LIVRE PllEBilER. J
tioa qu'il assurait d un ton confiant devoir être Tobjet du travail des étals-généraux ; Vautre àé^ clamait avec emphase un écrit analogue aux circonstances; un troisième s'emportait contre les ministres , contre les nobles , contre les prêtres, et préparait ainsi l'opinion dont on avait besoin; tandis qu'un quatrième grimpé sur un table dis-« cutait la grande question de la délibération par tête j ou proposait des plans d'administration chimériques : chacun avait son auditoire, plus ou moins nombreux , qui l'écoutait , l'approuvait ou le censurait
Un événement , auquel on ne fît pas assez d'attention, causa des alarmes fondées aux gens qui , réfléchissant sur cette effervescence politique , ne voyaient point sans inquiétude la secrète disposition des esprits. Cinq à six mille hommes et femmes, dans le nombre desquels beaucoup d'ouvriers, excités par des chefs qui ne se montraient pas , se portèrent chez un nonuné Réveillon , riche fabricant de papiers au faubourg Saint-Antoine : ils criaient que Réveillon était un ennemi du peuple ; qu'il voulait faire mourir le peuple de faim ; qu'il avait dit à l'assemblée primaire de son district qu'un ouvrier gagaait suffisamment en gagnant quinze sous par jour; qu'il fallait tuer Réveillon , sa femme et ses enfans. C'était le jour d'une course de chevaux à Charenton : cette rencontre , qui avait été calculée , rendit l'émeute plus facile , et lui donna un plus grand développement. La
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populace attaqua la maison de Réveillon y br&la seê magasins y cassa y brisa les glaces y les tableaux^ les commodes 9 les armoires^ les secrétaires ; emporta le linge y l'argent y les billets de caisse ; défonça les tonneaux^ s'enivra de vin, d'eau-de-vîe, de liqueurs : il y en eut qui burent des bouteilles entières de vernis , et que Ton trouva morts dans les caves le lendemain (i). Une autre troupe arrêtait à la porte Saint- Antoine les personnes qui revenaient de la course , leur demandait si elles étaient pour la noblesse ou pour le tiers-état ; insultait ceux qu'elle s^maginait être nobles y forçait les femmes de ^s-^ cendre de leurs voitures , et de crier : Vive le tiersétat ! Le duc çt la duchesse d'Orléans furent seuls exempts de cette humiliante obligation ; la populace les couvrit d'applaudissemens , répétant avec enthousiasme : Vive monseigneur et madame la duchesse d'Orléans !
Un enchaînement de circonstances avait rendu ce prince l'idole du peuple et le chef d'un parti composé de nobles y mécontens de la cour ; de philoso- . phes désireux de toutes espèces de biens et d'honneurs, humiliés de n'être rien, tandis que d'autres étaient quelque chose ; d'aventuriers, de gens perdus de dettes, qui, d'après la convocation des étatsgénéraux et la marche rapide de l'opinion , s'étaient ouverts à toutes les espérances.
(i ) Ces scènes eurent lieule 27 et le a8 avril 1789, huit joni\^ avant l'ouverture des états-généraux.
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Leduc^ sanstalens^ décrié par une vîe crapuleuse^ par une avidité d'argent^ repréhensible dans un particulier^ honteuse , avilissante dans un prince ^ avait tous les vices qui font haïr le crime, et n'avait pas une des qualités brillantes qui Fillustrent en quelque sorte aux yeux de la postérité. Il fallait animer ce cadavre moral, lui donner une apparente volonté : on lui montra le pouvoir suprême sous le nom de lieutenant-général du royaume , tout l'argent du trésor public à sa disposition , et , dans un avenir qu'il ne tiendrait qu'à lui de rapprocher, la couronne pour ses enfans , et lui-même commençant peut-être une nouvelle dynastie.
Un voyage en Angleterre, des liaisons avec le prince de Galles et les chefs de l'opposition, avaient rendu le duc suspect à la cour (i). On profita de cette défaveur pour le rendre cher au peuple, toujours prêt à juger avantageusement ceux que repousse l'autorité dominante. L'occasion était
(i) Voici comment le duc d'Orléans parle du motif de ses
voyages dans Tëcrit intitulé : Exposé de la conduite de M. le
duc d^ Orléans ^ dans la révolution de France^ rédigé par
lui-même y à Londres ^ imprimé à Paris, juin 1790 : « Mon
goût pour la liberté m'avait depuis long-temps engagé à me
répandre à Paris dans les différentes classes de la société ; et
là , mes opinions avaient été renversées ou raffermies par le
choc des opinions contraires. Le même motif m'avait porté
à voyager chez les nations voisines , et , dans ces voyages ,
j'avais été àé]di plusieurs fois en Angleterre , cette terre natale
de la liberté. »
{Noie des nous^, édit. )
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favorable; le gouvernement, livré à la fois à tous les genres de déprédations , avait épuisé ses ressources; le crédit public tombait chaque jour : comment le soutenir sans de nouveaux impots ? Le parlement pouvait seul les autoriser; ce corps placé entre l'argent du peuple et la détresse du gouvernement, trafiquait de Tun et de l'autre avec audace.
Le parlement de Paris tendait par une marche lente , mais constamment suivie , à se constituer, à Texemple du parlement d'Angleterre, représentant de la nation. La position fâcheuse du gouvernement l'invitait à profiter de la circonstance; et quelle immense autorité eut acquise le parlement s'il eût réussi dans ses ambitieux desseins ! Les charges devenues un patrimoine de famille auraient fait, des membres qui le composaient, de véritables souverains héréditaires , d'autant plus puissans qu'à l'avantage d'êtr^ co-législateurs avec le monarque, ils auraient joint le droit redoutable de prononcer sans appel de la propriété et de la vie des citoyens.
Il fallait un chef ostensible qui , par sa naissance , ses richesses, ses nombreux partisans, entraînât l'opinion publique : le duc d'Orléans parut propre à remplir cette place. Le nom du premier prince dusangàla tête d'un parti qu'on appelait populaire, établissait la confiance ; la réunion des ducs et pairs offrait au peuple un simulacre de la nation : le parlement ne doutait pas que le Français , avide de nouveautés , n'applaudit à un ordre de choses qu'il
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supposerait meilleur^ uniquement parde qu il ne serait plus le même. Cependant Tarchevêque de Sens^ Brienne^ demandait de l'argent; les capitalistes refusaient : ils exigeaient un impôt capable d'assurer les intérêts de l'emprunt. L'archevêque négocia avec les principaux membres du parlement. Le roi ne voulait point de lit de justice ; l'archevêque proposa une séance royale. Il espérait y à l'aide de cette forme mensongère, en imposer au peuple, en imposer au roi lui-même, et jeter l'odieux de l'impôt sur le parlement. L'archevêque avait trop calculé les sacrifices ; la délibération pritune marche contraire à ses vues : l'archevêque, abandonnant tout-à-coup le masque dangereux dont il s était revêtu, fit parler le roi en maître, et suspendant la délibération, ordonna l'enregistrement de l'édit . Cet acte de despotime révolta le parlement, indigna Paris; le duc d'Orléans s'éleva contre la violence faite à la liberté des suffrages, il fut exilé à Villers- Cotterets (i). .
(i) La date de la séance royale est du 19 novembre 1787. On peut en lire le récit détaillé dans les Annales françaises de M. SalHér. L'auteur, alors membre du parlement , assistait à la séance. C'est là qu'on trouvera le discours remarquable de Robert de Saint- Vincent , l'un des chefs de l'opposition ; la protestation du duc d'Orléans contre la séance qu'il qualifia à^illégale^ et contre l'enregistrement; l'arrêt du parlement, rendu conformément à celte protestation ; Tenlèvement des deux conseillers , Freteau et Sabatier; l'exil du duc d'Orléans à Yillers-Cotterels ; la réclamation du
Dès ce moment on oublia les débauches, l'ava* rice , les escroqueries du duc- Le peuple ne vit qu'une illustre victime du pouvoir arbitraire, et fatigué de l'instabilité du gouvernement , de l'impéritie des ministres, n'apercevant aucun terme à sa misère, il tourna les yeux vers le duc, comme vers le seul homme capable de protéger ses droits. Le duc, animé d'une haine violente contre la reine, à qui il attribuait son exil, se laissa entraîner dans tous les projets propres à seconder sa vengeance; mais guidé par son caractère timide, il se tint caché derrière les intrigues qu'on ourdissait sous son nom*
Le parlement demanda les états-généraux (i); cette demande adroitement calculée éblouit le peuple, attendant toujours de ces nombreuses et bruyantes assemblées un bonheur jamais réalisé ; elle embarrassa la cour, lui montra la nécessité de traiter avec le parlement plutôt que de se mettre ^ à la merci d'hommes mécontens, devenus redoutables par leur réunion. L'archevêque accorda les états-généraux (2), prit sourdement des moyens de
parlement contre celte mesure , et la réponse du roi. Ces détails, quelqu'intéressaus qu'ils soient , ne se rattachent pas assez directement au sujet des Mémoires de Ferrières.
( Note des nouv. édÎL )
(1) Juillet 1787.
(2) Par l'arrêt du conseil , du i5 juillet 1788, qui annonça la convocation des états-généraux pour le mois de
ks éviter, échoua et fut renvoyé (i); car dans la politique des cours , le manque de succès est un crime. Necker revînt triomphant : ce ministre, fort de tous les banquiers et de tous les agioteurs de Paris , rassura la cour sur les états-généraux.
Tandis que le ministre et le parlement travaillaient avec une égale ardeur à se tromper, un troisième parti agissait en silence, et préparait les événemens. J'ai parlé de ces hommes qui méditaient une grande révolution : ils l'avaient opérée dans Vopinion publique. Leurs liaisons avec le parlement n'avaient été qu'un moyen d'amener les choses au point où elles étaient : ils connaissaient trop les vues secrètes de ce corps, son despotisme plus oppresseur que le despotisme ministériel, pour vouloir sincèrement la réussite de ses projets. Aussitôt que la convocation des états-généraux fut décidée , ils abandonnèrent le parlement; ils firent plus : philosophes, écrivains, journalistes, ils tournèrent contre le parlement l'opinion publique, dont ils disposaient, et le rendirent bientôt aussi odieux au peuple qu'ils avaient su le lui rendre cher. Cepen-
mai 1789» 6t qui invita les corps comme les particuliers , à écrire librement sur la convocation et les pouvoirs des ëtatS'-généraux. L'effet de cet arrêt acc^éra beaucoup la marche de la révolution. Le nombre des écrits publiés depuis cette époque jusqu'à l'ouverture des états-généraux, fut immense.
(Note des nouv, édit.) (i) 24 août 1788.
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dant ils n'osaient pas marcher à découvert; ils avaient besoin d'un nom qui eût la confiance du peuple : Necker portait ce nom; il s'était acquis auprès de la multitude une réputation d'honnête homme^ de ministre habile ; il n'en avait pas imposé à des hommes exercés à juger les gens en place ; ils connaissaient l'inaptitude^ la gloriole de Necker ; ils savaient qu'il leur serait aisé de le perdre lorsqu'il deviendrait inutile ou contraire à leurs vues : ils ne craignirent point de se réunir à lui; ils employèrent en sa faveur toutes les bouches qu'ils faisaient parler; et le secondant en apparence , ils en firent l'instrument passif de leurs propres desseins*
Le duc d'Orléans abandonna le parlement et se lia secrètement avec Necker. La double représentation du tiers fat un article du traité : Necker la voulait dans l'espoir de gouverner les états : ces hommes la voulaient aussi^ et ils avaient mieux calculé l'avantage qu'ils en retireraient un jour.
Le duc d'Orléans afficha la popularité et la bienfaisance. Les journaux célébrèrent les nouvelles vertus de ce prince : il ne bornait pas y disait-on y ses bienfaits à la ville de Paris ; il les étendait sur les malheureux de ses terres : ses officiers avaient ordre de distribuer du blé, du bois, du vin aux plus nécessiteux y du travail à ceux qui manquaient d'ouvrage. Une foule d'arrêtés de son conseil, répandus avec profusion , et dans lesquels ce prince ne paraissait s'occuper que de la misère du peuple
et des mayeas de le soulager^ donnaient de la vraisemblance à ce qu'on publiait de sa générosité* A ces dehors si faits pour en imposer, le duc joignit la simplicité des manières : il se montrait doux y ^ affable y accessible ; il affectait un grand amour dç la liberté y un grand désir de la réforme des abus y un grand zèle pour les intérêts du peuple : ses agens assuraient qu'il était disposé aux plus nombreux et aux plus coûteux sacrifices. On n'avait point vu, jusqu'à ce jour, un prince du sang siéger * comme député aux états-généraux. Les princes du sang, substitués indéfiniment à la succession de la couronne, formant une classe distincte des autres citoyens , ne pouvaient représenter un ordre, puis«qu'ils ne faisaient partie d'aucun : mais il n'existait point de loi qui exclut les princes du sang, et Necker, qui ne prévoyait rien , n'agita pas même au conseil cette importante question. Etpuis Neckév comptait sur ses liaisons avec le duc d'Orléans, sur la haine bien connue du duc contre la reine et contre monsieur d'Artois. Necker crut que la nomination d'un premier prince du sang, hautement attaché au parti populaire , serait dans la chambre de la noblesse un puissant appui, et deviendraitun moyen infaillible d'acquérir une grande influence sur les délibérations.
