approbation unanime , répondit le vicomte de Mirabeau (i) y qu a obtenue la motion de M. de Volney, prouve que nous tendons tous au bien^ quoique par des voies différentes , et que la diversité de nos opinions nous fait de grandes difficultés à l'opérer. Une nouvelle convocation, dans laquelle il est probable qu'il y aura plus de propriétaires que d'orateurs , plus de citoyens que de philosophes, donnera l'avantage inappréciable de composer différemipent TAssemblée , et de faire ratifier notre ouvrage par nos <îommettans. Ils pèseront mieux que nous les lois subséquentes , et nous jouirons de l'honneur d'avoir frayé une route épineuse; mais en appuyant la motion de Volney, j'y ajoute deux amendemens. Le premier, que têI de nous ne pourra être reçu à la prochaine législature; le second, qu'aucun membre de l'Assemblée actuelle ne pourra se présenter aux assemblées primaires, w
Volney, déconcerté, gardait le silence; le comte de Mirabeau vint a son secours : « La motion de Volney est le fruit d'un bon esprit et d'une intention pure ; elle est d'accord avec les principes que nous reconnaissons tous : mais elle a un vice; c'est d être en contradiction avec le serment que vous
(0 Frère de celui qui a laissé une si grande réputation comme orateur. {Note des nou\^. édit^)
LITRE IIK a5t
avez fait au jeu de paume : vous y avez pris rengagement sacré de ne point vous séparer que la constitution ne soit achevée. >i Volney, frappé conune d'un trait de lumière , à cette profonde remarque du comte de Mirabeau , retire d'un air confus sa motion (i).
Tandis que l'Assemblée s'occupait ainsi de la constitution , que les révolutionnaires se berçaient de l'espoir flatteur, les uns de réaliser leur système chéri d'égalité et d'établir un gouvernement tout philosophique , les autres d'effectuer leurs projets de grandeur et de fortune , Necker vint encore interrompre ces songes agréables (2). 11 avait, dit-il, Tame déchirée : mais il fallait se relever, aider le dévouement du roi au rétablissement de l'ordre, nous souvenir de ce que nous étions. Des réductions majeures, des économies sur les dé-
(i) On Ht, dans un recueil estimé (les Orateurs français), une version un peu clifFërente. Un membre , incidemment à la motion de M. de Volney, vint à parler des finances , et commit quelques erreurs. Le président du comité des finances, en les relevant, proposa à l'Assemblée de consacrer à cet objet deux jours par semaine. La question de priorité s'engagea alors entre les deux motions. C'est sur cette question que Mirabeau prit la parole. La priorité fut refusée à la proposition de M. de Volney, et celle du président du comité des finances fut décrétée.
On peut voir dans le même recueil le texte du discours de Mirabeau. (Note des nou^f. édit,)
(2) Séance du 24 septembre..
35^2 LIVRE Iir.
penses de la guerre, surles affaires étrangères , sur les pensions, sur la maison du roi et de la reine, jointes aux contributions des personnes et des terres privilégiées, pouvaient combler le déficit. Les dépenses de 1 790 exigeaient un fonds extraordinaire de quatre-vingts millions ; les trois mois restans de 1789, une somme considérable (i). Tout emprunt devenait inutile; ce serait harceler maladroitement la confiance publique. Le seul moyen d'obtenir les secours indispensables , dans les circonstances critiques où se trouvaient les finances, était une contribution patriotique pour chaque citoyen du quart de son revenu une fois payée (9.).
A cette étrange proposition, l'Assemblée garda un morne silence. Le ministre se retira sans en emporter les nombreux applaudissemens qui le suivaient toujours à sa sortie de la salle des états. Le comité des finances fut chargé de faire un rapport : Montesquiou assura que , placé au milieu de la fortune publique, le comité des finances avait vu la nécessité de prendre un grand parti ; qull avait obtenu les mêmes résultats que le ministre ; que les
(i) Le rapport de M. Necker élevait le déficit à 61 millions.
(2) Les ressources proposées étaient, 1° un impôt momentané , sous le nom de contribution volontaire , et que M. Necker croyait pouvoir porter au quart du revenu l.brc de tout impôt; 2** une contribution de 2 ou 3 pour 100 du capital sur la vaisselle^ le numéraire et les bijoux. (Ber» trand de Molleville. ) {Notes des nouv. édit.)
