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rés despions y de domestiques infidèles , suivis jusque dans Tintimité de la confiance , jusque dans le repos de la nuit^ n'exprimèrent pas un sentiment ^ ne marquèrent pas un geste , qui ne fut rapporte. Alors naquit cette haine violente contre la noblesse et contre le clei^é ; les communes sentirent que ces deux corps attachés au despotisme comme à leur aliment y repousseraient la liberté y et s'efforceraient de lui substituer une brillante seiv vitude. Elles dirent : Nous seuls nous ferons la révolution* Résolues de vaincre toutes les résistances, la perte de la nol>les$e fut jurée.
Pendant que ces intrigues s'ourdissaient à la cour y voyons ce que faisait l'Assemblée. L'Assemblée nationale^ composée des trois ordres^ représentait réellement la souveraineté du peuple. Quelques députés membres de la noblesse et du haut clergé y remirent sur le bureau des déclarations y et s'appuyant de leurs mandats ^ protestèrent ne pouvoir opiner par tête. Ces faibles obstacles ne retardèrent point la marche de l'Assemblée. Elle décréta que le refus de quelques membres n'enchaînait point, son activité ; et prévoyant ses grands destins y elle déclara que les bailliages n'avaient pu donner à leurs représentans des mandats impératifs ^ ni res>* treindre leurs pouvoirs (i). L'Assemblée nomma
(i) Tels étaient effectivement les termes dé ràrrêté proposé par l'archevêque de Vienne : mais , sur la proposition de M. Sie jes , l'Assemblée déclara qu'il n'y AvÀtT pas lieu a^
ses officiers (i). Le duc d'Orléans fut porté à la présideâce. Les communes lui devaient cette marque de reconnaissance. Le duc^ peu propre à pailler en public ^ au-dessous de toute place qui demande de la dignité y refusa : on nomma Farcbevêque de Vienne^ à qui les communes avaient autant dobligations qu'elles en avaient au duc lui-même. On prit les secrétaires parmi les députés qui avaient le plus contribué à la réunion. On établit trente bureaux pour faciliter le travail (2) : la France vit avec joie qu'on allait enfin s'occuper de cette ré-^ génération de l'État, si vivement désirée et si longtemps attendue.
L'Assemblée cbercha dans le peuple un appui contre la cour. Dés émissaires secrets y répandus dans tous les quartiers de Paris y dénoncèrent les projets du ministère. La France y disaient-ils y allait devenir de nouveau la proie des courtisans y des nobles et des prêtres. Ce joug réimposé par la forcé y serait plus lourd y plus accablant que jamais. Le monarque dégagé de ses promesses y rentrant y par la dissolu^on des états, dans la plénitude du
D&iBÉRER. Séance du 7 juillet. ( Lettres de Mirabeau à ses
coinmettans. )
(Note des nouv, édit.) (i) Séance du 3 juillet. ^
(2) Chaque bureau était de l\o membres ; ce qui porte à
I200 le Bonàbre des membres de l'Assemblée.
( Note des^ nouif, édit* )
76 LiyBE II.
pouvoir ^ ne connaîtrait d^autre borne à ses volon^ tés que les bornés incominensuraUes de ses fantaisies bizarres et mobiles.
Les capitalistes et lesrentiers^ plus intéressés à 1^ tenue des états , et surtout à la consolidation de la dette publique , effrayés à la vue d'une banqueroute inévitable , se réunirent à rAssembléè conmie à une unique et commune espérance. Ils employèrent à la soutenir^ les puissans moyens que don-^ nent beaucoup d'argent , un grand crédit , et des relations étendues. Paris, cette ville agitée par toutes les passions , mue par tous les intérêts y peu*plée d'hommes ayant tout à espérer et n'ayant rien> à craindre d'une révolution , fut le point central d'où partirent les mouvemens. La cour, habituée* a voir Paris trembler sous un lieutenant de police ,. et sous une garde de huit cents hommes à cheval , ne soupçonna pas une résistance. Elle ne prévit rien , ne calcula rien , ne songea pas même à s'assurer des soldats dont elle vpulait faire l'instrument de ses desseins.
