CONSULTATION
Les conseils d« M. d'Orléans, avant de Itil trftâe)- ce rpi'il doit faire pour remplir ies engagemens quC^l a ^oûtrftclés envers l'Assemblée nationale<, et 1« parti qtiSi déit pretidt^ à l'égard de quelques-uns des témoins , ti à l'égard «d'ton tribunal qui a voulu le décret* r »uir d«s%liàt^^ès îMuîISflfavités , et qui l'a diffamé, vtynt eicaminer la 'toodiltlTè ^uë êè tti*bunal a tenue depuis que les faits qui gt soot p^sës à Vèr^ sailles dans la matinée du 6 octobre 1739, lui ont -été dénoncés par le comité des recherches de l'ÏÎTotel-de-Villc.
Le Châtelet a-t-il suivi sur cette dénoneratro* hps règles
V de la justice? Les témoins qu'il a fait tfn teindre ^taieat-ils
ceux qu'il devait choisir? N'tm a-t«*i]-pais chèisi de^uspAHs?
N'en a-nt-il pas écarlé qu'il tn^iguiait de trouver ^trop veri-
diques? N'a-t-il pas ppéyariqué en fermant les yeux sur les preuves que renferme son information, toute partiale et toute injuste qu'elle peut être? N'a-t-il pas prévariqué encore en y voulant trouver des preuves qu'elle ne renferme pas?
C'est après avo^r examiné ces premières questions^ que les conseils de M. d'Orléans apprécieront le discour» diffamatoire du CSâtelec-
Nous ne pensons pas, d'abord, qu'il convienne à lîT. d'Orléans de se prévaloir de l'incompétence du Châtelet^ quoiqu'elle nous semble rëeMe.... Nous n'insisterons pas non plus surla nuHiié que leChâtelet a commise, en faisant recevoir les dépositions par un commis de son greffe, sans lui avoir
fait prêter serment Nous examinerons seulement s'il a
rempli avec impartialité et avec équité la mission qu'il avait reçue du comité des recherches de l'Btôtel-de-Ville.
Cette mission avait deux parties :
1°. Le Châtelet devait poursuivre ïes auteurs des meurtres commis à Versailles le 6 octobre.
2**. Comme ces meurtres du 6 avaient été commis par la multitude arrivée de Paris le 5, et que, suivant le comité d-es recherches, ils paraissaient avoir* eu des instigateurs , il pouvait entrer aussi dan'^s ta mission du Châtelet de chercher les causes par lesquelles l'insurrection, du 5 avait été préparée, à moins cependant que celles qu'il avait sous les yeux ne l'expliquassent suffisamment.
Or, nous voyons qu'au moment oh ce tribunal a commencé son information, il existait dans des faits de notoriété publique, une explication de l'insurrection du 5 et des meurtres du 6, et peut-être pensera-t-on que cette explication que nous allons rappeler, était assez claire, asses précise , assez vraisemblable pour dispenser le GhAtélet de recourir à la supposition d'un complot. '
La rareté du pain parait ayoir été la première cause de l'insurrection du 5. Il y avait. déjà long-temps que le peuple
454 ÉCLÀTRCISSEMENS HISTORIQUES
comparait cette rareté avec Tabondance connue de la récolte, et il s'expliquait ce contraste, en imputant aux ministres le projet d*affamer Paris....
La preuve en est jusque dans ces mots devenus célèbres, que le peuple répéta tant de fois en rentrant dans Paris avec le roi et la famille royale : Nous amenons ^ criait-il à ses concitoyens , le boulanger ^ la boulangère et le petit mitron. De quelque manière qu'on veuille qualifier ces paroles, il sera difficile de trouver déraisonnable la pensée qui les dicta, si l'on se rappelle que jusqu'au 5 octobre, le peuple, surtout celui qui vit de ses journées, les perdait à assiéger la porte des boulangers , pour se procurer livre à livre un pain malsain et infect ; que le 6 octobre le roi est arrivé à Paris, et qu'à dater de cet instant le peuple a eu du pain meilleur et plus sain, et en a eu sans aucune peine.
Une autre cause de l'insurrection du 5 fut le bruit, alors trës-répandu , que les ennemis de la révolution voulaient enlever le roi et l'emmener à Metz , d'oii ils lui demanderaient la dissolution de l'Assemblée nationale, et commenceraient la guerre civile. On trouve de grandes traces de ce complot dans le brouillon original d'une lettre écrite, le ]4 septembre 1789, à la reine, par M. d'Ëstaing, et saisi sous les scellés de celuircî par le comité des recherches....
Ces détails , qui otaient le sommeil à M. d'Ëstaing ( il le dit dans sa lettre) , renfermés d'abord parmi les conjurés, l'étaient encore le i4 septembre dans une certaine classe; mais ils commençaient à en sortir. A la fin de ce même mois ils étaient parvenus au peuple, et il n'est personne qui ne puisse rendre témoignage de la fermentation qu'ils excitèrent....
Telles sont les causes qui avaient excité, vers la fin du mois de septembre, parmi le peuple, une fermentation que chaque instant accroissait, et à laquelle, pour éclater, il ne manquait plus qu'une occasion. Deux événemens la fournirent. L'un fut l'arrivée du régiment de Flandre , introduit
tout-à-coup à Versailles , par une manœuvre qui n'est pas encore bien ëclaircie : cet événement se lia dans la tête du peuple à tous les soupçons qu'il avait conçus, et en fît autant de preuves : il ne douta plus de la retraite du roi , et que ce corps de troupes n'eût été appelé pour la favoriser. Les orgies des !•' et 3 octobre furent l'autre événement. Les gardes du roi étaient accusés d'avoir refusé de porter la santé de la nation , et d'avoir accompagné ce refus de paroles insultantes ; ils l'étaient encore d'avoir foulé la cocarde nationale aux pieds....
Voilà quelles étaient , d'après la notoriété publique , les causes de l'insurrection du 5 octobre. Il nous reste à dire celles des événemens du soir et du lendemain.
La multitude étant arrivée à Versailles , se trouva en présence avec les gardes du roi, qui étaient ranges en bataille sur la place d'armes. Soit que durant la route, les conseils pacifiques d'un chef qu'elle s'était donné (le sieur Maillard), l'eussent calmée; soit pour d'autres causes, il ne s'engagea aucun combat jusques vers les cinq heures du -soir ; et si , alors , le sàrig d'un officier des gardes du roi fut versé, il est constant, par les déclarations reçues par le comité des recherches, et même par la procédure du Châtelet, que ce fut un garde national de Versailles, et non pas la multitude arrivée de Paris, qui le versa. Voici, d'après les pièces qu'on vient de citer, comment se passa ce triste événement. Un soldat parisien, nommé Bunout, fut rencontré par des femmes qui voulaient aller chez le roi, et il fut forcé de marcher •avec elles ; il entreprit de passer au travers des rangs des gardes- du -corps. Si ces femmes lui permirent d'agir autrement , il eut tort. Mais M. de Savonnières , dans des circonstances si délicates , et au milieu d'uft peuple que la plus légère imprudence pouvait pousser aux dernières extrémités , n'eut-il pas tort aussi , au lieu d'imiter cette modération de son corps , qui a obtenu tant d'éloges ,• de poursuivre , le sabre à la main , ce soldat qui s'enfuyait?
456 ÉCLIIBCISSEMEIU HI9TOBIQtJE9
£t si y eorapie Fat teste M« GraÎDcourt, l'un des- déclarans , .l^uaout ayant rencontré dans sa fuite nn tonneau qui le fit tomber à moitié , M. de Savonnièrcs profi.ta de cette chute pour lui porter sTur U tête un. coup de sabre, cette conduite peut-elle se justifier? Quoi qu'il en soit, un soldât de Ver* $a,i lies voyant le danger de son frère d'armes, aju&ta M. de $avonnière&, et lui cassa le bras d'un coup de fu$il.
II ne paraît pas> d'après les déclarations déjà citées, que depuis ce malheureux événement jusqu'à huit heures dn soir, il se soit commis aucun autre acte d'hostilité entre les gardes du roi et la multitude. Cependant quelques-uns d'entre eux ne la ménageaient pas» M. le Cointre , l'un des déclarans, atteste qu'ils l'écartaient à coupa de sabres; il nomme les dames Lemeri et le Loutre, parnotî celles qu'ils ont ainsi blessées ou maltraitées ; et il est à remarquer qu'ayant depuis été entendues en témoignage, elles ont confirmé sa déclaration. Enfin vers huit heures du soir, les gardes du roi reçoivent ordre de se retirer ; ils se mettent en marche ; la multitude irritée du traitemeQt qu'elle avait reçu , les accompagné de ses huées;, tout le corps avait la sagesse de les mépriser, et continuait sa route. Un seul d'eutre eux veut s'en venger : il tire un coup de pistolet sMr le peuple qui riposte à coups de fusils. Les gàrdes-du«-corps se voyant attaqués , répondent au feu du peuple , et voilà la guerre déclarée.
Heureusement la garde nationale de Paris'^arrîve, contient le peuple, et la nuit s'écoule paisiblement. Vers le point du jour, une troupe d'hommes et de femmes ^9tgne , sans obstacle, les cours du château. On peut croire que le souvenir des faits de la veille, celui des oi^ies dn i et du 3 les y c nduisaient. Cependant ils n'en viennent à aucune voie de fait, jusqu'au moment oii un coup de feu parti de la inai;i d' n. garde du r4)i , donne la mort à l'un de leurs Cxnpagnons. A -ors la fureur et la rage s'empanent d'eux ; ils eavahissent les cours et les escaliers ; ils poorsui veut les
£T PIÈCES OFFICIKLU»* 4^7
gardes da roi de poste ea poste, d« salle en salle , égorgeant ceux qu'ils rencontrent. Ils lv)s eussent égorgés peut*ôlre jusqu'au dernier, si la garde nationale de Pftris ne fâ.1 accourue pour les protéger, et n'eiU: contenu cette multitudci
Ëcartée de rintérieur du cliàtean,, mai» ne regardant pat sa vengeauce conFime assouvie, elle peuipHtl<»s cours, et y fait enteudre encore des'cvis de furetir, jusqu'au moment où les gardes^ u-fcorps , eu arbora>nt la cocarde nationale y ayant dissipé les. soupçons que les orgies du i*' et du 3 octobre avaient élevés contre leur patriotisoie , et ^e roi ayant promis de venir habiter Pari» , ce <^iv\ délivrait le peuple dei la crainto qu'il ne se retirât à Metz, et lui faisait espérer qu'il serait pourra plus exactenfienfe à sa subsistance, la fureur de la multitude s^est cal niée . tout-à-cou p. Les gardes du roi , de ses ennemis qu'ils étaient, sont à l'instant devenus ses frères, et elle n^'a plus fait entendre que des cris de joie ; indication frappante que sa fureur tout entière appartenait aux causes que nous lui avons assignées ; car si elle eût aussi appartenu à un complot , elle* eût subsisté malgré la promesse du roi , et les signes de patriotisme de ses gardes, qui détruisaient bien les craintes du peuple > mais qui n'auraient pas détruit le complot.
Voilà ce que le Chât«let aurait dû. peser a<vant de commencer sa procédure; et il l'aurait bornée à son véritable objet , qui était de poursuivre les meurtriers des gardes^ du-corps, surtout cet assassin infâme, ce malheureux coupe-^ tête, qui, dit un témoin (le 1 3 1' )y parcùssaû joj'eux à* avo'w prêté sa main à leurs fuceurs
Alors le Châtelet , loin d'accréditer en leur donnant ut| asile dans son information , ces- ouï-dire toujours fréquena sur des hommes que l'éclat de leur rang et de leur Corinne recoiiimande à l'envie , aurait vu qu'ils se détruisaient par leurs coutradictions et par leur absurdité.
