‹ Mémoires du marquis de FerrièresChapitre 19 sur 24 · LIVRE lY. a8g · texte numérisé non relu

LIVRE lY. a8g

«ère , chevalier de Saint-Louis j gendre de la bouquetière de la reine , s'avance y pour soutenir les distributrices de cocardes, insulte et provoque Lecointre. Lecointre furieux se retire ^ et va méditer sa vengeance (i).

Tandis que des femmes et des intrigans jouent au château ces scènes puériles, le duc d'Orléans et les révolutionnaires agissent à Paris. Quelques jeunes gens ont Timprudence de se montrer avec des cocardes noires : le peuple s'irrite de cette insolente bravade . « Les cocardes d'une seule couleur , s'é- » crie au milieu d'un groupe un agent de la révo- » lution, vont devenir le signal de la guerre civile, » si on leur laisse le temps de se multiplier. Le w parti patriote a été perdu en Hollande par une » femme et par une cocarde. Réprimons cette ré- » volte à la volonté du peuple : faisons un exemple » terrible ! La loi permet de tuer celui qui met notre » vie en danger; celui qui prend la cocarde noire, » met en danger la vie politique de la nation et la » vie naturelle du citoyen. 11 faut pendre au pre- » mier réverbère le premier qui arborera la co- ') carde antipatriotique, à moins qu'il ne soit étran- » ger. »

Tous applaudissent; on saisit un jeune homme

(0 Voir beaucoup de détails sur ce^ scènes dans V Histoire ^ la Réi^lution , par deux amis de la liberté.

(Note des nouv, édit,) I. 19

2gO LIVRE ir.

portant tme cocarde noire; le peuple le traîne sur la placc^du Louvre : ce n*est qu'à force de prudence et de sang-froid que le commandant du poste parvient à lui sauver la vie. Les représen tans de la commune , alarmés des mouvemens qu'ils aperçoivent dans le peuple , proclament la défense de porter d autre cocarde que celle aux trois couleurs , adoptée par le roi lui-même, et devenue un signal de fraternité entre tous les citoyens ; cette proclamation ne caUne point le peuple : il s'assemble en tumulte aux faubourgs, au Palais-Royal, sur les ponts. Les agitateurs soufflent le feu de la révolte; ils s'emportent contre les patrouilles; les accusent de favoriser les noirs complots des aristocrates; invitent le peuple à forcer les corps- de -gar^e, à s'emparer des armes , et à marcher à Versailles. La nuit se passe tranquillement ; les seuls révolutionnaires veillent et préparent la journée du lendemain. A six heures, quelques femmes se réunissent à la porte Saint-Antoine , disant que le peuple meurt de faim, qu'il faut aller àl'Hôtel-de-Ville parler aux représentans de la commune et leur demander du pàm. Elles se mettent en marche , obligent toutes les femmes qu'elles rencontrent de les accompagner. Unèjeune fille, partie des halles, entre dans uncorpsde-^arde, saisit xranambour, parcourt les rues en poussant de grande, cris. Les femmes se rassemblent autour d'elle et se portent a l'Hôtel-de-Ville. La foule grossit, le^ esprits s'échauffent, le peuple des-

xiYBE iT. agi

cend le fatal réverbère (i). Des hommes armés de piques arrivent de toutes parts. Quatre à cinq. cents femmes attaquent la garde à cheval y la poussent jusqu'à la rue du Mouton : mais un fort détachement de milice nationale , placé sur le perron de 1116tel-de-Ville , leur présente une haie serrée de baïonnettes. Cette vue ralentit un moment leur fureur. Bientôt un cri général se fait entendre; les femnoies ramassent des pierres^ les jettent à la garde nationale , qui s'ouvre et laisse le passage libre. Quelques femmes profitent de ce mouvement, entrent dans l'Hôtel-de- Ville. La plupart jeunes, vêtues de blanc, coiffées, poudrées, l'air enjoué, n'annon-^ cent aucune mauvaise intention. Elles parcourent les salles, causent avec les représentans de la commune , leur font des questions , les engagent à recevoir parmi eux des femmes grosses qu'elles ont obligées de les suivre . Le nombre des femmes augmente insensiblement. Les unes gagnent l'escalier du beffroi, sonnent le tocsin; tandis que d'autres rient , chantent , dansent dans la cour de l'Hôtel-de- Ville, demandent M. Bailly et M. de La Fayette. Cependant une troupe d'hommes , armés de bû-

(i) On y voulait attacher un boulanger qu'on avait arrêté et conduit au comité de police, comme suspect de vendre du pain au-dessous du poids. Le major-général profita adroitement d*un moment de confusion et de tumulte pour le dérober à la fureur populaire.

(Note des nouv, édil.)

^9^ LIVKE IV.

ches^ de pioches et de marteaux^ attaquent la porte de THôtel-de- Ville , âtuée sous l'arcade Saiat- Jean^ et renfoocent. Une multitude de femmes et d'hommes déguisés en fenmies, se répandent de tous côtés , forcent le magasin des armes , s'emparent de huit cents fusils, pillent les tentes ^ l'argent, les munitions. Les femmes s'écrient : « Oui, les hommes n'ont point de courage ; ils n'osent se venger; nous agirons pour eux. Les représentans de la commune sont des traîtres ; de mauvais citoyens; ils méritent la mort, M. Bailly et M. de La Fayette les premiers. Nous allons brûler l'Hôtel-de- Ville; nous nous rendrons ensuite à l'Assemblée nationale : nous voulons connaître tout ce qu'elle a décrété jusqu'à ce jour. » Deux femmes, une torche k la main, se préparent à mettre le feu aux papiers (i) ; d'autres femmes courent chercher les volontaires de la Bastille ; Maillard, leur chef, prend un tambour; les femmes se réunissent autour de lui, crient : (c A Versailles., dupaiu! » arrêtent des voitures, y posent deux canons; envoient des détachemens ramasser toutes les femmes que l'on pourra

(i) « L'Hôte l-de- Ville eût été incendié, dit Bertrand de ii'Molleville , si Stanislas Maillard » le même qui avait joué » un des principaux rôles dans l'attaque de la Bastille , n'é- • tait pas parvenu , au péril de sa vie , à arracher des mains » de deux de ces femmes des torches ardentes quVlIe§ » avaient été chercher pour mettre le feu aux papiers et re- » gistres des comités, f^ {Note des nous^. éditJ)

rencontrer; fixent le rendez-vous général à la place Louis XV (i) , et partent en assurant qu'elles vont venger Tinsulte faite à la cocarde nationale y pendre les députés aristocrates ^ et couper le cou à la reine.