Le régiment des gardes-françaises devait néces^ sairement avoir une grande influence dans la conjoncture oii se trouvaient les choses; les révolutionnaires travaillèrent à le gagner. Les gardes— françaises , pleins de respect pour la mémoire du maréchal de Biron , leur ancien colonel , avaient désiré que le duc de Biron , son neveu , lui succédât. Les liaisons du duc de Biron avec le duc d'Orléans le rendirent suspect. Son peu de conduite^.
LIYAE II. 77
ses excessives dépenses^ le dérangement de ses affaires y furent le motif apparent ou réel qui lui donna l'excl^usion . La cour nomma le duc du Châtelet. Ce duc était colonel du régiment du roi. Il conserva ce régiment : la cour y dont la folle inaxime était d entasser les places et les dignités sur une même tête , écouta les ridicules propositions du duc , qui , sous prétexte d'économie , cachait les grands avantages jqui résultaient pour lui de cette réunion. Le duc du Châtelety minutieux , dur^ hautain y était moins propre qu'un autre à remplacer Je maréchal de Biron. Le duc, peu aimé dans le régiment du roi y fut bientôt détesté dans le régiment des gardes. Les agens de la révolution profitèrent de ces dispositions favorables j ils les secondèrent avec de l'argent , du vin y des filles. Ils n'eurent pas de peine à triompher de la fidélité chancelante des gardes-françaises ; on parvint à leur montrer une défection coupable comme une entreprise légitime. L'Assemblée ne négligea point les provinces. Des correspondances multipliées les instruisaient de ce qui se passait. Des agens adroits et sûrs se rendirent dans les villes , parcoururent les campagnes, échaufierent les esprits, concertèrent des insurrections, peignirent les projets de la cour des plus noires couleurs , la noblesse et le clergé s'opposant à la réforme d'abus dont eux seuls profitaient. Ils refusent , ajoutait-on , de partager le fardeau des impôts , d'abandonner leurs odieux et injustes privilèges ; ils iQachinent sourdement la dissolution
des états. Ces moyens ménages avec art amenaient chaque jour une foule d'adresses et d adhésions (i). Ce concert unanime de toutes les parties de l'empire releva le courage des communes ; elles prirent l'énergie du sénat de Rome dans les temps difficiles de la république. La France, animée d'un même esprit , devint un immense forum , où les grandes questions du gouvernement se traitaient en présence de vingt-cinq millions de citoyens.
Les choses ainsi disposées, le comte de Mirabeau dit que l'Assemblée était environnée de troupes (3) ; qu'on en faisait venir de toutes parts ; que l'on formait des camps au Champ-de-Mars ,• à Sèvres, à Saint-Denis; qu'il y avait de nombreux trains d'artillerie ; qu'il était important d'arrêter une adresse au roi jSour lui demander l'éloignement des troupes. La motion de Mirabeau fut reçue avec de vives acclamations. L'Assemblée le chargea de ré-
(1) Oa trouvera sur ces adresses des détails plus étendus dans les Mémoires de Bailly. {Note des nouv. fdit.)
(2) Séance du 8 juillet. Nous n'avons pas cru nécessaire de joindre à cette collection l'adresse rédigée par Mirabeau pour le renvoi des troupes. Cette pièce, regardée comme un des morceaux les plus éloquens de cet orateur, se trouve dans un très-grand nombre de Recueils. On peut voir entre autres les Lettres de Mirabeau à ses commettans , \es Travaux de Mirabeau à V Assemblée constituante (par E. Méjan), les Orateurs français ( par M. Barthe) , les OEuvres oratoires de Mirabeau, le Choix de rapports y opinions et discours ^ etc.
{Note des nouv, édil.)
diger l'adresse : le président, à la tête d'une députation, alla la porter au roi : le roi répondit, que personne n'ignorait les désordres et les scènes scandaleuses qui s'étaient passées à Paris et à Versailles , sous ses yeux et sous ceux des états-généraux ; qu'il était nécessaire qu'il fit usage des moyens qui étaient en sa puissance , pour remettre et maintenir l'ordre dans la capitale et dans les environs ; que c'étaient les naotifs qui l'avaient engagé à faire un rassemblement de troupes autour de Paris; que le président pouvait assurer l'Assemblée qu'elles n'étaient destinées qu'à réprimer, ou plutôt à prévenir de nouveaux désordres , à maintenir l'exécution des lois , à protéger même la liberté des délibérations : toute contrainte doit en être bannie , de même que tout tumulte doit en être écarté. Il n'y avait que des gens mal - intentionnés qui pussent égarer le peuple sur les vrais motifs des mesures de précaution qu'il prenait : si pourtant la- présence nécessaire des troupes , dans les environs de Paris , causait de l'ombrage , le roi se prêterait , sur la demande des états-généraux , à les transférer à Noyon ou à Soissons : alors il se rendrait lui-même à Compiègne , pour maintenir la communication qui doit avoir lieu entre l'Assemblée et lui (i).