Le duc sentit encore plu? vivement que Necker combien il importait à la réussite de ses projets d être nommé député aux états-généraux. 11 intrigua par ses émissaires dans les bailliages où étaient
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situées ses terres : il ne réussit point à, Orléans; et n'ayant plus besoin^ aux yeux des babitans de cette ville , d'une réputation de générosité et de bienfai- ,^ sance^ qui ne lui importait qu'autant qu'elle pouvait lui être utile , il retira sur-le-champ une somme de vingt-quatre mille livres^ qu'il donnait tous les ans pour une bibliothèque publique. Le duc fut plus heureux à Crépi : sa nomination souffrait des difficultés : il se présenta à l'assemblée bailliagère de Paris. Là ses émissaires recommencèrent leurs intrigues : l'émeute qui venait d'éclater au faubourg Saint-Antoine^ et le pillage de la maison de Réveillon , en étaient une suite (i). On voulait forcer la noblesse de nommer le duc d'Orléans, influencer l'élection des députés de Paris , faire tomber les choix sur les hommes les plus connus par leur attachement au parti populaire, éloigner ceux qui par leurs principes ou par leurs intérêts s'opposeraient
(i) Ainsi qu'il arrive toujours dans les temps de révolution^ les deux partis s'accusèrent réciproquement de cette émeute. Le parti opposé à la révolution l'attribua aux menées du duc d'Orléans et de ses partisans. Le parti favorable à la révolution la rejeta, au contraire, sur la cour et sur ses agens. Le but j disait-on , était de se procurer, en excitant des désordres , un prétexte d'appeler des troupes autour de Paris ; d'aninler le peuple et les soldats les uns contre les autres, en les portant à des violences réciproques. On désignait comme l'agent de cette manœuvre , un abbé Roy , que Réveillon avait traduit en jugement comme faussaire, et qui devint tellemeat odieux au peuple ^ par suite de cet événe-
aux vues que l'on avait. Dans ce dessein , huit à neuf cents hommes se détachèrent du gros de la populace , et firent mine de se porter à l'archevêché : trois cent soixante gentilshommes et les électeurs de la vicomte de Paris y étaient assemblés; chacun s'enfuit et se sauva conmae il put : alors cette troupe se partagea en plusieurs bandes. La plupart étaient ivres; ils se mirent à courir les rues, arrêtant les voitures et même les passans; demandant à ceux qu'ils rencontraient s'ils n'étaient point de la noblesse; exigeant qu'on leur donnât de l'argent pour boire à la santé du tiers-état. La nuit approchait : on avait tout à craindre d'une populace livrée à ellemême , qui n'attendait que l'instant favorable de commettre les plus grands excès. Le commandant Besenval fit marcher deux bataillons du régiment des gardes. La populace, que le succès rendait plus insolente , s'empara de quelques maisons d'où elle
ment, qu'après le i4 juillet, un autre ecclésiastique^ ayant été pris pour lui, courut risque de la vie, comme on le verra dans les Mémoires de Bailly, qui doivent faire partie de cette collection. On prétendait que l'autorité , avertie de la sédition , n'avait pris que de faibles mesures pour la prévenir ou pour la réprimer dans son principe , afin de se ménager l'occasion d'employer la sévérité. Nous ne nous ferons point juges entre ces bruits contradictoires. Le lecteur pourra consulter les Mémoires sur la Révolution, de Bertrand de Moleville , une Lettre dû Roi sur cet événement , par un habitant du faubourg Saint-Antoine, et enfin V Exposé i^uYAié-j^aiT Réveillon lui-même. (Voir ces deux dernières pièces à la fin du volume , lettre A.) {Note des nouv. édit,)
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lança une grêle de pierres sur les soldats : ils furent contraints de faire feu : il y eut plusieurs hommes du peuple tués; le reste se dissipa.
Tandis que l'on s'égorgeait à Paris, on s'occupait à Versailles à régler le costume des députés , à préparer un spectacle qui pût amuser l'oisiveté des femmes de la cour , et frapper d'étonnement et d'admiration les habitans de Paris. On compulsa tous les registres pour déterminer avec quels habilletnens les députés des trois ordres paraîtraient à la grande procession qui devait précéder l'ouverture des états-généraux. Le tiers fut mécontent de son costume , quoique ce fût celui des maîtres des requêtes et des conseillers d'État : il faut avouer qu'il formait une démarcation très-sensible avec l'habillement chevaleresque de la noblesse ; c'est ce que ne voulait pas le tiers-état. Le jour enfin fixé, les députés des trois ordres se rendirent à l'église de Jfotre-Dame (i). Je cède au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette auguste et touchante cérémonie; je vais copier la relation que j'écrivis alors, encore plein de ce que j'avais vu et de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas historique , il aura peut-être pour quelques lecteurs un intérêt plus vif.
La noblesse , en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de soie, cravate de dentelles, le chapeau à plumes retroussé à la Henri-Quatre ;
(i) Le^mei 1789, la veille de Touyerture des états-généraux.
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le clergé en soutane^ grand manteau, bonnet carré; les évéques avec leurs robes violettes et leurs rochets; le tiers vêtu de noir, manteau de soie, cravate de batiste. Le roi se plaça sur une estrade richement décorée; Monsieur^ monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les grands officiers de la couronne étaient assis au-dessous du roi : la reine se mit vis-à-vis du roi; Madame ^ madame comtesse d'Artois, les princesses, les dames de la cour, superbement parées et couvertes de diamans , lui composaient un magnifique cortège. Les rues étaient tendues des tapisseries de la couronne ; les régimens des gardes-françaises et des gardes-suisses , formaient une ligne depuis Notre- Dame jusqu'à Saint-Louis; un peuple immense nous regardait passer dans un silence respectueux ; les balcons étaient ornés d'étoffes précieuses , les fenêtres remplies de spectateurs de tout âge , de tout sexe, de femmes charmantes, vêtues avec élégance : la variété des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les battements de mains , les expressions du plus tendre intérêt, les regards qui nous devançaient, qui nous suivaient encore après nous avoir perdus de vue.... tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de rendre. Des chœurs de musique disposés de distance en distance faisaient retentir l'air de sons mélodieux; les marches militaires, le bruit des tambouus ^ le son des trompettes , le chant noble
âèÉ prêtres, tour à tour entendus sans discordance, sans confusion , animaient cette marche triomphante de rÉternel.
Bientôt plongé daiis laf plus douce extase, des pensées sublimes , mai^ Mélancoliques , vinrent s'oflnr à moi. Cette France nii pïLtrie, je la voyais , appuyée ^Ur là religion, nous dire : Etouflfez vos puériles querelles j voilà Tinôtànt décisif qui va me donner une nouvelle vie, ou m'anéantir à jamais... Amour de la patrie, tu parlas à mon cœur. . . Quoi ! des brouillons , d'insensés ambitieux , de vils intrigans , chercheront par des voies tortueuses à désunir mapàtrie ; ils fonderont leurs systèmes destructeurs sur cTînàidieux avantagea ; ils te diront : Tu as deui intérêts ; et toute ta gloire , et toute cette puissance si jalousée de tes voisins, se dissipera comome une légère fuitiée chassée par le vent du mi<fi... Non, j'en prononce devant toi le serment; que ma langue desséchée s'attache à mon palais , si lanislis j'oublie tes grandeurs et tes solennités.
Que cet appareil religieux répandait d'éclat sur cette pompe toute humaine î Sans toi , religion vénérable, ce n'eût été qu'un vain étalage d'orgueil j mai^ tù épures et sanctifie^, tu agrandis la grandeur même ; les rois , les puissans du siècle , rendent aussi eux , par des respects au moins simulés , honw mage air Rôi des rois. . . Oui , à Dieu seul appartient kenneùr, enipire, gloire... Ces cérémonies Saintes , ces chants, ces prêtres revêtus de l'habit du sacrifice , ces parfums , ce dais , ce soleil rayonnant
UVBE l>RËMi£R. :2I
d'or et 4e pie^erîe^... Je m.e rappelai^ les parole^ du prophète.. : Filles de Jérusalem, votre rpi 3'ayai^ce ; prenez vps robeij auptia][e$ et co.urez ^udevant de )^. Pes larmes 4^ joie coulaiept de oçies yeux. Mo» Diey. , iïw patrie , njeç coaçitoyeo^ , £tai)e»t d(ey.eai^ moi....
i^F|*iye^ ^ Saiijit-Louip , }.e$ trois ordrie$ $'asw*eujfc sur des ba^^que^es pilaoé/e^ ,daap U x^ef . JLie roi et la reine se mirent soi^ un dais 4e velours yiolet, sem,é de fLeiur^4e U^ d or; le$ princes , les prince$3e$, 1|B$ grw<^ officiers de la couronne , les donnes du pillais, acci^p^ent Tenceinte réservée à leurs maje^^. Le i^aiat-sajcrieipjenft fut porté $w* Tautel au sou .d^ la plus e]L]^essiye musiqq^. C'était un ô salutam hostia. Ce cha^ ^ati^el y maip vrai y mélodieiox , dégagé du fajtrgs d'instru^ienç qui étoi^ent Texpression ; cet accord ménage de voix y qui s'éleyaie»t vejns le cie^ , me confirma que le siipple est toujours beau, toujours grand, |U>]ujour$ sublime... Leç hpmmep so^t fous, dan§ leur vaine sagesse, de trait/er de puéril le pultie que Ton o^e à l'Ëteriiel : cp^iiqbept yoi,einit-^liS aye/c indifférence cette chaîne morale qtd unit ^hoipine à Dieu , qui le rend visible à Tœil, sensible au tact?... M. de la Fare , évéque de l^anci, prononça le discours... La religion fait la force des empires ; la religion fait le bonheur des peuples. Cette vérité, dont jamais homme sage ne douta un seu]f moment y n était pas la question importante à traiter dans l'auguste assemblée ; le liei^, U çircgnstau^ce , ouvraient un champ plus
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vaste : Févêque de Nanci n'osa ou ne put le parcourir (i).
Le jour suivant les députés se réunirent à la salle des menus. L'assemblée ne fut ni moins imposante^ ni le spectacle moinç magnifique que la veille . Le roi rappela les motifs qui l'avaient engagé fi convoquer les états-généraux ; il parla des fruits heureux que retirerait la nation d'un moyen si propre à remettre l'ordre dans les finances , à corriger les abus, et à unir plus étroitement que jamais les Français à leur roi. Chacun attendait avec inquiétude comment le roi s'expliquerait sur la manière de délibérer ; mais le ministre Necker n'était pas fâché qu'il existât des semences de division entre les ordres, afin de les balancer l'un par l'autre.
Le garde des sceaux dit, qu'en déférant à la demande de là double représentation , le roi n'avait pas prétendu changer l'ancienne forme des délibérations j que bien que celle par tête , ne produisant qu'un seul résultat , parût avoir l'avantage et faire mieux connaître le vœu général, le roi voulait que cette nouvelle forme ne pût s'opérer que du consentement des états-généraux et avec l'approbation
(i) Pendant ce discours , une circonstance fortuite révéla y d'une manière frappante , la disposition des esprits. L'orateur ayant fait le tableau des maux occasionnés par la gabelle^ des applaudissemens éclatèrent. On était dans une église f le saint-sacrement exposé et le roi présent. Jusqu'alors on ne s'était permis d'applaudir ni au sermon , ni en présence du roi. (Note des nouv* édil.)
de sa majesté. « Ce sera vous y Messieurs y ajouta » Necler, qui chercherez d'abord k connaitre rûn- >) portance, et le danger dont peut être pourTEtat » que vos délibérations soient prises en commun » ou par ordre. Que si une partie de cette assem-* i> blée demandait que la première déterminatioa S) fût un vœu pour délibérer par tête , sur tous les » objets qui seront soumis à votre examen, il ré- » sulterait de cette tentative une scission , telle que » la marche des états -généraux serait arrêtée ou )) long-temps suspendue , et l'on ne saurait prévoir » la suite d'une pareille division. Tout prendrait » au contraire une forme diflerente , tout se ter-r )) minerait peut-être par une conciliation agréable » aux partis opposés , si les trois ordres commen- » çant par se séparer, les deux premiers exami- » naient l'importante question de leurs privilèges » pécuniaires , et si , confirmant des vœux déjà )) manifestés dans plusieurs provinces, ils se déter- » minaient d'un commun accord au noble abandon )) de ces avantages.