La fermentation augntente , le tocsin sonne y ks districts s'assemblent, les compagnies des gardes soldées arrivent sur la {^ce de rHôtel-^derVille. Le peuple , en les voyant s'avancei^ fièrement et en bon ordre , fait retentir Tair de bruyantes acclamations, (c Ce ne sont pas de vains applaudissemens que nous vous demandons > répondent les soldats; la nation est insultée : prenez les armes ^ et venez avec nous recevoir Tordre des chefs. »

Les représentans de la commune , réunis à THô*tel-de-VîUe , délibéraient sur les mesures les plus

(i) <t EHle» se réunirent y dît le même auteur , au nombre « d'environ 6yooo , armées de bâtons , de fonrdies , de pi^ » ques y de fusils , de pistolets , et presque toutes couvertes >» dut haillons orné» de différentes couleurs. Elles voulaient >» d'abord se porter à l'Arsenal , pour y prendre des armes » et des mnnitions qui leur manquaient ; mais Maillard vint » à bout de les en détourner, en leur représentant que leur » projet étant d'aller à l'Assemblée pour lui demander jus- » tice et du pain , elles- seraient bien plus assurées d'obtenir « l'une et l'autre, en prenant l'attitude de suppliantes, qu'eu A se présentant les armes à la main, t'rappées de la force » de ce raisonnement, elW renoncèrent à aller i^ercher des » nouvelles armes, et consentirent même à laissera Paris 1^ celles qu'elles avaient déjà. »

{Note des nouy, édiL)

convenables dans cette conjoncture difficile. Six grenadiers 9 députés de toutes les compagnies soldées y se présentent au comité de police : un d'eux , joignant à la plus belle figure un choix d'expressions qui surprend et tm sang -froid qui étonne encore davantage^ prend la parole y et s'adressant à M. de La Fayette : « Mon général y le peuple manque de » pain y le comité des subsistances vous trompe : » nous ne vous croyons pas un traître y mais nous M croyons que le gouvernement vous trahit. Nous » ne pouvons pas tourner nos armes contre des i> femmes qui demandent du pain. Nous sommes 1) dans une position qui ne saurait durer. Il n'est » qu'un moyen de la faire cesser. Allons à Versailles; » on dit que le roi est un imbécile : nous placen rons la couronne sur la tête de son fils ; on nom- )) mera un conseil de régence ; la France sera mieux » gouvernée. » —Quoi! répond M. de La Fayette, avez-vous le projet de faire la guerre au roi, et de le forcer de nous abandonner? — Mon général, le roi ne nous quittera pas; s'il nous quitte^ nous avons monsieur le dauphin (i). »

(i) Bertrand de Molleville rapporte avec quelques modifications cette singulière harangue. Nous donnons ici les deux versions , que le lecteur confrontera.

« Mon gënëral , nous ne vous croyons pas un traître , mais » nous croyons que le gouvernement nous trahit ; il est » temps que tout ceci finisse. Nous ne pouvons tourner nos » baïonnettes contre des femmes qui nous demandent da

uvRE IV. ligS

La Fayette voit que ce discour» hardi tient à ua plan concerté. Il insiste , il joint même les prières auxraisonnemens. «Il est inutile de nous convaincre^ reprennent tous ensemble les grenadiers : nos camarades pensent comme nous; et quand vous nous changeriez^ vous ne les changeriez pas. » La Fayette ne se rebute point; il descend sur la place de Grève; rappelle aux soldats leur serment d être fidèles à la nation , à la loi et au roi. Sa voix se perd au milieu des cris répétés : A Versailles^ à Versailles I C'est en vain que les aides-de-camp de La Fayette parcourent les rangs , et s'efforcent de ramener les soU dats. Des agens du duc d'Orléans les excitent , leur recommandent surtout de se défier de leurs chefs , les assurant que ce sont des traîtres, de mauvais ci-*

» pain. Le comité des subsistances mal verse ou est incapable » d'administrer son département ; dans les deux cas , il faut M le changer. Le peuple est malheureux , la source du mal *» est à Versailles. Il faut aller chercher le roi et l'amener à » Paris ; il faut exterminer le régiment de Flandre et les « gardes-du-corps qui ont ose fouler aux pieds la cocarde >» nationale. Si le roi est trop faible pour porter sa couronne^ » qu'il la dépose. Nous nommerons son fils , nous aurons un » conseil de régence , et tout en ira mieux. •— Eh quoi! leur w répond M. de La Fayette , avez-vous le projet de faire la M guerre au roi , et de le forcer à nous abandonner ? — Non, » mon général , nous en serions bien fâchés , car nous l'ai- » mons beaucoup ; il ne nous quittera pas » et , s'il nous » quittait , nous avons le dauphio. »

{Note des nouy. édU.)

agô LIVRE IV.

toyens. Plusieurs grenadiers s'approchent de La Fayette, le conjurent de marcher à Versailles, de ne pas perdre le moment favorable de prévenir les complots des aristocrates. Un d'eux s'adresse à ses camarades : ce 11 est bien étonnant que M. de La Fayette veuille commander au peuple , tandis que c'est au peuple à lui commander ! Il faut qu'il parte , BOUS le voulons tous, w Les murmures deviennent plus violens; des menaces de mort se font entendre. Les aides-de-camp de La Fayette lui déclarent que ses jours sont en danger; que le peuple est prêt à s'ébranler. On apporte une lettre de l'Hôtel-de- Ville: c'était un ordre des représentans de la commune de marcher à Versailles (i). Tous les yeux se fixent sur La Fayette : il prepd la lettre, la lit, change de couleur; promène un regard triste et douloureux sur les nombreux bataillons qui couvrent la place de Grève; détache, pour former son avant-garde, trois compagnies de grenadiers, un bataillon de fusiliers et trois pièces de canon* Sept à. huit cents hommes, armés de piques, de fusils, de bâtons, se portent en avant. La Fayette suit avec le corps de l'armée. Les bravos, les vive M. de La Fayette, l'accompagnent jusqu'à la barrière de la Conférence.