L'Assemblée démêla facilement le piège qu'on lui
(i) On trouvera, dans les Mémoires de Bailly , le texte de la réponse du roi.
{Note des nouv, édil,)
tendait. Elle eût perdu ses moyens en s'éloignantde Paris. Renfermée entre deux camps ^ elle se fût trouvée à la merci de la cour. L'Assemblée^ peu contente de la réponse du roi^ insista pour le renvoi des troupes , et déclara qu'elle renouvellerait sa demande jusqu'à ce qu'elle eût obtenu ce renvoi. Les troubles continuaient à Paris. Les agens de la faction ne cessaientd'agiterle peuple : ils augmentaient l'effroi que répandait l'approche des troupes, ils en exagéraient le nombre, parlaient de l'immensité des préparatifs, des nombreux trains d'artillerie, des grilles à boulets rouges. Ils faisaient remarquer que la plupart des régimens qui composaient l'armée étaient des régimens étrangers : L'intention de la cour, ajoutaient-ils, n'est pas douteuse; on veut s'emparer de Paris, massacrer les citoyens, livrer le Palais-Royal au pillage : c'est le prix avec lequel on est convenu de payer les soldats allemands. Alors on déclarera la banqueroute ; les infortunés Parisiens , ruinés ou égorgés , seront soumis en esclaves à l'autorité arbitraire d'un ministre dur,, tyrannique, et abandonnés aux fureurs d'une femme vindicative et irritée. Ils finissaient par inviter les bons citoyens à faire le serment de défendre l'Assemblée nationale, M. Necler, M. le duc d'Orléans, et à venir signer cet engagement au café de Foy. Le comte de Mirabeau disait hautement à tous les députés, que si l'on voulait être libre, il fallait opérer un grand changement à la cour, et élever M. le duc d'Orléans à la place de lieutenant gêné-
LÎVRE II. 8l
rai. 11 assurait ceux qui lui demandaient si le duc d'Orléans approuvait ce projet , que ce prince lui avait répondu sur cela des. choses très-aimables. Mirabeau s'ouvrait davantage avec ses amis. Remarquant un jour rattachement de Mounier au roi et à la monarchie : a Mais , bon homme que vous étes^ reprit Mirabeau d'un ton d'impatience, avec tout votre esprit vous n'êtes qu'un (SOt. Je veux un roi comme vous. Qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis Xj^II? qu avons-nous besoin du bambin pour nous gouverner (i)? ^> A ces discoui's si propres à exciter les esprits, on joignit des distributions d'argent, bien plus propres encore k donner de nombreux partisans aux agens de la révolution.
Tranquille, en apparence, au milieu des diflerens raouvemens • qui l'environnaient, l'Assemblée nationale poursuivait ses travaux. L'excessive cherté des grains méritait toute sa sollicitude. Le pain, (pioique de la plus mauvaise qualité, se vendait quatre sols la livre. L'Assemblée établit un comité des subsistances (2). Ce comité commença son travail; mais environné de ténèbres qu'on épaississait
(i) Cette anecdote est tirëe de la procédi:!rc du Châtelet sur l'affaire des 5 et 6 octobre. Mirabeau s'est défendu d'avoir tenu ce propos. (Voir ci-aprës t. II, liv. 8)
(Note des noui^. édit.)
(2) Voir, dans les Mémoires de Baiily, le détail aussi curieux que complet de tout ce qui s'est passé a cette époque
relativement aux subsistances.
[Note des nouK\ édii.)
Su UVRK !!•
autour de lui, il ne put adopter aucun plan. Necker remit un mémoire; il y parlait de lui, et des frais considérables que le gouvernement avait faits en approvisionnemens. Lorsque Ion demanda au mi«* nistre les preuves de ses calculs, il répondit qu'il en communiquerait au roi , et refusa les éclaircissemens nécessaires à la marche du comité. Mounier lut un projet de constitution (i). Je le rapporte ici , afin de montrer l'influence qu'il dut avoir sur l'opinion, et combien il contribua à rendr^' Assemblée chère au peuple.