» C'est alors qu'on jugera plus sainement une » question qui présente tant d'aspects différens. }) Vous verrez facilement que pour maintenir un » ordre de choses établi ; que pour ralentir le goût » des innovations, les délibérations confiées à deux » ou trois ordres ont de grands avantages : enfin , » Messieurs, vous découvrirez sans peine toute la » pureté des motifs qui engagent le roi à vous » avertir de procéder avec sagesse à ces différens
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)) examens. En effet, s'il était possible qu'il fût uni- » quement occupé d'assurer son influence sur vos » déterminations, il saurait bien apercevoir que » l'ascendant du souverain serait un jour ou l'autre » favorisé par l'établissement général et constant » des délibérations en commun ; car dans un temps » où les esprits ne seraient pas soutenus par une }) circonstance éclatante , on ne peut douter qu'un » roi de France n'eût des moyens pour capter ççux n qui , par leur éloquence et leurs taleiis , paraî- » traient devoir entraîner un grand nombre de suf- » frages. » Necker ignorait sans doute que la popularité de l'homme public , lorsqu'il n'a pas en main la force de la loi , lui commande impérieusement ce que veut l'opinion dominante ; qu'il faut qu'il s'y soumette en esclave , ou qu'il perde l'influence que son éloquence et ses talens pouvaient \m donner.
La manière dont venaient de s'expliquer le garde des sceaux et le ministre Necker, annonçait que l'on était loin de regarder la délibération par tête , connue une conséquence naturelle et nécessaire de la double représentation : mais le ministre et le garde des sceaux ne disaient point où, ni comment seraient vérifiés les pouvoirs des députés. Oja jetait cette pomme de discorde entre les ordres ; il eût été si facile de résoudre cette question, de prévenir les querelles qu'elle allait faire naitre ! Le roi n'avait qu'à indiquer une seconde assemblée générale, dont l'objet eût été de vérifier les pouvoirs des députés;
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certaio^rpept le rpi était autqrbé à connaître cevix; que la nation avait revêtus de sa confiance, et chargés de traiter de ses intérêts les plus cbers avec lui. Une çonunission , composée de députés des trois ordres , aurait jugé , conjointement avec le garde des sceaux ^ les poiivoir^ susceptibles de difficultés : au lieu de cette marche simple y on se contep(;e 4^ dire aux députés de remettre leurs pouvoirs ai4 marquis de Bresé , grand maître des cérémonies : cette mesure ridicule fut même abandonnée; le grand maître des cérémonies ne demanda point les pquvpirs ; aucun député ne les lui p.ffrit. On voulait se réserver un moyen d'eq^raver la marche des é^ts-généraux y et même d^ les dissoudre^ si Ion s'apercevait qu'ils Rendissent trop ouvertement à entreprendre sur la prérogative royale ; car les mandats donnés par la plupart des bailliages 4 leurs députés, inspiraient à la copir de just|^ craintes (i), çt pe lui laissaient çnvisager la tenuç des états que comme une crise dangereuse y dont ellç eût voulu être déjà sortie. On abandonna donc les trois ordres à eux-mêmes; loin de chercher à les réunir, en leur montrant la nécessité de céder quelque chose de leurs prétentions respectives, on laissa
(i) Cette explication, qui attribue à la cour les manœuvres employées pour diviser les trois ordres , est-elle parfaitement d'accord avec le passage de la page 22 , qui attribue ces mêmes manoeuvres à M. Ifecker?
[Note des nouv. édit. )
les esprits s'aigrir, Topinioa se former; on entretint la noblesse dans son refus, tandis que Coster, secrétaire de Necker, exhortait messieurs du tiers à tenir bon , et les assurait qu'ils seraient soutenus .
Retires dans la salle qu'on nous avait préparée , notre première opération fut de nous constituer chambre de la noblesse . Nous nommâmes un président et un secrétaire provisoires. L'on s'occupa ensuite de la vérification des pouvoirs. On proposa de charger douze commissaires pris parmi les députés les plus âgés. Ce fut là que commença le choc avec la différence des intérêts et des opinions : les créatures du ministre INecker (i), les jeunes colonels , les enthousiastes d'une folle célébrité populaire , crièrent qu'il fallait vérifier les pouvoirs en commun. Il y eut de longs et de violens débats; une majorité de cent quatre-vingt-trois voix contre quaraiOT-six , prononça que les pouvoirs des députés seraient vérifiés dans leurs chambres respectives. Pendant que nous délibérions, messieurs du tiers établis dans la salle qui avait servi à l'ouverture desétats-généraux (2), feignaient d'attendre que
(i) Si y comme le font entendre les derniers mots du paragraphe précédent , la noblesse était entretenue dans ses refus par M. Necker , il paraît peu naturel que ce fussent les créatures de ce ministre qui appuyassent la vérification en commun.
(Note des nouv. édit,)
(2) Sur cette circonstance et sur tous les débats relatifs à
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nous vinssions les y joindre, et travailler en commun à la vérification de ces mêmes pouvoirs. Cette salle, destinée à l'assemblée générale des trois ordres, lorsqu'une circonstance marquante exigerait leur réunion , ne devait appartenir ni servir à aucun d'eux séparément. Le ministre Necker, en y instalant, par une politique perfide, messieurs du tiers, semblait les constituer essentiellement états-généraux, et ne faire de la noblesse et du clergé que deux branches du même trOnc , qui ne pouvaient avoir de vie qu'autant qu'elles s'y rallieraient , et qu elles y demeureraient constamment unies. Messieurs du tiers recueillirent un autre avantage non moins précieux de leur permanence dans la salle des états. Cette salle était la seule qui, par sa grandeur et par sa disposition, permit de rendre les séances publiques. Une foule d'hommes de tout âge , de tout état, accouraient chaque jour de Paris et des environs de Versailles. Ils suivaient les délibérations , se nourrissaient de tous les sentimens dont on voulait les nourrir, adoptaient tous les principes qu'on voulait leur faire adopter. Le peuple s'accoutuma bientôt à regarder la salle où s'assemblaient messieurs du tiers , comme le centre de la représentation nationale, et les députés qui y siégeaient, comme les seuls députés qui méritassent sa confiance.
la vérification des pouvoirs , on trouvera des détails trèsintëressans et très-circonstanciés dans les Mémoires de Bailly.
28 LIVHE PHEHIIER.
Le3 commissaires de la nQl)les5e avaieiit à pemer coinmeacé leur travail y que Toa annon^ç^ une députation de messieurs du tiers. Ils yenaient^ di* reat-il^) avertir messieurs de ][a noblesse ^ que Ji'prdre du tiers-état était dans l'inaction ^ attendant que Tordre du clergé et Tordre de la noblesse se rendi$$ent dans la salle de Tassemblée générale, pour prpcéder en commun à la vérification des pouvoirs. Les conimissaires répondirent que le président av^itajQurné la chambre de lanoblesse, qu^ils lui ren^r^ent compte ^ à sa rentrée y. de la députatipn de xpessieurs du tiers . Le lundi suivant ( i ) leç connpissaires , après quelques détails sur le trayail auquel ils s'étaient livrés , parlèrent de la 4,éputation qu'ils avaient reçue ; la demande de n^esçieurs d», tiers excita de nouveaux débats. Les partisans du votement par tête , prétendirent que tout ce qu'on avait fait était illégal ; que la chambre n'étant pas constituée y on n'avait pu prendre aucun arrêté- w Messieurs, s'écria Freteau, je me crois obligé de vous prévenir que , dans la circonstance actuelle , il s'agit moins de s'occuper des droits politiques, que de notre véritable position. C'est ici la guerre des pauvres contre les riches ; elle est 4^cl^rée, et si... » On interrompit Freteau qui p^^t-ét^r^ eut dévoilé d'utiles vérités ; on revint à la question des pouvoirs; une majorité de cent quatre-vingt-quinze voix décida que la chambre
(i) II mai.
était sufTisamment constituée ^ et qu'elle avait le droit de procéder à la vérification de ses membres. Cet arrêté était à peine rédigé , qu'une députation du clergé vint nous annoncer la demande que messieurs du tiers lui avaient faite , ainsi qu'à nous^ de se réunir dans la chambre commune , pour la vérification des pouvoirs. L'évêque de Saintes (i) ajouta que le clergé, uniquement occupé de maintenir l'union et Tharmonie , si nécessaires aux importantes opérations des états - généraux , allait nommer des commissaires conciliateurs , afin d'arranger leà diflerens qui pourraient survenir entré les ordres. L'opposition saisit cette ouverture , et dit qu'il fallait aussi nommer des commissaires conciliateur^. Monsieur Mulée de Bresé , député de Dijon , proposa d'envoyer aux deux chambres du tiers et du clergé les arrêtés que nous avions pris la veille. Freteau répliqua que c'était attenter à l'intégrité des états-généraux , et à la parité des droits , qui assure à tous , et à chacun des membres de l'Assemblée nationale , la faculté de voter sur les questions importantes ; que la chambre de là noblesse n'avait pu Se constituer en l'absence des députés de Paris , et de ceux de plusieurs provinces , lesquels s'étaient vus jusqu'ici dans l'impossibilité de venir aux états -généraux, faute d'avoir été convoqués à temps par les ministres du roi ; que les conséquences d'un pareil
(1) Larochefoucault-Bajers.
3o LIVRE PBKMIEB.
exemple lui paraissaient d'une grande importance pour la chose publique , l'inte'rêt du roi et celui du royaume ; que Tordre du clergé et celui du tiers n'étant pas constitués , on ne pouvait leur communiquer officiellement aucun an'êté. Nous voyions clairement que les membres de l'opposition ne cherchaient qu'à entraver la marche de la noblesse^ jusqu'à ce que les intrigues que l'on faisait jouer , l'arrivée des députés de Paris, l'admission de ceux duDauphiné , leur fournissent les moyens d'amener la réunion. Malgré les efforts de l'opposition^ la proposition de M. Mulée de Bresé fut décrétée. On envoya les deux arrêtés à messieurs du tiers et du clergé .
Il n'y avait plus d'espoir de revenir sur des arrêtés communiqués si solennellement. Cette vérification des pouvoirs en commun , si bien calculée pour amener le votement par tête , serait abandonnée ! Oh non , les opposant , voulant se ménager une ressource , ramenèrent la motion des commissaires conciliateurs. On eut beau représenter que là où n'existe point de contestation , besoin n'est de gens pour concilier. L'opposition l'emporta , les commissaires conciliateurs passèrent à une majorité de cent quatre-vingt-dix voix.
Cette petite victoire releva le courage de l'opposition ; les opposans conclurent qu'il se présenterait bientôt une discussion propre à donner lieu à l'emploi des commissaires conciliateurs ; le votement par tête ne leur parut pas entièrement déses-
pérë. En effet, il s'offrit le lendemain une occasion de recourir aux commissaires conciliateurs. Le bailliage d'Auxerre avait deux dëputations ; l'ëdit réglementaire ne lui en accordait qu'une : l'affaire regardait nécessairement les trois ordres ; aussi l'opposition ne manqua pas d'en renvoyer d'une voix unanime la connaissance aux commissaires conciliateurs. U fallait statuer si les commissaires jugeraient y OU s'ils ne seraient que rapporteurs ; si le rapport se ferait dans chaque chambre séparément par les commissaires de son ordre , ou s'il se ferait aux trois chambres assemblées en états-généraux. Cette grande question divisa de nouveau la chambre de la noblesse. Les criailleries y les subtilités recommencèrent : quelque envie qu'eût l'opposition que les commissaires conciliateurs jugeassent, cette opinion fut démontrée si extravagante , si contraire aux principes , qu'ils n'osèrent s'y arrêter. On décida que les commissaires ne seraient que rapporteurs : mais l'opposition voulait que le rapport se fit aux états-généraux assemblés dans les trois ordres; jamais elle ne perdait de vue le votement par tête ; elle savait que la première réunion des chambres le déciderait. L'opposition succomba à la majorité de cent quatre-vingt-dix voix.
Messieurs du tiers sentirent qu'il suffisait de nous abandonner à notre impétuosité naturelle ; que les gens qui nous conduisaient nous emporteraient à des mesures violentes : ils résolurent de demeurer dans une inertie totale , et d'éviter toute démarche
et toute délibération tendante à lès constituer en ordre ou chàmbfre du tiers ; ils se bornèrent à dire : « Nous sommes des députés présuiiiéé des coitimunes de France ; nous attendons que les députés préîsumés de la noblesse et du clergé viennent nous montrer leurs pouvoirs , et les sountietti'e à là vérification : c'eét alors Seulement qiië , lès trois ordres réunis, nous formerons lies états-généràUx. » Moiinier ajouta que ce parti était d'autant plus ccjfl^ènable que, d'après un propos que Itd avait tenu l'ârchevêque dé Vienne (i), il savait que le clergé était disposé à se joindre aux corhmuhes : <^e dans tou^ les cas les membres de là députation du Dauphiiié se rendraient à la salle des états - généraux , et y présenteraient leurs jlouybirs à la vérification.