(i) « Vu les circonstances et le désir du peuple, et sur la >» représentation de M. le commandrint-général , qu'il était » impossible de s'y refuser, l'Assemblée autorise M. le comi> mandant-général , et même lui ordonne de se transporter » à Versailles. » (Note des nouv. edii.)

LIVHE IV. 297

Sa physionomie s'entrouvre un instant a la vue de ces marques de joie et à Foui de ces cris d'allégresse, et semble dire à tous : «Vous le voulez ? j obéis. »

L'agitation n'était pas moindre à Versailles qu a Paris. On s'aperçut, dès l'ouverture de la séance, d'une fermentation marquée, non-seulement dans l'Assemblée , mais encore dans les tribunes et dans le peuple qui environnait la salle des états. Le préûdeot Mounier annonça qu'il venait de recevoir la réponse du roi sur l'acceptation des décrets constitutionnels et de la déclaration des droits.

ce Messieurs , disait le roi , de nouvelles lois cons- » titutives ne peuvent être bien jugées que dans n leur ensemble : tout se lie en un si grand et si j» important ouvrage • Cependant, je trouve naturel n que , dans un moment où nous invitons la nation »> à venir au secours de l'État par un acte signalé >i de confiance et de patriotisme , nous la rassurions >i sur le principal objet de son intérêt. Ainsi , ne » doutant point que les premiers articles constitua » tionnels que vous m'avez fait présenter , unis » à la suite de votre travail , ne remplissent le vœu w de mes peuples, et n'assurent le bonheur et la » prospérité du royaume, j'accorde, selon votre » désii*, mon accession à ces articles : mais à une » condition positive, et dont je ne me départirai » jamais; c'est que, par le résultat général de vos » délibérations , le pouvoir exécutif ait son entier M effet entre les mains du monarque. Une suite de » faits et d'observations, dont le tableau sera mis

HQS livre IV*

n sous vos yeux ^ vous fera connaître que ^ dans }) l'ordre actuel des choses y je ne puis protéger }) efficacement^ ni le recouvrement des impositions » légales^ ni la libre circulation des suI)sistaHices, » ni la sûreté individuelle des citoyens. Je Teux D cependant remplir ces devoirs essentiek de la » royauté : le bonheur de mes sujets y la tranquil- » lité publique et le maintien de l'ordre social en » dépendent. Ainsi , je demande que nous levions » en commun tous les obstacles qui pourraient » contrarier une fin si désirable et si nécessaire.

» Vous aurez sûrement pensé que les institutions » et les formes judiciaires actuelles ne peuvent » éprouver de changement qu'au moment où un » nouvel ordre de choses y aura été substitué. Je M n'ai pas besoin de vous faire aucune observation » à cet égard. 11 me reste à vous témoigner avec » franchise que ^ si je donne mon accession aux di- » vers articles constitutionnels que vous m'avez » fait remettre, ce n'est pas qu'ils me présentent » tous indistinctement l'idée de la perfection { mais » je crois qu'il est louable en moi de ne pas diflerer » d'avoir égard au vœu présent des députés de la » nation et aux circonstances alarmantes qui nous » invitent si fortement à vouloir, par-dessus tout, » le prompt rétablissçment de la paix, de Tordre » et de la confiance .

» Je ne m'explique point sur votre déclaration » des droits de l'homme et du citoyen : elle con- » tient de trè&-bonnes maximes , propres à guider \

n VOS travaux; mais des principes susceptibles dap- » plications y et même d'interprétations différentes, » ne sauraient être justement appréciés , et nont » besoin de letre y qu'au moment où leur véritable » sens est fixé par les lois auxquelles ils doivent D servir de premières bases. »

Les gens sages ne virent dans les observations du roi que le désir si naturel à un bon prince d'assurer le bonheur du peuple , en offrant aux hommes chaînés de lui donner des lois quelques considérations fondées sur la vraie nature de l'homme , et propres à leur faire sentir les dangers de ces principes abstraits, de ces maximes purement philosophiques, si vagues, si insuffisantes, lorsqu'il s'agit d'organiser en corps politique un grand peuple.

' Louis XVI paraissait justement effrayé de ce système de travail petit et mesquin , qui compose une constitution de pièces de rapport étrangères l'une à l'autre , plaquées selon des circonstances partielles et du moment ; tandis que toute constitution doit être essentiellement une , fondue d un seul jet, et embrasser dans son ensemble la génération présente et la génération à venir. Les révolutionnaires s'emportèrent contre cette réponse avec d'autant plus de fureur , qu'avertis de la marche des Parisiens , il fallait tromper le peuple sur les véritables intentions du roi, et motiver les excès auxquels on se disposait a le porter.

(( Ce n'est pas une acceptation , dit Lapoule , député de Franche-Comté , que le roi nous envoie ;

c'est une accession conditionnelle accordée uniquement ^ux circonstances. Je demande que, pour rassurer les créanciers de l'Etat , et pour que le peuple français ne puisse reprocher aucune précaution à ses représentans , l'impôt extraordinaire de la contribution patriotique soit décrété : mais qu'il soit déclaré que la levée de cet impôt n'aura lieu qu'après que la déclaration des droits et la constitution auront été acceptées par le roi. » Robespierre ajoute y (c que la réponse du roi est contraire aux droits de la nation ; qu'elle contient une censure de la constitution ; que ce n'est pas au roi de censurer la constitution , qu'il faut enfin déchirer le voile religieux dont on a cherché jusqu'ici à couvrir les premiers droits de la nation ; qu'il ne conçoit pas comment les représentans d'une nation veulent envelopper d'un nuage les droits les plus incontestables des peuples. »