« Tout gouvernement a pour unique but le main* » tien des droits des hommes : d'où il suit que, pour » rappeler constamment au but proposé, la consti- » tution doit commencer par la déclaration des » droits naturels et imprescriptibles de l'homme. » Le gouvernement monarchique étant propre à » maintenir ces droits, a été choisi par la nation » française. 11 convient surtout à une grande so- » ciété; il est nécessaire au bonheur de la France. w La déclaration des principes de ce gouvernement » suivra donc immédiatement la déclaration des )) droits de l'homme.
» U résulte de l'établissement de la monarchie , » que la nation , pour assurer ses droits, a concédé » au monarque des droits particuliers. La consti- » tution déclarera d'une manière précise les droits » de l'un et de l'autre. U faut commencer par dé-
(i) Séance du 9 juillet. ^
» clarer les droits de la nation française. Il faut » ensuite déclarer les droits du roi. Les droits du » roi et de la nation n'existent que pour le bonheur » des individus qui la composent. Ils conduisent » à l'examen des droits des citoyens.
» La nation française ne pouvant être individuel- » lement réunie pour exercer ses droits , elle doit M être représentée. Il faut donc énoncer Je mode de » sa représentation et les droits de ses représen- » tans. Du concours du pouvoir de la nation et du » roi résultent l'établissement et l'exécution des » lois. Ainsi l'on examinera d'abord comment les M lois seront établies ,, ensuite l'on examinera » comment les lois seront exécutées.
» Les lois ont pour objet , l'administration gé- » nérale du royaiune , les actions des citoyens et » les propriétés. L'exécution des lois qui concer- » nent l'administration générale , exige des assem- » blées provinciales et des assemblées municipales. » Il faut donc examiner quelle doit être l'organi- » sation des assemblées provinciales, et quelle doit » être l'organisation des assemblées municipales. » L'exécution des lois qui concernent les propriétés » et les actions des citoyens nécessite le pouvoir )) judiciaire. Il faut donc déterminer comment il » doit être confié. Il faut déterminer ensuite ses » obligations et ses limites. Pour l'exécution des » lois et la défense du royaimnie , il faut une force )) publique. Il s'agît donc de déterminer les prin-
)) cipes qui doivent la diriger. »
84 LIVHE II.
Mounier ue voulait pas que la déclaration des^ droits de l'homme parût séparément ; il voulait la placer en forme de pi'éambule à la tête des articles constitutionnels, afin de prévenir les fausses conséquences que l'on pourrait déduire d'une déclaration des droits isolée et fondée sur des principes abstraits de métaphysique : d'ailleurs, ajoutait Mounier, en if arrêtant pas définitivement la déclaration des droits jusqu'au moment que l'on aura achevé l'examen des articles de la constitution , on conservera l'avantage de combiner plus exactement ce qui doit entrer dans l'exposé des principes et être accepté comme conséquence.
Mounier observa qu'il serait infiniment dangereux de confier à un comité le soin de rédiger un plan de constitution, et de faire ensuite juger ce plan dans quelques, séances; qu'il ne fallait pa$ mettre ainsi au hasard de délibérations précipitées "^e sort de vingt-cinq millions de citoyens ; qu'il fallait discuter dans les bureaux les difierens articles de la constitution , établir un comité de correspondance, qui se réunirait à certaines heures pour comparer les opinions et préparer une conformité de principes; que les articles constitutionnels ayant entre eux une liaison intime, on ne pouvait en arrêter un seul avant d'avoir mûrement réfléchi sur tous; que, pour faciliter aux membres de l'Assemblée les moyens de s'éclairer mutuellement , il se tiendrait chaque semaine trois séances générales, dans les-
quelles oa discuterait les objets soumis à la délibération des bureaux.