Il j en avait qui accusaieat M. d'Orléans d^avoîr voulu
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usurper le trône le 5 octobre; d'autres le taxaient d'avoir Toulu forcer le roi de s'enfuir, pour se faire déclarer lieutenant-général de l'État.
Mais le Châtelet devait voir que si M. d'Orléans avait eu l'ambilion dont l'accusaient ces ouï-dire, ce n'était pas le 5 octobre, mais le 12 juillet qu'elle eût éclaté. Alors la constitution n'était pas faite : les troupes rassemblées autour de Paris et autour de l'Assemblée nationale , paraissaient destinées à Tempécher. Paris était rempli d'bommes mécontens de la cour. M. d'Orléans , dont le nom et le patriotisme avaient uu grand éclat , n'aurait eu qu'à se montrer po^ir être à la tête d'un puissant parti ; et lorsqu'on se rappelle tout ce qu'a fait le peuple en un instant , sans chef, sans concert , par le' seul effet de ses alarmes , il est difficile de dire , si M. d'Orléans avait eu l'ambition qu'on lui suppose , quelle eût été la borne de ses succès.
Tout ce qui aurait favorisé cette ambition le 12 juillet, devait la réprimer le 5 octobre. Les principaux articles de la constitution étaient décrétés, tous les citoyens se regardaient comme inviolablement liés à un roi dont elle avait consacré les droits, et qui, dans les fameuses journées du i5 et du 17, avait mérité leur amour par un retour vers son peuple, si touchant et si courageux. Si M. d'Orléans eût pris les armes, car on n'imagine pas sans doute qu'un trône et un tel trône s'usurpe sans coup férir, aucun citoyen n'eût pris son parti; ceux qui, le 12 juillet, l'auraient suivi avec le plus de zèle , l'auraient abandonné le 5 octobre^ ou se seraient déclarés contre lui.
On dit que ce n'était pas les armes à la main qu'il voulait parvenir au trône , mais par des assassinats , en faisant égorger le roi, la reine, le dauphin et Monsieur Il faut bien
répondre à ces horreurs, puisque l'esprit de parti les invente , et que les ennemis de M. d'Orléans , qui ne les croient pas, les font circuler. Nous répondrons donc , en premier lieu , que tant d'assassinats ne s'exécutent point sans laisser
XT PIÈGES OFFICIELLES. 4^9
de grands soupçons ; M. d'Orléans dont ils n'ont jamais souille la pensée , n'a pas évité ceux de la haine ; il aurait eu ceux de toute la France avec sou exécration , s'ils se fussent exécutés. Nous répondrons en second lieu , que M. d'Orléans se fdt souillé d'un crime aussi inutile qu'horrible ; M. d'Artois et ses enfans en auraient seuls profité. L'art. III de la constitution les appelle au trône à leur tour, et il est impossible de croire que le corps constituant ( qui d'ailleurs n'en aurait pas eu le droit ) eût voulu enfreindre une loi si solennelle en faveur d'un homme que des soupçons si graves et si. légitimes eussent entouré.
Après avoir posé en principe qu'un tribunal ne doit point intenter une poursuite criminelle sur des oui-dire vagues , ou qu'au moins il doit , dans ce cas , conserver la plus sévère impartialité , les auteurs de la Consultation continuent ainsi :
La principale calomnie à laquelle le Châtelet et M. le procureur du roi voulaient prêter l'appui de leur procédure, était que M. d'Orléans a été l'instigateur des meurtres commis à Versailles le 6 octobre par la multitude arrivée de Paris le 5.
Il serait difficile , en isolant ce fait , d'expliquer pourquoi M. d'Orléans aurait voulu faire égorger les gardes du roi; pourquoi même il aurait haï un corps , l'hcnneur de nos armées , contre lequel aucune offense ne l'animait? Cependant si l'on avait pu établir ce fait, la calomnie l'aurait avidement accepté , etserait arrivée par des analogies aux plus épouvantables suppositions.
En conséquence , M. le procureur du roi s'était chargé de le lui fournir y autant qu'il le pourrait, par sa procédure.... Si M. le procureur du roi veut nier que telle ait été l'intention de sa procédure, qu'il nous explique pourquoi c'est un fabricateur de libelles , et un colporteur d'ouï-dire calom-
46o ÉGLÂIBCISâEUEIÏS HISTORIQtXES
nîeux qui en a été le premier témoin? Aurait-il sans ce motif osé placer à la tête de son information le nom de Jean Pelletier, l'auteur putatif du salsmmfuc regem^ c'est^-dire d'un libelIeinCamequi avait paru depuis peu contre M . d'Orléans, et l'un des rédacteurs d'u» journal anti-patriotique, dont le titre ménve annonce qu'on Ta livrer l'Assemblée nationale sous le nom à^ apôtres , et ses- travaux sous le nom à* actes j à la dérision. Si le nom de M. Feljletier eût fait partie de la liste envoyée par le comité- des recherches à M. le pro&aretii) du roi , ou aurait encore e droit de trouver étrange qu'il eût mis tant d'empressement à s'en emparer : mais il n'est pas sur celte liste; que penser donc de-M. le procureur du roi, qui va chercher volontairement ce nom flétri d'u mépris* public, et qui fbft de celui qui le porte le preniieit tétnoin de sa procédure ^^
!Npus n'ima^in^Bâ pas que M. le procureur du roi, qui a fait assigaer M^ Pelletier , et les conseillers du Châtelet, qui ont reçu sa déposition , viennent dire qu'ils u'ont accordé aucune confiance à un pareil témoin. Sans doute il n'en méci* tait aucune , celui qui a rempli douae pages de dépositions y non pas de faits , il n'en savait aucun , mais A-ouï-'dire calomnieux, et le plus souvent aussi aixsurdes que calomnieux: celui qui se souvenant toujours avec exactitude de chacun de ces ouï-dire, ne* se souvieut jamais des hom« mes dont il les a reçus, mais fi prétend les avoir appris par » des bruits publics dans les sociétés, dans les promenades, H dans les clubs ou dans les cafés « » dont il n'ose nommer, ni même indiquer aucun arvec quelque précision , de peur qu'il ne s'élevât pour le contredire.
Mais il n'est pas vrai que le Chàtelet ait été sans confiance pour ce vil témoin. La procédure constaXeau contraire que M. le procureur du roi en a accordé beaucoup à sa déposition , et que les conseillers commissaires l'ont écouté avec une coupable complaisance ; ils ont entendu M. Pelletier le II décembre jusqu'à huit heures du soir, et satisfaits ,
-sans cloute, de son talent pour inculper avec des ouï-dîrey ils l'ont ajourné à reparaître , n<»n pas le lendemain , mais le surlendemain, afin qu'ayant un jour déplus pour se recueillir, il leur pÀt apporter une plus ampie collection de calomnies. Enfin , c'est de sa main que M. le procnfeur du roi a reçu une partie de ses témoins , savoir ■: MM. Peyrille , Bergasse , Gampi, Moliens, Rulhieres, du Veyrier, Temai père, Ternai fils, Yalfond et Mounier.
Tout le reste de la procédure est digne de ce commencement. On y peut remarquer une règle générale. Lorsqu'un témoin anti-patriote indique un ou plusieurs autres ténjLoins , M. le procureur du roi ne maïKjne pas de les faire entendre : il n'est pas même toujours nécessaire que le témoin anti-patriote les indique, il lui suffit quelquefois de. prononcer leur nom. Par exemple, M. Maloxiet dans sâ déposition ayant nommé parmi les députés qui étaient de sa société intime , MM, Vifie^i , Mounier^ Vévéfjuc de Langres, Deschamps ^ Madier, du Fraysse^ Feydel^ T'aiUardat'4i^ Maisonneuve , Henri Longueve , Lachaise , Paquard , Ma^ thiasei Durget^ etc. , M. le procureur du roi , convaÎDCu que des hommes delà société intime de M. Malouet ne devaient pai aimer la révolution, ni par conséquent M. d'Orléans, a fait entendre tous ceux dont nous venons de parler.
Cette disposition de M. le procureur du roi est portée si loin j que lorsque les indicateurs appartiennent à la faction qu'il veut favoriser, ou lorsqu'ils déposent d'un fait absurde, mais qui peut nuire à M. d'Orléans, on est pre^^qufe toujours certain, en prenant le nom du témoin indicaleuf, 4e trouver quelques numéros après ceux qu'il indique.....
Au contraire , quand un témoin impartial indique à M. le procureur du roi des hommes dont le témoignage aurait pu faire connaître l'innocence de M. d'Orléans, M.leptrocureur du roi les laisse à l'écart....
Pour nuire avec pins de facilité à M. d'Orléans, M. le procureur du roi , avant de faire entendre ses témoins, s'as«-
46^ éCLAIRCISSEMEKS HISTORIQUES
sure antanl qu*il le peut de la haine qu'ils ont pour lui. On en trouvera une grande preuve dans le fait suivant : nous le rapportons comme le plus propre à montrer dans quel esprit M. le procureur du roi a ordonné sa procédure.
C'est une vérité déplorable, mais universellement connue, que l'Assemblée nationale est divisée en deux partis. L'un est renommé pour son patriotisme, et c'est heureusement le plus nombreux : nous ne dirons rien de l'autre , sinon qu'il est soupçonné de haïr violemment la révolution et ceux des membres de l'Assemblée qui l'ont servie. De ce nombre a certainement été M. d'Orléans. L'équité ne permettait donc pas que dans une accusation qui compromettait son honneur et qui pouvait compromettre sa vie, M. le procureur du roi allât chercher des témoins dans le parti anti-patriotique , puis(|ue c'eût été en chercher parmi les ennemis capitaux de M. d'Orléans. C'est cependant ce qu'il a fait. Parmi cinquante-cinq membres de l'Assemblée nationale qu'il a fait entendre, il en a choisi quarante-sept dans les membres de ce parti ^ et pour s'assurer qu'ils diffameraient M. d'Orléans , il a , autant qu'il l'a pu y choisi les moins modérés.
Ce sont MM.
Frondeville.
Laqueiiille.
Mirabeau cadet.
Feydel.
Lachaise.
Virieu.
Malouet.
Guillermi.
Beauharnais aîné.
Clermont>Mont-Saiat-Jean.
Claude La Châtre.
Louis La Châtre.
Thiboutot*
L'évéque de Clermont^
L'évéque de Langres.
L'évéque de Chartres.
L'abbé d'Eymar.
L'abbé Diot.
L'abbé Genetet.
Pochet.
Dufraysse.
Ternai.
Deschamps.
Digoine.
Taîllardat. Henri Longuëve.
Madier. Serent.
Vaudreuil. Bouthilier.
D'Ambly. De Balz.
Paroi. Marguerite.
L'abbé du Bois. Clermont-Tonnerre.
Paccard. D'Eguiont.
Crussol. Croy.
L'abbé Matbias. Durget.
Jouflard. Jeannet.
Foucault.
Qui tous , excepté MM. Mathias , Malouet, Deschamps, Serent, Marguerite, Thiboutot, Tévêque de Langres, Crussol, Jeannet et Clermont -Tonnerre , ont signé la funeste protestation du 19 avril, ou y ont adhéré.
C'est pour les mêmes motifs que M. le procureur du roi a aussi fait entendre, comme témoins, MM. Mounier et Bergasse, tous deux liés d'opinions et de préjugés avec ce parti, tous deux déserteurs du poste oii la confiance de leurs concitoyens les avait placés, et dont le premier ayant pris la fuite à l'occasion des événemens du 5 et du 6 octobre ^ avait besoin , plus qu'un autre, de les charger de couleurs fausses, ou même de les exposer infidèlement, pour pallier, autant
qu'il pourrait, un acte de lâcheté qui le déshonore
Tandis que M. le procureur du roi allait chercher au fond des provinces , et même hors du royaume (1) , des témoins pour servir sa haine, il en écartait à dessein d'autres qui étaient sous ses yeux....
