LIVRE lY. Sig
filent le long des casernes. La milice de Versailles profite de ce mouvement, et fait sur eux une décharge de mousqueterie. Alors une troupe d'hommes et de femmes proposent d'attaquer le château. Un des conjurés leur représente qu'il n'est pas encore temps (i) ; qu'ils seront bientôt en force : H Les milices de Paris , ajoute-t-il , vont arriver, nous irons au château , nous nous saisirons de la personne du roi, de celle de la reine , ainsi que de tous les coquins qui les entourent. Nous n'avons pas besoin de tous ces gens-là : puisqu'ils ne savent pas gouverner, il faut se débarrasser de ce fardeau. An reste , il vient un homme de la garde nationale dont nous sommes sûrs, et qui secondera bien nos desseins. A quoi bon un roi ? plus de tout cela. »
Cependant le duc d'Orléans , inquiet , indécis comme tous les gens faibles au moment de l'exécution d'une grande entreprise , se montrait ou se cachait selon que son esprit agité lui offrait des terreurs ou des espérances . On l'avait vu le matin en
(i) u Trois pièces de cauon , chargées à mitraille , conduites 9 et servies parle faubourg Saint-Antoine, sont pointées au » même instant; la niëcLe en est approchée plusieurs fois M sans succès à cause de la pluie, et quelques voix font en- » tefidi^ ces paroles : Arrêtez , il n'est pas temps encore. » Ainsi , ce furent la pluie et le défaut de concert qui sau- M vèrent les gardes-du-corps. »» {Histoire de la Révolutiqn » par deux amis de la liberté. )
{Note des nous^, êdit,)
320 UYRE IV.
chapeau rond et en habit gris sur le boulevard j revenant du faubourg Saint- Antoine ; il était sorti à une heure de rAssemblée nationale y et avait pris la route de Paris; à deux heures on l'avait rencontré à la pyramide du bois de Boulogne , dépêchant des jokeis. Quelques personnes venaient de l'apercevoir dans Tavènue de Paris , entouré de gens armés de piques , de bâtons , de pistolets , cherchant à se dérober à tous les regards, mais ne pouvant fuir sa propre conscience, et partout suivi de la crainte et du remords (i).
Il entrait dans les projets des conjurés d'assassiner les membres de l'Assemblée dont on redoutait les talens, la probité et le courage. La Théroigne. de Méricourt , l'une des plus fameuses héroïnes de la révolution , ne cessait d'assurer les gens à piques que c'était à l'Assemblée nationale qu'il fallait marcher ; qu'elle leur montrerait les véritables amis ' de la nation. L'Assemblée continuait âa séance: la salle, remplie d'hommes et de femmes jurant, chantant, mangeant, buvant, assis sur les bancs des députés, offrait l'aspect dégoûtant d'une orgie de taverne. L'évêque de Langres présidait en l'absence de Mounier : une troupe de femmes environrnaient et le président et le bureau des secrétaires , criant : « Abaslescalotins! » demandant que Ton
(i) Le duc d'Orléans a cherché à prouver sou alihL (Voir sou Exposé justificatif (E). {Note des noùi^, édit,)
XIVRE IV. 021
taxât le pain à six liards la livre ^ la viande à huit sous. «Faites ce que nous voulons^ répétait sans cesse un jeune homme en veste, portant un tablier d'ouvrier ; n imiaginez pas que nous soyons des enfans que Ton joue ; nous avons le bras levé, nous frapperons les traîtres....» L'évêque de Langres, outragé de la manière la plus grossière , fut forcé de lever la séance.
Le trouble et l'indécision augmentaient au château; on entendait continuellement des décharges de mousqueterie ; les rapports les plus efirayans se succédaient avec rapidité; personne dans cette extrême confusion ne donnait d'ordres; ou, si l'on en donnait , ils se contredisaient d'un instant à l'autre^ C'est ainsi qu'on fit rentrer les gardes-ducorps à leur hôtel ; que le moment d'après on les en fit ressortir pour les porter sur la terrasse de Forangerie. C'est ainsi que l'on caserna le régiment de Flandre dans la grande écurie ; qu'il reçut l'ordre de se former sur la place d'armes; qu'à l'instant même qu'il se disposait à exécuter cette manœuvre , un page du roi , accourant à course de cheval, défendit au eonmiandant de faire aucun mouvement. Le conseil était divisé d'opinions. Les uns voulaient que le roi jpartit pour Rambouillet; les autres qu'il attendit La Fayette (i).
(i) Le détail de ces divers mouvemens nous a paru exposé d'une manière nette et fidèle dans V Histoire de la Révolu^,
55!i LIVRE IV.
Plusieurs gentilsliommes engagèrent le président de Frondeville> député du bailliage de Caen y à solliciter uioi ordre de la reine qui les autorisât k prendre des chevaux dans ses écuries pour défendre la famille royale en cais <|u'elle fut attaquée, k Je consens à vous donùer l'ordre que vous demandez, répondit la reine ; mais à condition que^ si les jours du roi sont en danger, vous en ferez un prompt usage ; que si je suis seule en péril y vous n^en userez point (i). »
Mounier reçut enfin lacceptation pure et simple de la déclaration des droits et des articles constitu-
tion j .par deux amis de la liberté. Il est trop étendu pour
que nous aydns pu le joindre au récit de Ferriëres. Ces faits
isont d'ailleurs à'une médiocre importance dans Vensemble
de révénement.
(Noie des nouif, édit,)
(i.) 200 gentrlskcnutties , du iiaD4>re désuets étaient plusieurs membres de l'Assemblée , déterminés à tout tenter pour sauver la famille ro.yarle , et ne pouvant se £atter de lui être de quelque secoufs qu'en se formant en corps de cavalerie, Brent demander à la reine , eiitre onze heures et inintiit , par Tentremise de Madatnc Ëlisàlireth , tm ordre pdtir obtéttiir àe% chevanlc de ses 'éc^tie^. Sa majesté écrivit de sa knaia l'ordre miivd«t, et le fit remettre au préskleat de Fronde ville : « J'ordonne qu'on tienne 200 chevaux à la » disposition de M. de Luxembourg , qui les emploiera M ainsi qu'il le jugera convenable , s'il y a le inoindre dao' » ger pour la vie du roi ; mais s'il n'y a du danger que poar » moi , il ne sera fait ^vcun usage du présent ordre. >» (Bertr«ii4 de Molleville ). {Note desnouy. édU.)
tionnels. De retour à l'Assemblée y il trouva la salle pleine de femmes et d'hommes armés de piques : une femme occupait le fauteuil du président. Mounier annonça lacceptation de la déclaration des droits et des articles constitutionnels. « Cela donnera-t-il du pain aux pauvres gens du peuple de Paris? » crièrent à la fois toutes les femmes. Mounier fît avertir les députés de se rendre à la salle des états. Il en vint quelques-uns. On reprit la discussion sur les lois criminelles. Mounier pria M. Deschamps, député de Lyon, de monter à la tribune , et de prolonger la séance jusqu'à l'arrivée de La Fayette . M. Deschamps futbientôtinterrompu par des cris répétés : « Du pain ! du pain ! pas tant de longs discours ! » Mais le comte de Mirabeau se levant avec un visage sévère : « Je voudrais savoir pourquoi l'on s'avise de venir troubler nos séances ? » Toutes les femmes se mirent à crier : bravo I et à battre des mains. Le tumulte cessa quelques instans.
Tandis que chacun de nous, profondément affecté de ce qui se passait sous ses yeux, s'abandonnait aux plus sombres pensées , un particulier s'approche du baron de Batz, et remarquant la tristesse dans laquelle il était plongé : « Je puis^ Monsieur, vous fournir de nouveaux sujets de méditation; je vais, si vous le voulez, vous mettre en conversation avec une femme habillée en pois sarde : ce n'est point une poissarde; cette femme est fort riche ; elle a des loges aux spectacles , et
certainement ce sont de puissans motifs qui ramènent ici. » Le baron de Batz accepte la proposition , cause une demi-heure avec cette femme. Elle lui dit que la milice de Paris et les gens du faubourg Saint -Antoine allaient arriver; que si M. de La Fayette avait refusé de marcher, il aurait été pendu; et montrant sa main légèrement meurtrie : a Un garde-du-corps m'a frappée du pommeau de son sabre , lorsqu'avec les braves femmes qui me suivaient je voulais entrer au château. Je serai vengée ! la meurtrissure de ma main sera lavée dans le sang des gardes-da-corps ! » Cette femme parla de sa loge à Fopéra y de son carrosse, de ses gens; finit en ajoutant quelle avait eu plih sieiu:s fois un prince du sang chez elle •
Une autre feihme harassée de fatigue, dégouttante de sueur, les yeux hagards, le visage renversé, aborde le président de Frondeville, lui montre un poignard; s'informe avec mystère si l'appartement de la reine est aussi bien gardé qu'on l'assure , et s'il n'existe aucmi moyen d'y pénétrer? « Impossible , répond Frondeville , d'approcher clandestinement de la personne de leurs majestés, sans c.om'ir les risques d'être arrêté et puni trèssévèrement : au surplus, pourquoi désirez-vous si vivement vous introduire chez la reine? » Cette femme jette sur Frondeville un regard sanguinaire, bran4it son poignard, et peu satisfaite de sa réponse, te quitte brusquement. Frondeville s'efforce de la retenir , lui demande qui peut lui inspirer le
mécontentement qu^elle témoigne. Elle lui tourne le dos 9 saute par-dessus les bancs y frappe et réveille plusieurs de ses compagnes que l'ivresse avait assoupies.