Ce plaa sage obviait aux incoavéaiens d'une délibération irréfléchie; cet avantage incontestable le fit rejeter dans la suite , quoiqu'on parût, pour le moment, l'adopter avec enthousiasme. Mais un reproche fondé , que l'on ne peut s'empêcher de faire à Mounier, c'est de n'avoir point assez réfléchi au danger de placer un grand peuple parvenu à ce degré de civilisation qui exalte tous les esprits , développe toutes les passions, isole tous les intérêts; un peuple corrompu, chez lequel l'excessive inégalité des fortunes fait que le plus grand nombre de citoyens n'a point de patrie et ne saurait en avoir : de placer, dis-je , ce peuple hors de toutes les lois répressives, de le reporter dans l'éta^de nature et dans l'enfance des sociétés, pour lui donner une constitution étrangère à celle sous laquelle il a vécu pendant quatorze cents ans : sans examiner si ce peuple estsusceptible d'une pareille constitution ; s'il n'est pas tombé dans cet état de dégénération sociale où il ne peut comporter qu'un gouvernement juste , modéré, mais ferme, actif, capable de comprimer cette fermentation sourde qui tend à la dissolution du pacte social : sans examiner si la constitution que l'on veut donner à ce peuple convient SI ses mœurs , a sa situation politique , au milieu d'autres peuples parvenus au même degré de civilisation et de corruption que lui. Un reproche que l'on ne peut s'empêcher de faire à Meunier, c'est
de n'avoir pas assez réfléchi que le déblaiement total des anciens principes, des anciennes habitudes, des anciens préjugés, allait remettre momentanément dans un ordre de choses où il n'existait pas de lois, tme multitude d'hommes vivant d'intrigues, de vices, n'ayant pas même la moralité du caractère primitif de l'homme de la nature , d'hommes contenus jusqu'alors ave^c peine par une police vigilante. Meunier devait savoir que l'inteiTalle au remplacement des anciennes lois , quelque court qu on le supposât , ouvrirait un vaste champ à toutes les ambitions j un but probable à toutes les spéculations et à tous les calculs du crime. Il fallait donc, en embrassant la totalité de la constitution de l'em* pire , n'en présenter les développemens que d'une manière successive ; en sorte que le peuple vît uniquement des réformes, là où on lui donnait réellement une constitution; qu'en obéissant aux nouvelles lois , il crût être encore régi par les anciennes : car les lois ont besoin d'une longue habitude de respect; semblables à ces familles illustres, leur origine doit se perdre dans la nuit des siècles. Il ne fallait pas annoncer une nouvelle constitution ; il fallait rétablir celle qui existait en France depuis quatorze cents ans , la dégager des abus sous lesquels elle était encombrée , la réformer dans les points que la diflerence des temps et des circonstances exigeait que l'on changeât ; suivre la marche que traçaient les mandats ; ils étaient l'expression de la volonté générale : la constitution se fût
établie d'après les bases du comité , elle n'eût rencontré aucun obstacle • tout fut demeuré dans l'ordre (i). Mais les philosophes , les intrigans^ les ambitieux voulaient une révolution; ils voulaient réaliser , les uns leurs insensés systèmes , les autres les vastes espérances qu'ils avaient conçues.
Bouche proposa de créer deux comités (2) • L'un prendrait connaissance des impots et dès pensions , se ferait remettre par les ministres les états et les bordereaux nécessaires à cet objet , l'autre reconnaîtrait l'état actuel du trésor public. Freteau appuya la motion de Bouche. Il parla contre l'arbitraire des cotes d'imposition^ contre la tyrannie des capitaineries , contre le tort que la multitude du gibier cause aux fermiers et aux propriétaires.
Les agens de la révolution avaient senti les avantages qu'ils pourraient tirer d'une déclaration des droits de l'homme. Il était essentiel d'en poser les bases principales , d'avertir ainsi le peuple et les non-propriétaires des nouveaux droits qu'on allait leur créer. M. de La Fayette dit que plusieurs membres de TAssemblée venaient , daps leurs discours y d'insister sur la nécessité de s'occuper inunédiatement de la constitution . Quoiqu'il fut privé , par
(i) Ce paragraphe contient plusieurs réflexions fort judicieuses, les dernières surtout. Il est probable que l'Assemblée les eût faites également , si elle eut pu se livrer à ses travaux sans trouble et sans obstacles. (Note des nous^. édit»)
(3) Séance du 10 juillet.