Adrien Duport observe que la réponse du roi n'est contre-signée d'aucun ministre j que c'est un moyen adroit d'échapper à la responsabilité. Il trouve encore dans cette réponse une phrase dont le peuple pourrait induire que, si les circonstance; eussent été favorables pour les ministres, ils n'au^ raient pas donné l'adhésion. En eûet , le roi déclare qu'il a égard au vœu présent des députés et am circonstances alarmantes qui nous invitent si fortement. « Messieurs^ quand on rapproche cette phrase des circonstances réelles dont nous sommes environnés, de ces orgies indécentes qui viennent d'à-

voir lieu^ des nouvelles qui nous arrivent des provinces y il est à présumer que si l'armëe se fût trouvée ici, l'adhésion n'eût pas été donnée... » A ces mots, les révolutionnaires , les yeux ardens , les bras levés , les poings en avant , crient tous à la fois : « Oui... oui... des orgies... des menaces... des cocardes patriotes foulées aux pieds... les injures les plus grossières prodiguées aux représentans de la nation! »

Le vicomte de Mirabeau répond que le roi sanctionne clairement les articles delà constitution ; qu'il n'y pose qu'une condition bien naturelle : c'est que le pouvoir exécutif ait son entier effet entre les mains du monarque, u Si nous sapons l'autorité royale, le pouvoir exécutif sera sans vigueur, et l'anarchie renaîtra. ...» De violens cris d'à l'ordre interrompent le vicomte de Mirabeau : les tribunes mêlent leurs vociférations aux hurlemens des révolutionnaires.

Le comte de Barbantanne , suppléant de la députation de Paris, se lève avec un air d^impatience , et jetant un regard sinistre du côté de l'Assemblée où se placent les évéques et les nobles : « On voit bien que ces messieurs demandent encore des lanternes : eh bien ! ils en auront. . • » Madame Charles Lameth lui reproche cette indiscrétion, h Vous voyez , Madame , que ces messieurs demandent des lanternes. — Oui, oui ! réplique le duc de Chartres, il faut encore des lanternes. — 11 est abominable, répond d'un ton indigné M. de Raigecourt, que Fou ose tenir ici des propos comme ceux-là.». » Après

un moment de silence , le duc de Chartres adresse la parole à M. de Raigecourt ; « Est-îl bien vrai, Monsieur , que les gardes-du-corps n'ont point prêté le serment? — Je ne crois pas. Monseigneur. —Eh bien! Monsieur, on le leur fera prêter ! »

Virieu réplique à Duport que ce qu'il appelle des orgies, n'est qu'une fête patriotique et le fruit d'un noble enthousiasme. « Nous nenous plaignons pas, repart Pétion, des cris de vive le roi, vive la reine; ils retentissent toujours avec plaisir au fond de nos cœurs. Mais on ne vous dit pas que dans ces orgies militaires on a vomi des imprécations contre l'Assemblée nationale et contre la liberté. On les dissimule ces imprécations dont le peuple pourrait cependant déposer. Messieurs , de grands malheurs nous environnent; je demande si les gardes-ducorps doivent prêter le serment ? Je demande pourquoi cette cocarde noire qui afflige les bons citoyens? — Il faut, répond le comte de Mirabeau, prier le roi qu'il veuille , dans sa sagesse , défendre aux corps et aux chefs de corps ces fêtes qui insultent à la misère publique, et font naître des rivalités et des haines qui peuvent devenir funestes et irrespectueuses dans les lieux qu'habite le souverain. Quant à Tacceptation qu'on demande , s'il est important que nos arrêtés soient incessamment ac-* ceptés, il l'est encore plus que l'acceptation paraisse libre et volontaire. Si le roi retirait celle qu'il a don* née , et à laquelle on reproche d'être trop soumise aux circonstances , il aurait l'air de n'être pas libre :

il vaut mieux qu'il soit prié de s'expliquer. Si les pouvoirs sont bien limités^ si nous avons bien défini le pouvoir exécutif, pourquoi nous faire une condition de ce qui n'est pas douteux : c'est élever des nuages sur la sincérité des représentans de la nation. Je crois que le contre-seing du roi est l'égide exclusive de la liberté nationale. Par une pieuse fiction de la loi , le roi ne peut se tromper : mais il faut, au besoin, des victimes au peuple; et ces vietipies sont les ministres. » La modération du comte de Mirabeau surprit tous ceux qui connaissaient son caractère emporté , et qui ignoraient sa profonde astuce. Le comte de Mirabeau était occupé desoins plus pressans : il savait le mouvement de Paris et la marche d'une troupe de femmes et de brigands armés : il importait à ses projets, ainsi qu'à ceux des conjurés, que la séance se trouvât levée , lorsque cette troupe arriverait, à Versailles : il fallait la diriger; et l'Assemblée séparée, il n'existait plus d'autorité capable de prévenir les crimes que ses chefs méditaient.

L'esprit rempli de ces grands desseins , le comte de Mirabeau va se mettre derrière le fauteuil de Mounier (i) : « Monsieur le président, quarante

(i) Ferrîères a suivi, dans le récit de cette conversation , la version de Mounier. Les auteurs de VHisioire de la Rés^o^ lution ^ par deux amis de la liberté ^ la rapportent, d'après Mirabeau , d'une manière un peu différente. «< M. de Mira- >• beau j averti de ce gui se passait , s'approche du président

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mille hommes armés arrivent de Paris; pressez la délibération, levez la séance, trouvez-vous mal; dites que vous allez chez le roi. — Je ne presse jamais les délibérations, répond Mounier; je trouve qu'on ne les presse que trop souvent. — Mais^ Mousieur le président, ces quarante mille hommes? — ^Eh bien ! tant mieux ; ils n'ont qu'à nous tuer tous ; les affaires de la république en iront mieux. — Monsieur le président, le mot est joli » Pendant

cette petite conversation^ la discussion continuait avec beaucoup de chaleur; les révolutionnaires affectaient un ton tranchant qui dévoilait leurs projets et annonçait leurs moyens. M. de Monspey demanda que Pétion s'expliquât sur les inculpations qu'il venait de faire aux gardes-du-corps (i), et qu'il remit au président sa dénonciation signée.