Ces considérations décidèrent la conduite de messieurs du tiers. Il fallait , avant de prendre une résolution définitive , détacher le peuple de la noblesse et du clergé ; détruire peu a peu le respect superstitieux que leur portaient les classés inférieures , accoutumées à voir en eux des protecteurs
(i)LefrancdePompignan. Il était frère de celui que quelques bons oiivràgès et ses démêlés avec Voltaire oot rendu célèbre. Uarchevêque , long-temps opposé , ainsi que son frère, aux opinions philosophiques , avait eu part aux sarcasmes du vieillard, de Ferney. Lorsqu'il embrassa , aux états-généraux , le parti du tiers -état , Tabbé de Bonneval lui adressa cette plaisanterie : « Monseigneur , après avoir paàjèé vôtre vie â combattre les philosophes , vous vous êtes fuit leur exécuteur testûmetitaire. n {Note des nouv, ëdit,)
LiVBE PREUlEtt» 2r3
toujours ardens à ks servir , et des consommateurs utiles : il fallait surtout persuader aux artistes ^ aux . ouvri^^ ^ aux marchands ^ aux habitans des cam^ pagures ^ que leurs intérêts étaient les mêmes que ceux des bourgeois rentes des villes^ des capita-** listes > des* agioteurs^ des avocats, des gens de jus-* tice. C'est à quoi messieurs du tiers travaillèrent avec uii zèle infatigable y et le succès étonnant qu'ils obtniFeiit prouve qu'ils avaient savanunént calculé les OAOjens.
Cependant, pour entretenir les bonnes dispositions des nonàbreux habitués des tribunes , les ha** ranguAurs proposaient les motions les plus Violentes: ils voulaient que messieurs du tiers se déclarassent seuls la nation ; qu'ils sommassent la noblesse et lo clergé de venir dans la salle des états ; que sur leur refus ils procédassent à l'établissement de la cons-» titution. Ces partis extrêmes et déraisonnables n'offraient au premier aspect qu'im ridicule orgueil : mais les gens, sensés gémissaient de ces divisions funestes; divisions qui aux jexjLx, de l'homme d'État faisaient désespérer qu'un peuple , imiquementoc** cupé d'intérêts d'ordre et de corps (i), produisit
(i) L'auteoi: ne se trompe*t-il pas, en considérant, à regard des communes , la question du vote par tête comme une affairé étotdre ou de corps ? La question de l'ëtablisse<* ment de la constitution n'élait-elle- pas tout entière dans celle de la délibération par tête ou }>ar ordre?
( Nvie des noui^. édiu ) I. ^
34 LIVKE PHEMIER.
jamails rien de grande rien de bon^ rien de vraiment utile.
L'opposition, ou comme on l'appelait, la minorité établit un club. Les membres qui la composaient s'y rassemblaient tous les jours , et convenaient de ce qu'ils avaient à faire : cet accord leur donnait beaucoup d'avantages dans les délibérations. Quel était le but de la minorité ? l'amour du bien? non. A l'exception de quelques gentilshommes de province , probes , mais entêtés des droits et des prérogatives de leur noblesse , presque tous les membrçs qui composaient la chambre ne songeaient qu'à euit-mérftes. Les grands seigneurs avaient tr^ d'intérêt à maintenir les abus : les parlemens se repentaient d'avoir forcé le roi de convoquer les étatsgénéraux : ils voyaient que le peuple seul en profiterait; et il est si doux de s'établir corps intermédiaire entre un roi qui tend au despotisme , et une nation fatiguée de l'oppression / qui s'élance vers la liberté ! l'on obtient l'estime et l'amour du peuple, et sous le spécieux prétexte de défendré'^Qs droits , on acqoiart une autorité illimitée. Plus 'oh gagne sur le monarque, plus on devient cher à la nation : car le peuple , dans sa folle confiance à des hommes qu'il regarde comme un autre lui-même , s'imagine bonnement être devenu libre , lorsqu'il n'a fait que changer de maîtres , et que ses chaînes sont réellement plus lourdes. et plus multipliées. ,
Le gouvernement ne voulait point d'états , mais il avait besoin d'argent. Lés ressources étaient épui-
$ées; plus de crédit^ par conséquent p^us d'emprunt. Necker et Galonné^ dans leurs indiscrètes querelles, avaient levé le triple voile qui, jusqu'à ce jour, avait caché aux yeux du peuple l'énonne et hideu:!t colosse du régime fiscal. L'efTroi s'était emparé de toutes les classes des citoyens. Tel était l'état des choses. Chaque parti s'observait, calculait ses moyens : l'homme vertueux , isolé au milieu de cette multitude, n'osait reposer sa confiance sur aucun*de ceux dont il était entouré. Les grands se servaient du respect qu'inspire l'habitude d'une vieille consi-dération , pour dominer les suffrages : quoiqu intérieurement hiuniliés que le simple gentilhomme osât marcher leur égal, l'orgueil, moins fort que l'intérêt, se repliait sur lui-même, et les dehors d'une politesse devenue nécessaire prenaient la place de la morgue et de la hauteur « Quels étaient les moyens qu'on employait pour séduire des hommes neufs dans le manège des cours? des diners où la douce familiarité né s'assit jamais à table avec les convives^ cille faste et la bonne chère tenaient lieu de plaisir : un étonnement simulé du courage, du patriotisme, des lumières de la noblesse de province; elle sau-^ verait, disait-on, la monarchie : toute distinction abolie en apparence, et maintenue dans la réalité; ces petites faveurs, si précieuses à la cour, d'entrer au coucher du roi, au jeu de la reine ^ de se présenter chez les princes, accordées généralemenrâur députés nobles : quelques phrases insignifiantes que le comte d'Artois affectait de Umv adresser.
La maison des Polignac était le foyer d'pu par^ taient toutes les cabales^ le centre où elles venaient aboutir. Le comte d'Artois s'y montrait aux députés; et tel noble que> dans une autre circonstance> on eût repoussé avec dédain y fê4;é^ caressé y admis à la ' table du prince ^ s'en retournait nourri des mêmes sentimens qui animaient sa petite cour. Ces dehors i^ étaient qu'un masque destiné au commun des dé« pûtes : les plus savans dans l'art de l'intrigue y in-« ttoduits aux secrets mystères du soir^ avaient des conférences avec le prince. On leur prescrivait la marche qu'il fallait tenir ^ les moyens dont ils de-^ vaient se servir : maîs^ dupes d'hommes. dressés à la fausseté , tandis qu'ils sacrifiaient les vrais intérêts de la noblesse 9 l'intérêt plus sacré de la nation ^ on soulevait contre eux et contre la noblesse l'opinion publique. On voulait rompre les états; on voulaft quç la nation ne put pas en altrij^uer la séparation aux gens qui la machinaient; on cherchait à tout rejeter sur la noblesse^ à la rendre odieuse au peuple, à la signaler comme l'ennemie du bien. C'était remporter une double victoire : car la noblesse^ à laquelle on n^âvait pas pardonné son opposition à l'établissement de la cour pléfiiere et à la destructiocl des parlemens , avilie, délestée, perdait sa for<?e : trop heureuse de devenir Tinslrument passif du despotisme , et de se mettre aux gages du mi-* tti5tcre(ï).
(0 Le& expressions im l'a ufe«r donneraient à entendre
D'Esprëmenil^Bouthilier^ Laqueuille^ se chargèrent de conduire la chambre de la noblesse. Ils l'engagèrent sans peine à comnçiettre les sottises auxquelles on la destinait. 11 fallait auparavant la subjuguer 9 èter tout crédit aux hommes raisonnables 9 les rendre suspects. Ces messieurs propo-^ sèrent un club ; c était , dirent-ils , le seul moyeo de résister à l'association de la minorité.
Le club établi^ il se forma tout-à-coup une majorité fanatique. Tous répétaient comme des échos fidèles les oui, les non , qu'on leur dictait : la minorité fut atterrée ^ les gens sensés gémirent. Il s'exhalait de temps en temps des murmures ; alors on déclamait avec emphase contre les usurpations du tiers; on parlait des intérêts de l'ordre , des élémens de la monarchie ^ des formes constitutionnelles 9 de la fermeté , de l'attachement aux principes y aux usages antiques.
Les femmes de la cour ont joué «n r6Ie û sin-* gulier à cette époque de la révolution^ qu'il est nécessaire de les faire connaître.. Les femmes de Itt cour ne sont pas long-temps jolies; chl comment^
que le ministère était d'accord avec la eoiir mr le projet de disiolutioQ de» ëtats-génëraux. Mous crojrM9 pourtant que telle n'est pas sa pensée. Elle serait en opposition avec ce qu'il a dit plus haut (page i5), sur les relations qu'il lui suppose avec le duc d'Orléans, et sur F inimitié àe ce dernier contre les principaux personnages de la cour. Elle le serait égalenent avec ce qu'on lira bientôt , page 46.
( Note di's noitv, édit»)
au milieu de Tagitafioa la plus continuelle y de^ plaisirs les plus fatigans^ des occupations les plus insipides y des devoirs les plus minutieux , conserveraient-elles cette fraîcheur de teint , cette douce égalité d'ame y cet accord de tous les traits y cette mobilité de physionomie^ qui tient à des nuances morales imperceptibles^ bientôt effacées par l'habitude des passions fortes. Leurs yeux exprimeqt l'orgueil ou l'effronterie ; leur bouche ne s'ouvre point au rire naïf de l'ingénuité , au rire franc de la joie ; elle s'ouvre quelquefois au sourire mordant du sarcasme. Le jeu seul les anime ; ailleurs, c'est l'indolence de l'ennui, l'apathie du désœuvrement.
Conduit chez le duc de.... je vis dans le maitre de la maison l'affectation de la politesse . Les femmes qui composaient la société, placées sur une large ottomane , muettes , inoccupées , semblaient des figures arrangées dans un cadre pour former tableau. Je ne soupçoîiùai.même pas dans leurs yeux l'aperçu physique de l'étranger provincial qui entrait ou sortait. Parlait-*il? naissait l'étonnement qu'il eut quelque chose à dire : on était intérieure*^ ment tenté de Taltribuer à un manque d'usage. Montrait-il de l'esprit , « des connaissances ? succédait la stupéfaction de la sottise orgueilleuse : venait ensuite l'humiliation secrète de se voir , malgré les titres, le rang, les richesses, forcé de se mettre à sa véritable place.
Les femmes de la cour ont peu d'idées ; elles n'ont pas un sentiment. Leur conversation fatigue ; on ne
LITRE PREMIER* Sq
sait que leur dire. Cependant si on les contraint d'abandonner la puérile étiquette et les minutieux détails de la faveur ^ elles se laissent mener à des pensers plus étendus ; elles s'y prêtent y s'y plaisent; mais elles rentrent bien vite dans la sphère monotone où elles existaient, sans imaginer qu'il y ait d'autres plaisirs , une manière d'être plus propre à l'homme; elles reprennent leurs poupées, s'en occupent comme de l'affaire la plus importante , ne reconnaissent pas même l'homme qui leur a fait sentir qu'elles ont quelque chose de plus qu'un nez, une bouche , des yeux , des sens , en un mot , qu'elles ont une ame.