La Fayette, avant d entrer à Versailles (i) y fit prêter à son armée le serment detre fidèle à Ja nation, à la loi et au roi. » J'espère, dit -il à Mounier, que la paix sera bientôt rétablie , si Ton consent à des demandes très-importantes en toute autre circonstance , qui , toutefois , me le paraissent peu dans la crise où sont les choses. » Le roi avait désiré que les députés se réunissent au château : l'arrivée de La Fayette changea cette disposition. Les députés s'étant rendus au château : « Je voulais , leur dit le roi , m'environner des représentans de la nation y profiter de leurs conseils , au moment où je verrais M. de La Fayette. Il est venu avant vous- J'ajouterai seulement que je n'ai point eu l'intention de partir, et que je ne m'éloignerai jamais de l'Assemblée nationale. )»
La Fayette rassura le roi sur les desseins de l'armée parisienne. Le roi lui confia le join de son salut, ainsi que celui de la famille royale. La Fayette remit les postes aux anciens gardes-franç^dses : tout parut rentrer dans l'ordre. M. de Gouvion assura même plusieurs députés que , d'après l'explication que le roi venait d'avoir avec M. de La Fayette, la
(i) A Viroflay.
Iw
milice parisienne satisfaite allait repartir pour Paris, en laissant un détachement à la garde du château. En même temps , afin d achever d'apaiser les inquiétudes du peuple , Berthier, adjudant-général , vint déclarer à la milice de Versailles que les gardesdu-corps prêteraient le serment civique et prendraient la cocarde nationale.
Les conjurés étaient loin de se prêter à ces vues de pacification... « Non, non, répondirent des hommes hahillés en femmes , mêlés parmi la milice nationale de Versailles, les gardes-du-corps ne sont pas dignes de porter notre cocarde : il ne faut pas qu'il y ait demain un seul garde-du-corps en vie ! » L'agitation , au lieu de se calmer, semblait s'accroître davantage. La place d'armes était couverte d'une multitude d'hommes et de fenomes armés dé piques , de fusils , poussant des hurlemens de mort contre les gardes-du-corps , courant en furieux après ceux qu'ils pouvaient apercevoir. On avait allumé, de distance en distance, de grands feux , autour desquels des troupes d'hommes et de femmes mangeaient , buvaient , chantaient : un cheval de garde-du-corps fut dépecé, rôti, dévoré presque dans un instant. Lecointre, lieutenant-colonel de la milice de Versailles , en habit bourgeois , tantAt parhii les soldats , tantôt au milieu du peuple, entretenait la fermentation par des discours incendiaires. Un officier de la milice de Paris, petit et bossu, nommé Verrière, celui que les conjurés avaient désigné et. qu'ils atten-
daient avec impatience y monté sur nn grand çhe- Tal^ formait des rassemblemens d'hommes et de femmes 9 leur donnait des ordres; allait^ venait^ ramassant les gens à piques , les faisant porter vers le château y assurant les compagnies de la milice de Paris que tout était tranquille ; qu il était chargé de la garde du château ; qu'elles pouvaient aller se reposer.
Le roi^ plein de confiance dans les mesures qu'avait prises La Fayette, fit retirer les personnes qui se disposaient à passer la nuit au château. Les gens véritablement attachés au roi ne partagèrent point cette sécurité du monarque. Des cris de fureur, qui s'élevaient par intervalles de la multitude répandue sur la place d'armea, un tiraillement continuel de coups de fusil , leur causaient de vives alarmes. Le marquis de DigoiiA, député d'Autun, s'aperçut, en visitant les postes du château, que la porte du côté de la salle de l'opéra était ouverte : • 7I observa qu'il fallait la fermer. Le portier répondit qu'il n'avait pas les clefs. A trois heures du matin, le marquis de Digoine voulut s'assurer si l'on avait fermé cette porte : il la trouva encore ^ ouverte , avec un seul soldat de la milice de Versailles pour toute garde; les autres postes étaient tenus avec la même négligence. A onze heures du soir, une compagnie de la garde soldée de Paris se présente à la grille du Dragon, en demande l'ouverture sous prétexte de faire des patrouilles dans le parc. L'officier refuse de l'ouvrir. Cette com-.
SaS LIVRE IV.
pagnie se rend à la grille de la chapelle. Il ne s'y trouve point de sçatiuelle. Va coureur de Monsieur, frère du roi, prend un pavé, casse le cadenas, et fait entrer la compagnie. Ainsi, malgré les assurances de La Fayette , les conjurés étaient les maîtres du château.
On continuait de discuter à l'Assemblée quelques articles du code criminel ; des cris , des chants, des interpellations à haute voix, des menaces grossières contre les calotins , interrompaient à chaque instant l'orateur. Mounier sentait combien il était important que l'Assemblée ne se séparât pas dans cette circonstance critique. Les conjurés attendaient impatiemment la levée de la séance : jusques-là, ils ne pouvaient rien entreprendre. Le comte de Mirabeau se lève , va se concerter avec Barnave et Pétio#, et demande que, d'après le bruit et le désordre qui régnent dans l'Assemblée, vu l'impossibilité de continuer la séance , elle soit remise au lendemain. Mounier, sans s'arrêter à la i demande de Mirabeau , dit de continuer la discus-
^;^ sion. Mirabeau ne se rebute point; il fait passer ^ "^ à Mounier un billet écrit au crayon ; il lui représente que tous les députés sont extrêmement fatigués, l'invite à^ lever la séance. Mounier refuse. La Fayette arrive : il prie Mounier de venir dans un des bureaux. Mounier, craignant qu'on ne profite de son absence pour séparer l'Assemblée, envoie Lally-Tolendal et Clermont- Tonnerre. La. Fayette leur proteste que les intentions de la
milice de Paris sont bonnes ; que les postes sont gardes de manière à ne laisser aucune inquiétude. M Je réponds de tout , ajoute La Fayette : je vais prendre quelque repos. J'invite M. le président à suivre mon exemple, » Une assurance si positive décide Mounier. 11 lève la séance , voit en sortant La Fayette , qui lui confirme ce qu'il vient de dire à Clermont.
Il était trois heures du matin. A six heures, des femmes et des hommes armés se rassemblent sur la place : des tambours les rappellent; ils se rallient à un étendard semé de flapimes rouges et bleues. D'abord cette multitude s'agite en tous sens : elle se divise ensuite en plusieurs colonnes , comme si elle avait obéi à différens chefs. Des cris de fureur contre les gardes-du-corps se font entendre. Une des colonnes se présente à lai^rille royale : elle était fermée. Une autre colonne pénètre par la grille de la chapelle qu'elle trouve ouverte; un garde national de la milice de Versailles la guide vers l'escalier du roi. Miomandre de Sainte-Marie et quelques gardes-du-corps y courent. « Mes amis, s'écrie Miomandre, vous aimez votre roi, et vous venez l'inquiéter jusque dans son palais ! » Personne ne répond. La colonne continue -d'avancer. Les gardes-du-corps se renforcent dans leur salle : bientôt les portes sont rompues ; ils se voient contraints de l'abandonner. Les conjurés se portent à l'appartement de la reine , en disant : « Nous voulons couper sa tête, arracher son cœur, fricassev
53o LIVRE IV.
ses foies , et cela ne fiaira pas la ! » Miomandre vole à la porte de la première antichambre , l'ouvre précipitamment , crie à une dame qu'il aperçoit : « Sauvez la reine , on en veut à ses jours ! Je suis seul contre deux mille tigres; mes camarades ont été obligés de quitter la salle. » Miomandre, après ce peu de mots, ferme la porte et attend courageusement les conjurés. Un d'eux lui porte un coup de pique ; Miomandre le pare. Un second prend la pique par le fer, lui en décharge un coup qui le renverse, w Reculez - vous ! » dit le même garde national qui marchait à la tête de la colonne. L?i foule s'écarte. Cet homme prend la mesure de la tète de Miomandre avec la crosse de son fusil, lui en donne un coup de toutes ses forces ; le chien entre dans le crâne : Miomandre , baigné dans son sang, est laissé ]^ur mort. Les conjurés passent dans la grande salle. Le duc d'Orléans en frac gris, chapeau rond, une badine à la main, se promenait d'un air gai au milieu des groupes qui couvraient la place d'armes et les cours du château. Il souriait aux uns, parlait familièrement aux autres. Des cris répétés de : « Notre père est avec nous! Vive le roi d'Orléans! » retentissaient autour de lui. Encouragé par ces marques décisives, le duc d'Orléans marche quelque temps avec cette troupe ; mais , arrivé au haut de l'escalier, il n'ose franchir l'espace redoutable qui, dans le crime, sépare l'exécution du projet; il se contente de désigner d'un geste
l'appartement de la reine , tourne du côté de Tappartement du roi et disparait.
Cependant madame Auger, première femme de chambre de la reine y lui passe à la hâte un jupon ^ lui jette un mantelet sur les épaules. La reine gagne l'escalier dérobé qui communique à l'appartement du roi : elle frappe à la porte de l'œil-debœuf . Le bruit et la confusion empêchent de l'entendre. La reine demeure un moment dans la plus pénible anxiété. On ouvre enfin ; elle entre fondant en larmes^ et s'écrie : « Mes amis^ mes chers amis 9 sauvez-moi ! »
Les conjurés, maitres de là salle des gardes , brisent, enfoncent les portes de l'appartement de la reine, pénètrent dans sa chambre à coucher, s'avancent jusqu'à son lit, le nercent de plusieurs coups de piques. S'apercevant que la reine s'est sauvée , ils se jettent dans rai4|k[rhambre du roi , attaquent la porte de l'œil-de-bœuf . Les gardesdu-corps , retranchés avec des tables et des tabourets , ne pouvaient tenir long-temps ; déjà les panneaux frappés à coups redoublés volaient en éclats : le duc allait jouir du fruit de ses crimes. Les grenadiers des anciens gardes -françaises accourent , chassent les conjurés , s'emparent des postes intérieurs.