soites y incalculables dans leurs effets , que pourrait entraîner Fëtat de pénurie des finances ^ obligeaient la nation à des sacrifices; que le trésor public était vide ; qu'il fallait quatre-vingts millions pour cette aanée, quatre-vingts millions pour Tannée 1790; que les anticipations à anéantir se montaient à deux cent cinquante millions; que ces sommes réunies composaient un total de quatre cent trentednq nûllions , masse effrayante , égale presque au revenu d'une année entière ; qu'un recouvrement subit serait le salut de l'empire ; qu'alors^ les jours de détresse se transformeraient tout-à-coup dans des jours de prospérité; que, d'après ces considératlons, le comité des finances adoptait la contribution patriotique proposée par M. Necker, et priait l'Assemblée de soumettre son plan à la discussion. (( Il n'est pas possible de délibérer, répondit le comte de Mirabeau (i), quand on est forcé de prendre sur-le-champ la résolution la plus importante. Votre très-pieuse politique ne peut pas vous permettre^ de vous rendre responsable envers la nation d'un système que vous n'avez pas le temps d'examiner et de réformer. Vous n'avez que des idées hypothétiques : le gouvernement ne vous a pas permis jusqu'ici d'en avoir d'autres. J'ose croire que la confiance illimitée que la nation a accordée au premier ministre des finances , vous autorise à
(i) Séance du 26 septembre.
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lui montrer, dans l'imminence des dangers, la même confiance illimitée. Consentez donc teittuelr lement à ' ce que le ministre tous demande ; et , aux yeux de l'Europe et de la nation , quel que soit l'événement, nous serons absous (i). »
Les uns approuvent, les autres rejettent la proposition de Mirabeau. Virieu s'écrie que la patrie est menacée ; que l'incendie va tout dévorer; qu'il faut voter d' un commup accord pour le salut de la patrie. Le président de l'Assemblée , en avouant qu'il admire ce mouvement de générosité , requiert une délibération. Mirabeau soutient que l'Assemblée ne peut ni ne doit délibérer; qu'elle doit simplement déclarer que, frappée de l'urgence des circonstances , elle adopte sans examen , sans discussion , et de confiance , le plan de M. Necker.
(i; On peut voir, dans les Orateurs français et dans les autres recueils, le texte du discours de Mirabeau, dont l'extrait de Ferriëres ne peut donner qu'une idée trës-incomplëte. Son étendue, et la facilité de le trouver ailleurs, ne permettent guëres de le rapporter ici , quelle que soit son importance.
Apres ce premier discours , l'Assemblée allait adopter par acclamation un décret conforme ailx conclusions de Mirabeau. Celui-ci demanda à présenter une rédaction plus conforme à sa; pensée. Ce fut cette rédaction qui fut attaquée comme tendant à compromettre M. Necker, en rejetant sur lui toute la responsabilité de l'événement. Ce fut aussi alors que Mirabeau prononça les discours dont Ferriëres rapporte un peu plus bas les passages les plus remarquables.
{Note des nouv, édit,)
Les partisans du ministre jettent les hauts cris : ils reprochent à Mirabeau de rendre le ministre res-^ ponsable des évënemens, tandis qu'il ne saurait l'être que de la pureté de ses intentions.
« Je n'ai pas l'honneur , Messieurs , répond Mij> rabeau^ d'être l'ami du premier ministre des ji finances : mais je serais son ami le plus tendre ^ M que y citoyen avant tout et représentant de la j» nation y je n'hésiterais pas un instant à le com««> j» promettre plutôt que l'Assemblée nationale. M Ainsi l'on m'a deviné , ou plutôt l'on m'a en- » tendu : car je n'ai jamais voulu me cacher. Je ne N crois pas^ en effet , que le crédit de l'Assemblée D nationale doive être mis en balance avec celui » du premier ministre des finances : je ne crois pas n que le salut de la monarchie doive être attaché » à la tête d'un mortel quelconque : je ne crois n pas que le royaume soit en péril quand M. Nec- M ker se serait trompé , et je crois que le salut » public serait très-compromis , si une ressource H vraiment nationale avait avorté , si l'Assemblée n avait perdu son crédit et manqué une opération w décisive.
