IIV.RJI IV
et lorsque le comte d'Ëslaing voulut leur faire ratifier la réquisition de rétat-major , vingt -huit compagnies s'y refusèrent obstinément. On fit plus^ on chercha à soulevier les anciens gardesfrançaises , en leur exagérant Fhumilîation de souffrir que des soldats étrangers vinssent occuper leurs postes au château ; on parla de s'opposer , à main arnotée, à l'entrée du régiment de Flandre. Mais les révjplutionnaires , plus calmes , et revenus de leur première terreur , sentirent le parti qu'ils pouvaient tirer de cette démarche de la cour : ils calculèrent que les nobles et les prêtres, toujours étourdis et çonfîans , se croyant les plus forts , nç tarderaient pas à commettre quelque lourde faute ; ils calculèrent bien. ^
Le régiment de Flandre arriva au milieu de ce choc dopinion| et d'intérêts (i). L'attirail de guerre y qui accoiUpagne la marche des troupes de ligne , épouvanta les habitans de Versailles. Deux canons , quelques caissons de cartouches , leur pa- . rurent un amas immense de munitions. Il fallut de nouvelles intrigues pour engager les officiers de la milice bourgeoise à aller au devant du régiment de Flandre. Le peuple remarqua que les gardes-ducorps s'étaient portés sur l'avéhiie da Paris ; il en conçut des soupçons. Les soldats et les officiers prêtèrent , entre les mains de la municipalité , le serment prescrit par la loi. On remit à la milice bour-
(1) Le 23 septembre.
278 IIVRE IV.
geoise toutes les munitions et toute cette artillerie qui avaient si fort effrayé les habitans de Paris et de Versailles. Ces précautions rassurantes n'apaisèrent point les craintes du peuple.
La cour désirait vivement établir l'union entre la milice bourgeoise de Versailles et les soldats du régiment de Flandre. La milice bourgeoise n'était pas organisée. La reine dit à l'état-major qu'elle se chargeait des drapeaux. Cette offre fut reçue avec reconnaissance : on fixa le jour de la bénédiction. La milice bourgeoise et le régiment de Flandre se réunirent. La cérémonie se fit avec pompe et offrit aux spectateurs une espèce de revue des forces de Versailles ; ce qui rassura la cour , et ne servit qu'à irriter les révolutionnaires. Ils voulurent lui enlever cette faible ressource ; ils travaillèrent en conséquence à corrompre les soldats^ à propager parmi eux cet esprit d'insurrection qui les avait si bien servis.
Les anciens gardes-françaises furent chargés de * l'exécution. Us se rendirent à Versailles en habits bourgeois. Les uns s'établirent dans les tribunes de l'Assemblée nationale afin d'appuyer les députés révolutionnaires : car on persuadait au peuple que les aristocrates et le» prêtres détruisaient le matin ce ' que les patriotes avaient fait la veille. Tandis que ceux-ci y par des murmures ou des applaudissemens distribués selon les circonstances , influençaient les délibérations y d'autres menaient les soldats de Flandre dans les cafés et dans les différeos lieux pu-
bHc3. La 9 ils prêchaient ks droits de rhomme^ dogmatisaient Tinsurrection y invitaient les soldats de Flandre à venir à Paris , les assurant qu'ils seraient conte ns de leur voyage. Un tas de filles perdues du Palais-Royal , envoyées par les révolutionnaires, secondaient les gardes-françaises avec beaucoup d'activité. Le régiment de Flandre, investi de tous les genres de séduction, fut bienfôt désorganisé. Le duc d'Orléans, pour fournir à ces dépenses, fit en Hollande un emprunt de six millions.
La cour n'ignorait point ces intrigues : il était na^ turel qu'elle cherchât à les déjouer. Les officiers du régiment de Flandre furent présentés à la famille royale , admis au jeu deJa reine , et à ces petites faveurs que prise tant la vanité française. On peignit au peuple ces moyens innocens comme des séduc^ tions criminelles employées ccuitre sa liberté. Les gardes-du-corps , selon l'usage constamment observé dans les garnisons, voulurent donner un repas aux officiers du régiment de Flandre. Ce repas était d'autant plus motivé qu'au voyage de Louis XVI à Cherbourg, les gardes-du-corps avaient été régalés par plusieurs régimens ; qu'à Valognes deux régimens d'infanterie traitèrent , pendant huit jours , quatre détachemens de gardes-du-corps. Le désir d'unir dans le même esprit de fraternité les corps qui composaient. la garnison de Versailles, d'établir entre eux cet accord que le voisinage de Paris rendait plus difficile , et que les circonstances rendaient plus nécessaire , les engagea à inviter les officiers
:i8o LIVRE IV.
des cent-suisses y des gardes-suisses y des cbasseurs des trois Evéchés et de la milice bourgeoise. Les gardesniu-corps demandèreht au roi la grande salle de l'opéra : ils Tobtiarent j on y dressa une table de trois cents couverts (i).