Tandis que les conjurés, maitres du château, en inondent tous les appartemens, des hommes habillés en femmes répandent parmi le peuple que M. de La Fayette est un traître; qu'il faut s'en dé-
faire. Un des principaux conjurés, revêtu d'un habit d'ofïicier de la garde nationale , une croix de Malte à sa boutonnière , recommande à une troupe d'hommes et de femmes qui se pressent autour de lui et auxquels il glisse de l'argent, de ne respecter que M* le dauphin et Ms^ le duc d'Orléans. « Il faut avoir la tête de la reine et de M. de La Fayette. La Fayette est un traître ; il n'est parti de Paris que malgré lui et très-tard. Étant au pont de Louis XVI, il s'est écrié : « Est -il possible que je trahisse mon roi ! » On a été obligé de le faire marcher en tirant des coups de fusil en l'air. » A ce discours, un homme d'une figure affreuse, déguisé eu femme, montre une espèce de faucille , et jure que ce sera lui qui coupera la tête à cette gueuse. Les femmes applaudissent , assurent que ce Monsieur a raison , qu'elles veulent avoir le duc d'Orléans sur le trône et tuer M. de I||^ Fayette; qu'on leur doiine de l'argent pour cela.
La place d'armes et les cours du château offrent un tableau encore plus hideux des fureurs populaires. Des troupes de femmes et d'hommes, armés de piques et de fusils , poursuivent de tous côtés les gardes.- du -corps. MM. des Hutes et de Varicourt sont amenés à la grille royale ; on les couche par terre, un homme à grande barbe leur coupe la tête avec une hache (i). Alors une joie barbare
(i) Ce scélérat , dont le nom éuit Jourdan , et qu'on n'a
éclate parmi cette horde sauvage ; les uns trempent leurs mains dans le sang des deux gardes égorge's, s'en frottent le visage; d'autres dansent en chantant autour de leurs cadavres. Quelques hommes proposent d'aller canonner l'hôtel des gardes -du -corps. « Non, répond le plus grand nombre , il vaut mieux les pendre , ce sera plus amusant. » Tous se dispersent, et courent à la chasse des gardes -du -corps comme à la chasse d'un gibier. Plus de trente gardes, saisis dans différens endroits, sont conduits sur la place d'armes ; on se prépare à les immoler; l'homme à la grande barbe brandit sa hache dégouttante de sang, et appelle à haute voix des victimes... La Fayette arrive aîvec ^ne compagnie de grenadiers ; il est indigné du spectacle qui s'offre à ses yeux : « Grenadiers, j'ai donné ma parole au roi qu'il ne serait fait aucun mal à MM. les gardes-du-corjMjt si vous me faites manquer à ma parole d'honneur, je ne suis plus digne d'être votre général , et je vous abandonne : sabrez! » Les grenadiers fondent sur cette troupe d'assassins , et leur arrachent leur proie (i).
plus appelé depuis que le coupe^tête ^ était remarquable , non-seulement par sa longue barbe , mais par deux plaques blanches qu'il portait , Tune sur le dos , et l'autre sur la poitrine. ( Bertrand de Molleville )
{Note des nouv, édit,) (i) Le récit de Ferrières , assez circonstancié jusqu'ici^ n'est plus , à partir de ce moment jusqu'à la fin du chapitre^.
354 LIVRE lY.
Tout au château offrait l'image de la plus profonde consternation. La reine et la famille royale s'étaient retirées dans les petits appartemens. La reine , placée à l'embrasure d'une fenêtre , avait à sa droite madame Elisabeth , à sa gauche madame Royale , devant elle , et debout sur une chaise , M. le dauphin , qui, tout en badinant avec les. cheveux de sa sœur, disait : « Maman , j'ai faim. » La reine , les larmes aux yeux , lui répétait qu'il fallait prendre patience et attendre que le tumulte fut cessé . l'oùt-à-coup, elle aperçoit le duc d'Orléans , tenant Adrien Duport sous le bras : « Ils vont tuer mon fils ! s'écrie la reine entraînée par un mouvement involontaire de frayeur; elle prend le dauphin dans ses bras et se lève avec précipitation. Quelqu'un vient avertir la reine que le peuple la demande : elle hésite un moment. La Fayette lui représente que cette démarche est nécessaire pour calmer le pCTq)le. « En ce cas , répond la reine avec vivacité , dussé-je aller au supplice , je n'hésite
qu'un résumé très - succinct et peu instructif. Nous aurions pu le compléter, comme nous l'avons fait dans ce qui précède , par des citations extraites de divers historiens de la révolution : mais il eut fallu considérablement multiplier les notes ; elles eussent étouffé le texte : nous avons mieux aimé renvoyer nos lecteurs aux autres Mémoires qui doivent entrer successivement dans cette collection , et dans lesquels les événemens des 5 et 6 octobre sont traités d'une manière plus spéciale. {Note des nouv, édit,)
plus ; j'y vais. » La reine, tenant ses deux enfans par la main , se rend sur le balcon. « Point d'enfans! » crie un homme du peuple. La reine remet M. le dauphin et madame Royale à madame de Tourselle et s'avance seule. Un des conjures la met en joue; mais étonné lui-même de l'horreur de son crime j il n'ose le consommer.
Quelques personnes (i) demandent que le roi vienne demeurer à Paris. La multitude répète avec de grands cris : « Le roi à Paris ! le roi à Paris ! » La Fayette observe que le seul moyen d'apaiser le désordre y est de consentir au désir que témoigne le peuple de voir le roi fixer son séjour dans la capitale. Le roi promet de se rendre le jour même à Paris , pourvu que la reine et sa famille y viennent avec liû. Il sollicite la grâce des gardes-du-' corps : La Fayette joint ses instances à celles du roi. Les gardes-du-corps se présentent sui^ balcon , au milieu d'un groupe de grenadiers de la milice de Paris; ils jettent au peuple leurs bandoulières, don-^ nent leurs chapeaux aux grenadiers, prennent les bonnets des grenadiers , les mettent sur leurs têtes. Le peuple applaudit, crie : Vivent les gardes-ducorps I L'ivresse de la joie succède à l'ivresse de la fureur : la paix est solennellement proclamée : de nombreuses décharges d'artillerie et de mousque-
(i) Une seule voix , suivant Bertrand de Molleville. • {Noie des nouv, édit.)
356 uvRE IV.
terie annoncent la victoire des Parisiens et le départ du roi (i).
La séance était indiquée pour neuf heures : la fatigue de la nuit , le désordre et la confusion qui régnaient de toutes parts , l'inquiétude si légitime des suites de l'invasion du château, les craintes personnelles du président Mounier et de plusieurs députés , menacés hautement par les brigands soudoyés du duc d'Orléans, les intrigues coupables, les menées perfides de quelques autres députés, acteurs cachés , mais très-actifs , de ces scènes tragir ques , empêchèrent l'Assemblée de se foniM^r avant onze heures; la plupart des députés allaient et venaient du château à la salle des états , tourmeiité$ d'idées affligeantes.
Mounier observa que le roi paraissait désirer que les députés se transportassent auprès de sa personne, et q^ l'Assemblée tint dans le salon d'Hercule. ,^
« Il n^est pas de la dignité de l'Assemblée^ reprit
(i) On lit, dans Bertrand de Molleville , ce qui suit : « Le » principal motif qui détermina leurs majestés à prendre » un parti aussi hasardeux fut l'avis positif qui leur fut » donné , que les agens de la faction d'Orléans , qui diri- » geaient à leur gré tous les mouvenusns des brigands et des » rebelles , employaient dans ce moment les manœuvres H les plus actives pour faire proclamer sur-le-<;hamp le duc )» d'Orléans , si Louis XYI se refusait au prétendu vœu de )» la capitale, que la populace lui exprimait par ses accla- » mations. » {Note des nom'* édit.)
Mirabeau , de se transporter au château : elle ne pourrait délibérer librement dans le palais des rois. Il suffit d'envoyer une députation de trente-six membres y d'établir une communication immédiate et non interrompue, entre le monarque et les représentans de la nation. — Vous allez avoir à conseiller le roi y ajouta Barnave , sur la translation de sa personne; vous aurez également à délibérer sur votre propre translation : savoir si le roi et l'Assemblée demeureront ici, s'ils iront à Paris, s'ils se transféreront ailleurs. C'est ce qui ne saurait être décidé que d'après les circonstances et une mure délibération. Mais, dans tous les cas, le roi et l'Assemblée ne doivent point se séparer. Le salut, la paix du royaume , l'unité de la puissance publique , l'inviolable attachement que nous devons au roi, nous prescrivent également cette résolution : vous ne sauriez trop tôt la prononcer. » La proposition de Barnave s'accordait trop avec les vues secrètes des conjurés pour n'être pas adoptée. Déjà tous les partis calculaient les avantages qu'ils tireraient de la translation du roi et de l'Assemblée nationale à Paris. Les révolutionnaires voyaient l'influence que leur donnerait le peuple dont ils disposaient , et une opinion publique impérieuse qu'ils étendraient facilement sur les provinces : il ' serait facile de rendre suspects et même odieux les hommes qui tenteraient de contrarier leurs opérations. Le roi , sans autorité au milieu d'une ville
gouvernée par une municipalité indépendante I. 2a
538 LIVBE IV.
de lui, et dans une captivité réelle, sous l'ombre d une garde d'honneur de trente mille hommes à l'entière disposition d'un des principaux chefs de la révolution , serait forcé de consacrer par sa sanction les décrets les plus contraires à ses intérêts.