Un désir extrême d'occuper de soi, ne fut-ce même que sa société, de petites jalousies, de petites haines, de plus petits attachèmens^ l'ennui, un cœur vide de toutes les affections de la nature , je* tèrent plusieurs femmes de. La Cour dans le parti populaire. Toujours dominées par leur caractère futile, elles traitèrent une • ré volution qui allait décider du sort de la France y comme elles traitaient une intrigue , dont le but était de déplacer un mir uistre ou d'avancer un amant. Assises à leurs toi«lettes, plongées dans la mollesse de leurs boudoirs, elles dirent: C'est une jolie chose qu'une révolution ! faisons une' révolution. La galanterie est l'armé favorite des femmes; elle joua un grand rôle dans les guerres de la Ligue et de la Fronde : les femmes de la cour ne négligèrent point ce puissant moyen. Leurs aioaanjs étaient membres de lu minorité de la
4o uy^v. pnEiiuu.
noblesse; c était déjà beaucoup : la rudesse âpre, mais feraie et vigoureuse des députés des comî» inunes» oe ks effraya poiat. Uu langage nouveau, des formes nouvelles, avaient au moins le mérite d exciter la curiosité • Quel triomphe pour Famour« propre , de décider une délibération, d- animer d'un geste , d'un regard> un patriote parlant à la tribune le langage brûlant de la liberté ! et puis n était-^ce rien d'aller , de venir , d'avoir cfaea soi des conf é^i. rences mystérieuses, d'y discuter les grands intérêts de vingt*K|uatre millions d'hommes qui se régénèrent ,^4e cabaler à Paris , de parler constitution, d'assurer que l'on hait le despotisme et ses agens? Madame de Staël , fille de Necler , devint une des plus zélées propagandistes de la démocratie, Née avec de l'esprit , des sens très-actifs , une imagination vive, ungrand amour de célébrité ; entretiens secrets, billets du matin , rendez*vous du soir , plaisirs ^ intrigues, elle suffisait à tout : on la trou-» vaît, à la fois, à Baris, à Versailles, au salon, au boudmr, toi^ours agissante et vraiment infatigable. Mesdames deLuines, d'Aiguillon, de Lameth , de Castelane , de Tessé , de Coigni , eurent chacune leur emplm. : elles donnaient des dîners , assistaientrégulièrement aux séancesde l'assemblée, cajolaient les députés patriotes , commandaient des brochures, échauffaient les tièdes, soutenaient ceux qui paraissaient chanceler. Les conversations po* Htiques remplacèrent les conversations galantes et les anecdotes scandaleuses; le mot de liberté fut
LIVBK mEMIBR. Al
daDS^ toutes les bouches y Teiwie de dominer dans tous les coeurs. La société devint une arène où Voa se oombaltit sans égards et sans ménagemens : la diâërence des opinions fournit à des femmes qui se haïssaient en secret un prétexte de se baïr baute^ ment. Toutes les affectations grimacées de sen-« ribilité, de yertu, de bienfaisance y de religion , cédèrent au Trai naturel ; les masques tombèrent; la laideur morale de quelques femmes parût à nu : Von vit des monstres.
Mesrieurs du tiers , dont la marcbe y constamment suivie et savamment combinée y tie perdait pas un instant de vue la réunion y n'eurent garde de se refuser aux voies de conciliation qu'offrait le clergé. Ils nous envoyèrent une seconde députatiott r mais 9 soigneux d'éviter tout ce qui pouvait les constituer en ordre du tiers-état et tendre à reconnattre la noblesse chambre délibérante y les membres qui composaient la députation refusèrent de s'asseoir et de se couvrir. Us ne voulurent pas même employer le mot de commissaire. Target dit a que les députés des communes de France » venaient de nommer des personnes chargées de o se trouver aux conférences proposées par le » clergé; que ces personnes s'y rendraient au jour D qui serait le plus convenable à nsessieurs du » clergé et à messieurs de la noblesse. »
D'Esprémenil releva fortement Texpression de députés des communes de France y ajoutant quQ cette quiatiication était très-incfonstitutionnellQ >
et qu'il la dénonçait. On nomma des commissaires conciliateurs. Le choix de ces commissaires , fait dans le club^ et moins motivé sur la conpaissance des talens que sur la certitude du caractère le plus despote et de l'attachement le plus marqué aux opinions aristocratiques y fit évanouir tout espoir de conciliation. Cependant y pour montrer au peuple que ce p'était point le désir de conserver ses* privilèges pécuniaires qui engageait la noblesse à rejeter la vérification commune et le votement par tête y on chargea les commissaires conciliateurs d'annoncer à messieurs du tiers-état que la presque totalité des cahiers dont étaient porteurs les députés de 1^ noblesse y les autorisaient à voter la renonciation à tous les privilèges pécuniaires^ en matière d'impôts, tels qu'ils seraient consentis par les états-généraux; que messieurs de la noblesse n'attendaient^ pour rendre le décret solennel de cette renonciation y que le moment où chaque ordre y délibérant librement y aurait fixé les bases de la constitution.
Les conférences commencèrent : l'esprit de paix ne descendit point sur les commissaires ; l'aigreur y les vaines subtilités, suppléèrent aux raisons. On cherchait moins à s'éclairer qu'on ne cherchait à accabler son adversaire du poids de sa supériorité , qu'à faire un grand étalage de savoir. Les convmunes parlaient au nom de la nation, réclamaient les droits imprescriptibles de l'homme ; la noblesse s'isolait^ se renfermait dans de vieux usager, allé?-
guait des formes ^ des prérogatives qu'avait pros* cnles Vopinioa. Les rapports des commissaires respectifs, daas leurs chambres , augmentèrent encore 1 animosîté. Ceux de la noblesse ^'attribuaient la victoire : mais ni le public y ni la chambre de la noblesse, ni les communes, ni les commissaires eux-mêmes, ne le croyaient intérieurement.
Les conunissaires de la noblesse, fatigués des avantages, sans cesse répétés, que remportaient sur eux les commissaires du tiers-état, et ne pouvant, malgré les flagorneries de Tamour-propre , se dissimuler leur infériorité , résolurent de rompre des conférences désagréables , et de prononcer une scission si marquée , qu elle ne laissât plus d'espoir de retour, ce 11 est temps, dit le marquis de Bouthilier , que l'ordre de la noblesse se rallie à la constitution : il est de son devoir, dans le moment actuel , de donner l'exemple de la fermeté comme il a donné la preuve de son désintéressement. Je demande que la chambre déclare que la délibération par ordre, et la' faculté d'empêcher qui appartient divisément ac chacun d'eux, sont constitutives de la monarchie , et que l'ordre de la noblesse professera constamment ces principes conservateurs du trône et de la liberté.» D'Antragues, de Pouilli, de Montessou et de Laqueuille ,. appuyèrent successivement la proposition de Bouthilier , en démontrerent l'urgence et la nécessité. Des objections s'éleyèrent : on dit qu'il n'était pas prudent de prononcer sur une question <]ui c'était pas agitée, dont celle
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de la vérification des pouvoirs n'était qu'un corollaire ; que le roi demandait que l'on reprit les con* férences interrompues; que toute voie de conciliation n'étant pas fermée , il ne fallait point y apporter de nouveaux obstacles. Ces raisons auraient pu paraître solides à plusieurs membres ; d'Esprémenil tonna avec tant de force contre les innovations ambitieuses de messieurs du tiers y qu'il ramena la majorité à l'opinion du marquis de Bouthilier.
Cette brusque décision produisit l'effet le plus fâcheux. Messieurs du tiers ne gardèrent plus de mesure : ils soulevèrent de toutes parts l'opinion publique contre la noblesse , la représentèrent comme l'aristocratie la plus dangereuse y la plus ennemie du Ken ; ils lui attribuèrent l'inaction des états-généraux ; ils allèrent jusqu'à dire que la plupart des députés nobles ne voulaient point d'états ; qu'ils étaient les agens du comte d'Artois et des Polignac.
Pour mieux confirmer ces assertions, et montrer hautement qu'ils étaient disposés à saisir tous les moyens propres à mettre en activité les états-généraux , messieurs du tiers arrêtèrent une députatîon solennelle à messieurs du clergé (i). Cette députation, composée de vingt-quatre membres , se mit en marche , suivis d^une foule de peuple attendant en silence , dans la cour des Menus , quel serait le
(i) Oa trouvera des détails trës-étendus sur ces discussions* jiréKminaires dans les Mémoires de Bailly.
LIVKE PHEMIER. ^5
résultat de cette éclatante démarche. Messieurs du tiers entrèrent^ avec tout le céremoaial d'usage ^ dans la salle où le clergé tenait ses séances. Target porta la parole 9 et dit : « Les communes de France y )) Messieurs^ nous envoient vers vous; elles vous » conjurent par notre bouche y au nom du Dieu de /) paix et de l'intérêt national y de vous réunir à elles » dans la salle de Tassendïlée générale y pour y opé« » rer la concorde et Tunion. » Le clergé , étonne d une sommation à laquelle il n était pas préparé y répondit qu'il allait délibérer : messieurs du tiers se retirèrent; mais une seconde députation revint | rinstaut d'après ^ annoncer que leâ communes M lèveraient point la séance qu elles n'eussent reçu la réponse du clergé.
La minorité de la noblesse avait jusque-là coil«* serve les apparences de l'union. L'orgueil irrité , et l'esprit de vengeance , se joignirent aux intérêts qui la dirigeaient. Les membres de la minorité ne jouissaient d'aucune considération î il suffisait que l'un d'eux hasardât quelque motion pour qu'elle fût rejetée avec dédain. Ils n'^étaient pas les seuls qui eussent à se plaindre : l'autorité se trouvait concentrée dans cinq ou six députés. D'Ësprémenil e% Cazalès s'emparaient de fa parole y traitaient avec une hauteur insultante 'ceux qui n'adoptaient pas leurs opinions^ proposaietit les arrêtés les plus fous^^ les* faisaient passer malgré to^tes les réclamations. Ce qui rendait cette tyrannie encore plus odieuse ^ c'est que Cazalèa et d'Ësprémenil étaient à çevoft
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nobles la veille de la convocation des étals-ge'né-» raux : sur quoi le marquis de Silleri disait plaisamment que toute la noblesse de France était - menée par quarante ans de noblesse.
Les députés de Pans venaient d'être admis (i ) ; ih furent révoltés du despotisme qui régnait dans la chambre : ils avaient des liaisons avec les capitalistes; par conséquent des intérêts dlfférens de ceux de la noblesse : ils se réunirent à la minorité.
Cependant^ les courtisans triomphaient; la cabale des Polignac commençait à croire qu'il n'y aurait point d'états-généraux; on travaillait à la déclaration qui devait les casser; Necker était perdu (!î). Il chercha les moyens d'amener les esprits à une conciliation. Le roi exigea que les conférences recommençassent chez M. le gàrde-des-sceaux. On n'avait point envie de ge concilier, et l'on ne se con-
(i) Ils étaient au nombre de quarante pour là ville de Paris : di& du clergé , dix de la noblesse ^ et vingt du tiersétat. Il j eut en outre seize membres pour la prévoté et la vicomte de Paris.
Les membres les plus marquans de cette députa tion furent^ pour la noblesse, MM. Lally-Tolendal , Glermont-Tonnerrey le duc de la Rochefoucauld , Duport, Saint-Fargeau , le président d'Ormesson, Duval d'Esprémeuil ; pour le tiers-état , MM. Bailly , Siëyes , Tronchet , Treilhard , Garnier , Target , Camus, Lenoirde la Roche, etc., etc. Dans le clergé, il n'y put guëre de membre remarquable que M. Tabbé Montesquiou. . (2) Ceci parait confirmer l'observation que nous avons faite, page 37, (Note des nouv. édit. )
LivaE pAemier. 47
cilla poiat. Cette tentative échouée ^ le roi ^ ou plutôt Necker sous son nom y proposa une ouverture de paix. Le projet ménageait tous les intérêts ; il réservait les droits de l'ordre. Le club s'assembla: d'Ësprémenil ^ Bouthilier^ Cazàlès haranguèrent; le plan fut rejeté. Il fallait en donner lecture à la chambre : le premier mouvement fut un transport d'enthousiasme. D'Esprémenil et Cazalès ne sop* posèrent point à ce développement d'un sentiment patriote; ils laissèrent refroidir les cœurs : alors ils insinuèrent des réflexions; on donna un sens forcé à certains mots ; on analysa le préambule ; on montra le votement par tête comme une suite inévitable de l'admission du plan. Les gens sages saisirent avidement une voie honnête de sortir de l'embarras où l'on s'était mis par trop de précipitation; ils voulaient le bien^ ils le voulaient sincèrement. Que pouvaient quelques députés contre les intrigues de toute espèce dont nous étions environnés? La raison parlait en vain; elle n'était point édoutée. Les commissaires conciliateurs^ ou plutôt j Bouthilier Tut un arrêté, qu'il invita le président de soumettre à la discussion ^ comme trèspropre à concilier les droits de Tordre avec les vues bienfaisantes du npionan^e. To^s les iéchos se réunirent pour répéter que c'était le seul parti qui convint dans la circonstance. Cette fois-ci les gens raisonnables remportèrent; l'arrêté de Bouthilier fat rejeté , et le plan du ministre NecVer admis
43 UVA£ iPREiâiEft. ^
ave^ d^ légers ameademens. BouilûUer et les ^om-^ missaires conciliateurs ne se tinrent pas pour vaiiieus ; il y «ut le soir une cooférence secrète chez la duchesse de Polignac^ on rédige^^au club un second arrêté y qu on assura plus conciliant que le premier : c était le plan lui-mêoie avec des modifications al>solument nécessaires i on le dit à ceux qui voulurent l'entendre : les uns le crurent , les autres feignirent de le croire; et le second arrêté passa.
Messieurs du tiers virent , avec une secrète joie j la faute que venait de faire la noblesse : nous pre^ nions maladroitement sur nous l'odieux d'un refus. Le clergé 9 {dus caujteleux , avait accepté le plan de conciliation proposé par le roi. Messieurs du tiers ne voulaient point ce plan : il rompait leurs projets. Mais» instruits de nos délibérations ^ avant même qu'elles fussent arrêtées^ ils sentirent qu'il suffisait d'éloigner la décision de cette affaire : notre impatience naturelle ^ l'impéritie de ceux qui noua menaient) leur assuraient un succès complet.