Comment se justifiera-t-il , par exemple, de n'avoir pas fait entendre le sieur Bunout, ce soldat parisien , que M. de Savonniëres poursuivit le 5 octobre , et à l'occasion duquel le sang de cet officier fut versé? et le sieur Cartaine, autre
(1) M. Mounier, entendu à Genève.
i^64 ÉGL)ITBCISSEME]!(S lUSTOHIQUES
soldat parisien, poignardé avec un couteau (déclaration de M. le Coînlre) par un garde du roi , le 6 octobre au matin, et donl l'assassinat était indiqué comme Tune des premières causes de ceux dont le peuple souilla ses mains; et M Duparc, procureur an bailliage de Versailles, qui est aussi indiqué, comme aérant recueilli dans sa maison ce malheureux soldat après s.i blessure?
Cette opinion , que nous énonçons sur les motifs de M. le procureur du roi, acquiert tous les caractères delà certitude, lorsqu'on le voit écarter encore «le son information les principaux témoins compris dans la liste que le comité des recherches lui avait remise
De ce nombre sont MM. d*Estaing, le Cointre, Durup de , Baleine, et Mettereau : le premier, commandant-général de la garde natioiale de Versailles ; et les autres , liéntenant-* colonel et capitaines de cette même gafde, et qui par état avaient pu être témoins oculaires des faits qui étaient !*objei de l'accusation.
L'exclusion donnée à d^e tels témoins bous aurait été suspecte, par cela seul que M. le procureur du roi n'avait pas le droit de la prononcer ; et Ton ne s'écarte pas de son devoir sans quelque intérêt. Mais que penser lor^u'en lisant les déclarations de MM. le Cointre , Durup de Baleine , et Mettereau , et les lettres de M. d'Estaing, en découvre les motifs qui les ont fait exclure !
Les déclarations des trois premiers renferment des détails lrès*graves; i® sur les orgies du i et du 3 octobre; 2* sur les manœuvres employées le 4> par trois femmes, dans It galerie du château de Versailles , poursobstituer la cocarde blanche à celle de la nation; 3° sur les insultes autquélles ceux qui voulaient continuer déporter la cocarde nâtioUAle étaient eiposés; 4° *"r la conduite de M. de SaVOnuiëres à l'égard du sieur Punout , soldat parisien ; 5^ sur le coup de pistolet tiré sur le peuple par un garde du roi , tandis qnf les autres défilaient paisiblement 16 l6n|p de la rampe.
ET PIÈCES OFFICIELLESl. 4^5
La déclara tioa de M. le Gointre ajoutait , comme on VtL déjà dit, que le 6 au matio, et tivant que le peuple se fû^ porté à aucun excès , le sieur Gartaine (autre soldat pari-» sien) reçut un coup de couteau de la main d'un garde du roi , et qu'un homme de la multitude fut tué d'un coup de feu par un autre garde du roi....
Quant à M. d'Ëstaing , le même esprit de partialité et de haine Ta fait écarter de l'information. Il avait écrit à la reine le i4 septembre une lettre oii il imputait à la faction anti-patriotique ce projet d'éloigner le roi de Versailles , dont M. le procureur du roi voulait accuser M. d'Orléans.... M. le procureur du roi n'a donc pas fait entendre M. d'£s« taing.
Ajoutons à toutes ces iniquités celle d'avoir écarté de sou information toutes les preuves de Valibi de M. d'Orléans , qui l'avait cependant articulé d'une manière formelle. Il avait avancé, dans un écrit déposé le 8 du mois de juillet dernier à l'Assemblée nationale , par M. de Latouche , son chancelier , et rendu public le même jour , qu'il n'était point à Versailles lorsque les massacres des gardes-du*corps y furent commis ; qu'il avait passé à Paris la nuit du 5 au 6 octobre; que M. Lebrun^ capitaine de la garde nationale et inspecteur du Palais-Roya| , l'avait fait éveiller pour lui donner des nouvelles de Versailles, et qu'il en avait pris la route vers huit heures du matin. Trente mille témoins peutêtre auraient pu attester le passage de M. d'Orléans sur cette route, car elle était couverte dans cette triste journée de citoyens que des inquiétudes et àH alarmes communes y avaient réunis. Plusieurs témoins furent entendus encore depuis que M. d'Orléans eut publié son exposé ; ainsi M. le procureur du roi ne peut pas même alléguer que sa procé* dure fût close , et ni M. Lebrun , ni aucun des nombreux témoins qu'il eût été facile de se procurer de Valibi de M. d'Orléans, n'y ont été compris....
Quant aux événemens du 5 au soir et aux meurtres du Q
466 éccîi^cissemëns historiques
au matin y il nous reste k prouver, en peu de mots, que l'information a confirmé encore à. cet égard ce qu'avait attesté la notoriété publique.
Ainsi, les 78, ii5, 28^, 38o*, etc., témoins ont déposé que M. de Savonniëres reçut un coup de fusil , parce qu'il poursuivait, le sabre à la main , un homme qui avait voula traverser les rangs des gardes du roi , et qui s'enfuyait.
Ainsi , les 247 , 2g4 , 34? ^^ 364* témoins ont déposé que c*est parce qu'un garde'du roi, de la queue de l'escadron, tira un coup de pistolet sur le peuple ( tandis que les autres gardes du roi se retiraient), que le peuple et la garde de Versailles ripostèrent à coups de fusil.
Les déplorables meurtres du 6 au matin ayant été le prin^ cipal objet de la procédure du Châtelet , nous rapporterons avec quelque détail une partie des dépositions qui les concernent.
François Laurent, major des volontaires de la Bazoche, et 255* témoin , dépose que le 6 octobre, ver$ sîjl heures du matin , étant avec le corps qu'il commandait sous la voûte de la chapelle, il entendit beaucoup de bruit et tirer ua coup de fusil ^ et que son tambour lui dit : Mon commandant, n'avancez pas, on tire sur nous ; que cependant étant ' sorti de dessous la voûte j il vit arriver à lui un jeune homme qui tenait un fusil brisé, qui lui dit en pleurant : En voilà un qui ne vous tuera pas , car je viens de l'assommer ; il a déjà tué mon camarade : qu'effectivement un instant après quelques hommes armés de piques et de fusils , accompagués d'une ou deux femmes , sont sortis du coté de la cour des princes , et sont venus au milieu de celle de marbre , tenant un grand garde-du-corps sanglant et mourant, etc.
Louis de Perry , avocat et caporal des grenadiers volontaires de la garde nationale, 3i5* témoin, dépose que le 6 octobre au matin ( il ne dit pas l'heure précise , mais il paraît par d'autres circonstances de sa déposition que c'était un peu avant le point du jour ) , étant dans la cour de mar
bre, un homme qui lui était inconnu, vêtu, autant qu'il peut se le rappeler, d'une veste courte, fut tué d'un coup de feu; que, voyant que ce meurtre pouvait élre le signal du désordre, il se transp()rta au plus vite à l'endroit oii était son bataillon ; et qu'ayant averti ses officiers de Y assassinat dont il venait d'être témoin, le bataillon prit les armes et alla au château , etc.
Louis Prière, portier du palais du Luxembourg, et 295* témoin, dépose que le mardi 6 octobre , à cinq heures et demie du matin , il s'est rendu sur la place d'armes , oii il a entendu plusieurs coups de fusils , beaucoup de bruit, et a vu la grille de la cour royale ouverte ; qu'il a vu pareillement le feu d'une arme tirée par une croisée à gauche de la salle des gardes , autant qu'il peut le croire , et que le coup a tué un homme qui était sur les marches de la cour de marbre.
La dame Lavarenne, 82* témoin , dépose que le 6 octobre , à cinq heures du matin , elle et deux autres femmes sont sorties de l'Assemblée nationale , oii elles avaient passé la nuit ; et qu'étant allée au château , elle y a vu arriver la populace en grand nombre qui grimpait aux grilles ; que dans ce moment plusieurs gardes du roi , de l'intérieur du château, ont tiré des coups de mousquets sur le peuple, et elle déposante en a reconnu trois ou quatre à leurs habits et bandoulières ; que de cette décharge un citoyen a été tué dans la cour de marbre, et que le garde du roi qui l'avait tué a été saisi parla populace, et conduit sur la place d'armes oit il a perdu, la vie.
Il y a plusieurs remarques à faire sur ces dépositions , et en particulier sur la dernière. On voit qu'il y est dit qu'un coup de feu parti de la main d'un des gardes du roi , donna \ la mort à un ouvrier, et que toutes placent cet événement , au plus tard , vers six heures du matin. Or, il est constaté par la procédure que le peuple, jusqu'alors, ne s'était rendu coupable d'aucun excès. Il y a même M. David Le Sieur,
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officier de la garde de Versailles^ i5* témoin, qui dépose , qu'étant allé le 6, vers six heures du matin, au château, il aperçut , sous le balcon de l'appartement du roi , environ deux cents hommes ou femmes en partie armés de piques , et que leur ayant représenté qu'il était affreux de venir interrompre le sommeil du roi de si grand matin , il les invita à le suivre à la caserne , et qu'en eû'et un grand nombre l'y suivit.
On peut inférer de cette déposition , que , même à six heures du matin, le peuple n'avait encore aucune intention hostile, puisque, sur l'invitation d'un simple officier de Versailles, une grande partie de ce peuple se retirait si docilement.
Pourquoi se porta-t-il ensuite à de si horribles excès? M. le procureur du roi devait se répondre : Parce qu'un garde du roi tua un homme du peuple d'un coup de feu....
On objectera qu'il y avait des dépositions qui accusaient , M. d'Orléans de s'être trouvé à la tête du peuple le 6 octobre, l à six heures du matin.
Nous répondrons qu'il n'y a qu'un seul témoin qui atteste ce fait avec précision : c'est M. La Serre. Nous examinerons sa déposition dans un instant, et nous prouverons par sa ^ teneur même , que M. La Serre est un imposteur, et un imposteur si maladroit , que M. le procureur du roi est inexcusable de n'avoir pas voulu s'en apercevoir.
A la vérité y il est quelques témoins du parti anti-patriotique qui auraient bien voulu répéter le fait inventé par M. La Serre, ou du moins le rendre croyable, en l'appuyant ouvertement par d'autres faussetés. De ce nombre est M. Digoine, 168'' témoin. Il prétend avoir rencontré M. d'Orléans le 6 octobre, au bas de l'escalier des Princes : ce qui est faux ; et l'on voit, par les circonstances dont il entoure celte fabuleuse rencontre , qu'il a grande envie de dire qu'elle eut lieu vers six heures du matin ; mais , comme il ne le dit pas ^ parce que la crainte d'être puni comme faux
témoin réprime Id désir qu'il avait de Tétre , il ne résultait de sa déposition aucune charge contre M. d'Orléans.
Il y a aussi la déposition de M. Duvai Nampty^ 88* témoin de l'information , qui prétend qu'un M. Gnerouhy garde du roi, a dit , en sa présence , avoir vu le 6 octobre, entre six et sept heures du matin , M. d'Orléans indiquant du bras, au peuple, le grand escalier du château, et lui faisant signe de tourner à droite ; mais comme MM. Gueroult de Bervilie , Gueroult de Valmet, et GuelrouU de Saint- Denis ^ tous les trois gardes du roi, et 128*, 129* et i3o* témoins, assignés sur cette assertion de M. Duval Namptjr , ne l'ont pas confirmée^ il s'ensuit qu'il ne résultait de la déposition de M. Duval Nampty aucune charge contre M. d'Orléans....