Les orléanistes espéraient qu'à l'aide des agitateurs dont Paris fourmille , et des moyens perfides qu'ils sauraient employer, ils amèneraient une circonstance favorable à leurs projets : car, bien qu'échoués deux fois par des hasards qu'ils n'avaient pu prévoir, ces projets n'étaient point abandonnés , et le roi à Paris , en leur offrant de nouvelles chances, leur laissait encore l'espoir du succès. Une députa-* tion fut chargée de présenter au roi le décret qm prononçait que , pendant la session actuelle , la personne du monarque et l'Assemblée nationale étaient inséparables. « Je reçois avec une vraie sensibilité , répondit le roi , les nouveaux témoignages d'attachement de l'Assemblée nationale : le vœu de mon cœur est, vous le savez , de ne me jamais séparer d'elle. Je vais me rendre à Paris avec la reine et mes cnfans; je donnerai les ordres nécessaires pour que l'Assemblée puisse y continuer ses travaux. » *
Cette réponse , si conforme aux vues des révolutionnaires, les remplit de joie. Mirabeau se lève : « Je demande qu'on signale cette grande journée, qui doit établir la concorde et en étendre les bienfaits jusqu'aux extrémités du royaume , par l'adoptiott
LITRE IV. 33g
du projet de décret sur la contribution patriotique du quart du revenu ; et que dans une adresse au peuple des provinces , on lui annonce que le vaisseau de l'Etat va s'avancer vers le port plus rapidement que jamais. »
Le roi partit à midi (i). Les têtes de MM. des Hutes et de Varicourt , portées au haut de deux piques , ouvraient la marche (2) . Suivaient quarante à cinquante gardes-du-corps à pied , sans armes , escortés d'une troupe d'hommes , armés de sabres et.de piques. Venaient ensuite deux gardesdu-corps en bottes, blessés au cou, la chemise ensanglantée , les vêtemens déchirés , tenus par deux hommes en uniforme national , Tépée nue à la main. On voyait plus loin un groupe de gardesdu-corps à cheval , les uns en croupe , les autres sur la selle , ayant un garde national monté derrière eux , et entourés d'hommes et de femmes qui les forçaient de crier vive la nation , de boire et de manger avec eux. Une multitude , mélange con ] fus d'hommes à piques , de cent-suisses , de soldats du régiment de Flandre , de femmes couvertes de cocardes tricolores, portant des branches de peuplier, d'autres femmes , assises à califourchon sur des
(i) ji une heure, selon Bertrand, de Molleville.* (2) Suivant Bertrand de Molleville , le détachement qui portait cet exécrable trophée était parti deux heures auparavant. Le gros de l'armée parisienne suivait immédiatement. {Notes des nouv* édit.)
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canous , précëdaienl et suivaient le carrosse du roi. Tous les fusils ornés de feuilles de chêne en signe de victoire, un feu roulant de mousqueterie , des cris : Nous amenons le boulanger^ la boulangère et le petit mitron , auxquels succédaient des injures grossières à la reine , des menaces contre les prêtres et les nobles ; tel fut le cortège insultant et barbare , au milieu duquel le roi , la reine et la famille royale , après une marche de plus de six heures, arrivèrent à THôtel-de- Ville de Paris.
Les députés qui avaient conservé quelque attachement à l'ancienne constitution de l'empire , indignés de tant d'horreurs , s'apprêtaient à quitter l'Assemblée. Us craignaient , en y demeurant plus long-temps, de manquer à ce qu'ils devaient à leurs commettans et à ce qu'ils se devaient à eux-mêmes: ils espéraient que les provinces , instruites des événemens du 6 octobre et de la violence faite au roi, étrangères à tous les complots, regardant la monarchie et le monarque comme une propriété de la France , chercheraient à arrêter des entreprises qui, dirigées immédiatement contre la monarchie et contre le monarque , tendaient à plonger le royaume dans une anarchie populaire. Mounier et Lally- Tolendal s'éloignèrent des premiers (i). La plupart des députés nobles et des députés ecclésiastiques se disposaient à les suivre ; l'Assemblée allait se
(i) Ainsi que i'ivéque de Langres.
dissoudre par le fait, lorsque Chapelier, qui remplaçait Mounier dans la présidence, dénonça ce qu'il appelait un nouveau complot de l'aristocratie, et invoqua une loi qui retint les députés à leur poste. La loi fut rendue ; mais les révolutionnaires ne s'y fiant point , prirent des mesures plus efficaces. Us peignirent aux habitans des provinces, sous l'odieuse couleur de conspirateurs et d'ennemis du peuple , les députés dont les principes leur faisaient un devoir d'abandonner une Assemblée où il n'existait plus ni liberté ni espoir de faire le bien. Cependant, Paris , incertain de la manière dont les provinces recevraient la nouvelle de l'enlèvement du roi, cherchait à rejeter loin de lui tout ce qu'avait de coupable cet enlèvement. La Fayette et Bailly engagèrent le roi à déclarer, dans une proclamation , qu'il était venu librement avec sa famille à Paris; qu'il y avait reçu les témoignages les plus respectueux de l'amour et de la fidélité des habitans de cette ville; qu'il était assuré qu'ils n'epr treprendraient jamais en aucune manière de gêner les déterminations de sa volonté ; que c'était au milieu des Parisiens et de Paris qu'il annonçait à tous les habitans de ses provinces que , lorsque l'Assemblée nationale aurait terminé le grand ouvrage de la restauration du bonheur public , il réaliserait le plan , conçu depuis long-temps , d aller sans aucun faste visiter ses provinces, pour connaître plus par^ ticulièrement le bien qu'il y pQurrait faire , et pour
leur témoigner dans leffusioa de son cœur qu'elles lui étaient toutes également chères.
La Fayette ne tarda pas à pénétrer Tâffi^eux mystère de la journée du 6 octobre. 11 sut qu'il n'avait été que l'instrument passif des vues secrètes des conjurés ; qu'il était marqué une des premières vie» times; que le projet était de massacrer le roi, la reine , Monsieur, une partie de l'Assemblée nationale; d établir le dauphin roi, le duc d'Orléans régent, jusqu'à ce que l'habitude façonnant le peuple à ce nouveau maître , la mort du jeune dauphin lui frayât le chemin du trône.
La Fayette vit ce qu'il avait à craindre d'un parti qui , s'identifiant en apparence avec la révolution , cachait des vues très-distinctes et des inte'rêts très-diflerens. La Fayette voulait se justifier aux yeux de la France et aux yeux de l'Europe du meiu'tre des gardes -du -corps et des excès commis au château. Ce malheureux sommeil , si justement reproché, dans un moment où le roi, la famille royale, seuls, dénués de secours, étaient demeurés sous le couteau des assassins , semblait indiquer ou du moins laissait soupçonner un complice. 11 était difQcile de donner à cette affaire la marche d'une procédure criminelle; les révolutionnaires s'y trouvaient confondus avec les conjurés. Conament porter l'œil sévère du magistrat sur les entreprises coupables des uns , sans compromettre les mesures qu'avaient cru devoir prendre les autres? Tout était \ii dans l'événement du 6 octobre , et l'insurrectiôfl
de Paris, et le départ des femmes pour Versailles , et la marche de l'armée parisienne.
La Fayette pensa qu'en éloignant le duc d'Orléans, en gagnant les principaux chefs de soa parti > en liant leurs intérêts à ceux de la révolution, on parviendrait à détruire cette cabale. Ce point arrêté, La Fayette se chargea de l'exécution. Il eut une conférence avec le duc d'Orléans : la cou-, versa tion fut très-impérieuse d'une part, et très-résignée de Tautre. Le duc accepta une mission pour FAngleterre , ou plutôt reçut l'ordre de quitter le royaume. Le départ du duc d'Orléans alarma le» conjurés : c'était une condamnation sans accusation , un jugement tacite , dont la légitimité , reconnue par le prévenu lui-même, lui faisait embrasser avidement comme une grâce un exil déshonorant. Le comte de Mirabeau sentit tout ce qui résultait pour lui de cette fuite précipitée : plus de doute sur un complot , sur un moteur principal, sur des complices. Frappé de cette vérité effrayante , le comte de Mirabeau dit au duc de Biron : « M. le duc d'Orléans va quitter, sans un jugement préalable, le poste que lui ont confié ses commettans. S'il obéit, je dénonce sou départ et je m'y oppose ; s'il fait connaître la main invisible qui l'éloigné, je dénonce l'autorité qui veut prendre la place de la loi : qu'il choisisse entre cette alternative. »
Le duc d'Orléans , embarrassé , promit de suivre le conseil de Mirabeau : on prit jour pour la dé-
544 UVBE IV.
nonciation. La Fayette, instruit du changement survenu dans les dispositions de ce prince , alla le trouver et le pressa en termes très-forts de remplir ses engagemens. Soit que la conscience du duc lui montrât trop à nu son crime , soit que le ton impérieux de La Fayette lui inspirât des craintes encore plus personnelles , il écrivit à Mirabeau : ce J'ai changé de dessein : ne faites rien; nous nous verrons ce soir. » Mirabeau était à l'Assemblée lorsqu'il reçut ce billet. Il le remit froidement à un député de ses amis : « Tenez , lisez ; . il est lâche comme un laquais; c'est un jean-f.... qui ne mérite pas la peine qu'on s'est donnée pour lui. »
L'Assemblée nationale à Paris. -— Meurtre an boulanger François. Loi martiale. -— Décret qui met les biens du clergé à la disposition de la nation. -^ Division du royaume en quatre-vingt-trois départemens. — Formation" des municipalités. — Procès de Fa v ras. — Le roi vient à l'Assemblée. — Création de quatre cents millions d'assignats monnaie.