» et lui dit à demi-voix : Mounier^ Paris marche sur nous, » — Je rHen sais rien, — Croyez-moi, ou ne me crojrezpasy M peu m,* importe ; mais Paris , vous dis-je^ marche sur nous, » Trouvez- vous mal^ montez au château j donneZ'^ leur cet » as*is ; dites, si vous le voulez , que vous le tenez de moij ff » consens. Mais faites cesser cette controi^erse scandaleuse ; » le temps presse ; // n'jr a pas une minute à perdre. — Fa* » ris marche sur nous, répondit M. Mounier ; eh bien! tant »> mieux; nous eri serons plutôt république, » Voir, dans le second volume de ces Mémoires , les débats relatifs à la procédure du Chàtelet , sur les journées des 5 et 6 octobre, et la

réponse de Mirabeau.

{Note des nouv, e'dit.)

(i) M. de Monspey avait servi dans les gardes-du-corps.

« Oui, oui! reprennent les révolutionnaires, Pétion fera sa dénonciation ! » Alors le comte de Mirabeau, abandonnant sa feinte modération , s'écrie : « Que l'Assemblée déclare qu'excepté le roi, tout en France est sujet et je dénonce aussi moi (i). » Ces paroles dénotaient assçz l'objet de la dénonciation que se proposait de faire le comte de Mirabeau; ne voulant pas même laisser le moindre doute , il se tourna vers les députés qui l'entouraient, et dit : K Je dénoncerai la reine et le duc de Guiche (2). »

( I ) yoici les paroles de Mirabeau : « Je commence par decla- » rer que je regarde comme souverainement impolitique la >» dénoncialion qui vient d'être provoquée : cependant , si M l'on persiste à la demander, je suis prêt , moi , à fournir n tous les détails et à les signer ; mais auparavant , je de- » mande que cette Assemblée déclare que la personne du » roi est seule inviolable , et que tous les autres individus M de l'État , quels qu'ils soient , sont également sujets et » responsables devant la loi. »

(Note des nouv. édit.)

(a) M. de Guiche était capitaine des gardes. D'après les' auteurs de V Histoire de la Révolution , par deux amis de la liberté j il s'était réconcilié , dans le repas du 2 octobre , avec les gatrdes-du-corps qui étaient indisposés contre lui, par suite d'un coup d'autorité qu'il avait exercé contre un de leurs sous-of&ciers. Dans les troubles qui éclatèrent à Versailles, lors des premières séances des états-géoéraux , ils s'étaient plaints hautement de l'ordre qu'on leur avait donné, comme aux régimens étrangers , de faire des patrouilles pour contenir le peuple ; ils avaient représenté que leurs fonctions étaient de garder la personne du roi , et non de moï. 20

5o6 LIVRE IV '.

Le désordre et le tumulte croissaient d'une manière effrayante : Mounier parvint à calmer les esprits : Monspey retira sa motion; et après de violens débats, l'Assemblée décréta que le président, à la tête d une députation , irait dans le jour demander au roi l'acceptation pure et simple de la déclaration des droits et des articles constitutionnels.

Les femmes parties de l'Hôtel-de- Ville attendirent aux Chamjis-Élysées les détachemens qu'elles avaient envoyés parcourir les rues de Paris. On vit arriver une foule de femmes de tout âge et de tout état, armées de fourches, de lances, d'épées, de pistolets, de manches à balai. Huit à neuf cents hommes se joignirent à ces femmes. Elles choisirent Maillard pour les commander, obligèrent les hommes de se replier derrière la colonne , et se mirent en marche précédées de douze tambours. Toutes les maisons se fermèrent précipitamment sur leur passage. Ce n'était pas sans raison. Déjà elles

lester leurs concitoyens. Un de leurs maréchaux-des-logis ayant porté en leur nom à un officier supérieur les réclamations die la compagnie , celui-ci interpréta mal leurs remontrances, les accusa de refuser le service, et le marfehaldes-logis fut cassé à la tête du corps. Irrités de ce traitement, ils véstÀMTfiTtt' de déposer la bandoulière plutôt que de le souffl-ir, ^et le ]ïïa)*é'ch'al- des- logis fut rétabli dans son grade à la prière de la reine. Cette réhabilitation calma leur mécontentement , mais non leur ressentiment contre

M. dé Guicbe.

{Note des nouv. édU.)

UTRE lY. 507

se disposaient à enfoncer les boutiques. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Maillatd parvint à les contenir. Elles continuèrent leur route , arrétabt les voitures y forçant les femmes qu elles y trouvaient de marcher avec elles , se saisissant de tous les courriers , dans la crainte qu'on ne fermât le pont de Sèvres et qu'on ne refusât le passage. Arrivées à Sèvres, il fallut encore que Maillard employât tous ses efforts pour les empêcher de se livrer au pillage. Quelques particuliers distribuèrent du vin. Les femmes, abandonnant Sèvres, entrèrent à Versailles chantant l'air dé Henri IV ^ et poussant de grands cris de vive la nation, auxquels le peuple de Versailles, accouru en foule , répondit par des cris de : Vivent nos braves Parisiennes!

On ignorait au château ce qui se passait à Paris. Cette imprévoyance des ministres caractérise l'ineptie des Uns , la complicité des autres. Le roi était à la chasse. Cubières, écuyer cavalcadour, lui remit une lettre de la reine (i). Le roi la hit et demanda son cheval. Un chevalier de Saint-Louis, que personne ne connaissait (2) , et que Ion n'avait point vu pendant la chasse, se jette tout-â-coup aux.pieds du roi , et dit : « Sire, on vous trompe; j'arrive à l'instant de l'Ecole militaire, je n'ai trouvé

(i) Suivant Bertrand de Molleville , de M. de Saint-Priest. (a) M. de la Devëse , gentilhomme du Dauphiné.