» 11 faut donc , à mon avis , que nous autorisions » une mesure profondément nécessaire, et à la- » quelle nous n'avons , quant à présent , rien k » substituer. U ne faut pas que nous l'épousions, «} que nous en fassions notre oeuvre , quand nous » n'avons pas le temps de la juger : mais , de ce « qu'il me parait profondément impotitique de
iff'
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» nous rendre les ganans des succès de M. Neçker, » il ne s'ensuit.pas qu'il ne faille^ a mon sens^ se- )) conder ses projets de toutes nos forces , et tâcher )) de lui rallier tous les esprits et tous les coeurs.... i) Malheur k qui ne souhaite pas au premier mi- « nistre des finances des succès dont la France a » un besoin si imminent ! malheur à qui pourrait n mettre des opinions et des préjugés en balance » avec la patrie ! malheur à qui n'abjurerait pas » toute rancune , toute méfiance , toute haine , sur » l'autel du bien public ! malheiu* à qui ne seconj) derait pas , de toute son influence , les projets » de Fhomme que la nation elle-rmême semble » avoir appelé à la dictature ! Et vous, Messieurs', » qui, plus que tous les autres, avez et devez y) avoir la confiance du peuple , vous devez plus » particulièrement sans doute au ministre des fi- » nances votre concours et votre recommandation }) patriotique. Ecrivez une adresse à vos commet- » tans, où vous leur. montrerez ce qu'ils doivent à » la chose publiique ; l'évidente nécessité de leurs i) secours et leur irrésistible eflTicace ; la superbe n perspective de la France , l'ensemble de ses be- » soins et de ses ressources > de ses droits , de ses » espérances ; ce que vous avez fait , ce qui vous i) reste à faire ; la certitude où vous êtes que tout » est possible , que tout est facile à l'enthousiasme » français. Composez, Messieurs, publiez cette n adresse.. J'en fais la. motion spéciale. C'est, j'en j» suis sur, ujQL grand xessort^ un grand mobile de
. » succès pour le chef de vos finances : mais avant » tout^ donnez-lui des bases positives; donnez- » lui celle qu'il vous demande y par ime adhésion )) de confiance à ses propositions; que^ par votre M fait du moins y il ne rencontre plus d'obstacles à » ses plans de licpiidation et de prospérité. »
Cette explication^ loin de rassurer les amis de Necler, leur fit sentir plus vivement les conséquences de l'admission^ sans examen et de confiance y d'un plan présenté comme l'imique ressource de l'État y et dont il était impossible de prévoir les suites et les inconvéniens. Lally demande que Ton adopte seulement le fond du projet de Necker j que la rédaction en soit confiée au comité des finances y pour être rapportée et soumise à TAssemblée. La discussion recommence avec ime nou^ velle chaleur : les opinions se partagent. Les uns veulent qu'on décrète textuellement le plan du ministre ; les autres qu'on l'examine : ceux-ci qu'on entende les députés qui ont quelque chose à proposer ; ceux-là qu'on renvoie la délibération à un autre jour. Mille propositions contradictoires s'élèvent. Le comte de Mirabeau ressaisit la parole au milieu de ce choc d'idées.
ce Messieurs , ne pourrais-je donc pas ramener la » délibération du jour par un petit nombre de » questions bien simples. Daignez y Messieurs y » daignez me répondre. Le premier ministre des » finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le ^ plus effrayant de votre situation actuelle ? ne
258 LIVRE lil,
w VOUS a-t-il pas dit que tout délai aggravait le » péril ? qu'un jour , une heure , un moment , pou- » valent le rendre mortel ? Avons-nous un plan » à substituer à celui qu'il nous propose ? — Oui , » s'écrie un député de l'Assemblée. — Je conjure » celui qui a répondu oui , de considérer que sou }) plan n'est pas connu ; qu'il faut du temps pour » le développer, l'examiner, le démontrer; que, » fut-il immédiatement soumis à notre délibéra- .. » tion, son auteur a pu se ti^omper; que , quand » tout le monde a tort, tout le monde a raison. » 11 se pourrait donc que lauteur de cet autre pro- » jet, même en ayant raison , eût tort contre tout » le monde j parce que, sans T-assentiment de Fo- » pinion publique, le plus grand talent ne peut » triompher des circonstances.... Et moi aussi, je » ne crois pas les moyens de M. Necker les meil- » leurs possibles. Mais le ciel me préserve , dans » une occasion si critique, d'opposer les miens » aux siens ! vainement je les tiendrais pour pré- » férables. On ne rivalise pas en un instant une » popularité prodigieuse conquise par des services » éclatans, une longue expérience, la réputation }) du premier talent de financier connu; et, s'il » faut tout dire , des hasards et une destinée telle i) qu'elle n'échut jamais à aucun mortel. Il faut » donc eu revenir encore au plan de M. Necker: » mais avons-nous le temps de l'examiner, de fon-
}) der ses bases, de vérifier ses calculs? Non,
» non; xxûUq fuis non. D'insignifiantes questions,
uvKE III. aSg
») des conjectures hasardeuses y des tâtonnemens » infidèles , voilà ce qui , dans ce moment , est en » notre pouvoir. Qu'allons-nous donc faire par le » renvoi de la délibération ? manquer le moment M décisif, acharner notre amour-propre à changer » quelque chose à un ensemble que nous n'avons >» pas même conçu , et diminuer , par notre înter- » vention indiscrète , l'influence d'un ministre , » dont le crédit en finance est et doit être plus ^^ » grand que le nôtre. Messieurs , il n'y a là certai- » nement ni sagesse ni prudence ; mais du moins » y a-t-îl de la bonne foi ?
M Ah ! si des déclarations moins solennelles ne j) garantissaient pas notre respect pour la foi pu- ;> blique , notre horreur pour l'infâme mot de ban- >} queroute , j'oserais scruter les motifs secrets et » peut-être ignorés de nous-mêmes , qui nous » font si imprudemment reculer au moment de » proclamer l'acte d'un grand dévouement, cerw tainement inefficace s'il n'est pas rapide et vrai- » ment abandonné . Je dirais à ceux qui se f ami- » liarisent avec l'idée de manquer aux engagemens M publics , par la crainte de l'excès des sacrifices , » par la terreur de l'impôt : Qu'est-ce donc que la » banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus » désastreux des impôts?... Mes amis! écoutez un w mot, un seul mot.