LaEs bruits les plus sinistres se répandaient sur les suites de la translation de l' Assemblée à Paris. Les députes de la noblesse et du cierge y couraient^ disait-on , les plus grands dangers ; plusieurs ecclésiastiques et plusieurs nobles avaient été insultés^ maltraités par le peuple ; tous semblaient être devenus l'objet de sa fureur ou de son mépris ; les députés des communes attachés aux principes de la monarchie^ partageaient la même défaveur; il n'existerait aucune liberté d'opinion au milieu d'une multitude ignorante , grossière , menée artificieusement par des intrigans à un but quelle ignorait elle-même.
* Le ton audacieux des révolutionnaires, qui déjà paraissaient jouir hautement des craintes de leurs collègues y ne laissait aucun doute sur les moyens que Fou se proposait d'employer. Une sombre in-
quiétude s'empara de la plupart des députés. Un refus formel de se rendre à Paris circulait sourdement de bouche en bouche y et n'attendait qu'un motif plausible de se prononcer. Malouet demandai que l'on prit des mesures propres à assurer l'inviolabilité des députés. Le comte de Mirabeau répondit que cette précaution 'était inutile , qu'il existait un décret ; que toute démarche marquerait des craintes indignes d'hommes courageux, qui avaient depuis long-temps sacrifié leurs vies à la patrie et à leurs concitoyens (i). Plusieurs députés appuyèrent la demande de Malouet. On convint d'envoyer des commissaires à la commune, de la faire expliquer sur la situation de Paris et sur ses moyens de garantir la personne des députés et la Uberté des opinions. La commune, donna une réponse évasive. La plupart des députés protestèrent qu'ils ne se livreraient point à la merci d'une populace sur laquelle la seule autorité légale qui existât n'avait pas, de son propre aveu, assez d'empire pour en régler les mouvemens. Ainsi l'Assemblée, malgré les efforts des factieux, allait prendre un parti ferme qui eut sauvé le royaume, lorsque le comte de Mirabeau, La Fayette et Bailly,
(i) Sëance du lo octobre. C'est dans cette même séance que Mirabeau dénonça le propos attribué à M. de Saint- Priest : Quand vous n aviez qu^un roi , vous ne manquiez pas de pain ; à présent que vous en avez douze cents , alle^ VOUS adresser à eux. {Note des nouu, édit •)
LITR£ Y. 347
annoncèrent une députalîon de la commune de Pans. Brissot donna lecture d'un arrêté que Ion tenait prêt : ne pouvant avoir T Assemblée à sa discrétion y on préférait de lavoir aux conditions qu'elle prescrirait elle - même . La commune promettait d'assurer la liberté des suffrages y de maintenir l'inviolabilité des députés ; tous les citoyens de Paris s'obligeaient individuellement à les défendre au prix de leur sang. Cet arrêté y sans dé-« truire entièrement les défiances , ne laissait aucun prétexte à un refus. Ceux qui craignaient moins les suites de la translation de l'Assemblée pour la chose publique y qu'ils ne les appréhendaient pour ^ eux-mêmes^ rassurés à cet égard ^ ne s'opposèrent plus à ce que TAssemblée se rendit à Paris. Mirabeau^ La Fayette et Bailly obtinrent un décret (i).
L'Assemblée ouvrît ses séances à l'Archevêché (^)* La commune avait pris des mesures extraordinaires ; mais ces mesures , par leur multiplicité et par leurs fornqies imposantes, étaient plus propres à intimider qu'elles n'étaient propres à rassurer tes députés. Toutes les avenues aboutissantes à l'Archevêché , fermées de barrières , garnies de canons et de nombreux détachemens de la milice nationale, offraient l'image d'un siège que l'on se prépare à soutenir. Cinq cents hommes
(i) 12 octobre.
(2) Le lundi, 19 octobre.
de cavalerie, poste's sur la place de rArchevêché, semblaient destines à repousser une attaque inattendue. Une foule de peuple , répandu çà et là , l'egardaît cet appareil menaçant avec inquiétude , et les députés avec un œil sombre ou indifférent. L'événement justifia ceux qui ne croyaient point à la tranquillité de Paris. Le peuple', imbu de prétendus projets de famine, conçus et exécutés, lui disait-on, par les nobles et par les prêtres, se saisit (i) d'un boulanger, nommé François, qu'une vieille femme accusa de tenir cachée une grande quantité de pain. Les voisins de François s'efforcèrent vainement de détromper le peuple. Us attestèrent que François était un honnête homme; qu'il cuisait jusqu'à sept fournées par jour; qu'il ne refusait du pain à personne. Le peuple ne vou-^ lut rien écouter. La garde nationale parvint cependant à sauver François de la première furie du peuple. On le conduisit à l'Hôtel -de -Ville; le peuple remplit en un instant la place de Grève. Les membres de la commune interrogèrent François et se convainquirent de son innocence , mai» ils n'osèrent la proclamer; car l'homnle qui tient immédiatement du peuple l'autorité qu'il exerce, est moins réellement son magistrat, qu'il n'est l'agent forcé de toutes ses passions. Les membres de la commune déclarent au peuple qu'on va me-
(i) Le mercredi , 21 octobre, eatre 9 et 10 heures cl» matin.
ner François à TAbbaye- Saint -Germain; que s'il existe un complot , il est important d'en connaître les véritables auteurs. Une troupe de furieux jurent qu'ils ne souffriront pas que des magistrats perfides dérobent les ennemis du peuple à son juste ressentiment. Ils se précipitent dans la chambre du conseil , aiTachent François à la garde nationale 9 le traînent sur la place de Grève , le pendent au premier réverbère , et , encore tout vivant^ lui coupent la tête avec un couteau de cuisine^ la mettent au bout d'une pique ^ et la promènent dans les inies de Paris. Le peuple s'apprête à pendre deux autres boulangers. On allait voir se renouveler les horreurs du mois de juillet sous les yeux du roi, sous ceux de l'Assemblée nationale. La Fayette et Bailly envoyèrent deux bataillons de garde nationale, qui dissipèrent la populace .
On prétendit que La Fayette et Bailly, de concert avec le comte de Mirabeau, avaient eux-mêmes provoqué ce mouvement à l'aide d'émissaires secrets, afin d'obtenir, comme le disait Camille Desmoulins, une loi qui muselât le peuple : car dans tout gouvernement populaire , le peuple est rinstrument aveugle des factions; chaque intrigant s'en empare à son tour et le tourne contre ceux qu'il veut supplanter. Quoi qu'il en soit, Bailly vint en hâte requérir une loi qui autorisât la commune à réprimer par la force des excès qui ^ disait-il, tendaient visiblement à la plus funeste
35o LIVRE V.
anarchie. Barnave appuya la demande de BaiUy; La Fayette déclara que y sans une loi martiale y il ne répondait pas de la tranquillité de Paris. Ro-* bespierre s'opposa seul à cette mesure. .
Cet homme y qui dans la suite a joué un si grand rôle , n'était alors connu que par l'exagération de ses opinions , par son aflectation à outrer également les alarmes^ les défiances et les mesures. Sombre, triste , soupçonneux , irascible, vindicatif , rapportant à lui seul tous les événemens ; sobre, laborieux, austère dans ses mœurs; cependant vêtu, coififé avec élégance et propreté. Sa figure tenait du chat et du tigre; sa démarche était iné-« gale, précipitée; ses regards se portaient avec fureur sur ceux qu'il n'aimait pas , se détournaient avec inquiétude lorsque quelqu'un le fixait. Le moindre danger l'effrayait; il courait se cacher. Le danger passé , il reparaissait avec une insolente audace , d'autant plus emporté dans ses discouiB qu'il s'était montré plus lâche dans ses actions- Jaloux de toute richesse, de toute élévation, de tout mérile , il donnait sa haine contre les nobles, • contre les riches, ,contre les gens en place, pour* la haine de la tyrannie et pour l'amour de l'égalité. Quelques personnes croyaient Robespierre de bonne foi. Ceux même qui combattaient le plus fortement ses opinions incendiaires, assuraient quo c'était un honnête homme , mais emporté par des idées vagues ; n'ayant aucune connaissance des choses, aucun principe de gouvernement; ap^
pelant toute loi un despotisme^ toute anarchie la liberté. D'autres , mieux instruits^ répondaient jque Robespierre était un fourbe dçvoré d'une 80urde ambition qu'il cachait avec art sous un faux semblant de popularité ; que y lors des élec^ lions aux états-généraux, il s'était rendu avec un nom emprunté dans les communes du bailliage d^Arras ; que là , feignant un grand zèle pour les intérêts du peuple, il venait, disait-il aux électeurs, les prémunir contre les intrigues que des hommes vendus à la cour emploieraient pour obtenir leurs suffrages ; que , s'ils voulaient un député sûr, incorruptible , capable de soutenir leurs droits , il fallait nommer Robespierre; que , leur remettant des billets , sur lesquels était écrit son propre nom , il les conjurait de nouveau , par l'amour qu'ils devaient à la patrie, de donner leurs voix à Robespierre. Ce tait à l'aide de pareilles manœuvres qu'il était parvenu à se faire élire député. d'Artois aux états- ,'géné|*aux. Sa mauvaise tête , son caractère inquiet et haineux généralement connu, et le peu de considération dont il jouissait, l'auraient infailliblement exclus.