Il y a encore M. Thierry Laville , 1 $7* témoin , qui a déposé que M. Rousseau , maître d'armes des enfans de France , lui avait dit avoir vu dans la matinée du 6 octobre, M. d'Orléans montant l'escalier, et indiquant du bras, aa peuple , l'appartement de la reine; mais M. Rousseau, 164* témoin , assigné sur cette assertion de M. Laville , ne l'a pas confirmée....
On peut faire les mêmes observations sur tous les autres ouï-dire de la procédure.
Restait donc la déposition de M. La Serre pour unique charge : nous allons la discuter, ainsi que nous l'avons promis, et l'on verra si ce n'a pas été le comble de l'iniquité dans M. le procureur du roi , d'avoir accordé quelque confiance au dire d'un pareil témoin.
M. La Serre dépose que le 6 octobre , à six heures du matin , il monta U grand escalier avec le peuple qui proférait des imprécations , et disait : Notre përe est avec nous, et marchons ; que leur ayant demandé quel était ce père ^ un homme lui répondit que c'était le duc d'Orléans , et lui indiqua avec son bras qu'il était au haut de Kescalier ; qu'alors ayant haussé la tête, et s'étant levé sur la pointe
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des pîeds , il vit M. le duc d'Orléans à la tête du peuple , faisant du bras un geste qui indiquait la salle des gardesdu-corps de la reine ; après quoi , M. le duc d'Orléans tourna à gauche pour gagner l'appartement du roi ; que lui La Serre, parvenu sur le dernier palier, se dégagea du peuple, pour gagner aussi l'appartement du roi, oii étant (dit-il ) de suite arrivé , il demanda (il se garde bien de dire à qui ) si M. le duc d'Orléans n'était pas chez le roî , et que toutes les personnes à qui il s'informa (il se garde bien encore de dire quelles étaient ces personnes ) lui répondirent non , qu'il n'y était pas; en sorte, que comme M. La Serre prétend cependant que M. d'Orléans y était entré, il s'ensuit que M. d'Orléans s'est introduit dans l'appartement du roi (un jour oii certainement la porte en était gardée avec plus de soin encore qu'à l'ordinaire ) sans que personne l'ait aperçu ; et qu'après y être entré si secrètement, il en est sorti de même et a disparu, sans être encore aperçu de personne , pas même de M. La Serre , qui cependant paraîtrait n'être allé dans cet appartement , après M. d'Orléans , que pour l'y chercher : ce qui est aussi heureusement que raisonnablenoient imaginé. '
Nous demanderons à M. le procureur du roi comment il n'a pas rejeté cette déposition sûr sa seule absurdité , et comment il n'a pas senti , par exemple , que si M. d'Orléans se fût trouvé sur le grand escalier, à la tête du peuple , M. La Serre n'aurait pas été le seul qui l'y eût aperçu. Vingt-un gardes du roi , et plusieurs officiers de ce noiême corps, ont été entendus ; la plupart déposent qu'ils coururent au-devant de la multitude , lorsqu'elle montait le grand escalier, et ceux-ci auraient dû apercevoir M. d'Orléans face à face : •or aucun d'eux ne l'a déclaré : cependant ce n'est pas un fait que des témoins puissent oublier....
Si ces premiers faits n'eussent pas suffi à M. le procureur du roi, pour croire M. La Serre un faux témoin, il en aurait découvert d'autres preuves en examinant davantage sa dé-
ET PlèCES OFFICIEtLÉS, fyjX
position. M. La Serre y manque partout d'eiactitude , et y laisse entrer des faussetés si grossières , qu'il devient évident que cet homme n'était pas même avec le peuple, et que pour nuire à M. d'Orléans, il décrit ce qu'il n'a pas vu.
Il raconte, par exemple, que parvenu sur le dernier palier du grand escalier, il s'est dégagé du peuple, et qu'il s'est rendu de suite dans l'appartement du roi , mots qui annon-» ceraîent que , malgré l'invasion de la multitude , et quoique les gardes-du-corps se fussent repliés , l'appartement du roi serait resté ouvert comme à l'ordinaire. Or, tout est faux dans ce récit : il est de fait, on l'a vu en particulier dans la déposition de M. de Rebourceaux , transcrite cî-dessus , et M. le procureur du roi aurait encore pu le voir dans d'autres ^que toutes les portes de l'appartement du roi furent fermées-, à l'instant oii ses gardes furent obligés de se replier ; qu'ils fermèrent d'abord la porte de leur salle, ensuite celle de l'an— tichambredes valets; qu'à mesure que le peuple enfonçait une de ces portes, les gardes du roi eu fermaient une autre- , se repliant ainsi de porte en porte, et de salle en salle , jus» qu'à l'œil-de-bœuf oii ils se barricadèrent , et qui resta fermé jusqu'au moment ou la garde de Paris , après avoir expulsé la multitude de tontes les salles qui précèdent l'œil* de-bœuf, frappa à la porte et se la fit ouvrir.
Un homme qui aurait suivi le peuple dans l'invasion du 6 octobre , qui aurait monté avec lui le grand escalier , ne se serait pas trompé sur des circonstances aussi remarquables ; il n'aurait pas non plus oublié de parler des gardesdu-corps qui voulurent arrêter la multitude , d'abord en la haranguant, ensuite en la couchantenjoue,etquine purent y réussir. Il aurait dit qu'en se repliant ils fermèrent toutes les portes, entre autres celle de l'œil-de-bœuf, et il n'aurait pas dit avoir pénétré, de suite j dans l'appartement dit r^r oii personne ne pénétrait....
Mais M. le procureur du roi , qui avait ordonné toute s» procédure pour asseoir un décret contre M. d'Orléans, a'avait
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garde ié rejeter la seule déposition qui renfermât une apparence de charge contre M. d'Orléans : en conséquence^ il l'a conservée.
!Ne pouvant conclure à aucun décret, parce que les tribunaux, d'après la loi du 26 juin dernier , n'ont plus le droit d'en prononcer contre les membres de l'Assemblée nationale avant qu'elle ait déclaré elle-même, et sur l'examen de la procédure, qu'il y a lieu contre eux à accusation, il a fait du moins à Messieurs d'Orléans et Mirabeau l'atné tout le mal qui dépendait dé lui , en disant le 4 &oût , par ses conclusions , que des députés lur paraissant être dans le cas d'être décrétés j il requérait que des expéditions de l'information et de celles faites en vertu de commissions rogatoires , fussent portées à l'Assemblée nationale.
Lorsque ce réquisitoire de M. le procureur du roi et cette procédure furent mis sous les yeux du Châtelet , ce tribunal aurait dû d'abord y remarquer les nombreuses prévarications que cet officier avait commises; ..........#
mais cet acte de justice , on ne pouvait pas l'attendre d'un tribunal , aussi ennemi que M. le procureur du roi lui-même, de la révolution et de tous les citoyens qui l'ont bien servie.
Le Châtelet s'est non-seulement conformé aux conclusions de M. le procureur du roi , il est même allé plus loin que lui, car il a levé le voile que cet officier avait laissé sur le nom des députés. ...
£n conséquence 9 une députation du Châtelet est allée porter à l'Assemblée nationale , cette procédure , le réquisitoire de M. le procureur du roi, et le jugement ; et M. Boucher d'Argis y a joint un discours.
Pour mieux apprécier ce que M. Boucher d'Argis a dît dans ce discours , cherchons d'abord ce qu'il aurait dà dire, même en supposant justes les décrets que le jugement du Châtelet sollicitait contre IVÎM. d'Orléans, et Mirabeau l'atné.
Il nous semble qu'il aurait pu s'énoncer ainsi : « Des » membres de cette auguste Assemblée ; paraissant chargé»
Vt :ri£GES OFFICIELLES* 4?^
> par la procédure faite sur l'affaire du 6 octobre , et à H laquelle la commune de Paris a provoqué les juges du M Châtelet, nous vous apportons TiJiformation , pour ap- » prendre de vous, s'il y a lieu à accusation contre ceux de M vos membres qui y sont nommés, n
Tel ou à peu près aurait dû être le discours d'un magistrat f dont le devoir est d'être impassible comme la loi /et circonspect comme les formes.
M. Boucher d'Argis , au contraire , s'emparant des sentimens et des expressions d'un pafti forcené , a dit : Que lui et ses confrères, venaient de déchirer le voile qui couvrait la procédure; qu'ils allaient être connus ces secrets pleins d'horreur, et qu'ils avaient distingué les citoyens généreux qui s'étaient abandonnés à toute l'ardeur de leur patriotisme , « de ces hommes coupables qui n'avaient ( suivant » lui) emprunté les dehors du civisme que pour masquer » l'ambition la plus criminelle , en imposer à la multitude » si facile à tromper , et la rendre complice de leurs crimes. » Traits exécrables , maïs qui désignaient d'autant plus évidemment M. d'Orléans , que M. Boucher d'Argis était porteur , avec ce discours , d'un jugement , par lequel lui et ses confrères avaient voula le décréter.
Cet outrage public fait à M. d'Orléans , est, par le lieu, par les circonstances , par l'effet qu'il a produit un instant dans l'opinion, ainsi que par les suites bien plus terribles qu'il aurait pu avoir, l'un des excès les plus coupables auxquels puisse s'emporter un magistrats II mérite un châti« ment exemplaire , et les conseil» de M. d'Orléans pensent qu'il doit poursuivre ce châtiment et une réparation publique contre M. Boucher d'Ai^is , par une plainte en diffamation et en calomnie.
Les rédacteurs s'attachent encore à établir (jtie le duc d'Orléans est fondé à prendre à partie le procureur du roi ; ils ajoutent :
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Forcés de choisir dans cette procédure immense, nous y avons pris , et presque au hasard , les premiers faits qui noui ont paru prouver la haine et la mauvaise foi de M. le procureur du roi. Il en est un grand nombre d'autres que M. d'Orléans pourra développer avec avantage , soit dans sa plainte, soit dans les écrits qui la suivront.
Il pourra demander, par exemple, à M. le procureur du roi , pourquoi la dame Lavarenne , 82* témoin , ayant déposé , qu'elle avait vu , le 6 au matin , un garde du roi donner un coup de poignard dans le bras à un citoyen , qui en fut cruellement blessé et porté à l'infirmerie , on ne trouve point ce blessé parmi les témoins ?
D'un autre côté, M. Voisin, chirurgien, 23* témoin, avait aussi déposé, que le 6 octobre au matin , il avait vu arriver , dans cette infirmerie , cinq hommes du peuple qui étaient blessés , qu'il pansa leurs blessures et lesjit coucher.
Qui est-ce qui avait blessé ces cinq hommes le 6 octobre au matin? On devrait le trouver/làns la procédure, et cer^ tainement ces détails y seraient moins déplacés que ceux qu'y donne M. Virieux, sur ce qu'il a dit place Ix>uis XV, au mois de juillet , et que les détails que donne aussi M. Laqueuille , sur ce qu'il dit avoir dit lors de l'émeute des ouvriers du sieur Réveillon.
M. le procureur du roi n'a pas même le droit de dire qu'il n'a su oii saisir ces blessés , parce que M. Voisin ne les nommait pas ; car la sœur Favier, supérieure de l'infirmerie de Versailles y et 56* témoin, en a nommé trois; de plus^ elle a dit le lieu de leur domicile : l'un était du faubourg Sainl* Marceau, l'autre de Biëvre, et le troisième de Saint-Germain. M. le procureur du roi , qui a fait des découvertes plus difficiles , aurait bien trouvé ces trois blessés s'il les eût cherchés. Mais ils auraient donné, sur les auteurs de leurs blessures, des éclaircissemens que ce magistrat prévaricateur ne désirait pas , et voilà pourquoi il a écarté ces trois té^ moins de sa procédure.