» Deux siècles de déprédations et dé brîgan- » dages ont creusé le gouffre où le royaume est j» prêt à s'engloutir. 11 faut le combler ce gouffre
36a uirnE m.
» effroyable. Ehbien! voici la liste des propriétaires » français : choisissez parmi les plus riches^ afin » de sacrifier moins de citoyens : mais choisissez ; » car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour D sauver la masse du peuple? Allons ! ces deux mille }) notables possèdent de quoi combler le déficit ; de t) quoi ramener Tordre dans les finances^ la paix, }) la prospérité dans le royaume. Frappez , im- » molez sans pitié ces tristes victimes ! précipitez- » les dans l'abîme ! il va se refermer... Vous recu- >} lez d'horreur. . . . honunes inconséquens ! hommes » pusillanimes ! Et ne voyez-vous donc pas qu'en n décrétant la banqueroute , ou , ce qui est plus » odieux encore , en la rendant inévitable sans la » décréter , vous vous souillez d'un acte mille fois - » plus criminel ?.car enfin cet horrible sacrifice fe- » rait du moins disparaître le déficit. Mais croyezu vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous x> ne devrez plus rien? Croyez-vous que des millions ») d'hommes qui perdront en un instant , par l'ex- <» plosion terrible ou par ses contre-coups , tout ce ^> qui faisait la consolation de leur vie et peut-être D leur unique moyen de la sustenter , vous lais-" }} seront jouir paisiblement de votre crime?. . . G)n- » templateurs stoïques des. maux incalculables que j) cette catastrophe vomira sur la France ! impassi-* ^) blés égoïstes , qui pensez que les convulsions du » désespoir et de la misère passeront comme tant }> d'autres , et d'/autant plus rapidement qu'elles sep ront plus violentes 1 ètes-vous bien sûrs que tant
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> » d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement » savourer les mets dont vous n'aurez diminué h ni le nombre ni la délicatesse ?...• Non.... vous D périrez ! et dans la conflagration universelle y que » vous ne frémissez pas d'allumer^ la perte de votre » honneur ne sauvera pas une de vos détestables » jouissances! Voilà où nous marchons...» J'en-» » tends parler de patriotisme y d'élans de patrie- N tisme y d'invocation de patriotisme : il est donc » bien magnanime Teflort de donner une portion - )} de son revenu pour sauver tout ce que l'on posn sède? £b ! Messieurs^ ce n'est là que de la simple n arithmétique ; et celui qui hésite ne peut désarmer » l'indignation, que par le mépris que doit inspirer » sa stupidité. Oui , Messieurs , c'est la prudence » la plus ordinaire y la sagesse la plus triviale y c'est » votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je » ne vous dis plus conune autrefois : Donnerez - » vous les premiers aux nations le spectacle d^un
' » peuple assemblé pour manquer à la foi publique? » Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez-vous à » la liberté , quels moyens vous resteront pour la » maintenir , si , dès votre premier pas , vous sur- » passez la turpitude des gouvememens les plus » corrompus ; si le besoin de votre concours , de )) votre surveillance , n'est pas le garant de votre » constitution?... Je vous dis : Vous serez tous en- » traînés dans la ruine universelle ; et les premiers » intéressés au sacrifice que le gouvernement vous « demande, <:'est vouis-mêmes.
202 LIVRE m.
. » Votez donc oe subside extraordinaire ; puisse* » t-il être suffisant ! V6tez-le , parce que si vous » avez des doutes sur les moyens , vous n'en avez » pas sur la nécessité ni sur notre impuissance de » les remplacer, immédiatement du moins* Votezi- >) le , parce que les circonstances publiques ne souf- >) frent aucun retard , que nous serions coupables y) de tout délai - Gardez-vous de demander du temps ; » le malheur n'en accorde point. . . Eh, Messieurs ! à >) propos d'une ridicule motion du Palais-Royal ( i ), » d'une risible insurrection , qui n'eut jamais d'im- I) portance que dans les imaginations faibles ou }} dans les desseins pervers de quelques hommes de » mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots » forcenés : Catilina est aux portes de Rome et Ton ^) délibère ! Et certes , il n'y avait autour de nous » ni Catilina, ni Rome, ni périls : aujourd'hui, la » banqueroute est là , elle menace de consumer » vous, vos propriétés, votre honneur, et vous » j^élibérez ! »
Mirabeau parlait avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût empiressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout-à-coup devant
(i) Celle doût il a é\é parlé précédemmept.
lui Tablme du déficit appelant §es victimes, TAssemblée se leva tout entière , demanda d'aller aux voix y et rendit à l'unanimité le décret : mais la défiance y toujours existante entre le gouvernement et r Assemblée, fit ajouter que le plan du ministre des finances ne serait définitivement adopté qu'après que la déclaration des droits de l'homme et les articles constitutionnels décrétés jusqu'à ce jour auraient été acceptés par le roi.