Robespierre , sans précisément calculer les suites de la révolution du i4 juillet, vit qu'elle ouvrait un vaste' champ à l'intrigue et a lambition : il se jeta dans le parti révolutionnaire. Le comte de Mirabeau et les Lameth l'employèrent comme un homme sans conséquence , prêt à hasarder et à soutenir les opinions les plus exagérées. Lia faction
d'Orléans chercha à l'attirer à son parti. Robes* pierre se lia avec les chefs ^ moins dans le dessein de les servir, que pour connaître leurs forces, leurs ressources, et se les approprier. 11 commença dès-lors à flatterie peuple. Son défaut de naissance, son peu de fortune , le rendaient propre à obtenir la confiance du peuple. Porté à se défier de ceux qui, placés dans un rang élevé, en descendent pour venir jusqu'à lui , il leur suppose , par un instinct qui ne le trompe jamais , des vues qui ne sont pas les siennes ; ce qui fait qu'il ne s'appuie avec une entière sécurité que sur les hommes nés dans sa classe et qu'il élève lui-même. Aussi , tandis que les députés nobles , ecclésiastiques et riches des communes , se vendaient à la cour ou se ralliaient au peuple , gagnaient et perdaient la faveur populaire , Robespierre se maintint sur cette mer orageuse , et demeura inviolablement attaché aux principes qu'il avait adoptés : soit que la cour , qm ne voyait en lui qu'un petit avocat de province qqc les pamphlets du bon ton couvraient de ridicules, ne connût pas tout son prix ; soit que Robespierre, naturellement défiant , ne prît aucune foi dans les promesses de la cour, ou qu'il devinât mieux que les autres la marchc^ de la révolution.
(( Les députés de la commune, s'écria Robes- » pierre, demandent du pain et des soldats : et » pourquoi des soldats? pckir repousser le peuple : » et, dans un moment où les passions, les menées D de tout genre ^ cherchent à faire avorter la ré-
0 volution , ceux qui, ont excite ce mouvement , » ont prévu qu'ils en feraient usage contre vous ; » il$ ont calculé qu^une émotion populaire serait » un moyeu propre à obtenir une loi qui opprin merait la liberté. Quand le peuple meurt de faim^ H il s'attroupe ; il faut donc remonter à la cause ») des émeutes ^ prendre des mesures pour en dén couvrir les auteurs et pour étouffer les conju- M rations qui nous menacent , conjurations qui ne » nous laissent plus que la ressource d'un dévoue- » ment inutile. Demandez y Messieurs y que la mu- » nicipalité voxis remette les pièces qu elle a sur M cette foule de conspirations contre le peuple , » qui se succèdent sans cesse ; établissez^ pour ju- )) ger les crimes de lèse-nation , un tribunal dé- » finitif et non pas provisoire ; ne laissez pas le » procureur du roi du chàtelet remplir les fonc- » tions de procureur général de la nation ; la na- » tion n'a que ses représentans ou elle-même pour » juger de cette espèce de crime; loi*sque vous » aurez organisé un tribunal , pris dans votre sein, » vous vous occuperez de tous les complots y de n toutes les trames contre la chose publique et la » liberté nationale. Ici, ce sont des évêques qui » donnent des mandemens , incendiaires ; là y des » commandans de provinces frontières qui font » passer des grains 4ans l'étranger. Excitez le co- » mité des rapports et celui des recherches à vous » donner connaissance de tous ces faits. Que l'on a ne nous parle plus tant de constitution y ce mot
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» ne nous a que trop endormis : souvenez-vous » que, pendant que l'on se préparait a faire avorter » la liberté dans son berceau, on ne cessait de » nous parler de constitution , qui ne serait qu'une » chimère , si nous n'apportions remède à nos }) maux actuels. »
Casalès pria Robespierre de mettre sous les yeux de l'A ssemblée les preuves de la conspiration dont il parlait : si elle existe , nous devons en punir les auteurs ; si elle n'existe pas , il est inutile d'en efirayer le peuple et l'Assemblée. Robespierre, qui savait que, dans un temps de révolution, il suffit d'accuser pour être cru , que le peuple saisit avidement tout ce qui sert à entretenir ses espérances et ses craintes, se remit tranquillement à sa place et ne répondit point.
Les députés de la commune revinrent une troisième fois et sollicitèrent , avec encore plus d'empressement , la publication d'une loi martiale. L'Assemblée feignit de céder à l'urgence des circonstances et au vœu de la commune de Paris. On lut le projet adopté par les comités. Il conférait à la commune un droit de vie et de mort , bien capable d'alarmer les bons citoyens, si la révolte toujours croissante de la populace qui ne connaissait plus de frein , et la crainte d'un pillage général , ne les eût encore alarmé» davantage.
Robespierre parla de nouveau contre le décret , moins dans l'espoir d'empêcher la loi de passer, que pour montrer au peuple qu'au milieu de tant
de députés qui cherchaient à capter sa bienveillance y il était le seul qui soutint ses droits et sa souveraineté (i).
Les révolutionnaires reprirent le gratid projet de la spoliation du clergé. L'évêque d'Autun reproduisit la motion oubliée du marquis de la Coste (2). 11 proposa de déclarer que tous les biens ecdésiastiques appartenaient à la nation y sous la charge d'assigner les revenus nécessaires à Tentretien des autels et des ministres : nul curé ne pourrait avoir moins de 1200 liv. , sans y comprendre le logement ; la nation prendrait sur elle le traitement des ecclésiastiques , se chargerait des hôpitaux^ des collèges, et remplirait ainsi les intentions des fondateurs. L'évêque d'Autun , entrant ensuite dans le développement de son plan, dit que So millions seraient affectés aux ministres du culte catholique ; que la nation paierait les dettes du clergé ; que les biens-fonds , mis en vente , pro- 4uiraiént un capital de 2 milliards et 100 millions; ique la dette publique étant de 224 millions, on en rembourserait 1 3 1 , et que l'Etat se trouverait liquidé.
Je ne saurais rendre l'effet que produisit sur le clergé la lecture du projet de 1 evêque d'Autun^
(i) La loi martiale fut décrété le même jour, 21 octobre.
(Note des nouv. édit.) (2) Séance du 3o octobre.
356 XIVRB T.
et plus encore les applaudissemens avec lesquels les révolutionnaires et les capitalistes l'accueillirent. Le clergé ne s'abandonna cepeiidant pas luimême dans cette fâcheuse conjoncture , et se ralliant à la noblesse y aussi intéressée que lui à cette spoliation y l'un et l'autre résolurent de faire la défense la plus vigoureuse.
Les abbés de Rastignac et a Aymar comlyattirent le projet de Tévêque d'Autun, présentèrent son injustice 9 son danger pour la religion. On livrait ses ministres à toutes les incertitudes de la volonté d'une nation déjà peu attachée à son culte^ à toutes le6 combinaisons même forcées d'un gouvernement nécessairement prodigue ; on ne leur assurait réellement aucun fonds; on les faisait dépendre des arrangemens les plus précaires. « 11 ne nous reste plus , s'écria douloureusement l'abbé de Montesquiou , qu'à .plçurer sur le sort de la religion. Vous voulez donc plonger dans l'indigence 200 mille de vos concitoyens , reprit l'abbé Maury ! Il est une classe d'ecclésiastiques ^ peut-être maintenant la plus nombreuse ( celle des sujets non pourvus ) , qui , liés par des engagexnens irrévocables, ont lieu d'espérer un entretien .honnête : les laisserez-vous sans ressource ? Vous parlez de la volonté générale , de l'intérêt général: La volonté générale , dit Jean^Jacques Rousseau , que vous citez si souvent et avec tant de complaisance , doit partir de tous et pour tous : eUe perd sa rectitude lorsqu'elle s'étend à un fait ^ à un droit
IP
UVBE V. 357
particulier. C'est alors une aâ)ure contentieuse ^ un procès où le particulier est une des parties et la nation Tautre. Il n'y a ni loi ni juge , car si la majorité qui doit prononcer la volonté générale , est d'avance déclarée contre nous par son intérêt personnel, elle est réellement notre partie; par conséquent elle ne saurait être notre juge. Exi^s le ^art , la moitié de notre revenu , nous l'accorderons avec joie : mais n'aliénez pas tios capitaux ; ne détruisez pas à jamais une ressource qui peut dans la suite vous être utile , et que vous vous re^ pentirez d'avoir épuisée. »
Ces représentations ne changèrent point les dis^ positions des révolutionnaires : tout ce qu'ils purent prendre sur eux^ dans l'ardeur impatiente de s'em^ parer des biens du clergé, ce fut de les écouter avec ime tranquillité froide et insultante. Aussi un boa curé, ne pouvant plus contenir sa vive indignation, s'adressa aux députés des communes , et leur dit avec une éloquente naïveté : « Quand vous vîntes datis notre chambre nous conjurer au nom d'un Dieu de paix de nous réunir à vous , c'était donc pour nous égorger? » Des cris de fureur furent la seule réponse. Les calculs étaient faits; on voulait à tout prix les biens du clergé ; mais les révolutionnaires, sentant qu'ils ne parviendraient point à obtenir un décret tant que l'Assemblée serait à Versailles ( il existait encore quelque liberté dans les opinions), éloignèrent sous diflerens prétexte la discussion, jusqu'à ce que l'Assemblée se fût
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transportée à Paris. En attendant^ ils travaillèrent à rendre les prêtres odieux et méprisables : on substitua le nom de calottin à celui d'ecclésiastique : des hommes gagés exagérèrent dans les groupes les richesses du clergé, les représentèrent comme l'unique moyen d'éviter la banqueroute. Ils n'oublièrent pas les mœurs des prêtres , le faste et l'orgueil des évêques , Tincontinence et Tivrognerie des jnoines., la vie molle et voluptueuse des abbés. Une *v^ foule d'écrits et de pamphlets se succédèrent. Les
uns , sous une apparence de profondeur et de raisonnement, démontraient le prétendu droit de la •nation sur les biens du clergé; les autres versaient, avec une. féroce ironie, le mépris et la haine sur les ecclésiastiques. On joua Charles IX au théâtre Français (i) : tout, dans cette tragédie, se fait au nom delà religion, quoique l'histoire nous apprenne que tout fut le fruil de la politique. Un cardinal qui était à Rome, se trouve l'instrument principal de Faction qui se passe à Paris. Les faits sont dénaturés, les caractères étrangers aux personnages. Un roi athée , impudique , violent , dont le poison et l'assassinat étaient les armes ordinaires, est transformé par l'auteur en un prince faible, religieux, que l'intérêt de Dieu seul conduit; et cela , pour rejeter sur la religion chrétienne et sur ses ministresla haine des crimes de Catherine de Mé-
(i) Voir les Mémoires de Bailljr.