C'est à l'aide de ces manœuvres et de beaucoup d'autres , qu'on pourra exposer dans un autre écrit, que M. le procureur du roi et sa procédure sont parvenus à égarer l'opinion publique sur les événernehs du 6 octobre au matin. Nous n'entendons pas blâmer ceux des gardes -du -corps qui paraissent avoir été agresseurs. Pour énoncer une improbation sur leur conduite , il faudrait avoir des détails que nous n'avons pas ; et un grand nombre de circonstances ayant pu rendre leur agression légitime, il ne nous sera pas pénible de croire qu'elle l'a été. Mais il n'en est pat moins inique qu'un magistrat, à qui toute acception de personnes est défendue , et qui devait à son tribunal et au public la vérité tout entière , ait ordonné son information , de manière qu'elle offrît toujours la preuve du sang que versa le peuple , et jamais 4a preuve de celui qui fut répandu par ses adversaires....
Nous n'entendons pas affaiblir la juste horreur que les vengeances du peuple ont excitée ; elles ont été atroces ; et , de quelque manière qu'on les explique, on ne parviendra point à les excuser. Mais il est des degrés dans les crimes ; et le peuple fondant sur les gardes du roi, et les égorgeant, parce qu'ils ont tiré les premiers sur lui , que l'un des siens a été tué , et que d'autres sont couverts de blessures , n'est pas aussi coupable sans doute, que s'il avait massacré les gardes du roi sans motif, ou si ses fureurs contre «ux eussent été achetées. Or, M. le procureur du roi , exerçant son ministère dans une cause que lui et ses confrères trouvaient nationale , et dans un tribunal devenu national aussi , depuis que l'Assemblée l'avait revêtu du droit de juger souverainement, était, en quelque sorte, un officier du peuple, et le protecteur né de son honneur. Il devait prouver, s'il le pouvait^ que le peuple n'avait pas versé le sang pour un. vil salaire , ou sans motif et par instinct comme le tigre, et ne pas souffrir qu'on ajoutât à la juste horreur qu'on a pour les vengeances excessives, l'horreur particulière et
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plus forte qu'inspire une cruauté ou stipendiée ou gratuite. Mais M. le procureur du roi devenu l'instrument d'an parti , et s'étant chargé de faire croire que M. d'Orléans avait été l'instigateur des fureurs du peuple y n'avait garde d'accepter des dépositions qui leur auraient assigné une autre cause; il écarta de son information les trois blessés dont la sœur Favier lui avait révélé les noms , comme il en avait écarté le sieur Bunout et le sieur Gartaine , sacrifiant ainsi l'innocence de M. d'Orléans et l'honneur du peuple , aux passions du parti qu'il voulait servir.
Il n'est pas nécessaire d'avoir des yeux bien exercés , pour apercevoir l'influence de ce parti dans toute la procédure. On y retrouve en action toutes leurs passions connues, et l'intérêt qu'ils avaient , lorsque M. le procureur du roi commença son information.
Et par exemple il est clair que c'est en occupant le public d'un complot imaginaire, que M. le procureur du roi a voulu détourner ses regards d'un complot réel. Nous appelons un complot réel , celui d'emmener le roi à Metz y qui eut lieu au mois de septembre 1789, et qui fut l'une des causes de l'insurrection du 5 octobre. Ce complot , trèsclairement développé dans la lettre écrite le i4 septembre à la reine, par M. d'Ëstaing, l'eût encore été plus clairement dans la procédure , si M. le procureur du roi l'avait voulu , car il y a dans les dépositions de MM. Voisin^ Bouche, Maillard , Lafond d'Agulhac , Bazire , etc. , des traces qu'il aurait pu suivre , et qui l'auraient conduit loin.
Il n'est pas moins clair que cette procédure avait encore pour objet de satisfaire la haine forcenée que M. d'Orléans inspire au parti anti-patriotique. Ce n'est pas M. d'Orléans coupable d'un complot, auquel ils ne croient point, qu'ils haïssent, mais M. d'Orléans coupable de la révolution, c'est-à-dire d'y avoir coopéré de tous ses moyens. Il y a entre sa conduite et la leur un contraste qu^ils ne lui pardonnent pas. Ce n'est pas ici le lieu de développer ce qu'ils
paraissent avoir fait pour égarer l'opinion publique, et pour surprendre au comité des recherches une dénonciation dont eux et M. l€ procureur du roi pussent abuser. Tout ce que la nature de cet écrit permet, c'est de rapporter quelques dates et quelques faits qui paraissent autant de traits de* lumière.
A peine M. d'Orléans est- il parti pour aller remplir samission à Londres , que paraît le Domine s alvumfac rtgem , libelle exécrable contre lui. Le parti qui attendait ce libelle, et qui probablement l'avait commandé ,- pousse des cris forcenés : tant de gens, peut-être apostés , les répètent, que le comité des recherches de l'Hôtel-de-Viile est forcé de les entendre, et les prend pour le cri public.
Le 23 novembre , il arrête que M. le procureur de la commune dénoncera au Châtelet les événemens du 6 octobre.
Le 3o , M. le procureur de la commune fait cette dénonciation.
Le 1*' décembre, M. le procureur du roi rend plainte , et demande permission d'informer.
Le 4 ) il obtient cette permission.
Le II, il commence sa procédure , et le premier témoin qu'il fait entendre est l'auteur putatif du Domine salifum fac regem , qui ne parait même pas avoir extrêmement redouté qu'on lui imputât ce libelle , puisqu'il en a répété quelques faits dans sa déposition.
Tout le reste de l'information a été digne de ce commencement. Un fait que nous n'y avions pas encore relevé , c'est l'affectation continuelle des témoins anti-patriotes à y consigner tous les prétendus discours ou projets séditieux de leurs adversaires , et l'empressement des juges du Châtelet à les recueillir. Il ne faut pas creuser bien avant dans cette procédure pour y découvrir l'une des pierres d'attente (qu'on nous permette ce mot) d'une contre-révolution, et même tous les matériaux de son manifeste. Quels sont les membres de l'Assemblée qui y sont dilTamés? Les meilleurs
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amis du peuple et les plus intrépides défenseurs de ses droits. Il sera peut--etre utile , dans un autre écrit, d'imprimer ces noms, que M. le procureur du roi a voulu flétrir, à côté de ceux qu'il a déshonorés de sa confiance. Le public comparera, €t peut-être ces deux listes lui montreront-elles mieux que de longs développemens l'esprit que M. le procureur du roi a porté dans sa procédure.
Après avoir examîaë devant quel tribunal M. d'Orléans devait porter sa plainte , les rédacteurs terminent ainsi :
L'opinion des conseils de M. d'Orléans est qu'il doit attendre l'institution et l'organisation de ce tribunal^ et s'occuper, en attendant , de la plainte qu'il doit rendre i
1*. Contre MM. Boucher d'Argis, et de Flandre de Brunville ;
a®. De la plainte en faux témoignage contre MM. La Serre, Du val Nampty, et Thierry Laville ;
3**. Du parti qu'il doit prendre contre quelques autres témoins , entre autres contre MM. Fronde ville , Guiliermy, Pelletier, Digoine , Morlet , Roch Galand, Boisse , etc., dont les dépositions paraissent pleines de faussetés matérielles , et le sont en outre évidemment d'intentions calomnieuses qui ne doivent pas rester sans punition.
Délibéré à Paris le 29 octobre 1790.
P. J. BONHOME CoMEYRAS.
HoM. A. y. ROZIER.
Note (E) y page 32o.
Exposé de la conduite de M, le duc d^ Orléans ^ dans la ré^ solution de France; rédigé par lui-même ^ à Londres.
Paî toujours cru , et je crois encore , que ma conduite , dans la révolution présente , a été aussi simple et naturelle que mes motifs étaient raisonnables et justes. lime parait cependant que tout le monde a en jugé autrement! je dis tout le monde , car j'ai été aussi souvent étonné de l'exagération des éloges que de celle des reproches. Chacun a voulu deviner mes sentimens et mes pensées ; et , comme il arrive d'ordi« naire , au lieu de les chercher en moi , chacun m'a prêté les siens.
Les démocrates outrés ont pensé que je voulais faire de la France une république ; les courtisans ambitieux ont supposé que je voulais, par une excessive popularité^ forcer la cour à m'accorder une grande influence d^ns l'administra»tion; les méchans m'ont prêté les projets les plus criminels ^ et n'ont pas même été arrêtés par l'absurdité de leur système calomnieux ; les patriotes les plus zélés ont eu aussi leur erreur , et quoiqu'infîniment honorable pour moi , je ne l'adopterai pas davantage; car je ne cherche pas ici ce qui serait mieux , mais ce qui est vrai. Les meilleurs pa« trio tes ont donc eu aussi leur erreur. Ils m'ont vu , ils m'ont présenté comme m'immolant uniquement à la chose publique : ce que je cédais sans peine , leur a paru d'immenses sacrifices; ils ont tout calculé d'après le prince, et rien d'après l'homme. £n observant mieux, ils auraient bientôt reconnu que mon caractère , mes opinions , mes goûts étaient tels , que mon bonheur personnel et particulier se trouvait nécessairement lié au bonheur public, en ce qu'il ne pouvait venir que de la même source, je veux dire de la
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liberté. C'est ainsi que tous ont été chercher si loin des mo'lifs que j'avais trouvés si près de moi.
Ces réflexions me déterminent à me remettre sous les yeux ce que j'ai fait , dit et pensé de relatif à la révolution présente depuis son origine. Je rappellerai même tout ce qui , dans ma conduite précédente , peut avoir quelque rapport aux sentimens que j'ai développés depuis. Je veux enfin , pour ma propre satisfaction, tâcher de découvrir si j'ai donné lieu , ou non , à tant d'étonnement , à tant de louanges , à tant de reproches. En me livrant à ce travail , j'ai la ferme intention de tout dire ; et j'avoue que je n'en suis pas moins persuadé que si ]'avais , par la suite , le désir ou le besoin de montrer à d'autres ce qu'en ce moment je fais pour moi seul ; je suis, dis^je , trës-persuadé que je ne trouverais rien du tout à y changer. Je suis curieux de savoir si je conserverai cette idée jusqu'à la fin.
J'ai lu quelque part, je he^ me souviens plus oii, que chaque homme naît avec un godt dominant qui , non-seulement , maîtrise tous les autres , mais qui ne cëde ni aux événemens , contre lesquels il ne cesse de lutter avec courage, ni même aux passions qu'il parvient toujours à modifiera son gré. Cegodl dominant a de tout temps été chez moi le godt de la liberté. Je conviens qu'il fut d'abord bien plus l'effet du sentiment que celui de la réflexion , et que je chérissais la liberté bien avant de la connaître. Je la cherchais en vain autour de moi ; je n'étais pas placé pour la rencontrer si facilement. Je crus en apercevoir l'image dans ces grands corps de magistrature qui , au moins, en avaient, en quelque sorte, conservé les formes et le langage. Au défaut delà réalité, j'embrassai le fantôme et je lui consacrai mes premiers vœux. Trois fois j'en ai été la victime, et trois fois ces traverses passagères ont augmenté le goùl que, par elles, on cherchait à détruire.
Je dois pourtant faire quelques distinctions entre ces trois époques. À la première > je suivais, sans trop en chercher les
raisons, rimpulsion de mon penchaut , celle de la voix publique et de Texemple. Il est bien vrai qu'on me dirigeait d'une manière conforme à nion goût, mais enfin on me dirigeait , el je ne puis pas dire que la conduite que je tins alors, fut réellement ma conduite. Livré à moi seul, eùt-eile été meilleure ou pire ? C'est ce qu'il ne me convient pas; d'examiner. »
A la seconde époque je n'avais d'autre motif que de pe pas vouloir contredire , par une démarche publique , les sentimens que j'avais publiquement professés.