Intrigues des difierens partis. — Lettre du comte d'Estaing à la reine. — Arrivée du régiment de Flandre à Versailles. — Repas des gardes-du-corps. — Mouvemens à Paria. — Insurrection. — Marche de la milice parisienne à Versailles. — Massacre des gardes-du-corps. — Invasion du château. — Le roi et la famille royale sont conduits à Paris (i).
JLes deux partis y semblables à deux forts athlètes, en présence sur l'arène , n'attendaient que le moment de s'attaquer avec avantage. La cour, lasse
(i) Parmi les événemens qui ont marqué le commencement de la révolution française , l'événement des 5 et 6 oct. 1 789 est l'un des plus importans et l'un des moins éclaircis. Les uns l'attribuent aux manœuvres du parti d'Orléans , d'autres aux fautes de la cour et du parti opposé à la révolution , quelques-uns à ces deux causes réunies. Parmi les premiers, plusieurs prétendent que le but des moteurs de l'insurrection aurait été le massacre du roi et de la famille royale ; les autres , que leur projet aurait été seulement d'effrayer le monarque et de le forcer à la fuite. Les mêmes contradictions qu'on voit régner sur les causes et sur le but de l'événement se rencontrent également dans les détails. Suivant ceux-ci j le repas donné par les gardes-du-corps aurait été signalé parles actes les plus menaçans contre la constitution ; suivant ceuxlà, des actes irréprochables, ou tout au plus imprudens, auraient été travestis par la malignité en actes criminels : les
des sacrifices sans cesse répétés que Ton exîjgeait d'elle , reconnut enfin l'urgente nécessité d'arrêter des entreprises qui tendaient' à l'entier anéantis-
uns imputent l'initiative des hostilités au peuple et à la garde nationale de Versailles , qui auraient provoqué les gardes» du-corps ; les autres , aux gardes-du-corps qui auraient , sans provocation , poursuivi et maltraité des membres de la garde nationale. Le récit de Ferriëres , digne d'estime à beau-> coup d'égards , et empreint d'un caractère de sincérité , est loin cependant d'éclaircir toutes ces obscurités : il offre plusieurs lacunes ; il pèche j en outre , par les deux défauts ordinaires de cet écrivain , le défaut d'ordre et de liaison dans la narration et le défaut de fixité dans les idées. Pour suppléer 9 du moins en partie , aux détails que son récit peut laisser à désirer , nous avons fait beaucoup de recherches. Nous avons comparé les relations des divers historiens. Toulongeon , quelquefois trop succinct , mais toujours recommandable par sa sagesse , sa droiture et son impartialité ; Bertrand de Molleville , écrivain partial et passionné , mais circonstancié dans ses récits, dangereux à suivre aveuglément, mais souvent utile à consulter; M. Sallier, fortement prononcé contre la révolution, mais fort supérieur en talent et en gra^* vite à Bertrand de Molleville; l'Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté , ouvrage ou l'on remarque la haine de tous les excès et oii l'on trouve beaucoup de renseignemens, maisqui , écrit dans un moment d'exaltation (1792) , et totalement dépourvu de critique , ne doit être cité qu'avec beaucoup de précaution ; les Recueils des discours et des travaux des membres de l'Assemblée nationale , etc. , etc. Telles sont les principales sources oii nous avons puisé. Nous avons aussi consulté plusieurs écrits du temps , dont quelques-uns seront imprimés à la suite de ces Mémoires , parmi les éclaircissemens historiques j entre autres Y Exposé justificatif du dua
sèment de la monarchie , et peut-être à la destin tution du monarque. Necker et ses partisans voyaient leur plan de constitution rejeté , et les ambitieuses espérances dont ils s'étaient flattés , s'évanouir sans retour. La noblesse , le clergé , les parlemens , ne pouvaient plus douter que leur ruine ne fût jurée. Ces trois grands corps, réunis à un intérêt conunim , haïssaient et devaient haïr le nouvel ordre de choses : aussi des manœuvres sourdes, des attaques indirectes prouvaient qu'ils s'occupaient des moyens de le renverser. Les révolutionnaires sentirent combien il était important de prévenir des tentatives qui , bien qu'échouées . plusieurs fois, seraient peut-être à la fin couronnées du succès : forts du peuple qu'ils menaient à leur gré , instruits des mouvemens de leurs adversaires, surs de les déjouer, ils épiaient une faute y une imprudence.
Des bruits, vaguement répandus, préparaient les esprits à quelque événement extraordinaire. Blaisot , libraire de Versailles , ayant été voir le comte de Mirabeau , le comte , après un instant de conversation, fît sortir trois secrétaires qui écrivaient sous sa dictée , et fermant la porte avec soin : w Mon cher Blaisot , par amitié pour vous , je veux vous prévenir que dans très-peu de jours ,
d'Orléans et la Consultation piibhep pour sa défense , rela* tivement à la procédure du Cliâtelet.