ses instructions, du bonheur de voter dans TAssemblee , il pouvait , il devait d'autant plus y donner ses opinions , que d'après le plan de travail que proposait le comité de constitution ^ ses commettans auraient le temps d'y être représentés, w Ce plan si justement applaudi , ajouta M. de La Fayette , présente la nécessité d^une déclaration des droits de l'homme comme le premier objet de votre attention : en effet , soit que vous offriez sur-le-champ à la nation cette énonciation de vérités incontestables , soit que vous pensiez que ce grand chapitre de votre ouvrage ne doive pas en être isolé , il est constant que vos idées doivent d'abord se fixer sur une déclaration qui renferme les premiers principes' de toute législation ; et quelque simples , quelque communs que soient ces principes , il sera souvent utile d'y rapporter les discussions de l'Assemblée. Je vois deux utilités pratiques dans une déclaration des droits ; il est nécessaire ^e rappeler les sentimens que la nature a gravés dans le cœur de chaque homme. Ces sentimens prennent une nouvelle force lorsqu'ils sont généralement reconnus : leur développement est d'autant plus intéressant , que pour qu'une nation aimç la liberté , il. suffit qu'elle la connaisse ; et pour qu^elle soit libre , il suffit qu'elle veuille l'être. Il est également nécessaire d'exprimer des vérités d'où découlent toutes les institutions, et qui 5 dans les travaux des représentans de lanation, seront un guide fidèle qui les ramènera toujours à la source du droit naturel social j mais une diécla-
ration des droits s'arrête où le gouvernement prend une modification certaine et déterminée , telle qu'est en France la monarchie. Renvoyant donc à un autre travail l'organisation du corps législatif et la sanction royale , qui en fait partie , je crois devoir désigner d'avance le principe de la division des pouvoirs. Une déclaration des droits ne peut avoir d'autre mérite que la vérité et la précision : elle doit être ce que tout le monde sait, ce que tout le monde sent. Cette idée seule a pu m'engager à esquisser une rédaction, que je prie l'Assemblée de renvoyer à l'examen des bureaux. « La nature a )> fait les hommes libres et égaux. Les distinctions » nécessaires à l'ordre social ne sont fondées que » sur l'intérêt général.
» Tout homme nait avec des droits inaliénables , » imprescriptibles ; tels sont , la liberté de ses » opinions , le soin de son honneur et de s'a vie , » le droit de propriété , la disposition entière de sa » personne , de son industrie , de toutes ses facul- » tés, la communication de ses pensées par tous » les moyens possibles , la recherche du bien-être , » la résistance à l'oppression. L'exercice des droits » naturels n'a de bornes que celles qui en assurent )) la jouissance aux autres membres de la société.
» Nul homme ne peut ê tre soumis qu'à des lois » consenties par lui ou par ses représentans , an- » térieurement promulguées et légalement appli- » quoes.
» Le principe de toute souveraineté réside dans
» la nation; nul corps, nul individu ne peut avoir » une autorite qui n'en émane expressément,
» Tout gouvernement a pour unique but le biea » commun ; cet intérêt exige que les pouvoirs lé- » gislatif, exécutif et judiciaire, soient* distincts , » définis , et que leur organisation assure la re- » présentation libre des citoyens, la responsabi- » lité des agens et l'impartialité des juges,
» Les lois doivent être claires, précises, uni- >) formes pour tous les citoyens; les subsides li- » brement consentis et proportionnellement ré- » partis ; . et comme Tintroduction des abus et le » droit des générations qui se succèdent nécessi- JD tent la révision de tout établissement humain , » il doit être possible à la nation d'avoir, dans » certains cas , une convocation extraordinaire de » députés, dont le seul objet soit d'examiner et » de corriger , s'il est nécessaire , les vices de la » constitution. »
Cependant la cour, pleine de confiance dans les forces dont elle croyait s'être assurée , résolut de commencer ses opérations. Necler s'étant présente à la porte de la chambre où se tenait le conseil, le comte d'Artois alla au-devant de lui, lui ferma le passage , et lui montrant le poing d'un air de fureur : c( Où vas-tu , traître d'étranger (i) ? Est-ce ta
(i) Ce langage semble implîquercontradiction avec l'urbanité connue du prince, Ferriëres a-t-il été bien informé?
{Noie des noin*, cdit.)
place au conseil, fichu bourgeois? Retourne-t-en dans ta petite ville , ou tu ne périras que de ma main ! » A cette indécente apostrophe , Necler recule un pas en arrière, se tient droit, ne répond pas un mot, et entre dans la chambre du conseil. Necker reçut le lendemain (i) Tordre de quitter le royaume ; il allait se metU^e à table , il dina tranquillement : son dîner fini , il monta dans sa voiture, et prit la route de Saint -Ouen, après avoir dit quelques mots à voix basse à M. de Latouche , chancelier de M. le duc d'Orléans , qui partit à l'instant même pour Paris.