Mais à la troisième époque , ma conduite fut entièrment le résultat de mes idées et l'effet de ma volonté.
Mon goût pour la liberté m'avait depuis long- temps epgagé à me répandre à Paris dans les différentes classes de la société ; et là , mes opinions avaient été renversées ou raffermies par le choc des opinions contraires. Le même motif m'avait porté à voyager chez les nations voisines ; et. dans ces voys^ges , j'avais été déjà plusieurs fois en Angleterre , cette terre natale de la liberté. Je ne m'y étais pas beaucoup occupé de rechercher sur quels principes était fondée la constitution qui faisait des Anglais un peuple libre ; je ne prévoyais pas que ces connaissances dussent être jamais à mon usage : mais je n'en avais pas moins observé les he&ifieux effets de la liberté pour le bonheur de tous ; et mon goût dominant s'était fortifié de tout ce que j'avais acquis d'expérience.
Le moment arriva oii avaient été promis les étatsTgénéraux , et les lettres de convocation parurent. Dès ce moment je me yis libre , car je ne doutai pas que la nation ne.vpulût le devenir.
J'ai eu lieu de remarquer depuis que, dans tout cequi concerne la liberté individuelle , j'avais deviné le vœu de la nation jusque dans les détails. En effet , les instructions que je crus devoir joindre aux nombreuses procurations que j'étais alors dans le cas de donner , sont sur ce point d'une conformité frappante avec la généralité des cahiers des bailliages ; et l'on
48^ âCLilRGISSlICEl^ HÎSlrÔRkQTTES
peut se rappeler qu'elles étaient déjà publiques sÎTant qu'au* cun bailliage eût été assemblé. €e n'est pas que je prétende avoir servi de modèle ; cela prouve seulement que je n'en avais pas besoin : cela prouve surtout que mon goAt do* minant , le goût de la liberté avait dès-lors lié mon intérêt personnel à Tintcrét public.
Si l'on en voulait une autre priuve, on pourrait voir encore que dans ces mêmes instructions , et toujours avant qu'aucun bailliage ait pu se faire entendre, j'ai provoqué la suppression des droits qui pouvaient m'étreles plus agréab1ès> en déclarant que je me joindrais k la demande qu'en feraient les bailliages : on pense bien que je ne me fais pas un mérite d'un abandon si juste ; mais on peut au moins en conclure que quelle que fût la vivacité de mes goûts, j'aimais encore mieux la liberté; qne je sentais déjà qu'elle ne pouvait pas prospérer au milieu des privilèges , et que rien ne me coûtait de tout ce qui pouvait me la faire acquérir.
En donnant ces instructions , que je faisais rédiger à mesure par l'un de mes secrétaires des commandemens, en j joignant un ouvrage du plus fort de nos publicistès ; 3e n'avais eu que deuxmotifs : l'un d'avoir, dans les différens bailliages 011 j'étais représenté , un vœu uniforme et qui fût le mien ; l'autre de donner k lûtOM représentans un guide sûr qui pût les diriger dans les casque je n'avais pas prévus. Cependant la publicité qu'acquirent ces instructions , en a fait une mé^ morable époque de ma vie. C'est dès ce moment que l'afifection des uns et la haine des autres s'est manifestée, à moa ^;ard , avec plus d'énergie : mais je puis bien affirmer avec vérité que j'ai été très-reconnaissant pour les uns , et très^ peu affecté par les autres.
C'est peut-être ici le Heu de dire un mot sur ufie sorte èè reproche que je n'ignore pas qu'on me fait depuis long-Cemps, de mon insouciance relativement k l'opinion publique. lime semble qu'on n'a deviné à ce sujet que lu moitié 'de mt pensée ; la voici tout entière.
Daas toute démarche un peu importante j je ne me suis jamais décidé qu'après avoir été pleinement persuadé que j'avais droit et raison; et si quelquefois j'ai été dans l'erreur, cette erreur, d'après ma persuasion, n'en était pas moins une vérité pour moi. Or , quand l'opinion du public s'est trouvée contraire à la mienne^ j'ai pensé, avec quelque raison, qu'il s'était moins occupé que moi de la question ^ et qu'il m'avait jugé sans m'entendre ; j'en ai donc été pea affecté : mais quand au contraire le public a approuvé ma conduite , plus affermi par-là dans mon opinion, je n'en ai été que plus sensible à son suffrage. Je ne sais comment font ceux qui se conduisent autrement ; mais je persiste à penser que dans tout autre système, il faut se résoudre à faire dépendre sa raison et sa justice de toutes les erreurs , de tous les préjugés^ et aussi de tous les intrigans qui savent si biea les faire naître ou en diriger le cours.
C'est pour me rendre compte de tout, que je suis entré dans ces légers détails. Je reprends l'historique de ma conduite.
A peine eus-je entrevu qu'enfin la France aurait des ci-^ toyens , que je voulus me mettre à même d'en remplir les de* Toirs ; non-seulement je désirai d'être député , mais quoique déjà nommé par deux bailliages , je ne m'en livrai pas avec moins de zèle et d'exactitude aux fonctions d'électeur que xn^avait confiées l'une des sections de la ville de Paris. J'ei| obtins l'honorable récompense d'être nommé député par mes concitoyens; et quoique je n'aie pas pu accepter cette place, j'ose croire cependant avoir justifié leur confiance, par la conformité de mes principes avec ceux de la grande pluralité des députés de la ville de Paris.
Pendant que tout ceci se passait , les états-généraux étaient déjà ouverts ; et chaque jour les débats entre les différons ordres qui existaient alors, acquéraient plus de chaleur et de vivacité. La fameuse question de la vérification des pou<» voirsen commun était élevée, et l'unanimité pour le refus était presqu'égale dans la chambre de la noblesse, k cellt
484 ÉGLÀlRCiSSEMENS âlStORlQ^ES
qui avait décidé la demande dans la salle du tiers-état. La minorité de la chambre, si forte en raison , mais si faible en nombre, était rarement écoutée et jamais entendue: tous ses efforts ne parvenaient pas à ébranler la moindre des prétentions; et l'on se rappelle encore combien on trouvait scandaleux que des gentilshommes français osassent penser qu'il était possible que le tiers-état eût raison contre les deux premiers ordres. J'étais un de ces gentilshommes, et quelques personnes prétendaient que cela ajoutait beaucoup au scandale.
Je n'écris pas l'histoire de la révolution , mais seulement celle de la conduite que j'y ai tenue: je passe donc au moment oii quelques membres de la noblesse délibérèrent s'il n'était pas de leur devoir d'abandonner la section des étatsgénéraux dont ils faisaient partie , pour se réunir à la pluralité effective des députés , que , dans la chambre de la noblesse, on appelait encore le tiers-état et quelques dissideus du clergé , mais qui s'était constituée et qui était devenue, réellement et de fait , l'Assemblée nationale*
Cette délibération importante était purement individuelle, .et paraissait alors dépendre principalement delà teneur des cahiers de chaque bailliage, puisque la question des mandats impératifs n'était pas encore résolue, n'avait pas même encore été disculée.
Quoique le cahier de mon bailliage ne contînt aucun article réellement impératif, l'opinion par ordre y était suffisamment énoncée , comme le vœu de la noblesse ; mais ce même cahier énonçait plus positivement encore le vœu de la régénération du royaume, et je voyais clairement que, sans réunion , il n'y aurait pas de régénération. Je jugeai qu'en toute affaire les moyens devaient être subordonnés à la fin , et je me déterminai à me joindre au petit nombre des membres de la noblesse qui se réunissaient à l'Assemblée nationale. J'en rendis compte aussitôt à mes commettans , et î^ens la satisfaction d'en recev4)ir l'approbation la plus ea-
tiëre. On ne manqua pas, à cette époque , de répandre dans )e public que mon seul motif était l'ambition, et mon seul désir celui d'être le chef de l'Assemblée nationale. En effet ^ trës-peu de temps après , l'Assemblée me fit l'honneur de me choisir pour son président, et je refusai la présidence ^ non pas y à la yérité, à raison des propos qu'on avait tenus , mais , tout simplement, parce que je croyais alors , comme je le crois encore aujourd'hui, que je serais un très-mauvais président de l'Assemblée nationale (i).
Cette démarche de quelques députés de la. noblesse rendait plus pressante pour les autres la nécessité de prendre ua parti ; bientôt après ils se décidèrent à la réunion désirée , et l'Assemblée nationale fut complète : l'allégresse publique qui éclata à cette occasion fit assez connaître que tel était le véritable vœu de la nation.
Les principes de la grande pluralité de l'Assemblée furent bientôt connus, et la destruction totale et prochaine des abus de tous les genres put être facilement aperçue par les moins
(1) Ce n^est point par les mêmes raisons que, quelque temps auparavant, jWais aussi refusé de présider le bureau qui mMtait destiné à la seconde Assemblée des notables. Comme cette démarche de ma part a paru extraordinaire à beaucoup de gens , je vais en exposer ici les motifs. '
Les fonctions de président de bureau , fonctions que j'avais eu occasion de connaître a la première Assemblée , consistaient principalement à recueillir les opinions et à certifier ensuite par sa signature que tel avis était celui àe la pluralité de son bureau. Mais les questions ne s'^j posaient que par oui ou par non , et les opinans n^étaient point tenus de se réduire à deux opinions. On regardait comme majorité Topinion seulement la plus nombreuse. Je jugeai que , surtout dans des questions aussi importantes que celles qu'on avait à discuter dans cette Assem^ bée , je ne pouvais ni ne devais me charger de certifier que tel ou tel avis était celui do la majorité, quand il était évidemment pour moi celui de la minorité. Je n'ai jamais pu ni renoncer à ce calcul ni le faire adopter^ et je me suis abstenu de présider.
486 ÉCLAIRGItôEMENB HISTORIQUES
clairvoyans. Aussi vît-on redoubler les efforts de tous ceux qui aTtient quelque intérêt au maintien de ces abus. Les pré* tentions les plus opposées cédèrent ménore à ce danger cont» mun ; les rivalités de corps et de personnes parurent également oubliées ; et si la sagesse de Tintrigue en eût égalé l'ac^ tivité , il est difficile de calculer quel degré de force elle eût pu acquérir.
Ce n'était pas que , dës-lors , il ne me parât bien déihontté qu'il était impossible d'empêcher la révolution ; car ce n'était pas l'ouvrage dé quelques cbe6 qu'il iauràit suffi de gagner ou de vaincre ; ce n'était même pas celni de l'Assemblée nationale qui en a plutôt été l'organe que le moteur; c'était l'effet de la volonté générale et uniforme delà nation , ou ait moins des dix-neuf vingtièmes de la nation : et qiiè pouvaiton opposer à une telle puissance? Mais tout le inonde ne voyait pas ainsi , et de fausses cfombfnaisons pourarient être soutenues par des efforts vigoureux , et entraîneur des maux incalculables.
J'ignore jusqu'oii fut portée l'illusion à cet égard ; mais différens corps de troupes furent rassemblés ; ils entouraient l'Assemblée nationale et semblaient -menacer Paris. La France entière était alarmée ; la caprtale , dont ie danger paraissait plus pressant , observait avec inquiétude là conte* nance des troupes dont elle était investie ou qu'elle renfermait dans son sein. Les gardes-françaises furent les premiers qui rassurèrent leurs concitoyens ; ils furent les .premiers qui professèrent hautement les sentimens qui , depuis ^ sont devenus la base du serment qu'on exige des troupes.