{Note des now. édit.}
VOUS verrez de grands malheurs, des horreurs même, du sang répandu à Versailles. Je vous en avertis, afin de dissiper vos inquiétudes personnelles : les bons citoyens comme vous n'ont rien à craindre. » Des circonstances amenées avec art, et surtout les faux calculs du ministre Necker , favorisèrent encore les révolutionnaires dans l'exécution de leurs projets.
La rareté et la cherté du blé augmentaient d'mie manière effrayante ; les portes des boulangers étaient assiégées ; le peuple s'y portait , et des agens, mêlés parmi les citoyens, accroissaient le désordre en accroissant la foule. Une multitude d^ouvriors , obligés d'attendre un jour entier pour se procurer un pain de quatre livres , s'en retournaient le désespoir dans le cœur, et souvent sans avoir pourvu aux besoins de leur famille (i).
Ce n'était pas assez d'alarmer le peuple sur sa subsistance , on chercha à l'effrayer sur la qualité des grains employés à la soutenir. Des hommes payés s'introduisirent dans les greniers de la halle , y dérobèrent les farines avariées mises à l'écart et qu'il était défendu de vendre , les promenèrent dans les rues de Paris , et les montrant au peuple , lui dirent que c'était avec ce blé pourri que l'on composait son pain (2).
(i) Voir là-dessus les détails intéressans dont sont remplis les Mémoires de Bailly.
(2) Voir les Mémoires de Bailly.
aCS LIVRE IT.
Cependant y la récolte avait été abondante ; on était au commencement d'octobre; partout dans les provinces on mangeait du blé nouveau. Cette disette factice^ au lieu de diminuer^ augmentait chaque jour (i). Tous les partis contribuaient à l'entretenir; car tous voulaient une insurrection, dans l'espoir, les uns de la diriger contre l'Assemblée nationale, les autres de la diriger contre la cour.
A ces manœuvres , déjà si propres à soulever le peuple , on joignit des bruits de guerre civile , de projets de contre-révolution. Ces bruits n'étaient point entièrement destitués de fondement : une foule de nobles, de prêtres, de financiers , se berçant du fol espoir de ramener l'ancien ordre de choses , formaient des associations , recevaient des signatures, préparaient des plans de retraite du roi à Metz.
Le Français, intrigant par caractère et par habitude, entreprend avec légèreté, conduit avec indiscrétion, prend ses plus extravagantes chimères pour des réalités. La révolution française, objet de l'admiration profonde des philosophes , des gens de lettres, de cette troupe imbécille de badauds désœuvrés , n'offre qu'un chaos informe de systèmes , de projets mal conçus , d'actions contradictoires , de faux calculs , de fausses spéculations , de plus fausses démarches , d'idées vagues et
(i) Voir les Mémoires de Bailljr.
triviales crues d'importantes vérités, d'ignorance grossière et des hommes et des choses ; un combat perpétuel entre l'anarchie populaire et l'anarchie aristocratique , une suite d atrocités flétrissantes , de petites intrigues , de petites résistances , de petits babils de femmes, d'abbés, de gens de cour. Il ne s'est pas déployé un caractère ; il n'y a pas eu un plan vaste , un but marqué : tout s'est jeté au hasard. Les principaux acteurs , sans forces , sans talens, toujours bastionnés derrière la plus vile populace , n'ont pas eu le courage de se montrer même pour ramasser le fruit de leurs crimes. C'est ici le lieu de placer la lettre de M. le comte d'Estaing à la reine. On y verra et quel était le but et quels étaient les auteurs de ces mouvemens.
(c Mon devoir et ma fidélité l'exigent ; il faut » que je mette aux pieds de la reine le compte du » voyage que j'ai fait à Paris. On me loue de bien » dormir la veille d'un assaut ou d'un combat na- >} val. J'ose assurer que je ne suis point timide en » affaires. Élevé auprès de M. le Dauphin qui me }) distinguait , accoutumé à dire la vérité à Ver- » sailles dès mon enfance , soldat et marin , ins- » truit des formes, je les respecte, sans qu'elles w puissent altérer ma franchise ni ma fermeté.
» Eh bien ! il faut que je l'avoue à votre majesté, }} je n'ai point fermé l'œil de la nuit. On m'a dit » dans la société , dans la bonne compagnie , ( et » que serait-ce , juste ciel > si cela se répandait