Tout se passa pendant le premier service avec décence. Une foule de curieux , attirés par la nouveauté du spectacle j remplissaient les loges : la musique des gardes-du-corps et du régiment de Flandre embellit la fête. Les grenadiers de Flandre parurent à l'amphithéâtre : le duc de Villeroi les fit entrer dans Tintérieur du f er-k-cheval . Cette faveur y accordée aux grenadiers de Flandre , obligea le capitaine des gardes d'accorder la même grâce aux grenadiers des Suisses et aux chasseurs des trois Evêchés. Les grenadiers de Flandre demandèrent la permission de porter la santé du roi, de la reine, de M. le dauphin et de la famille royale. Ces quatre santés furent portées. Tous les spectateurs s'y réunirent par des cris répétés de vive le roi , vive la reine y vive la famille royale ! La santé de la nation fut, dit-on, proposée et rejetée expressément (2) :
(i) Le jeudi premier octobre.
(2) Il existe sur ce point une foule de versions contradictoires. Suivant les unes , la santé de la nation aurait été portée et rejetée expressément ; suivant les autres , elle aurait été omise à dessein ; suivant d'autres encore , elle n'aurait pas encore été en usage à cette époque , et l'omission s'éxplî* querait ainsi d'une manière toute naturelle. Ce que nous
mais il est probable que personne ne songea à porter cette santé. Je remarquerai qu'alors le mot de nation n'était pas un cri de ralliement au parti populaire.
Tandis que les convives se livrent à la joie y une dame du palais court chez la reine y lui vante la gaieté de la fête, et demande qu'on y envoie M. le dauphin. Ce spectacle ne peut manquer de le divertir. La reine paraissait triste; on l'engage à s'y rendre pour se dissiper. Elle hésite ; un sentiment inexplicable semble lui prédire les suites funestes de cette innocente démarche. Le roi arrive de la chasse; la reine lui propose de l'accompagner; on les entraine l'un et l'autre avec M. le dauphin. Ils se placent dans une loge grillée : mille cris de vive le roi, vive la reine, vive M. le dauphin! se font entendre. Le roi ne peut résister à ces témoignages d'amour; il descend de sa loge , entre dans Tintérieur du fer-à-cheval ; la reine prend M. le dauphin dans ses bras , et fait le tour de la table au milieu des acclamations les plus bruyantes.
Ce tableau si séduisant d'une mère pressant con-
ayons lu à cet égard de plus positif se trouve dans l'histoire de la Révolution par Bertrand de Molleville. « Il m'a été , >» dit-il , assuré par deux témoins occul aires que les mots , à M la santé de la nation , avaient été aussi faiblement articulés » par un des convives ou par un des spectateurs, et que ce M toast, n'ayant pas été répété ou Appuyé, n'avait eu au- » cune suite. » {Note des nouv, édit.)
582 irVRE IT.
tre son sein un enfant chéri , paré des grâces toirchantes et naïves de l'enfance, d'une mère oflrantà l'amour et à la protection de ses guerriers, un enfant, unique et tendre espérance d'une grande nation, devait enflammer toutes les âmes et produire un vif enthousiasme. Le&gardes-du-corps, les officiers, les soldats, l'épée nue, portent la santé du roi, de la reine, de monsieur le dauphin. Le roi et la reine l'acceptent, et se retirent.
La fête , jusque-là , n'avait été animée que par une gaieté un peu libre , il est vrai , mais encore de'cente. Bientôt les vins, prodigués avec une magnificence vraiment royale , échauffent toutes les têtes; la musique exécute différensmorceaux ; on demande l'air : 0 Richard, 6 mon roi! l'univers t'abandonna. Les trompettes sonnent la charge; les convives, chancelans, escaladent les loges, et donnent à la fois un spectacle dégoûtant et ridicule. Une voix s'écrie : ^ bas la cocarde de couleur j vive la cocarde blanche , cest la bonne ! Plusieurs personnes jettent leurs cocardes , en arborent de blanches. On se porte en foule à la suite du roi et de la reine. Les gardes-du-corps , les officiers , les soldats , s'abandonnent dans la cour de marbre à mille extravagances. Perceval, aide-de-camp de M. d'Estaing, escalade le balcon de l'appartement de Louis XIV, s'empare des postes intérieurs , crie : « Ils sont à nous, qu^oa nous appelle désormais gardes royales. » Il se pare d'une énorme cocarde blanche; plusieurs spectateurs l'applaudissent et l'imitent. Un grenadier de
Flandre arrive par la même route au balcon ; Perceval le décore d'une croix de Limbourg qu'il portait à sa boutonnière : un dragon moins heureux veut se tuer.