Il était naturel que la conduite civique de ce régiment déplût à tous ceux dont elle contrariait les projets, et ils publièrent avec affectation gu*il aidait été achefé. Plusieurs personnes crurent aussi , ou plutôt cherchèrent à faire croire que j'avais fait en grande partie les frais de ce marché. Répondre à un tel reproche serait faire à ce corps une injure gratuite y car on ne peut acheter que ceux qui sont à vendre.
E¥ PIÈGES OFFICIELLES* ifij
Maïs je dirai]librement mon opinioo : c'eût été, si les gardesfrançaises se fussent conduits autrement, que j'aurais été tenté de croire que sans doute on leur avait payé chèrement de semblables services. Ce n'est pas que je ne connaisse comme un autre la nécessité de l'obéissance militaire ; mais il faut aussi distinguer la règle de l'abus : car les exemples ne manquent pas des ressouixes qu'/s trouvées le despotisme ministériel dans la fausse application des principes les plus yrais.
plusieurs régimens me ta.rdènBnt pas k manifester des senr timens conformes k ceux des gardes-françaises ; mais oa comptai!: d^ivantage %\xv quçlqu^ autres , et rien ne fut changé dans les dispositions.
L'alarme qni , depuis quelque temps , augmentait tous les jours y fut au comble dans Paris , quand on y apprit le ren* v<>i d'im ministre qiie ^e% ^m^ fH f(^ j^poemis ont également concouru à identifier jS|vec,]a réyi^tipn. Lie bruit se ré«» pandit aussitôt que . l'Assemblée nationale allait être dis» S0H(e , ^t quie plu^urs-de ses membres devaient être arrêtés: on les désignai^ , on en donnait 4es listes , et mon nom se trouvait sur toutes. J'ai toujours pensé que ce fîit cette particularité qijii fut cause qu'çn joignit mon effigie k celle de M. Necker, dans l'espèce de triomphe que le peuple Lui dér cerna.
On se rappelle assee la scène désastreuse qui $e plisa \ç même jour à 1^ jJace de {iOuis XY ; ce fut l'étincelle qui icausa l'explosion.
Au milieu de ces événemens , qnellie fiât ma conduite ? Je ne flattai poi^t le peuple et qc craignis point la cour. Je me «dérobai à des empressemens qui ipe paraissaient plus propres à augmenter le trouble qu'à remédier au mal ; je jxis retirai pour la soirée à ma maisQU de SjTouceau oii je passai la nuit; et le lendemain , je me rendis comme de cour tume à l'Assemblée nationale.
Je n'ai besoin de retracer ni la conduite si s?ge de l'As-
488 ÉCLAlRCràSÊ^ENS ttîi5T(MllQt>ES
semblée , ai la conduite si énergique des habitans de Paris ; l'une él l'autre serbnfcpnsacréies dans l'histoire et y feront l'admiration' des* races fotiires. • Je passe 'a.u moment plus heureux oii le rot', mieux informé et reiidu à sa propre volonté V vint se réunir à lAssèmblée iialiénale ; et j'observe que [la demandai de ne }$as être dé la députation qui fut chargée d'aller annoncer à la capitale cette grande et mémotable nouvelle: J'évitai pareillement de me montrer à Paris le jour oii le roi y fut , et encore quelques jours après. Je ne vois pas quelle conduite j'aùfais pu tenir qui eût été plus sage et plus opposée aux vues ambitieuses que mes ennemis , ou 'plutôt les ennemis de la liberté , ont depuis affecté de me d^pposer.
L'orage était passé, mais l'agitation' des flots dure plus long-temps que la tempête , et qtielques personnes furent encore les victimes d'une impulsion d6nt'làcattse^*n''existait plus. Cependant TAssemblée'liationale, d^ concert avec le roi , et secondée par la conâfmune'de ^aHâ , parvint; Bientôt après , à ramener le calme ; èt'on coinmt^nça ,'dan^ lâ^capitaie, à respirer l'air de la liberté,' dégagé dès vapeurs de 'la licence.
Cet état de tranquillité dura jusque vers la fin de septembre.
A cette époque , les alarmes se renouvelèrent. On parut craindre une contre-révolution. On débitait qu'il s'était formé un parti puissant , dont le pfojêt était d'emmener le roi de Versailles, et de le conduire dans quelque grande place de guerre: il m'a paru qu'on s'accordait peu sur les circonstances qui devaient suivre cette démarche ; mais Teffet n^en était pas moins le même, et l'inquiétude devint générale. Une fête dont on n'avait pas calculé l'effet, excita de la fermentation dans le peuple, que déjà Texcessive disette du pain mécontentait depuis long- temps ; des cocardes ( blanches pour Versailles et noires pour Paris ) distribuées avec profusion , et substituées par un grand nombre de personnes
à la cocarde nationale , donnèrent une consistance dangerease aux bruits qui s'étaient répandus : telles furent à^on sens les causes réunies qui amenèrent les journées des 5 et 6 octobre.
Voici d'abord ce qui m^est personnel dans les événemens de ces deux jours.
Il n'y avait pas d'Assemblée le dimanche ^j et j'étais parti , snivant mon usage , le samedi au soir , pour me rendre à Paris. J'étais dans l'intention de retourner le lundi matin à Versailles ; mais je fus retenu par le travail qu'avaient à faire avec moi quelques personnes de ma maison. J'appris successivement , pendant ce jour , l'effervescence qui régnait dans Paris , le départ pour Versailles d'une quantité de peupie assez 'considérable , ayant des armes et même du canon , et enfin le départ d'une grande partie de la garde nationale parisienne. Je ne sus d'ailleurs rien de ce qui se passait à Versailles jusqu'au lendemain mardi matin , que M. le Brun, capitaine d'une compagnie de la garde nationale , bataillon de Saint-Rocb, et inspecteur du Palais-Royal, me fit éveiller, et vint médire qu'un exprès de la garde nationale était venu donner, à son corps^de-garde ', des nouvelles de Versailles ; mais elles ne contenaient aucun détail , ni le récit d'aucun cvénement.
Le même jour, vers huit heures du matin , je me mis en route pour me rendre à l'Assemblée nationale. Tout me parut tranquille jusqu'à l'entrée du pont de Sèvres; maïs là, je rencontrai les têtes des malheureuses victimes de la fureur du peuple. Je dois dire cependant, à la décharge de ce même peuple , que le cortège qui suivait ce spectacle sanglant était peu considérable.
Entre Sèvres et Versailles, je rencontrai quelques charrettes chargées de vivres, et escortées par un détachement de la garde nationale. Quelques-uns des fusiliers de cette garde pensèrent que ma voiture ne devait pas passer ce convoi ; malheureusement mon postillon à qui ils s'adressèrent, était
490 éGLAIRQISflBMSl^S HISTORIQUES
anglais , et ne savait pas un mot de français ; il écoutait sanf comprendre 9 et continuait son chemin ; uq de^ fusiliers le mit en joue » à bout portant, et tira $on coup de fusil , qui par bonheur ne partit point. L'officier qui commandait le détachement s'aperçut de ce qyi se payait, réprimaoda iëvërement le soldat, me dit que cet homme était ivre, or^ donna très-honnêtement qu'on mif laissât passer , et me donna deyi hommes à cheval pour escorte, afin que jç n'essuyasse pas de nouvelles difl^ultéf dans 0^ Foute. Ce% deuiL cavaliers m'eiscortèreat ^ ep effet, jusque chez moi, et refusèrent )a légère récompense que je çriu devoir ku|r offrir.
Je sortis scnr^^^hamp de chez moi , pour me rendre |t ]'Assembl<^e nationale. Je trouvai une partie de$ députés dans l'avenue. Ils m'apprirent que le roi dé4r$tit qiie l'Assemblée se tînt dans 1« salon d'Hercule ; je montai au château , et j'allai chez sa majesté ; j'appris ensuite que l'Assemblée se tiendrait dans la salle accoutumée , et j'y revins k temps pouf participer au décret qui déclarait l'AsseJ9^1^e Bfitipnale i|ir séparable de la personne du roi.
Ici finit tout ce que je devrais avoir A dire sur ces den^ journées ; mais la S^ite des évé^^^w^os pye foricera d y revenir.
Peu de jours afMrès l'arrivée d<u roi A Paria, M. de La Fayette m'écrivit pour me demander im reade&*vous. Je lui i«pondis qu'il n'avait.qu'à me faire dire le lieu et l'heure, et il me le donna chez madame de Coig^y, Ypiçi ce qui M |iassa de relatif à moi, dans cette entrevjjie.M. dç J^a Fayette «ne dit que le roi désirait que je me chargeasse 4'u ne mission à l'étranger ; et il ajouta que mon absence , étant tout pré* ileate à se servir de mon nom , dont il croyait ^qu'^on pouvait abuser ,il pensait qu'aWs il trouverait plus de facilité pour maintenir la tranquillité dans la capitale, et empêcher des mouvemcns qu'en effet ses soins n'avaient encore pu ni pré* venir , ni réprimer. Il me présenta an^^ cojupjxkc un motif
lET mces oipriGiEiLEs. 49 <
^ôar accepter , que cette marque de confiance de la part de t^ majesté , détruirait entièrement tous les bruits que la xbéchancélé commençait à répandre sur mon compte. Il finit par ajouter que son opinion personnelle était que je pouTais être en Angleterre d'une grande utilité à la nation.
Le désir du roi e&t été , à lui seul , un objet important de considération ; concourir au retour de la tranquillité pu* blique , me parut le plus grand bienfait dont je pusse payer l'affection si touchante que m'avait témoignée le peuple ; îl , ^ me parut encore que cette tranquillité était le besoin le pins ^itessant de la capitale , dans un moment oii déjà elle possédait son roi , et oU elle allait , sous peu de jours, posséder TAssemblée nationale; je voyais surtout la révolution, plsi affermie que jamais , n'avoir à redouter que les troubles 4 dont on pourrait tenter d'embarrasser sa marche ; enfin la mission qu'on me proposait pouvait être très-importante pour la France. J'acceptai donc , sous la seule condition que l'Assemblée nationale consentirait & ce que je m'absen* tasse ; elle consentit , et je partis aussitôt.
Je ne sais quelle intrigue jugea convenable à ses intérêts d'engager le peuple de Boulogne à s'opposer à mon départ ; mais ce que je n'ai pas pu ignorer, c'est que l'agent qui fut envoyé à cet effet n'osa employer d'autres moyens que ceux que lui fournissait l'amour que me portait le peuple. Retenu par une foule innombrable , on eiit dit que j'emportais avec moi le salut de toute la France ; la résistance ne se manifes» tait qu'au milieu des louanges et des l>enédictions ; il était difficile de ne pas être impatienté , mais il était impossible de ue pas être attendri.
Cet incident retarda de trois jours mon arrivée en Angleterre ; mais rien ne retarda l'activité de mes ennemis ; et ce voyage, entrepris par de louables motifs , a été à la fois le signal et leprétexte des plus absurdes comme des plus atroces calomnies. Il ne me convenait assurément pas de m'abaisser jusqu'à répondre à de si méprisables libellistes; mais if
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entre dans le plan de Texamen que je fais en ce moment, àf^ chercher si les forfaits que la haine m'a imputés , je ne dirai pas sont vraisemblables^ mais s'ils ne sont pas réellement impossibles.