270 IIVRE lY.
dans le peuple ! ) Ton m'a répété que Fon prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse. Les uns prétendent que c'est d'accord avec le roi , d'autres croient que c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé ; que c'est par la Champagne , ou par Verdun , que le roi se retirera ou sera enlevé ; qu'il ira à Metz. M. de Bouille est nommé, et par qui? par M. de La Fayette, qui me l'a dit tout bas chez M. Jauge à table. J'ai frémi qu'un seul domestique ne l'entendît ; je lui ai obsen^é qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un signal de mort. 11 est froidement positif M. de La Fayette; il m'a répondu qu'à Metz , comme ailleurs , les patriotes étaient les plus forts; et qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous. » M. le baron de Breteuil f qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi, par mois. M. le comte de Merci est malheureusement cité comme agissant de concert. Voilà les propos; s ils se répandent dans le peuple, leurs effets sont incalculables : cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru épouvantés des suites : le seul doute de la réalité peut en produire de terribles. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne; et certes, je ne le cache point à la reine, où mon effroi a redoublé. M. Fernand- Nunès a causé avec moi de ces faux bruits , de » l'horreur qu'il y avait à supposer un glan impos-^
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» sible, qui entraînerait la plus désastreuse et la » plus humiliante des guerres civiles , qui occa- » sîonnerait la séparation ou la perte totale de la » monarchie, devenue la proie de la rage inté- » rieure et de l'ambition étrangère , qui ferait le n malheur irréparable des personnes les plus chères » à la France. Après avoir parlé de la cour errante, » poursuivie, trompée par ceux qui ne l'ont pas » soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent ac- )) tuellement Tentrainer dans leur chute. . . . affligée y) d'une banqueroute générale, devenue dès-lors
» indispensable, et de toute épouvantable je
» me suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre » mal que celui que produftrait cette fausse nou- » velle , si elle se répandait , parce qu'elle était » une idée sans aucun fondement. M. lambassa- » deur d'Espagne a ^jaissé les yeux à cette dernière » phrase. Je suis devenu pressant : il est enfin £ convenu que quelqu'un de considérable et de » croyable lui avait appris qu'on lui avait proposé » de signer une association. Il n'a jamais voulu M me le nommer ; mais , soit par inattention, soit n pour le bien de la cliose , il n'a point heureuse- M ment exigé ma parole d'honneur , qu'il m'aurait )) fallu tenir. Je n'ai pas promis de i^ dire à per- » sonne ce fait. Il m'inspire une grande terreur » que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi » que je l'éprouve. Je supplie la reine de calculer » dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver d'une ^ fausse démarche : la première coûte assez cher.
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)} J'ai vu le bon cœur de la reine donner des larmes » au sort des victimes immolées; actuellement ce )} serait des flots d'un sang versé inutilement qu'on » aurait à regretter. Une simple indécision peut }} être sans remède. Ce n'est qu'en allant au devant » du torrent , ce n'est qu'en le carressant , qu'on » peut parvenir à le diriger en partie. Rien n'est » perdu. La reine peut reconquérir au roi son » royaume. La nature lui en a prodigué les I) moyens : ils sont seuls possibles. Elle peut
» imiter son auguste mère : sinon je me tais
» Je supplie votre majesté de m'accorder une au- » dience pour un des jours de cette semaine. »
L'audience demand||^ par le comte d'Estaing et accordée par la reine , changea les dispositions de l'un et de l'autre : soit que le comte d'Estaing eût convaincu la reine des malheurs qui résulteraient de toute entreprise contraire à la constitution; soit , ce qui me paraît plus vraisemblable , que k reine eût fait connaître au comte d'Estaing que le but de l'association dont lui avait parlé l'am* bassadeur d'Espagne tendait uniquement à pourvoir à la sûreté du roi et de la famille royale . ^
En eflet, lé m'ojet de venir à Versailles paraissais se renouvelée et même acquérir de la consistance : on en parlait ouvertement au Palais - Royal : les gardes - fraj^çaises annonçaient qu'ils allaient reprendre leurs postes. Le marquis de La Fayette crut devoir prévenir la cour de l'état des choses :
il écrivit (i) à M. de Stmt-Priest, ministre de Paris y qu'on avait mis dans la tête des grenadiers d'aller cette nuit à Versailles ; mais qu'on n'eut aucune inquiétude 9 parce qu'il comptait sur leur confiance en lui pour détruire ce projet ; qu'il leur rendait la justice de dire qu'ils comptaient lui ea demander la permission y et que plusieurs croyaient faire une démarche très-simple , et qui serait ordonnée par lui; que cette velléité était entièrement dét^^uite par les quatre mots qu'il leur avait dits ; qu'il ne lui en était resté que Tidée des ressoui^ces inépuisables des cabaleurs ; que l'on ne devait regarder cette circonstance que connue une nouvelle indication des Auvais desseins y mais non , en aucune manière , comme un danger réel.
Malgré les assurantfes de La Fayette , le projet des garde^françaisè^larma la cour. On n'avait aucune fQrce à leur opposer : quatre cents gardesdu-corps^ cent chasseurs des trois évêchés, étaient les seigles troupes existantes à Versailles. On ne ji^uvait compter sur la milice bourgeoise^ dont .les dispositions étaient fort incertaines, et d'ailleyJTS hors d'état, en cas d'attaque, de résister à des tro.upes réglées. ^sr
La reine et le comte d'Estaîng écJkvinrent de faire vero un régiment d'infanterie^ La Fayette approuva cette mesure. TTn décret de ^ssemblée nationale défendait' d'introduire des troupes de
^A Le 17 segy^mbre.