Je rapporte ces faits , pour montrer avec quelle coupable adresse , en les dénaturant , on a cherché les preuves d'un complot contre Paris et contre l'Assemblée nationale. Quel homme de bonne foi apei^çoit dans ces niaises folies un plan de guerre civile et de contre-révolution? Quel homme instruit du caractère et de l'esprit français n'y reconnaît pas un effet simple , naturel , de cette pétulance irréfléchie , de cet enthousiasme inconsidéré , si facile à produire chez un peuple léger, extrême en tout, accoutumé depuis des siècles à voir la nation et l'État dans le roi? Quant à la démarche de la reine , et à cette phrase du lendemain, si reprochée, interprétée avec tant de perfidie, où elle dit aux officiers de la milice bourgeoise de Versailles, qui vinrent la remercier de leur avoir donné des drapeaux, qu'elle était enchantée de la journée du jeudi (i), que l'on réfléchisse combien, dans les
(i) « Le lendemain du fatal repas , une députation de la » garde nationale de Versailles étant allée présenter à la » reine son respect et sa reconnaissance pour le don qu'elle » lui avait fait de plusieurs drapeaux , la princesse répondit » en ces termes : Je suis fort aise d^ avoir donné des dra^ .» peaux à la garde nationale de T^ersailles. La nation et -» Varmée doivent être attacliées au roi , comme nous le
douloureuses angoisses qui tourmentaient cette infortunée princesse^ il était naturel qu'elle fût sensible aux marques d'attachement qu'elle avait reçues; qu'abandonnée par des ingrats comblés de ses bienfaits^ dénuée de secours^ l'objet factice de la haine du peuple , elle tentât de s'appuyer sur la
seule ressource qui s'offrait à elle Que des
femmes , que des étourdis , des courtisans sans prévoyance, aient cru voir un moyen infaillible de contre-révolution dans l'exaltation momentanée, produite par le vin sur quatre à cinq cents personnes ; qu'ils se soient livrés à des propos indiscrets; qu'ils aient même crié : Vive la cocarde blanche , c'est la bonne : je le crois : mais que la cour et les ministres , avec ce peu de force , aient voulu faii*e ce qu'ils n'avaient pas piême osé entreprendre, le i4 juillet, avec quarante mille hommes de troupes de ligne , cent pièces de canon et un général ! Voilà ce que je ne crois pas, et qu'aucun homme sensé ne croira (i).
Cependant , un chasseur des trois Évêchés , étranger à cette joie tumultueuse , le front appuyé sur le pommeau de son sabre nu , paraissait enseveli
>• sommes nous'mémes Tai été enchantée de la journée de » jeudi. » ( Histoire de la Révolution , par deux amis de la liberté. ) (Note des nouv* édit).
(i) L'auteur se trompe-t-il ici , ou s'est-il trompé dans l'exposé qu'il a tracé au commencement de ce livre, pag. nSb tt suiv. ? C'est ce que nous ne prendrons pas sur nous de de*
dans une sombre et profonde douleur. Miomandre^ officier au régiment de royal-Turenne , passe; le chasseur le saisit par le poignet gauche y le regarde avec des yeux égarés , et s'écrie : « Je suis bien malheureux! — Avez-vous quelque chagrin domestique , demande Miomandre y ou avez-vous besoin de secours? — Je n'ai besoin que de la mort, répond le chasseur du ton du désespoir^ j'ai sur le cœur un poids qui m'étouffe! —Vous pouvez vous ouvrir à moi, continue Miomandre, je ferai mon possible pour vous servir. » Le chasseur veut parler; des larmes et des sanglots arrêtent la parole prête à s'échapper de ses lèvres ; il regarde autour de lui d'un air inquiet , prononce ces mots sans aucune
suite : « Cette brave maison du roi Je suis un
grand gueux . . . Les monstres ! qu'exigent-ils ? — Qui , reprend vivement Miomandre ? — Ces scélérats de commandant et d'Orléans , » poursuit le chasseur. . . Quelques personnes surviennent, le chasseur devient furieux; il appuie la pointe de son sabre sur son estomac. « A moi Duverger , » crie Miomandre, apercevant un garde -du -corps de la compagnie de Luxembourg : Duverger accourt, désarme le chasseur, mais ne peut l'empêcher de se blesser* Son sang coule, sa fureur redouble. On le saisit, on le transporte au corps-dc-garde , on l'étend sur
cider. Le lecteur comparera ces deux passages , qui nous paraissent contradictoires.