La chambre du clergé y presque entièrement corn* posée de curés , détestait «galenaent les évéques e^ la noblesse , et désirait eu secret s'unir au tiers. Les évêques ^ loin de chercher à rameuef les curés pai? des égards^ psur deis services ^ et de tendre à sd confondre avec eux^ comme membres du même ordre » les tenaient à une distance humiliante ; tottjpurs montés sur la .morgue épiscopale > ils af« fectaientdes distinctions, exigeaient des respects ^ et avaient, dans leur propre chan[ibre, un banc se-
paré. Necker souhaitait ardemment la réunion (i). Cet homme, citoyen d'une petite république , ignorant nos mœurs, notre histoire, ou 1 ayant lue superficiellement, n'ayant pas une idée nette de ce qu'on appelle monarchie , persuadé que le mot roi entraine l'exercice d'un pouvoir illimité, croyait que l'unique opposition qu'il eut à craindre , dans ses spéculations ministérielles, venait delà noblesse et du clergé : en effet, eux seuls s'étaient opposés aux vues de l'archevêque de Sens Brienne , aux renversemens projetés par le garde-des-sceaux Lamoignon; donc, selon Necker, la noblesse et le clergé ne se prêteraient jamais à l'abandon de leurs privilèges pécuniaires , donc il fallait les y forcer. L'archevêque de Vienne (2) , bon homme , prêtre régulier , mauvais politique , parut propre à seconder les vues du ministre. On cajola l'archevêque, on exalta son zèle pour le bien. Mounier gouvernait l'archevêque de Vienne , et Mounier était dévoué à Necker. Mounier était venu aux étatsgénéraux avec sa femme et ses en fans : or, comme disait le comte de Mirabeau, venir aux états-généraux avec sa femme et ses enfans, qu'est-ce autre chose que de donner deux anses pour vous soulever?
(i) Uauteur est-il ici d'accord avec ce qu'il a dit plus haut (page 22) , que Neckern^étaitpas fâché qu il existât des semences de disfision entre les ordres , afin de les balancer l'un par l'autre ? . (Note des nou^, édit* )
{7) Le franc de Pompignan.
5o XJTRE PREMIER.
Necket» s'associa à rarchevêque de Bordeaux , Champion de Cicé , homme ambitieux , intrigant : il lui montra , dans une perspective peu éloignée , la place de garde -des -sceaux. Les évêques de Chartres (i) , d'Autun (2), de Rhodes (5), se joignirent aux deux archevêques, et travaillèrent de concert avec eux. Tout se calculait et se décidait che^ Necker. Ce ministre, banquier, avait conçu , disait-on , de vastes projets : quels étaient ces projets? trois emprunts successifs de quatrevingts millions , une augmentation du bail des fermes , des extensions d'impôts , la consolidation de la dette publique , pour se ménager de nouveaux emprunts : c'était à ce but , nommé , par ses gagistes, restauration, régénération de l'État, que se bornait le travail de son génie : c'était pour l'atteindre qu'il concourait sans le savoir, sans même s'en douter, aux renversemens des lois et de l'ancienne constitution.
La minorité de la noblesse entrait dans les vues de Necker; les membres qui la composaient se rendaient tous les jours chez Itd. Necker et le plus grand nombre des membres de la minorité n^étaient q«e des agens destinés à servir des desseins plus vastes et plus profonds : il existait un comité secret où .se réunissaient les principaux chefs de la révo-
(i) M. deLubersac.
(2) M. de Talleyrand-Përigord.
(3) M. de Saignelay-Colbert.
LIYRK PREMIER. 5l
luùoQ ; on y recevait indifieremment des ctéputés des trois ordres ; on n'était pas même difficile sur le choix : c'était y disait-on y de ces gens que Ion ne se permettrait pas de voir ailleurs , mais qui ^ dans les circonstances y devenaient précieux ; qu'on ne voudrait pas avoir pour an^s y mais qu'il fallait employer comme instrumens. La conscience de l'homme public n'est pas celle de l'homme privé.
Ce comité exerçait une grande influence sur les délibérations des trois chambres. Là, se préparaient les événemens y se concertaient les manœuvres employées dans les provinces pour agiter les esprits , ' pour amener les insurrections. On répandait en même temps à Paris qull ne pouvait y avoir d etats-généraux que par la réunion des ordres : l'on montrait la banqueroute comme une suite néces-saire de leur désunion. Une multitude de Parisiens venaient aux assemblées du tiers ; ils entendaient prononcer avec emphase , je dirais hurler avec fureur y les mots vagues de liberté, de patriotisme^ de souveraineté du peuple. Ils sortaient ivres, ne respirant que haine , que vengeance contre la noblesse. Une foule de libelles incendiaires, colportés dans Paris , envoyés dans les provinces , entretenaient et étendaient ces dispositions. On parlait hautement de renouveler les horreurs de la Saint- Barthélemi > et d'effacer de sur la terre une classe d'aristocrates et de tyrans.
Les choses ainsi disposées, messieurs du tiers décrétèrent une députation solennelle à la noblesse ,
$2 UYRB PliEMIBK,
et rinvitèrent en général^ et chaque membre en particulier 9 à venir dans la saUe des états vérifier les pouvoirs en commun. Celui qui portait la parole ajouta que lappel des bailliages se ferait dans une heure ; et que faute par la noblesse de s'y présenter^ il y serait procédé tant en absence qu'en présence. Ce coup hardi fut suivi d'un coup plus hardi. Messieurs du tiers annoncèrent qu'ils allaient se constituer. Une multitude de Parisiens et d'habitans de Versailles accoururent à la salle des états. La séance fut longue : l'abbé Sieyes proposa de s'établir Assemblée nationale. La question fut vivement agitée ; chacun apportait une dénomination^ la soutenait avec opiniâtreté ; l'abbé Sieyes l'emporta (i).
Messieurs du tiers ^ devenus la nation^ consolidèrent la dette , abolirent les impôts^ les recréèrent pour la tenue des états seulement. La noblesse ouvrit quelque voie de conciliation^ parla du plan proposé par le roi ^ laissa comprendre qu'elle l'ac* cepterait. Messieurs du tiers^ fermes dans leur pre-
(i)Ge récit ne parait pas tout-^-fait exact. M. Sieyes avait proposé à l'assemblée au, tiers de se déclarer jissemblée des représentons connus et vérifiés de la nation française. Ce fut M. Pison du Galand (^) qui proposa la dénomination à^As^ semblée nationale. M. Sieyes adopta cet amendement^ et mo- 4ifia en conséquence , dans la séance du 17 juin , sa première motion qui fut alors adoptée. {Note des nouv, édit,)
(*) Le MoniUur et le Pwnt du Jour disent que c'était M. Legrand . avocat lie C^hHfeauronx.
mière démarclie , et sentant toute leur force y éludèrent la proposition de la noblesse^ et répondirent que l'Assemblée nationale ne cesserait d'inviter les députés de la noblesse a se réunir dans la salle commune ; qu'elle les recevrait avec joie , et qu'elle ne désespérait pas de les y voir un jour,
La division augmentait : le duc d'Orléans vota d'aller en corps se faire vérifier a la chambre nationale. Ce prince, indécis et flottant entre ses terreurs et ses désirs , en même temps qu'il soutenait la minorité de la noblesse dans ses projets , qu'il intriguait à Paris , et répandait l'argent pour forcer la réunion , entretenait des intelligences avec les Polignac, et promettait sur son honneur à M. le comte d'Artois qu'il ne passerait point au tiers. Cependant, pressé de se déclarer, il fallut parler : l'effort qu'il venait de faire sur lui-même , causa dans lui un si étrange mouvement qu'il se trouva mal : l'on vit avec surprise , en lui administrant des secours , par le grand nombre de gilets mis l'un sur l'autre, dont il était vêtu, jusqu'où s'étaient étendues ses craintes, et jusqu'où l'avilissait son peu de courage. La motion du duc d'Oi-léans fut rejetée, mais elle eut quatre-vingts voix : c'était un premier essai . La minorité , résolue d'opérer la réunion , même par les moyens les plus violens , sentit qu'il n'était pas temps de se déclarer : le clergé attendait en silence le parti que prendrait la noblesse. La division était encore plus forte dans la chambre du clergé que dans celle de la noblesse. Les arche-
vêques de Vienne , de Bordeaux , les eVêques de Chartres 9 d'Autun , de Coutances (i)^ de Rhodes cabalaient. Quelques curé^ portèrent leurs pouvoirs à la vérification ; d'autres suivirent cet exemple ; tous furent accueillis avec transport , célébrés dans les journaux , et nomnlés à Paris pasteurs patriotes. L'archevêque de Bordeaux ^ assuré de la majorité du clergé, parla plus ouvertement, et proposa de se rendre dans la salle nationale. La cour , ne pouvant se dissimuler que les petits moyens employés pour diviser les ordres , allaient amener la réunion, et tourner contre leurs propres auteurs, résolut la dissolution des états. 11 était nécessaire d'éloigner le roi de Versailles, de le séquestrer de Necker et des ministres qui lui étaient attachés. On arrangea un voyage de MarU : la mort de M. le dauphin servit de prétexte. Là , on s'empara de l'esprit du monarque : on lui remontra qu'il était temps d'arrêter les entreprises inouies du tiers ; que bientôt il ne lui resterait plus que le nom de roi. Le cardinal de la Rochefoucaidt et l'archevêque de Paris (2) coururent se jeter aux pieds du roi , le suppUèrent d'empêcher la ruine du clergé et de protéger la religion. Le parlement envoya une députation secrète et proposa des moyens de se passer d'états. Le garde-des-sceaux parla avec force. La reine et le comte d'Artois se joignirent
(t) M. de Talaru de Chalmazel.
(2) M. de Joigne.
au garde-des-sceaux. On persuada au roi qu'il était aisé de contenter le peuple; quil suffisait d'une déclaration propre à remplir le vœu des cahiers; que la noblesse et le haut clergé l'accepteraient avec reconnaissance. Tout étant définitivement arrêté , un ordre du roi annonça une séance royale , et suspendit les. états sous prétexte d'arrangemens à faire à la salle. On s'imaginait empêcher le tiers de se rassembler, et prévenir les arrêtés de ses délibérations. Cette démarche imprudente ne servit qu'à hâter le triomphe du tiers. M. Bailly, président , et deux secrétaires se présentèrent, à neuf heures du matin, à la salle des états ; ils la trouvèrent gardée par des soldats suisses. L'officier montra ses ordres; les secrétaires dressèrent procès - verbal et se retirèrent. Bailly indiqua l'assemblée daiis le jeu de paume de la rue Saint - François. Les députés s'y rendirent. La séance fut tumultueuse : on finit par annoter que « l'Assemblée nationale appelée a fixer la constî- » tution du royaume , opérer la régénération pu- )) blique , maintenir les vrais principes de la mo- » narchie , rien ne pouvait empêcher qu'elle ne » continuât ses délibérations, et ne consommât » l'œuvre important pour lequel elle était réunie , » dans quelque lieu qu'elle fût forcée de s'établir; » et qu'enfin , partout où ses membres se réuni- » raient , là serait l'Assemblée nationale ; que » tous les députés prêteraient à l'heure même le » serment de ne jamais se séparer , et de se ras-
» sembler partout où les circonstances l'exigeraient^ )) jusqu'à ce que la constitution du royaume etlaré- » génération de l'ordre public fussent établies ( i ) . »
Les députés prêtèrent le serment. Une foule immense de peuple attaché aux fenêtres, répandu dans les rues, fit retentir lair d'applaudissemens. Versailles , Paris , la France entière ^ admirèrent le courage , le patriotisme de messieurs du tiers. Le roi revint de Marly. Necker oflrit un nouveau plan : Necker n'était plus le maître du conseil; on y avait appelé le comte d'Artois, les princes de Condé , de Conli; on s'en tint à la déclaration du garde-dessceaux.