Croies des noui», édiu) 20*

5o8 LIVRE IV.

que des femmes qui disent venir à Versailles pour demander du pain. Je prie votre Majesté de ne point avoir peur. — ^Peur, Monsieur ! répondit Loui& XVI , en regardant fièrement le chevalier de Saint- Louis : je n'ai jamais eu peur de ma vie. » Et montant à cheval, il partit au galop. Le premier. avis du conseil fut de faire sortir le roi et la famille royale de Versailles (i). Le comte d'Ëstaing se ren-; dit à la municipalité, représenta que le roi et la famille royale étaient en danger. Il demanda que la municipalité le chargeât d'accompagner le roi dans sa retraite , et de ne rien négliger pour le ramener à Versailles le plutôt possible. La municipalité donna l'ordre , et autorisa le comte d'Estaing à tenter toutes les voies et même à repousser la force parla force. Les voitures de la reine se présentèrent à la grille du Dragon : elles furent arrêtées par les sentinelles de la milice de Versailles. Cet obstacle, que Ton n'avait pas prévu , suspendit la résolution, de quitter Versailles.

L'arrivée d'une troupe de femmes et d'hcmimes armés (2) ne surprit pas moins l'Assemblée qu'elle n'avait surpris le château. La plupart des députés n'étaient point dans le secret. Ils éprouvèrent cet

(i) Dès Tarrivée des femmes de Paris , tous les ministres s'étaient rendus chez M. Necker.

(Note des nouif. édit.) (2) Il était environ trois heures après-midi.

état d'anxiété qui participe de la curiosité et de la crainte. On aperçut na mouvement marqué dans k partie de la salle qu'occupaient les révolutionnaires. Dix à douze députés se levèrent d'un commun accord 9 et sortirent parla porte delà rue du Chantier.

L'officier d€ garde vint avertir le président que les femmes demandaient k entrer. Mounier permît aux huissiers d'introduire une vingtaine de feinmes avec MaiUard, leur orateur (i). Maillard parut à la barre en mauvais habit noir^ une épée nue à la main. Une femme portait une longue perche^ au haut de laquelle pendait un tambour de basque.

Maillard , les yeux hagards , le ton d'un énergumène, dit (2) : « Le peuple manque de pain; il est

(lyQmnzey saivant Bertrand de MollevîUe et les autres .historiens. Tente» les autre» youlaient absoinment y entrer avec lui : Maillard eut beaucoup de peine à les en empé* cher. (Note des nouif, édii,)

(2) Bertrand de MolFevîUè' donne liti peu pins de détails^ et des détails un peu dilférens. Veîti son récit ;

« Maillard se présente à la barre avet son cortège, et ex* pose que, depuis trois jours-, le'pliin matiquait libsolnment à Paris. « Nous sommes venus âr Versailles, ajoute-t-il , pour » en demander, et en même ^emps' pour faire punir les -•^'gardes-du -corps qui ont insulté la cocarde patriotique, y» Les aristocrates veulent nous faire mourir de faim : au- » jourd'hui même , on a envoyé à un meunier un billet de » 200 fr. en l'invitant à ne pas moudre , et en lui prome1>- » tant de lui envoyer la même somme chaque semaine»

3lO LIVRE IT.

}) au désespoir; il a le bras levé; il se portera sû- » rement à quelques excès . Nous demandons la per- » mission de fouiller dans les maisons suspectées

» Nommez, nommez, lui crie-t-on avec indignation de » toutes les parties de la saU^.- -^ ^ ne puis nomi^er , rë- « poad-il i ni les dénoncés , ni les dénonciateurs, parce » qu'ils me sont également inconnus ; mais trois personnes » que nous avons rencontrées ce matin, dans une voiture • de la cour, m't>nt appris qu'un curé devait dénoncer ce » crime à l'Assemblée nationale.... Je vous supplie, pour » ramener la paix , calmer l'eflServescence générale et pré- » venir des maUieurs, d'e^yojf^r.i^nç déput^tion à MM. les w gardes-du-corps pour les engager à prendre la cocarde » nationale et à faire réparation de Tinjure qu'ils ont faite » à cette même cocarde. »

M II s'emporta alors violeniment contre les cocardes noires, en tira une de sa poche, qu'il prétendit avoir été arrachée h un aristocrate , la déchira avec fureur et la foula aux pieds. La grossièreté de qii«lqim«iiBes de ses exprtMsions lui attira , de là part d^u prudent v'Titi jonction de se contenir dans le respect (|u'il défait à l'Assemblée, u Tous ceux qui » veulent être citovens , .ajoÇLtj^i|)s pirésident, pjeuv«nt l'être M de leur plein gré., niais oi^ja'<a.{^(:le droit de l4S$ y forcer.

» Maillard répon4 <sq«'^4'ç>^t personne qui ne dmPe s'ho- >» norer de ce tit^e^ et que^'i'le^t dans cet^ auguste diète >» quelque membre qui puisse s'ea croire déshonoré , il. doit » en être exclus sur-le-champ. » Toute la salle retentit d'applaudissemens à cette réponse, et une foule d« voix répète^- Oui! oui! 4ÔUS dowent VéWe ; nous sommes tous choj-ens!

» Plusieurs députés s'écrient que les bruits répandus sur les gardes du roi sont calomnieux ; au même instant, on remet à Maillard une cocarde nationale de la part des garder-

M de receler des farines. C'est à T Assemblée à épar- )} gner reflusion du sang ; mais F Assemblée re^- » ferme dans son sein des ennemis du peuple; ils » sont cause de la famine. Des hommes perv^ei^ » donnent de 1 argent et des billets de caisse aux » meuniers 9 afin de les engager à ne pasmoudpe. » Le peuple a la preuve de ces faits : il sait le D nom de ses ennemis. Nous ne voulons pas le » dire y parce que nous ne voulons pas être de» 4é- » nonciateùrs. — Etes -vous bien sûr de ce que » vous avancez, reprit Mounier en interrompaînt i> Maillard ? — Oui , oui ! » repartirent à la fois Maillard et les fenunes qui raccompagnaient. L'Assemblée, indignée y exigea que Maillard nommât les personnes dont il entendait parler. Alors deux membresdie l'Assemblée s'approchèrent de Maiilard^ et lui dirent quelques mots à l'oreille. Maillard répondît SLU président qu'il était bonnéte, qu'il ne voulait point faire le métier de délateur. L'Assemblée insista : les deux mêmes députés parlèrent à plusieurs femmes placées au dedans ^t au dehors de la barre , et au même instant elles crièrent : « C'est l'archevêque de Paris I » L'Assemblée marqua un mouvement unanime . de surprise mêlée