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diâs^ des Guises, et d'une foule de courtisans vendus aux passions ambitieuses et jalouses de leurs maîtres. Les représentations de cette tragédie opérèrent im changement funeste dans le caractère du peuple de Paris : il sortait ivre de vengeance et tourmenté d'une soif de sang. On le voyait , lorsqu'à la fin du quatrième acte une cloche lugubre annonce le moment du massacre , on le voyait se recueillir avec un sombre rugissement , crier d'un ton de fureur : Silence ! silence ! comme s'il eût craint que les sons de cette cloche de mort n'eussent pas retenti assez fortement dans son coeur ^ et de perdre ainsi quelques-unes des sensations de haine qu'eUe était destinée à y alimenter !
Il est aisé de calculer l'effet de ces moyens sur un peuple corrompu , envieux de richesses , avide d'argent , dont les principes religieux , sapés depui» long-temps par une philosophie destructive, ne servaient plus de base à la morale ni au culte reçu. La proclamation de la loi martiale , dirigée en ap« parence contre le peuple révolutionnaire , mais réellement dirigée contre les efforts qu'aurait pu tenter le clergé , à l'aide de la proportion du peuple qui lui demeurait attaché , l'assassinat du boulanger François, qui montrait que l'on savait conduire les mouvemens populaires selon qu'ils se portaient sur l'un ou sur l'autre parti , tout concourut à répandre un sentiment d'effroi parmi les membres de l'Assemblée les mieuxintenlionnés. Les ré volutionnaires jugèrent qu'il était temps de porter les der-
36o * LIVRE V.
niers coups. On reprit la discussion du projet de révêque d'Autun : une foule d'orateurs parlèrent pour et contre. Enfin Thouret parut à la tribune. Ce de'puté, attaché d'abord à la cour, accusé même de s'être vendu aux Polignacs, promu à la présidence par le parti aristocratique de l'Assemblée , rejeté avec infamie par le parti révolutionnaire , forcé d'abandonner cette place , et alors devenu plus cauteleux , s'était jusques-là renfermé dans une nullité qui ne convenait ni à son ambition ni a son caractère tranchant. Thouret voulait s'assurer quel serait le parti le plus fort : les journées du 5 et du 6 octobre lui révélèrent le secret de la révolution. Thouret ne balança plus; résolu de se réunir aux révolutionnaires, il attendit l'occasion de s'y réunir avec éclat. La grande question de la spoliation du clergé lui offrait une entrée brillante; Thouret se présenta, et prononça un discours écrit avec beaucoup d'adresse. Posant des principes abstraits, vrais en eux-mêmes, qu'il revêtit de formes sillogistiques , il en tira des conséquences générales, lesquelles, quoique très-justes, n'étaient point applicables à la question. « Tout corps , dit Thouret , qui ne forme pas lui-même un corps politique, c'est- à-dire une nation, ne saurait avoir en propre ni existence ni propriété : car, n'existant pas par sa propre force , il tient nécessairement son existence et sa propriété de la force de la nation au milieu de laquelle il l'exerce, puisque ce n'est que par le consentement et la
protection de cette nation qu'il est corps et propriétaire.
» Cette nation conserve donc toujours, lorsqu'elle le juge convenable à ses intérêts , le droit de retirer aux individus qui vivent dans son sein la faculté qu'elle leur a accoi*dée d'exister en corps ; elle peut donc légitimement disposer de la propriété qu'elle avait attachée à cette existence : or, si , conmie on n'en saurait douter, c'est la nation française qui a fait en France le clergé corps et propriétaire , elle est certainement bien la maltresse de dire aux individus qui le composent : Je ne veux plus que vous formiez un corps séparé des autres citoyens, et je dispose des biens que j'avais
attachés à votre existence de corps du clergé
Et qu'on ne dise pas que par l'abandon que la nation française lui a fait des biens qu'il possède , le clergé considéré comme corps en est devenu réellement propriétaire. Quelle est la marque distinctive de la propriété ? c'est de l'aliéner et de la transmettre : .or, le clergé n'a point la faculté d'aliéner ni de transmettre la propriété des biens dont il jouit ; il ne peut même la grever -d'une hypothèque légale, sans y être autorisé parle chef de la nation. L'abandon que lui a fait la nation ne l'a donc point rendu propriétaire; il n'est donc, ainsi que l'individu, que simple usufruitier. Mais si le clergé considéré comme corps n'est pas réellement propriétaire ,^ quel est le véritable propriétaire ? c'est la nation ^ puisqu'elle s'est réservé seule le droit d'aliéner, et
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qu'en accordant au dei^ë la jouissance des biens quil possède, elle a fixé l'emploi qu^elle voulait qu'il en fît. »
Les députés peu instruits, et le nombre en était grand, furent ébahis de la fine dialectique de Thouret, et lui prodiguèrent les applaudissemens les plus vifs. Cependant les opinions flottaient incertaines. Le comte de Mirabeau s'aperçut de cette oscillation , et calculant l'influence qu'a sur des esprits indécis un mot mis à la place d'un autre mot : « M. le président, je vois que cette phrase du décret : Les biens du clergé appartiennent a la nation, en fournissant divers sens aux diflerens esprits, retarde la délibération. Je demande qu'il soit dit ; Les biens du clergé sont à la disposition de la nation. » Les révolutionnaires et les capitalîsteç saisirent avec transport cet heureux amendement, et crièrent qu'on mît la proposition aux voix* Les évêques et les nobles, démêlant l'adresse perfide du comte de Mirabeau, réclamèrent l'ancienne rédaction. Ce fut vainement; les révolutionnaires soutinrent la rédaction de Mirabeau. Une foule de députés qui répugnaient à exproprier ouvertement le clergé , ne prévoyant point ou feignant de ne pas prévoir les conséquences que Von tirerait dans la suite du principe qu'ils allaient consacrer, se joignirent aux révolutionnaires. Le décret passa à une grande majorité (i).
(i) Séance du 2 novembre.
Deux autres affaires occupèrent ensuite rassemblée ; toutes les deux d une égale importance pour les révolutionnaires. Mounier, après les journées du 5 et du 6 octobre , avait quitté Versailles et s'était retiré à Grenoblç. Ce député, qui, le premier sous le ministère du cardinal de Brienne y avait réclamé les privilèges du Dauphiné , jouissait d'une considération méritée ; ses travaux à l'Assemblée nationale, son amour connu pour la vraie liberté, avaient encore augmenté l'estime et l'attachement des Dauphinois. Mounier leur peignit l'asservissement de l'Assemblée à quelques intrigans et à quelques factieux du Palais-Royal, la connivence marquée de plusieurs députés aux ambitieux projets du duc d'Orléans , la violence faite au roi et a l'Assemblée pour les forcer de se rendre à Paris , leur esclavage mutuel au milieu d'une ville livrée à toutes les factions, bouleversée par tous les partis, dominée par une populace prête à exécuter les ordres de meurtre et de pillage, de ceux qui la conduisaient. « Le seul moyen de remédier aux maux qui désolent la France , ajouta Mounier, c'est d'assembler les états de la province , et de délibérer sur la situation critique où se trouvent le roi , l'Assemblée et le royaume. »
La commission intermédiaire donna les ordres pour la convocation des états avec doublement. Les révolutionnaires sentirent les suites qu'entraînait cette démarche. Les pays d'états allaient suivre l'exemple du Dauphiné et lever une puissance ri-
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vale de celle de T Assemblée. I^a plupart n'avaient point approuvé Tabandon de leurs privilèges; ils savaient que le plan du comité de constitution était de les morceler, afin de n'avoir plus à craindre , dans l'exécution de leurs projets , la résistance des grandes provinces.