Les autres ministres donnèrent leur démission . Le roi les remplaça par des hommes depuis longtemps odieux au peuple , et dont les principes despotiques étaient connus. Lagalaisière eut les finances ; le duc de La Vauguyon , les affaires étrangères ; Breteuil , le département de Paris ; Foulon, la guerre. Mais avant que d'aller plus loin , voyons quels étaient les principaux personnages.
Le comte de Mirabeau , dominé à la fois par toutes les passions, même les plus contraires, par un génie ardent , inquiet , avide de plaisirs , de mouvemens , d'intrigues , était venu aux étatsgénéraux, précédé de la renommée que donnent de grands talens et de plus grands vices. Accusé de lâcheté, convaincu d'escroqueries, audacieux, entreprenant, capable de tout; prêt à vendre son
(1) II. juillet.
<)2 LÏTKE n.
ami , sa maîtresse , son roi , son t)ieu , s'il en eût cru un; perdu de dettes, et de dettes déshonorantes; on l'avait vu espion des ministres de France dans les cours étrangères, esipion des princes étrangers auprès des ministres de la cour de France , se faisant payer des uns et dei autres, les trahissant tous également! C'est ainsi qu'il avait composé des libelles contre ses protecteurs, contre ses amis, contre ses parens ; non par haine , mais par une immoralité de caractère, par une ignorance totale de convenance, de vertu, de devoir, qui ne lui montrait dans l'amitié trahie, dans la confiance violée , qu'une marchandise de débit , un trafic utile,
Mirabeau avait calculé la force des liens sociaux; il les avait appréciés ce qu'ils sont pour un ambitieux, et il s'était mis au large jusque dans sa conscience. Jugeant les hommes d'après son propre cœur , il les classait tous parmi les sots ou parmi les fripons : aux uns il parlait de liberté , de patrie ; il présentait aux autres des espérances brillantes , mais honteuses , ne leur dissimulait point le prix qu'il fallait les payer. Gourmandant le peuple ou le flattant , selon les circonstances , il sut toujours le contenir , et lui imprimer pour sa personne et pour ses opinions un respect superstitieux. Timide dans les hasards ordinaires de la vie , il déployait , dans les grandes occasions la hardiesse du crime qui s'est assuré de ses moyens. Les obstacles l'irritaient et ne l'arrêtaient point. Doué d'une grande
facilité à concevoir, son imagination tourmentait sa pensée. De-là, ce défaut de plan dans ses vues, ce peu de suite dans ses idées, ces contradictions avec lui-même, cette indiscrétion qui ne lui permettait de rien taire, lorsqu irritant à-propos son orgueil , on lui présentait comme invincibles , ou comme faciles à détruire , les obstacles qui s'opposaient à ses desseins. Une femme de beaucoup d'esprit comparait, dans une société nombreuse, l'adresse de Mirabeau , sur le renvoi des troupes , avec celle que présentèrent les communes d'Angleterre à Charles I®"^. «Hé bien, madame, répondit Mirabeau avec un air satisfait, Cromwell n'a-t-il pas illustré sa famille ? »
Mirabeau ne secoua jamais entièrement les préjugés ni les habitudes de son enfance ; il tint toujours à la noblesse et à la monarchie. « Croyezvous , disait-il à quelques nobles , que si j'eusse été député de la noblesse , elle eût dégringolé si promptement ? » Mirabeau se montra l'ennemi des ministres ; il fut le plus zélé défenseur du ministère ! Sa haine contre le despotisme ne s étendait point sur la royauté : car il attendait plus des rois qu'il n attendait des peuples ; et les places du gouvernement ne lui semblaient désirables qu'autant quelles confèrent un grand pouvoir, et qu'elles mènent à de plus grandes richesses.