^u-corps ; il la montra aux femmes qui l'entouraient comme

un gage des dispositions pacifiques de ces officiers , et toutes

s'écrient au même instant : /^/Ve le roi! vivent les gardes-

du-corps ! »

{Note des nouv. édit, )

3l2 LIVRE IV.

d'indignation . Mounier pressa Maillard de s'expliquer sur le nom des personnes qu'il accusait^ et surtout de produire des preuves. Maillard repondit d'un air embarrassé qu'il avait rencontré sur la route de Versailles une dame allant à Paris , laquelle leur avait raconté ce qu'il venait de dire, en leur ajoutant : « Allez , si vous avez besoin de preuves, je les donnerai; je suis logée dans telle rue. » Il ne se rappelait pas le nom de la rue.

Robespierre prétendit que l'étranger introdmt dans l'auguste diète avait fortement raison; qu'on avait parlé de ce fait le matin ; que l'abbé Grégoire pourrait fournir des éclaircissemens. Maillard , reprenant la parole , ajouta : « Nous voulons le renvoi du régiment de Flandre , et une satisfaction de l'injure faite à la cocarde nationale : nous obligerons tout le monde à la porter...... » S'apercevant

que ce ton de hauteur occasionnait des murmures, il reprit : « Quoi que vous en disiez , nous sommes tous frères; » et tirant de sa poche une cocarde noire , il la déchira avec emportement , en foula aux pieds les morceaux.

Maillard et les femmes qui raccompagnaient paraissaient ivres. « Où est notre comté de Mirabea»? répétaient à chaque instant ces femmes. Nous voulons le voir notre comte de Mirabeau ! » Quelques-unes montrant un morceau de pain noir it moisi, ajoutèrent : « Nous le ferons avaler à TAutrichienne , et nous lui couperons le cou. » Le nombre des femmes augmenta peu à peu; elles sç

placèrent pèle -mêle sur les bancs des députés^ faisant tout haut la conversation avec ceux qui étaient dans les tribunes. Les unes entouraient le bureau des secrétaires ^ les autres le fauteuil du président; elles Tobligèrent, ainsi que plusieurs députés ^ à recevoir leurs sales et dégoùtans baisers. L'Assemblée rendit un décret sur les subsistances. On en délivra une expédition k Maillard; il prît le décret d'un air mécontent, u Nous ne sommes pas satisfaits de ce décret ; il ne contient point la permission de fouiller dans les maisons. » Et s'adressant aux députés placés au bureau : « Croyez-moi y Messieurs ^ faites ce que nous vous demandons y si vous voulez épargner Teffusion du sang. » Mounier, à la tête dune députation^ alla porter au roi le nouveau décret , et demander l'acceptation pure et simple de la déclaration des droits et des articles constitutionnels. Les femmes voulurent accompagner Mounier chez le roi. En vain Mounier leur représenta que cette démarche était inutile; que le roi ne pouvait que répéter en leur présence ce qu'il leur avait déjà dit lui-même plusieurs fois : c'est que le roi , de concert avec l'Assemblée nationale , ferait tous ses efforts pour procurer des secours à la ville de Paris. Ces raisons ne persuadèrent pas les fenmies. Mounier fut contraint de leur promettre ^'il en introduirait huit (i) dans la salle du conseil.

(i) Mounier avait pris avec lui six de ces femmes ; mais

5l4 LIVRE IT.

La dëputation se mit en: marche. Une miultitade de femmes et d'hommes armés de piques remplis* sait la place d'armes. A cette vue y des membres de la dëputation applaudissent de la voix et des mains. Bamave et Mirabeau crient : a Courage, braves. Parisiens! Vive la liberté ! Ne craignez rien; nous somnies pour vous, m

On introduisit une députation de huit (i) femmes au château. On \m mena chez M. de Saint-Priest^ ministre de Paris; elles lui demandèrent du pain. « Quand vous n'aviez qu'un roi, répondit sèche-^ ment Saint-Priest, vous ne manquiez pas de pain ; à présent que vOus en avez douze cents , allea^ leur dire qu'ils vous en donnent. » Les femmes furent ensuite admises dans la salle 4u conseil : elles renouvelèrent au roi la demande qu'elles avaient faite à M. de Saint-Priest. « Vous devez connaître mou cœur, répliqua le roi; je vais ordonner de ramasser tout le pain qui est à Versailles : je vous le ferai donner. » Cette réponse parut contenter ces femn^es (â).'La plupart étaient de bonne fpi : elles

arrivé au château , il fut obligé de porter ce nombre jusqu'à douze, (Mounier; Exposé justificatif ,)

{Note des nou^. édit,)

(i) Voir la note précédente. «

(2) « Les femmes qui étaient entrées dans le château avec

V la députation de l'Assemblée furent vivement touchées de

» la sensibilité que le roi témoigna , en entendant le récit

» de la prétendue misère de la capitale. L'une d'elles,

LIVKE IV. 5l5

igaoraient les projets des conjures. Trainées par force à Versailles , entendant sans cesse répéter que le peuple mourait de faim^ que le seul moyen de faire cesser la <lisette était d^ s'adresser au roi et à j'Asseniblée nationale ^ elles crurent avoir rempli le but de leur voyage en ayant obtenu un décret de l'Asseinblée sur les subsistances ^ et Tayant fait fiançtiçnner au roi. Ces femmes sortirent de la salle, du conseil enchantées de la manière dont on les avait reçues , criant ; « Vive le roi ! vivent messieurs les gardes-du-corps ! » Arrivées k la grille du château^ elles rapportèrent la réponse du roi aux femmes qui y étaient restées. CeUes d entre elles instruites des projets des conjurés ^ craignant que le rapport que venaient de faire ces femmes ne contentât les autres femmes et ne les eneaeât de retourner a Paris , les accusèrent de trabir les intérêts du peuplç et d'avoir reçu de l'argent : pas-