On a répandu que j'avais été le fauteur du mouvement de Paris sur Versailles , du 5 octobre ; et on a supposé que mon motif était l'espoir que la terreur déciderait le roi à fuir de Versailles; qu'il emmènerait avec lui M. le Dauphin; que Monsieur l'accompagnerait, et que je parviendrais à me faire nommer régent ou lieutenant général du royaume. Ces calomnies font frémir ! hé bien ! les libelles oii elles se trouvent •ont encore les plus modérés. D'autres n'ont pas craint de prodiguer les assassinats , et de me supposer l'ambition du trône. Tâchons de surmonter un moment l'indignation que causent ces horreurs ; un moment suffira pour en démontrer l'absurdité.
Examinons le premier de ces systèmes de calomnie.
Le roi s'enfuira : pour établir un fait sur cette supposition, les libeliistes ont été obligés de dissimuler une remarque que tout le inonde a pu faire, et qui est égalenient honorable pour la nation et pour le monarque. C'est qu'au milieu des événe* mens les plus désastreux, jamais le roi n'a manqué de confiance dans le peuple^ ni le peuple dans le roi ; certes il eût été difficile de penser que celui qui , de son premier mouvement, avait été à Paris le i6 de juillet, se serait enfui de Versailles le 5 octobre : mais soit , supposons-lui cette volonté. Ne dirait-on pas que les barrières de Versailles sont les limites de la France? Les libellistes supposent donc ou que le roi aurait pu se dérober à tous les yeux dans toute la traversée du royaume, et cela dans quel temps? ou que nulle part il n'eût trouvé les Français empressés à le rassurer^ à le retenir , à le ramener? Ce n'est pas moi que cette calomnie outrage , c'est à la fois le monarque et la nation. Je poursuis.
Monsieur s'enfuira comme le roi : et quelle raison aurait-if eue de fuir , lui qui ne s'était montré dans la révolution que
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pour donner sa voix à la double représentation du tiers? .Mais par attachement pour sa majesté? c'eût été, cerne semble, une étrange marque d'attachement que d'abandonner le soin du royaume, et par suite l'intérêt et peut-être le salut du roi , aux premières mains qui eussent voulu s'en saisir!
£t pourtant si le roi ne fuit pas, si Monsieur ne le suit point , si tous deux ne 'parviennent pas à se rendre invisibles à toute la France y le crime qu'on me suppose est totalement sans objet ; ce serait le délire de Patrocité. w.-Mk
Et dans l'impossible supposition de cet affreux succès , quel' - * ' devait en être le prix? Ou la régence , ou la lieutenance gé- ' nérale du royaume. Ce reproche qu'on m'a fait , m'adonne lieu de considérer quel serait donc l'avantage de ce postequ'oa suppose si désirable. J'ignore encore ce que décidera l'Assemblée nationale sur cet objet ; mais voici les réflexions qu'il m'a inspirées. L'Assemblée a déclaré avec autant d^ sagesse que de raison, la personne du roi inviolable et non responsable : mais je crois connaître assez ses principes pour être sûr qu'elle sentira que s'il y avait dans le royaume deux personnes non responsables, des ce moment il y aurait deux rois. Or, si un régent, si un lieutenant général du royaume est responsable , comme je n'hésite pas à dire que je pense que cela doit être, il me semble que cette place, toute éminente qu'elle serait, devra toujours mioins exciter l'ambition que la crainte.
On se forme par l'usage; et les libellistesont senti l'absurdité de ce premier système ; ils ont essayé dans un autre de le faire disparaître à force d'atrocités. Voyons s'ils ont mieux réussi.
Ils se sont aperçus que l'impossibilité si évidente du roi , de la reine, du dauphin, de Monsieur, traversant le royaume sans être aperçus , ôtait toute base à leur calomnie : alors ils ont accumulé les meurtres , et m'ont fravé la route du trône à travers une foule d'assassinats. Mais comme ils n'ont pas pu j comprendre M. le .comte d'Artois , ils n'ont pas hésité à
4g4 ÉGLilRGISSEMSIlS BISTORIQIDES
supposer qne la France le dëclareraii , ainsi que ses enfans « hihabîles à succéder an tr6ne. Ainsi calomniant une seconde fois la nation , ils ont pensé que les Français dépouilleraient de ses droits un prince devenu leur roi légitime ; et pourquoi? parce que l'erreur dont quelques courtisans l'ont entouré , a duré plus que celle du reste de la France , et ces calomniateurs ne s'aperçoivent pas qu'ils me donnent nécessairement l'Assemblée nationale pour complice : car assurément on ne ^ ^niera pas qu'un seul décret émané d'elle, n'eût suffi pour anéantir de si criminelles prétentions : l'adhésion de toutes les parties du royaume aux décrets de l'Assemblée était déjà suffisamment connue. Et disons plus, cette adhésion méritée et obtenue par la raison et par la justice , eût cessé des le moment même oii , par impossible , l'Assemblée eût porté ce jugement injuste. Les Français , en changeant leur gouvernement 9 n'ont changé ni de sentimens ni de caractère , et j'aime à croire que le prince dont il est ici question , en fera lui-même l'heureuse épreuve. J'aime à croire que se rappro-i chant d'un roi qu'il chérit et dont il est si tendrement aimé, se rapprochant d'un peuple à l'affection duquel tant de qualités aimables lui donnent de si justes droits, ce prince reviendra jouir de la partie la plus précieuse de son héritage ; l'amour que la nation la plus sensible et la plus aimante a voué aux descendans de Henri lY.
Je n'avais pas besoin de ces réflexions pour ne laisser approcher de moi ni l'idée ni le soupçon de ces crimes odieux , mais je les ai employées pour confondre mes calomniateurs.
Tandis que par ces basses manoeuvres on cherchait , en France, à profiler de mon absence pour me faire perdre l'affection des bons citoyens , je m'occupais à Londres des moyens de mo rendre utile à ma patrie , en préparant le succès de la négociation que le roi m'avait fait l'honneur de me confier. Différens événemens , et particulièrement ceux qui ont^ depuis quelque temps , entièrement changé la face des affaires politiques de l'Europe, ont oppos>é jusqu'ici des obstar
ST PIÈCES OFf ItiltLlES. 49^
cles renouvelés aux efforts de mon zële. Je saurai bientôt , j*espëre , si ces obstacles sont en effet invincibles , et alors je m'empresserai de me réunir à l'auguste Assemblée dont j'ai l'honneur d'être membre , et de concourir avec elle à l'achèvement d'une constitution si désirable et si désirée.
Que si l'on demande encore quel est l'intérêt personnel qui me guide? Je répondrai que c'en est un le plus cher k mon cœur et dont je ne me départirai jamais ; celui de vivre libre et heureux au milieu de la France heureuse et libres enfin celui de voir la nation française jouir du degré de puissance , de gloire et de bonheur que depuis si long-temps la nature lui destinait en vain. ,
P, S. En consignant dans cet écrit mes actions , mes sentimens et mes pensées , je n'avais d'autre projet que de déposer dans mes archives , pour mes enfans et pour mes amis, un exposé de ma conduite qui n'eût été défiguré ni par reloge, ni par la satire. En le relisant, j'ai jugé convenable Ae le rendre public , non pour répondre à de méprisables libelles , mais pour que les amis de la vérité et les bons citoyens n'aient pas à me reprocher d'avoir concouru par mon silence à l'erreur dans laquelle on a voulu évidemment les entraîner sur mon compte.
Note (E bis) , page 344-
Outre le projet de lettre rapporté par Ferrières, en trouva encore dans les papiers du comte d'Ëstaing un autre brouillon , qui parait avoir été écrit à la suite des journées des 5 et 6 octobre. Le voici.
496 ECLAIRCISSEMENS HISTORIQUES
Brouillon de lettre de M, d'Estaing à la reine , du 7 octobre
« Il m'est impossible de ne pas mettre aux pieds de la reine le véridique hommage de mon admiration. La fermeté inébranlable avec laquelle Sa Majesté s'est refusée à la pro« position de se séparer du roi , est décisive. La reine triomphera de tout ; elle aidera à sauver la monarchie , et nous lui devrons le repos ; mais il faut qu'elle croie uniquement ses vrais serviteurs. L'ondulation des idées a plus d'une fois pensé tout perdre. Le roi a toujours voulu le bien : c'est en sacrifiant tout au désir de le faire, qu'il est arrivé , comme il le disait lui-même avant-hier, au point oii nous en sommes. Plusieurs de ses anciens ministres , si calomniés , si dévoués à la haine , ne l'ont peut-être méritée que par l'instabilité des principes et des démarches ( puisse ce mot m'être pardonné ! ) qu'ils n'ont peut-être pu empêcher. Ce malheureux dîner, la santé à la nation omise de dessein prémédité, la visite qui aurait pu tout réparer , si cette santé avait été portée par des bouches augustes , et qui a caractérisé le mal , parce que tout a été interprété à contre-sens , le dîner aussi impromptu et aussi nuisible du lendemain ; de si faibles erreurs , si peu importantes dans tout autre temps , ont persuadé ce qui n'était pas , et le malheur que j'avais prévu est arrivé. Si le roi h'avaitpasété à la chasse, et que j'eusse pu lui parler, lorsque l'onm'aditformellementqu'on nevoulaitpasboireà lanation; si au moins à son retour la visite ne m'avait pas été cachée, d'innocentes victimes.. . ce tableau est affreux, mais je dois encore en rappeler une partie. Le hasard, car il est plus consolant d'y croire qu'aux complots, à fait ensuite partir avant-hier deux coups de pistolet ; ils ne sont pas des gardes-du-corps ; ils étaient tirés de trop bas pour venirde gens achevai. La fureur que les imputations avaient préparée s'est enflammer» Je me suis vainement placé devant les fusils ; j'ai détourné ou
relevé les coups ; j'ai iiiutilemeat crié que j'aimais mieux <|u'on tirât sur moi. La plupart de ces frénétiques , en me respectant , en m'assurant qu'ils préféreraient de se tuer eux-> mêmes à me faire du mal , m'ont désobéi , et m'ont fait courir tout le risque d'un combat. Cinq furieux qui me menaçaient de me tuer si je ne faisais pas délivrer des cartouches , se sont laissé entraîner par moi , sans s'en apercevoir, dans l'intérieur des cours ; et là, au milieu de tout les gardes à cheval, et devant M. d'Aguesseau, ils ont continué leurs imprécations. Un mot d'un de nous , et ils étaient exterminés ; ils le voyaient alors , et ils ne se taisaient pas. Tels furent dans tous les temps les martyrs de l'enthousiasme ; il est indispensable que les rois s'en rappellent souvent la force.
Il en faut un autre enthousiasme ; et qui plus que la reine a le pouvoir de le faire naître ? La voilà dans ce Paris qui le reçoit si vite et qui le communique de même. La route a été terrible ; elle doit être oubliée. Ce grand théâtre est digne de votre majesté : il peut résulter de grands biens du malheur passé ; l'Assemblée nationale peut enfin en recevoir le mouvement ; sa mortelle inertie ne sera plus possible ici ; bientôt la reine , avec quelques soins , sera adorée ; elle fera mouvoir Paris. Qu'elle se croie encore madame la dauphine ; qu'elle daigne oublier les torts qu'on a eus , et ils n'en auront plus. Votre majesté m'a aperçu hier au milieu d'eux tous. Je l'atteste , la foule criait : p^ive la reine! « Qu'elle est belle ! disaient-ils , comme elle caresse ses enfans ! qu'ils sont charmans ! n'a-t-elle point peur? empêchez donc qu'on ne tire. » Et puis c'était : Vive la nation , viVe le roi ! Ah! madame , soyez notre première citoyenne; pensez-le, dîtes-le, prouvez-le ; et vous seriez tout, si vos principes vous permettaient de le vouloir. Je l'ai écrit, je l'ai répété, et cela n'est actuellement que trop démontré. Nous en avons une triste preuve de plus : la seule noblesse ensemble était les gardes-du-corps ; et hier le peuple , depuis les faubourgs ,