Adrien Duport représenta que l'arrêté de la commission intermédiaire du Dauphiné était une violation manifeste des droits de l'Assemblée, une machination des ennemis de la liberté. Casalès répondit quil paraissait singulier que l'on voulût empêcher une province de s'assembler, et d'aviser aux moyens de répartir l'impôt et aux. mesures qu'indiquaient les circonstances, tandis que l'on souffrait tranquillement dans Paris que soixante districts s'assemblassent journellement, délibérassent et prissent des arrêtés contraires aux décrets de l'Assemblée j que le district dé Saint-Martin-des- Champs s'élevait, avec une audacequi méritait d'être réprimée, contre la promulgation de la loi martiale; que d'ailleurs on venait d'accorder le droit de pétition à tous les citoyens , et de reconnaître hautement la faculté qu'ils ont de s'assembler. Mais les révolutionnaires, loin de craindre les districts et leurs rassemblemens , les regardaient comme le plus ferme appui de la constitution. Les districts, conduits par des hommes dévoués aux révolutionnaires, n'agissîdent que d'après les vues des chefs de ce parti. Aussi le comte de Mirabeau, sans relever ce que Casalès venait de dire des districts.
distingua les assemblées libres des citoyens des assemblées politiques qui exercent un pouvoir : aux premières seules appartient le droit de pétition. Les débats furent violens, tumultueux; Fun et l'autre parti jugeaient que la décision de cette ques^ tion délicate aurait une grande influence sur la marche de la révolution. Les révolutionnaires remportèrent; l'Assemblée décréta (i) qu'il serait sursis à tout rassemblement d'états de provinces^ jusqu'à ce qu'elle eut déterminé y avec l'acceptation du roi y un mode de convocation. Louis XVI, par faiblesse, sanctionna dès le soir même ce décret, et s'ôta tout moyen d'appeler au peuple des usurpations de l'Assemblée.
Cependant la présence de Mounier en Dauphinë embarrassait les révolutionnaires. Des lettres de Paris , des émissaires envoyés à Grenoble , signalèrent Mounier comme un ennemi de la révolution , conome ui^ homme vendu à la cour, chargé d'exciter des troubles et d'allumer la guerre civile. Mounier , insulté , menacé , poursuivi de ville en ville, de maison en maison, se vit bientôt contraint de quitter Iç Dauphiné et de se réfugier à Genève (2).
Un danger plus immédiat menaçait les révolu-
(i) 26 octobre.
(2) Les Mémoires de Mounier feront partie de cette collection. (Note des nouv, édif.}
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tionnaîres ; c'était la rentrée des parlemens. Ces corps ^ presque aussi anciens que la monarchie, conservaient une grande considération ^ malgré les intrigues et les calomnies employées pour la leur faire perdre. Le peuple était habitué à respecter en eux la puissance de la loi. Us pouvaient devenir un point de réunion auquel se rallieraient le roi , les princes, les ducs, la noblesse , le clergé, les Français attachés au monarque et à la monarchie. Les parlemens rentrés , il eût peut-être été trop tard de songer à les attaquer. Eh! que n'avait-on pas à appréhender, avec un peuple facile et changeant , de la conduite uniforme , sage , modérée de ces magistrats, comparée aux scènes scandaleuses et turbulentes que donnaient chaque jour les députés de l'Assemblée?
Les révolutionnaires, selon leur usage de se servir d'un membre du corps qu'ils voulaient détruire pour lui porter les coups les plus sensibles, chargèrent Adrien Duport, conseiller au parlement, de demander la dissolution de tous les parlemens du royaume. Duport observa que la' Saint-Martin approchait, que le travail du comité de constitution n'était point terminé, qu'il était essentiel de proroger les vacances des parlemens, et d'empêcher qu'ils ne se rassemblassent ; mais , pour que le peuple ne souffrît pas de ce retard , l'Assemblée continuerait les différentes chambres des vacations actuellement en exercice. La motion^ de Duport, appuyée par les révolutionnaires, combattue avec
une égale chaleur par le parti qui leur était oppose ^ fut décrétée (i). Le peuple de Paris vit avec indifférence la destruction de son parlement. Il ne se rappela point sa consternation , lorsque , Tannée d'auparavant , le chancelier Lamoignon avait dissous ce même parlement , créé la cour plénière , établi les grands bailliages; ni son extravagante joie quand y après la chute de ce même Lamoignon y le roi et Necker avaient réinstsdlé cette idole favorite des Parisiens et de tous les Français.
La cour reconnut enfin la nécessité de se faire xxsï parti dans l'Assemblée nationale. La Fayette, plus jaloux du premier pouvoir que capable de le conquérir par le développement d'im grand caractère y incertain de la marche de la révolution , mais assuré des vues ennemies de la faction d'Orléans y se réunit à la cour , et travailla à détacher de ce prince ceux qui , dans la commune de Paris, dans les districts et parmi la garde nationale , donnaient quelque force à ce parti : les circonstances étaient favorables r La fuite précipitée du duc d'Orléans avait inquiété ses amis et fortifié les soupçons que ce prince était l'auteur des forfaits du 6 octobre. Sillery , l'un de ses principaux agens , alarmé des inculpations qui commençaient à se répandre, voulut entrer dans quelques détails , et sur la prétendue mission du duc en Angleterre et sur les événemens du 6 octobre : il espérait arracher un décret
(1) 3 noyembre.
propre a détruire Timpression défavorable que faisait sur les esprits cette retraite inopinée. L'Assemblée refusa d'entendre SîUery. Menou s'y prit d'une manière plus adroite. Il représenta que le duc d'Orléans y député de Crespi en Valois , ne pouvait accepter une mission particulière ; que , depuis soa départ^ on parlait de complots y de conspirations ; qu'on allait même jusqu'à avancer que c'était pour échapper à des recherches fondées que le duc d'Orléans s'était retiré en Angleterre ; que si ces bruits semés par ses ennemis avaient la plus légère apparence , certes le roi n'aurait pas donné une mission, et que le duc d'Orléans, jaloux de sa réputation, loin de quitter l'Assemblée, se serait présenté pour se justifier ; que la malveillance allait encore plus loin ; qu'on inculpait , dans des accusations vagues, plusieurs députés de l'Assemblée comme les agens de l'ambition du duc d'Orléans; que les membres inculpés répondraient certainement à ceux qui les accusaient, si ces accusations étaient publiques; mais qu'ils méprisaient des calomniateurs qui agissaient dans l'obscurité. Menou, feignant ensuite de croire que le duc d'Orléans était détenu à Boulogne, ajouta : « Je demande que la municipalité de Boulogne remette sur-le-champ M. le duc d'Orléans en liberté ; qu'en qualité de député de Crespi, il vienne rendre compte de sa conduite. Mais en supposant que M. le duc d'Orléans soit passé en Angleterre , je demande qu'on lui envoie le décret de l'Assemblée; qu'on lui enjoigne de
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reprendre son poste, et de répondre aux înculrt)ations que ses ennemis dirigent contre lui. »
Tout le monde saisit le but de Menou : TAssemble'e refusa de délibérer sur sa proposition (i). Le duc d'Orléans était trop généralement méprisé, son caractère était trop connu, pour que T Assemblée ni le peuple, dans aucun cas, même avec le mécontentement le plus légitime contre Louis XVI, pussent songer à élever le duc d'Orléans sur le trône. Le duc n'avait pour lui que la plus vile populace, et quelques hommes perdus de dettes, sans mœurs , adonnés à tous les vices , exercés à tous les g<;nres d'escroqueries. La cour et La Fayette parvinrent aisément à détacher de ce prince ceux qui , sans calculer sa nullité , s'étaient appuyés sur lui pour la réussite de leurs ambitieux projets. Tous se vendirent plus ou moins cher. Volney eut l'iatendance de Corse, avec douze mille livres d'appointemens, et six mille francs pour son voyage. On donna un gouvernement au duc de Biron. Les autres reçurent de l'argent, obtini'ent des emplois pour leurs parens et pour leurs amis. Le comte de Mirabeau était, de tuus les hommes attachés au duc d'Orléans , celui que la cour avait le plus d^intérêt de gagner. Ce n'était pas assez d'assouvir son avarice; il fallait assouvir son ambif tion : on lui promit une place de ministre. Mirabeau
(i) I g octobre.
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sentit que, dans-ce poste glissant, entouré de la haine de ceux même qui rappelaient au ministère , il aurait besoin au conseil de son influence de député dans r Assemblée. Il voulut, avant que d'accepter, s'assurer cette influence, en conservant le droit d'assister aux séances, d'y discuter les objets mis en délibération; décidé à ne pas sacrifier le caractère indélébile et inviolable de député à la gloriole et Jtùx avantages précaires d'une place p&us brillante que solide , qu'on ne lui offrait peut-être que dans le dessein de le perdre ou de lui ravir sa popularité.
Le garde-de|5-sceaux Champion instruisii les Lameth de cette intrigue. Bientôt un bruit sourd se répandit que Mirabeau allait être ministre. Cette nouvelle alarma également les aristocrates et lés révolutionnaires. Les Lameth, les Crilloni, les, Noailles, agirent auprès des députés des communes; leur représentèrent que, si Mirabeau joignait à la place de ministre l'ascendant que lui donnait sur les délibérations son grand talent et sa popularité, il dor^inerait l'Assemblée; que les députés les plus marquans n'auraient plus aucun crédit. « Et qui sait , ajoutèrent les Lameth, si Mirabeau , toujours mené par son intérêt personnel , ne se réunira point à la noblesse et au clergé, et ne travaillera point à renverser une constitution qui gênerait ses vues nouvelles ? Non-seulement il ne faut pas que Mirabeau soit ministre ; il ne faut pas qu'aucun des ambitieux que la cour s'eflbrce de corrompre,