Û74 LïJM' IT.
ligné sans une réquisitidL de la municipalité. La cour avait des ennemis parmi les membres de la municipalité «t parmi les chefs de la milice bourgeoise. On craignait de causer de l'inquiétude à l'Assemblée nationale ; il était diiBcile de concilier tant d'intérêts : on y travailla. Le comte d'Estaing se chargea de négocier avec la municipalité et avec les chefs de la milice bourgeoise . Le ministre Saint-Priest eut ordre, lorscpi'on aurait obtenu leur consentement, d'avertir l'Assemblée nationale. Malheureusement ces précautions, nécessaires pour prévenir les soupçons, donnèrent à cette affaire , si simple en elle-même , la marche tortueuse de l'intrigue. LjJibomte d'Estaing se rendit au comité militaire de la milice de Versailles : il fit sortir tous ceux qui n'étaiettt pas de l'état-major, . et exigea des officiers le se vient de ne jamais révéler le secret qu'il allait leur confier. ,
Le comte d'Estaing lut la lettre de La Fayette ^ îl parla des alarmes du roi, des périls quc^ cette insurrection des gardes-françaises faisait courir à la famille royale et même aux représentans de - Û I nation. On lui répondit qu'il fallait repousse:^ force par la fbsce ; qu'il n'était aucun citoyeil fl^ ne fùtdispMp k ve^s«r son sang pour la sûreté (le l'Assemblée et du roi. Le comte d'Estai^ objecta ^ rimpossibi]|^é de résister, avec des* forces si mégales , à une troupe nombrelise , aguerrie : un régiment d'infanterie ajouté aux gardes-du-corps , wx dragons et à la mifice bourgeois > pouiiji
seul écarter les malheurs qu!on redoutait. 11 s'e'leva de vives réclamations : les lias voulaient qu'on demandât le régiment , comme une mesure nécessaire ; les autres assuraient que ce serait un sujet de trouble et de division. Après de longs débats , le comte d'Estaing réduisit la question à cette unique demande : « Etes-vous en état , Messieurs , de résister à deux mille hommes disciplinés et bien armés ? » Tous furent forcés de convenir de leur impuissance. On arrêta que la municipalité se^^ait requise de demander au roi un secours de mille hommes. Le comte d'Estaîng, accompagné de six officiers de Tétat-mai^ , alla sur-le-champ à l'a municipalité. La municipalité exigea que la lettre de M. de La Eayelte fût déposée dans les
I archives. Le comte oEstaîng représenta les dangers auxquels la putKcité de cette lettre exposerait M. de Ija Fayette : il proposa de s'adresser à M. de Caint-Priest ^ d'en obtenir une lettre ostensible, propre à remplacer celle de M. de La Fayette. On Pressa un modèle de lettre ; on le porta à M. de
jHpalnlrPny t , qui le signa.
yj^:^ régiment de FlandreVétait bien conduit jus ; fjj^'^alor»'!^ il avait même refusé dwwcter le ser- ]|bint. Li» cour crut pouvoir plus compter sur ce-*
^ régiment que sur tout autréV-XiC marquis de Lusi-
^ gnan , membre de l'Asséraiblée et cdftnu par son attachement au parti populaire , en était colonel :
c'^ait un des quarante-sept députés passés le 26
runes. On pensa.que ces cônsidéra-^^
céts
aux c<
276 ^iy|^ i^*
lions calmeraient les ioqmétudes de rAssemblée y et répandraient moins de défaveur sm* une mesure que commandaient les circonstances.
M. de Saînt-Priest notifia à l'Assemblée nationale la demande de la municipalité de Versailles (i). Le comte de Mirabeau convint que les circonstances exigeaient des précautions capables de maintenir la tranquillité publique ; niais une municipalité ne pouvait^ sur de pareil^ 4nptifs ^ décréter rétablissement d'un corgs armé. Foucauld d'Ardimalie observa qu'un décret permet aux municipalités d'appeler des troupes quand elles le jugent nécessaire. Mirabeau demanda la conmiunication de la lettre d^M. de Saint - Priest à la municipalité de Versailles : il savait que cette lettre compromettrait La Fayette ,Qt laisserait soupçon-^ ner ses liaisons avec la cour. ]||' Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à délibérer.
Dès que l'on sut à Paris l'arrivée du régiment de^ Flandre , les révolutionnaires inquiets travaillèrent à y semer l'alarme : 11 se formait , disaient - ils^i de grands rassemblemens autour de Paris et da^ Versailles ; on devait enlever le roi , le çônduir^ à Metz ; le réâ^Mut de Flandre était destiné à pro^ léger sa reM^KI^; et |K>ur que l'anwée de ce régiment parut contraire au vœu des habitans de Vçrsailles , et i{^êm,e au vçeu de la majorité de la mi- { lice bourgeoise y on intrigua dans les compagnie ,
(i) Séance du ai septembre. ,v ÈÊ