Tout annonçait la chute du ministre ; il chercha à la prévenir : car, malgré' ce que Necker dit luimême de son désintéressement, de son peud'amlntion, malgré ce qu'en publient ses gagistes, jamais ministre ne tint autant à sa place. 11 fallait retarder la séance royale, se ménager des ressources; Necker y réussit. Il allait, dit-il, travailler un second plan quiréuuirait tous les suffrages. La cour donna dans le piège ; Necker gagna un jour, et sut s'en servir avec beaucoup d'habileté. Ce retard fit chercher un moyen d empêcher messieurs du tiers de s'assembler : on crut qu'il suffirait de leur fermer l'entrée du jeu de paume de la rue Saint-François. Le comte
(i)M. Mounierfit^cettemotion: MM. Target , Chapelier et Bamave l'appuyèrent , comme on le verra dans les Mémoires de Bailly , Tome I". {Note des nouv. édit.)
d'Artois envoya dire au maître du jeu qu'il jouerait a la paume le lendemain : cet homme intimidé y et à qui Ton avait durement reproché sa condescendance , ptiévint messieurs du tiers qu'il ne pourrait pas leur prêter sa salle pour tenir leur séance. Cette petite niche d écolier tourna encore à la confusion de ceux qui remployèrent : messieurs du tiers demandèrent l'église de Saint-Louis. Le curé Jacob ^ quoiqu attaché à la cour, n'osa la refuser : messieurs du tiers y ouvrirent leur séance : cent soixante curés , précédés des archevêques de Vienne , de Bordeauix , des é vêques de Rhodes , d' Autun , de Chartres^ de Coutances^ entrèrent aux acclamations d'un peuple nombreux. L'archevêque de Vienne , que Tarchevêque de Bordeaux mettait avec adresse toujours en avant , annonça que le clergé venait se soumettre à la vérification commune : deux députés nobles , du Dauphiné , se présentèrent et furent accueillis avec les mêmes transports. Ainsi , ce jour^ adroitement obtenu par le ministre , opéra la réunion des ordres.
La séance royale se tint le jour suivant. Necler refusa de s'y trouver : son absence fut une censure amère de la déclaration (i). La cour montra dans
(i) Dans les notes placées à la fin de ses Mémoires» M« Baîlly dit : a II me paraît certain que M. Necker a eu une grande part à la déclaration du 28 juin, qu'il ne fut choqué que de quelques changemens légers qu'on y -fit, et que ce fut la raison ou le prétexte dont il se servit pour
58 LIVRE PREMIER r
cette affaire une pusillanimité ^ une incertitude in*croyable, et prouva, par le peu d'usage qu'elle fit de la force , que la force , quand on ne sait pas l'employer, est une arme inutile et même dangereuse , parce qu'dlle est la mesure de la faiblesse du caractère de ceux qui la déploient inutilement. La séance royale offrit l'odieux appareil d'un lit de justice. Des soldats et des gardes-du-corps environnaient la salle des états : tout autour du trône fut morne et silencieux. La déclaration ne contenta personne. Le roi parla plutôt en despote qui commande qu'en monarque qui discute , avec les représentans du peuple , les intérêts d'une grande nation. Des /e vçux souvent répétés choquèrent des hommes fatigués de la servitude , impatiens de conquérir la liberté . La séance finie, la noblesse et le clergé se retirèrent; messieurs du tiers demeurèrent
s'absenter de la séance royale. Soit qu'il eût aperçu un peu tard l'odieux qui en retomberait sur le ministère , et qu'il ait voulu se mettre à l'écart , il a parfaitement réussi ; car cette marche l'a mené au triomphe. » M. de Clermont- Tbnnerre , ami de M. Nçcker , confirme ce fait. « La dispute (sur la réunion des ordres ) , dît-il , paraissait interminable ; le roi avait sans succès interposé sa médiation ; l'opinion publique condamnait la résistance des deux premiers ordres. M. Necker conçut alors l'idée de la séance royale : telle qu'il l'a voulait 9 il était peut-être trop tard pour qu'elle réussît complètement; telle que ses collègues la rendirent contre son vœu, elle fit de nouveaux obstacles. » {Recueil des opi-nions de Stanislas de Clermont''T'onnerre , Tome I*"^ . Pré^ face^ pag. xi. ) (Note des nouv* édit.)
Ll^RE PREMIER. 5g
dans la salle. Le grand maître des cérémonies leur porta Tordre de sortir : « Allez dire à ceux qui TOUS envoient y s'ëcrie le comte de Mirabeau^ que nous sommes ici par la volonté du peuple y et que nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. » Le grand maître court rendre compte au roi : ce prince, déjà las^ rôle qu'on lui a fait jouer , et à qui tout cela dans le fond était très-indifierent , répond que si messieurs du tiers ne veulent pas quitter la salle , il n y a qu'à les j laisser... N'osant donc employer la force , on a recours à un moyen puéril. On envoie une tren« taine d'ouvriers armés de marteaux , sous prétexte de remettre la salle dans son ancien état , qui , dé*tendant et retendant des tapisseries y démontant et remontant des boiseries y cognent y recognent : on espère que ce bruit et la confusion d'un pareil déménagement y forceront messieurs du tiers de lever la séance et de s'en aller. Messieurs du tiers demeurèrent impassibles et continuèrent la délibération. Ils décrétèrent qu'ils persistaient dans les arrêtés pris au jeu de paume et à l'église de Saint- Louis; ils déclarèrent la personne de chacpie député sacrée, inviolable, et prononcèrent le titre d'infâme , de traître à la patrie , sur quiconque oserait attenter à la liberté d'un député (i). Les grands, les
(ï) Cette motion fut adoptée à la pluralité de 493 voix contre 34 y après un très-court débat. Un membre de l'As-
6o LIVRE PREMIER.
ministFès , les conseillers dIEtat ^ témoins de ce9 vigoureuses résolutions ^ restaient frappés d un étonnement stupide : habitués à ramper au seul mot d'ordre du roi y cette mâle résistance était pour eux im attentat sacrilège.
La déclaration du garde-des-sceaux ôtait beaucoup à la noblesse y mais elle ôtait encore, plus à ses ennemis : elle conservait aux nobles le droit de former dans FÉtat un ordre distinct : cette prérogative , plus apparente qu'utile , défendue avec tant d'opiniâtreté y les consolait des sacrifices réels que l'on exigeait d'eux. Les députés de la noblesse se rendirent au château; le duc de Luxembourg les mena chez M. le comte d'Artois : la noblesse lui devait la séance royale ; il était juste de l'en remercier. Le comte d'Artois reçut les députés avec sa politesse et ses mànièresgracieuses accoutumées : il parla modestement tle ce qu'il avait fait. Les députés allèrent ensuite chez Monsieur : ce prince po^ litique et timide refusa de les recevoir (i). On pro^
semblée ayant prétendu que c'était là s'arroger un privilège exclusif, et quç tous les citoyens avaient autant de droits que les députés à la sûreté que ceux-ci réclamaient , Tau* teur de la motion (Mirabeau) répondit que sans doute tous les citoyens devaient être également à l'abri des emprisonnemens arbitraires; mais qiie les députés aux états-généraux étaient les seuls qui ne dussent pas être recherchés dans les formes même légales , pendant la durée des sessions. Lettres de Mirabeau à ses commettons, (Note des nouv. édit.) (i) Les faits ont prouvé que l'auteur s'était trompé,. en
I LITRE PREMIEK. 6l
posa de monter chez la reine : ce n'était pas a elle que Toa avait le moins d'obligation. La reine sortit dans le sallon de jeu ; elle tenait Madame par la main ; elle portait le jeune dauphin sur son bras. Tableau délicieux d'une mère ! douce expression de la nature! La reine présenta M. le dauphin aux députés ; leur disant , avec beaucoup de grâce , qu'elle le donnait à la noblesse , qu'elle lui apprendrait à la chérir et à la regarder conune le plus ferme appui du trône.
Tandis que la noblesse triomphait au château y Neiiker, renfermé avec ses confidens, calculait les moyens de prévenir sa chute : il avait annoncé sa démission. Messieurs du tiers ^ consternés, remplissaient les appartemens; madame Necker et madame Staël 9 fondant en larmes , recevaient leurs adieux^ les embrassaient, se laissaient embrasser. Cette scène produisit l'effet qu*on en attendait.. Une députation vint, au nom de la capitale, solliciter le ministre de ne pas abandonner la France désolée : des hommes, ramassés autour du contrôle général, criaient que la retraite de M. Necker perdrait le royaume ; qu'il n'y aurait point d'états ; que les
attribuant à une politique timicjie un refui fonde par les principes que le prince avait adoptes ; principes qui s'étaient ié]k manifestes antérieurement dans l'assemblée des notables , et qui se sont manifestés d'une manière toujours constante/27 ans plus tard , par l'établissement de la Cbarte «onstitntionnelle. {Note des nou{t, édii.)
6a UTRS PREMIER.
arîstocrate8'( mot de ralliement poui^ désigner les nobles ) allaient enfin opprimer la nation«
Cependant la foule croissait ; la reine alarmée de ce mouvement envoya quérir Necker; il passa dans le cabinet du roi; il y eut une explication. Necker promîlde rester. Le peuple s'était porté en grand nombre au château. Le duc du Châtelet fît remarquer à Necker cette multitude répandue dans les cours ^ et bii conseilla de se retirer par la terrasse. « Non, répondit, Necker, il faut bien me montrer au peuple. » Il se rendit à pied au contrôle général au milieu des cris de vive M. Necker. Toutà-coup un homme traverse la foule , se jette aux pieds de Necker , s'écrie : w Monseigneur , restezvous? — Oui, mes enfans , en se tournant avec une sensibilité hypocrite vers le peuple, oui , je reste . » A ces mots, les cris de vive M. Necker recommencent ; une troupe.de gens, payés pour jouer cette parade^ se mettent à courir les rues de Versailles , portant des torches allumées, et le nom de Necker dans un transparent coiuronné de fleurs ; la populace se rallie autour de cet étendard; on allume des feux de joie ; on tire des fusées ; Versailles retentit des cris de vive M. Necker.
Le ministre, plus fort que jamais, exigea qu'on n'eût aucun égard à la déclaration du garde-dessceaux^ et qu'on laissàtallerleschoses.Uétait sur du but auquel elles tendaient. La noblesse et le clergé s'assemblèrent dans leurs chambres : l'archevêque de Bordeaux proposa de nouveau la réunion : le
cardinal de la Rochefoucault^ rarchevécpie de Parîs^ plusieurs évéques et <]uelques cures combattirent la motion de l'archevêque de Bordeaux ^ et dirent qu'il fallait opiner sur la déclaration du roi : alors cent soixante cures et sept évéques se levèrent et se rendirent dans la salle des états.
La noblesse n'était pas plus d'accord entre elle. On voulut s'occuper de la déclaration du roi. La minorité suscita mille difficultés ^ fit naître mille obstacles. « Allons au tiers , s'écrie Lally - Tolendal , )) portons-lui nous-mêmes cette communication de ^» pouvoirs que le roi nous invite à lui porter, et )) que notre première délibération soit sur la séance » d'hier.... Messieurs , il est une force de choses n qui l'emporte sur celle des personnes; une grande » révolution est commencée , rien ne l'empêchera ; » il ne tient qu'à la noblesse d'y concourir et de » s'y assigner une place d'honneur. — Vous » venez d'entendre, reprend avec véhémence d'Es- » prémenil , une grande révolution est commen-
n cée et c^est dans la chambre même de la
» noblesse qu'on ose bous l'annoncer, qu'on nous » invite de nous y joindre : non , Messieurs , notre » devoir est de conserver la monarchie que des fac- » tieux veident détruire. »
Tout le monde s'agitait. Les passions diverses, les intérêts personnels, perçaient dans les discours, dans lesgestes, dans l'expression animée des figures : on décida de se former le soir en bureaux, d'y discuter la déclaration du roi : elle fut acceptée.
64 LIVRE PREBUER. ..
^' Necker n avait plus qu ua pas à faire pou^r amener cette réunion si désirée. 11 n'en prévoyait pas les funestes conséquences. Uniquement occupé de se maintenir dans sa place ^ d'obéir à sa propre amr bition y à celle de sa femme y de sa fille y goûtant d'avance les plaisirs de se venger de ses ennemis et de former tranquillement ses emprunts, l'avenir à Faspect du présent disparaissait devant son étroit génie.
L'archevêque de Paris tenait aii clergé non-réuni. Ce prélat jouissait d'une grande considération ; l'importance de son clergé , sa conduite sage, mesurée, ses mœurs régulières, ses immenses charités pendant le rude hiver de lyÔQ^ le rendaient cher à son diocèse . Tant que l'archevêque soutiendrait la minorité du clergé, il donnerait à cette cause l'apparence de la justice. Necker n'avait point oublié le voyage de l'archevêque à Marly. On résolut d'user de violence ^ et de forcer l'archevêque à la réunion. On ameuta le peuple de Versailles, on manda les brigands soudoyés de Paris : cette foule réunie attaqua l'archevêque au sortir de la séance , le chargea d'injures grossières , le poursuivit jusqu'à son hôtel, cassa » ses vitres. Les chefs entrèrent , la fureur dans les yeux, et mille imprécations à^la bouche : ils exigèrent que l'archevêque leur remit se& pouvoirs , l'obUgèrent de signer une promesse de se rendre à la salle des états. L'ardbevèque se présenta le jour suivant à la vérification commune* M. Bailly, alors prési-
dent de l'Assemblée, ajoutant Tironie à l'outrage, l'assura qu'il ne manquait que cette couronne à ses vertus (i).