» Louison Chabry ^ jeune ouvrière en sculpture , âgée de » 17 ans, chargée de présentera sa majesté les doléances M des Parisiennes , ne put pas soutenir l'émotioa d'atteodris- N sèment ou de sensibilité qu'elle éprouva, et s'évanouit. » On lui proidigua , avec empressement , tous les secours N qu'exigeait son état. Elle voulut > en se retirant;, baiser » la main du roi, qui lui dit avec bonté quelle méritait tt mieux que qa^ et lui fit l'honneur de l'embrasser. Elles » se retirèrent -très-satisfaites , criant dans la cour : fii^ le » roi ! vive noire bon roi et sa maison ! demain nous aurons » du pain. » ( Bertrand de MoUeviUe. )

{Noie des nouv* édit.)

3l6 LIVRE IV.

sant bientôt des injures aux coups, elles les maltraitèrent et Youlurent même les pendre (i).

Cependant, la milice de Versaillefs était en armes devant la caserne des gardes -françaises ; le régiment de Flandre , posté sur la place , occupait la longueur de la grille royale ; une partie des gardesdu-corps à cheval soutenait le régiment de Flandre; l'autre partie, placée dans la première cour du château, en dé fendait l'entrée (2) ; les gardes-suisses

(i) « La multitude assemblée ne voulut pas croire à leur » rapport. A peine entraient-elles dans la cour des minis- » très , que des cris , ou plutôt des hurlemens s'élevcreïit >» contre elles. Ce sont des coquines ^ disait -on ; elles ûrU » reçu de V argent ^ si elles n^ apportent pas un écrit du rai y » il faut les pendre. Deux de leurs accusatrices s'étaient M déjà emparées de Tune d'elles , et lui avaient passé leurs » jarretières autour dxi cou pour la pendre au premier »' réverbère. Elle réclaiîie l'assistance des gardes-du-corps; » l'officier à qui le poste de la grille était confié vole à soa » secours , la dégage , et la fait rentrer dans la cour royale » avec les autres femmes qui avaient accompagné la dépu- » tation de l'Assemblée au château. Elles lé supplièrent de » les ramener chez le roi : il cède à leurs sollicitations, et sa » majesté consent également à signer et à leur remettre ua )> ordre pour faire venir des crains de Senlis et de Lagny, » et lever tous les obstacles qui s'opposaient à l'approvision- » nement de Paris. »( Bertrand de Mollevil le.)

Aussitôt cet ordre obtenu , ces femmes, allèrent chercher Maillard , leur chef, et. partirent pour Paris , dans des voitures que le roi fit préparer pour elles.

(2) Le nombre des gardes -du -corps sous les armes était de 320. {Notes des nouv, édit )

étaient rangés en bataille proche leurs casernes. Les femmes se mêlèrent parmi les soldats de Flandre , leur demandèrent s'ils tireraient sur le peuple. Pour toute réponse , les soldats mirent leurs baguettes dans leurs fusils*, les firent sonner, montrant ainsi qu'ils n'étaient point chargés. « Nous ayons bu, ajoutèrent-ils, le vin des gardes-du-corps ; nous n'en. sommes pas moins à la nation. »

La milice de Versailles n'était pas mieux disposée en faveur des gardes-du-corps. Elle avait placé deux pièces de canon qui prenaient en Aanc l'escadron des gardes posté devant la grille du château. Les conjurés voulaient exciter une rixe , afin d'avoir un prétexte d'attaquer le château. Le roi, averti de lei^rs desseins, défendit au comte de Luxembourg d'opposer la force à la force. Le comte de Luxembourg, dans l'espoir de prévenir tout acte d'hostilité, résolut d'envoyer une députation à la milice de Versailles. Il chargea six officiers d'assurer cette milice que les gardes-du-corps n'étaient point ses ennemis (i); qu'il était faux, comme on l'avait rapporté , qu'ils eussent foulé aux pieds la cocarde nationale. Les gardes nommés pour porter ces pa-^ rôles de paix allaient sortir; le comte d'Ëstaing leur crie : «Ne sortez pas. Messieurs, ou vous

■ïi*'

(1) Suivant Bertrand de Molleville, il paraîtrait que la garde nationale de Versailles était trës-aniùiëe contre les gardes-du-corps.

{Note des nouv. édit.)

5l8 HYRE IV.

serez massacrés. Moi-même j'ai voulu sortir; on m'a tiré huit coups de fusil. Je ne suis plus le maître : si vous allez en avant , je ferai fermer la grille. » ^ •

Un malheureux incident donne le signal du combat. Un soldat de la garde de Paris (i) s'étant introduit le sabre à la main dans les rangs des gardesdu-corps, M. de Savonières lui commande de se retirer. Le soldat refuse dobéir, s'avance jusqu'à lagriHe et tente de pénétrer dans le château. M. de Savonières, voyant son obstination, court sur lui, le frappe du plat de son sabre et le contraint de s'éloigner. Deux gardes-du-corps , témoins de ce moavement, se joignent à M. de Savonières, poursuivent le soldat national dans le dessein de l'arrêter. Il s'enfuit vers les casernes , criant qu'on veut l'assassiner, et invoquant le secours de la milice de Versailles. Un garde national sort avec son ftisil, tire sur M. de Savonières, lui casse le bras. Avi bruit du coup, on entend de tous côtés crier que les gardes-du-corps chargent le peuple. La milice de Versailles fait avancer ses deux canons : lepeuj^ attaque les gardes-du-corps à coups de pierres, de piques , de fusils. Le comte de Luxembourg, pour calmer l'agitation qui se manifeste de toutes parts, ' donne l'ordre aux gardes-du-corps de se retirer à leur hôtel. Ils se forment sur quatre de front, dé-

(i) Il se nommait Brimont.

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