(Note des nom^. édit,)
286 rXVRE IV.
une botte de paille. Un abattement total succède à cet état violent. Miomandreet M. d' A guesseau prodiguent au chasseur les secours que permettent le lieu et les circonstances. Au moment qu'ils espèrent demeurer seuls avec lui et en tirer des éclaircissemens , plusieurs de ses camarades arrivent , un d'eux s'approche, détache au chasseur deux coups de pied dans l'estomac, en disant (i) : « C'est un mauvais sujet, nous voulons nous en défaire. » Miomandre se retire, monte au château, raconte cette étrange aventure au duc de Villeroi et au comte de Montmorency, colonel du régiment des trois Évêchés : on s'en occupe un instant , mais ni le duc de Villeix)i , ni le comte de Montmorency , ni Miomandre lui-même, ne font de perquisitions. Cet événement, destiné à produire un grand effet, se perd dans les conjectures vagues des différens partis.
La nouvelle de ce qui s'est passé à Versailles excite à Paris une indignation générale . Les agens de
(0 Suivant Bertrand de Molleville et les auteurs de VHistoire de la Révolution par deux amis de la liberté^ qui rapportent également cette scène , ce chasseur n'aurait pas seulement été frappé, mais tué à coups de pied par ses camarades. Chacun d'eux tire de ce fait des conséquences contraires. Peut-être y aurait-il un parti moyen et plus sage : ce serait de révoquer en doute un événement dont les circonstances sont si extraordinaires et même si invraisemblables, attesté seulement par un petit nombre de témoins peutêtre prévenus ou intéressés , et sur lequel nulle information u a été ordonnée. Ç!fote des nouv. édit.)
la révolution se mettent en mouvement , exagèrent rinjure faite à la cocarde nationale : u La cour, disent-ils, ne cache plus ses coupables intentions; les aristocrates lèvent orgueilleusement la tête, et ourdissent publiquement leurs complots. »
D'autres imprudences fortifient, dans l'esprit du peuple, les soupçons que Von s'efforce de lui inspirer. Un tas de femmes de la cour, de jeunes gens, d'aventuriers , bâtissant d'avance , sur leur feint attachement pour le roi, des projets de fortune et de grandeur, se répandent en vaines jactances, vont, viennent, s'empressent : le ministre Saint-Priest et le garde-des-sceaux Champion sourient à ces sottises; un esprit de vertige s'empare de toutes les têtes. L'habit national est regardé avec mépris. On refuse la porte de l'appartement de la reine à un chevalier de Saint-Louis qui en est revêtu; tandis qu'on laisse entrer , sous ses yeux , les officiers des chasseurs des trois Evêchés , également en uniforme : l'on ne cache point à cet officier que ce même habit national lui attire cette mortification.
Les gardes-du-corps donnent à leur hôtel un grand déjeuné (i) : les convives se livrent avec en-
(i) Nous croyons devoir transcrire comme renseignement, et sans le garantir, le passage suivant de V Histoire de la Ré-^ solution , par deux amis de la liberté.
« Le banquet fut répète le lendemain (2 octobre ) dans la » pièce du Manège , avec une plus grande affluence de con- » vives, plus de tum^ulte, et des circonstances encore plus
core plus d'emportement à toutes les extravagai de rivresse. Desagensdes révolutioimaires profil du tumulte et de la foule y s'introduisent sous 1 bit même de gardes-du-corps, et, dans le dess d animer le peuple, affectent des propos insult contre la milice bourgeoise de Versailles et coi la garde nationale de Paris.
Des femmes et dçs demoiselles, attachées l reine et aux princesses , s^établissent dans la gj rie du château , distribuent des cocardes blancb w Conservez-la bien , disent-elles à celui qu elle décorent : c'est la seule bonne , la seule trie phante. » Ces dames exigent du nouveau cheva le serment de fidélité ; il obtient la faveur de I baiser la main. A cette vue, Lecointre , lieuteo;? colonel de la nûUce de Versailles , s'écrie : « U étonnant que l'on se permette de tenir une telle c duite chez le roi ; ou la coideur des cocardes to bera sous huit }Ours^ ou tout est perdu ! Carth<
» offensantes pour la nation. M. de Guiche s'y rëconc » avec les gardes-du-<:orps, et , en signe d'union et de pi n fut décoré de quatre bandoulières.
» Le jour suivant, la municipalité distribua trois pièce » ;irin aux soldats du régiment de Flandre ; la garde na » nale en fit les honneurs , et tout se passa avec autant d M dre que l'on avait étalé de licence et de scandale dans » deux fêtes précédentes. »
Voir la consultaliorr "publiée pour le duc d'Orléans , d
les éclaircissemens , lettre (D).
{Note des noui^. édit.)