Ce qui restait du clergé n'inquiétait point Necker; il savait qu'il l'amènerait facilement à la réunion : aussi répondit-il froidement, le lendemain de cette scène affligeante, à un député de la noblesse qui gémissait de cette dégradation morale du caractère français : Tel est le peuple , // ne considère rien ! et cela dans l'espoir d'effrayer la noblesse. En effet, si le peuple n'avait pas respecte , dans l'archevêque de Paris, le double caractère de pasteur et de député , il respecterait encore moins les députés nobles. A l'appui de ces réflexions, si naturelles , on parlait ouvertement de massacrer les membres de la majorité de la noblesse : on marqua leurs maisons.
Les membres de la minorité s'étaient secrètement engagés d'abandonner l'ordre , aussitôt que la majorité du clergé serait réunie. Necker jugea le moment favorable. Le comte de Clermont-Tonnerre et quarante-six députés se rendirent à la salle du tiers : ils écrivirent au président de la noblesse pour lui faire part de la résolution qu'ils avaient prise , lui témoignant leurs regrets de se séparer d'un corps qui leur serait toujours cher : le bien
(i) Voyez les Mémoires de Bailly, Tome I".
66 UYRE PREMIEB.
général du royaume ue leur avait pas permis de balancer (i).
Les menaces faites à la noblesse ne produisant pasl'çfTetqu on en attendait^ le ministre et ses agens changèrent de marche , et travaillèrent à inspirer à la reine ^ au roi et aux Polignac, les mêmes sentimens de terreur qu ils n'avaient su inspirer à la noblesse. Cent mille hommes venaient , disait-on^ de Paris , mettre le feu au château^ égorger la noblesse : ces bruits semés avec art. soutenus de la présence de deux ou trois mille gens soudoyés répandus autour de la salle des états y vomissant un torrent d'injures et de menaces contre les membres de la majorité de la noblesse , épouvantèrent la cour. Le peuple de Versailles , soulevé par les discours incendiaires dont on alimentait sa rage, parlait avec fureur de la résistance de la noblesse , s'emportait, sans ménagement, contre la reine, contre le comte d'Artois, contre les Polignac. On désignait le jour du massacre. Le conseil montra au roi la nécessité d'une prompte réunion. Necker, indifférent, en apparence, à ces mpuvemens, en était l'ame. Le roi, persuadé qu'on ne pouvait plus retarder sans se mettre au hasard de tout perdre , envoya quérir le duc de Luxembourg, président de la noblesse. La reine , Monsieur, M., le comte d'Artois, étaient dans le cabinet du roi; la reine répandait des larmes; les princes paraissaient consternés. Le roi
(i) Voyez les pièces diverses placées à la fin du volume (B).
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remit au duc de Luxembourç une lettre pour la noblesse (i} ; il l'invîtaît à céder aux circonstances , l'appelait sa fidèle noblesse : le comte d'Artois en-* gagea personnellement le duc de Luxembourg à faire tous ses efforts pour décider la réunion. Ce prince avait beaucoup de crédit sur Tordre ; il s'était montré fort attaché aux intérêts de la noblesse il était affable 9 honnête, et, quoique ces démonstrations fassent calculées*, elles avaient séduit les gentilshommes de province, peu versés dans le manège des cours.
Nous étions inquiets : nous savions la conférence du duc avec le roi. Cependant, je puis le dire , e% c'est une justice que j'aime à rendre à la noblesse, c'était moins son intérêt personnel qui la touchait, que cet attachement inviolable et sacré qu'elle a toujours eu pour son roi et pour sa patrie. La noblesse eût sacrifié avec joie ses droits, ses privilèges ; mais elle voulait sauver le roi , et la suite a prouvé que ses craintes étaient fondées. .
Tandis que chacun se livre à ses réflexions , je m'approche de M. de La Fayette , que je connaissais à peine , et dont j'étais encore moins connu: « Que va-t-on faire, lui dis-je? » M. de La Fayette me regarde, et n'apercevant aucune décoration, il me croit député des communes , ou l'un des nobles passés le 26. (( Nous vous en enverrons en-
(i) Voyee celle lettre dans les Éclaircissemens à la fin du
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<:ore quelques-uns aujourd'hui^ » me re'pond'-îl a voix basse. « Ce n'est pas cela que je vous demainle^ 'c'est le parti qu'il nous convient de prendre dans les circonstances où nous nous trouvons? « Alors, me considérant de nouveau avec ce regard incej:tain qui y sous un dehors de profondeur, dissim^e les détours de la fausseté ou l'embarras de la sottise (i) , M- de La Fayette parait sortir d'une profonde rêverie : u Pardon, je pensais à autre chose; je n'ai pas entendu votre question. » Et il me quitte.
M. de La Fayette était demeuré dans la chambre de la noblesse , ainsi que le prince de Poix , le duc de Liancourt , le vicomte de Noailles, Charles Lame th, et quelques autres nobles; mais c'était d'accord avec la minorité , pour y semer la division , pour y ourdir des intrigues , pour y espionner ce qui s'y faisait, en instruire les communes, et opérer plus sûrement la destruction de l'ordre.
Le 4*ic de Luxembourg entra triste, abattu; il perdait tout à la réunion : sa qualité de président de la noblesse lui donnait un libre accès auprès du roi , de la reine et des ministres ; ses liaisons avec le cotate d'Artois , $on crédit dans la chambre de
(i) £n Usant ces paroles, si étranges à l'égard de M. de La Fayette, on se rappelle que M. de Ferrières faisait partie de la majorité de la noblesse, que M. de La Fayette était l'un •des membres les plus influens de la niinorilé^ et que Toppositiou entre ces deux sections avait été et resta toujours extrêmement vive. (Noie des nouv» édit.)
irVRE PBEMIEB. 6g[
k noblesse . le rendaient important. Le duc s'était livré à de flatteuses espérances : cette réunion renversait ses h^uts projets. Plusieurs membres parlèrent potir la réunion : d autres s'élevèrent contre celte proposition avec plus de véhémence que de jugement. Cependant une partie de la noblesse^ s'obstinait à demeurer : cette opiniâtreté inutile eùt^ entraîné des suites funestes : le roi les craignait til avait expressément reconunandé qu'il ne restât pas un seul noble ; c'était en lui l'appréhension d'uneame bonne ^ qui prévoyait que le refus de se réunir exposerait ceux qui le prononceraient à/ la fureur dune populace fanatique : les esprits étaient peu^ susceptibles de ces craintes ; l'idée qu'il y avait des; dangers à courir irritait les courages^ exaltait encorele sentiment énergique de Thonneur, si puissant sur la noMesse française. La seule considérationcapable de modérer cette fougue , était l'affligeante^ pensée qu'un refus exposait le roi et la familleroyale. L'agitation des esprits était extrême : le vicomte de Noailles allait et venait^ assurait les' nobles de province que la réunion ne serait que momentanée ; qu'ils ne devaient pas s'en alarmer, que l'on faisait avancer des troupes, que dans quinze jours les choses changeraient; et le vicomte de Noailles était un des plus zélés partisans de la révolution! C'est ainsi que la cour, trahie par ceux sur lesquels elle aurait du le plus compter , voyait ses projets dénoncés aux communes avant mémft& quelle les eût arrêtés définitivement^
^O LIVRE PREMIER i
Le duc de Luxembourg alla rendre compte au roi de ce qui se passait. Le roi le chargea d'une seconde lettre, encore plus pressante que la première. U disait à la noblesse que le salut de TEtât et sa sûreté personnelle dépendaient de la réunion. tf Messieurs, s'écrie le marquis de Saint-Simon en » s élançant au milieu de la salle , le roi nous dit » que sa vie est menacée , courons au château , fbr- >i mons-lui un rempart de nos corps. » Ce généreux mouvement fut saisi avec enthousiasme ; le duc de Luxembourg représenta \e^ conséquences de cette démarche imprudente, l'embarras qu'elle causerait au roi, la situation pénible oii il se trouverait, placé^ pour ainsi dire , entre le peuple et la noblesse . w 11 n'est pas ici question de délibérer , ajouta le duc de Luxembourg, il s'agit de sauver le roi et la patrie. La personne du roi est en danger! qui de nous oserait hésiter un seul instant? » A ces mots, tous se lèvent tumultueusemetit; la minorité du clergé se joint à la majorité de la noblesse , les députés des deux ordres ayant à leur tête le cardinal de la Bochefoucault et le duc de Luxembourg, leur$ présidens , entrent en silence dans la salle des états.
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La cour, revenue de sa frayeur, tranquillise la noblesse. -— Dans les premiers jours cle juillet , le roi fait avancer dei troupes. — Déclaration des droits de l'homme. — Renvoi deNecVer et des ministres , 1 1 juillet 1789. — Insurrection, de Paris. — Conduite du prince Lambesc. — • Prise de la Bastille , i4 juillet. — Incertitude de la cour. — le roi vient à rAssemblée , i5 juillet.
La cour, revenue de sa frayeur , se repentit bientôt de la facilité avec laquelle elle s'était prêtée à la réunion. L'intention des communes était connue : ce qu'elles avaient fait annonçait ce qu elles vou-' laient faire; La nouvelle constitution^ soutenue de toutes les opinions , fortifiée de toutes les volontés y aUait acquérir une force à laquelle nul abus ne ré-* sisterait. La cour savait que la noblesse et le haut clergé saisiraient avec empressement l'occasion da dissoudre des ét(its qui méditaient leur ruine ; mais on avait besoin de forces capables de contenir Paris 9 de séparer l'Assemblée , et de faire accepter la déclaration du 12 5 juin. La plupart des députés nobjes voulaient quitter TAssemblée; ils prétendaient que des mandats impératifs les liaient à lopinion par ordre. Il était nécessaire de les retenir jusqu'à ce que l'on eut négocié avec tous : en effet, la retraite de la noblesse devait être générale^ motivée des violences employées pour contraindre
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les deux ordres a la réunion. La retraite partielle de quelques députés nobles eut affaibli la majorité de la noblesse. On dit à ceux qui parlaient de s'en aller , que les choses changeraient , que Ton faisait avancer des troupes , qu'il fallait dissimuler encore quelque temps ; et pour montrer que l'on était loin d'approuver ce qui s'était passé , on conversait de l'illégalité, de la réunion ; on louait , en particulier , chaque député de sa fidélité à ses mandats , on vantait la résistance courageuse et ferme qu'il avait opposée aux entreprises du tiers. La noblesse avait fait , dans ces circonstances délicates , tout ce qu'A était possible de faire ; le roi s'était conduit avec faiblesse j mais les ministres étaient vendus à TVecker, et n'agissaient que d'après ses vues. Tout semblait favoriser les projets de la cour : beaucoup de députés des communes , fatigués de l'esprit destructeur qui perçait dans l'Assemblée, étaient disposés à se prêter à ce qu'on exigeait d'eux . Les autres députés 9 intimidés par des menaces ou séduits par des promesses y n'eussent opposé qu'une faible résistance; et si quelque homme courageux se fut obstiné dans un refus , on eut déployé contre lui toute l'autorité d'un roi despote , et l'on eût punj comme rebelle le député fidèle qui réclaipait les droits de la nation.
Cependant trente régimens marchaient sur Paris.. Le prétexte était la tranquillité publique ; l'objet réel , la dissolution des états. Necker était trop intéressé à la tenue de ces mêmes états ^ pour se
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prêter aux vues de la cour ; peu aimé du roî , haï de la reine , des princes , des Pôlignac , il n'avait pour lui que le peuple et l'Assemblée. Des difficultés sans cesse renaissantes retardèrent la marche des troupes ; les vivres ne se fournirent point j l'argent ne se délivra qu'avec la plus » gt'ande parcimonie .
Le maréchal de Broglie chargé du commandement de l'Ile-de-France , établit son quartier général au château. Une foule d'officiers supérieurs lui composaient un brillant état-major. Jamais commandant ne reçut de si grands pouvoirs ; tout lui fut soumis^^ même les gardes-du-corps ; et devant l'intérêt commun, tout intérêt de corps et d'individus disparut.
Une partie de la majorité de la noblesse continuait à s'assembler chez le» duc de Luxembourg. Là y on protestait contre la réunion , on invoquait les mandats , on frappait de nullité les décrets de l'Assemblée nationale , on créait des prétextes à sa prochaine dissolution. Ces manœuvres, divulguées aux yeux de la France entière , réunirent les esprits à l'Assemblée nationale. La salle des états devint, pour tous les Français , une patrie commune. L'Assemblée était avertie de chaque mouvement , instruite de chaque pensée ; le despotisme trahi par ceux mêmes qui tiraient de lui et leur éclat et leur subsistance , demeura seul au milieu de ses agens. La reine , le comte d'Artois ^ les princes , les courtisans, les ministres, les évêques , les nobles , entou-