Mirabeau joignait aux talens naturels qui font , les orateurs, une étude réfléchie de l'art oratoire» Il savait que l'homme de génie parle encore plus
g4 LIVRE II.
aux sens qu'il ne parle à l'esprit : aussi son geste , son regard^ le son de sa voix^ tout ^ jusqu'à sa manière de se mettre et d'arranger ses cheveux , était calculé sur une connaissance approfondie du cœur humain. Son éloquence rude , sauvag^e , mais rapide , animée , remplie de métaphores hardies , d'images gigantesques , maîtrisait les délibérations de l'Assemblée. Son style dur^ rocailleux , mais expressif, abondant , gonflé de mots sonores , semblable à un fort marteau entre les mains d'un artiste habile, façonnait à ses volontés des hommes qu'il ne s'agissait pas de convaincre , qu'il fallait étourdir, subjuguer. Mirabeau leur imprimait toutes les formes, tous les mouvemens, toutes les passions.
Sans rejeter les manœuvres et les ressources de l'intrigue , Mirabeau s'y prêtait en homme supérieur qui la souffre par complaisance. Alliant avec franchise à sa gloire ceux qu'il lui était utile d'allier à ses projets, il avait Fart de les intéresser à ses succès , parce qu'ils pouvaient souvent les regarder comme leur propre ouvrage. Exempt.de cette petite jalousie de la médiocrité qui veut tout faire , il employait les écrits propres à seconder ses yues; il en abandonnait l'honneur à ceux qui les lui avaient communiqués ; leur permettait de dire : C'est moi qui ai fait ce plan , qui ai dressé ce mémoire ; et les associait ainsi à ses triomphes dans la tribune, . en les y faisant, pour ainsi dire, monter avec lui. Les faits le feront mieux connaître : passons à un ^utre.
Laïly-Tolendal reçut de Fauteur de la nature une ame tendre et des passions douces. Nourri de vertueuses chimères , il croyait les hommes bons , il espérait les rendre heureux* L'ambition démesurée y la basse . cupidité ^ les intrigues coupables y étaient étrangères à son cœur. Il n'imaginait pas les hommes auxquels il s'était associé. La téta sanglante de son père y sans cesse présente à ses yeux, le jeta dans le parti de la révolution. 11 détestait, également le despotisme des ministres et le despotisme' des parlemens, mais il voulait un roi et une monarchie : il voulait que l'honneur, la fortune , là vie des citoyens , ne dépendissent plus du caprice, des intérêts secrets, des passions haineuses d'un ministre ou d'un juge. Lally aimait la gloire : il se persuada qu'il obtiendrait ce qu'elle a de plus flatteur , en travaillant à la liberté de sa patrie. Lally désirait voir la France riche, puissante au dehors , gouvernée au dedans par des lois propres à assurer le bonheur de tous. Peut-être, parmi ceux qui ont le plus contribué à la révolution, Lally est -il le seul qui puisse avouer ses motifs. Lally était admirateur de Necker; l'admiration dans une ame sensible produit l'enthousiasme. L'éloquence de Lally douce et facile, son geste noble, l'accent persuasif et flatteur de sa voix , auraient du lui donner une grande prépondérance dans l'Assemblée : mais Lally parlait à des hommes tourmentés d'une longue et jalouse envie, à des hommes ne respirant que le sang , n'aspi-
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rant qu'à des dépouilles. Tant que TAssemblëe, ineertaiue de son sort, éprouva des craintes , LaUy la trouva docile : à peine avec son secours eut-elle renversé les obstacles qui s'opposaient à Texécutioa de ses desseins ^ qu'oubliant les services de Lally , elle ne vit qu'un ennemi dans un homme qui refusait de seconder ses fureurs. Lally éprouva le sort de tous les gens qui ont des intentions droites , mais qui n'ont point calculé la marche rapide du» peuple livré à lui-même ; ils se flattent-dc l'arrêter lorsqu'il s'écarte du but qu'ils veulent lui faire atteindre ; ils sont entraînés par la foule y et ils se trompent toujours sur les événemens : Lally se trompa comme eux ; il fut calomnié , il perdit son influence dans TAssemblée. Le voile qui lui avait caché le gouffre profond où allait s'engloutir et le roi et la monarchie , se leva tout-à-coup ; l'affreuse journée du 6 octobre acheva de dessiller ses yeux; il frémit d'horreur , gémit , mais * trop tard, des maux qu'il avait préparés. Désespérant de la chose publique , il quitta sans retour une Assemblée dans laquelle il ne pouvait plus faire le bien , et dont il eût rougi de partager les crimes. Clermont-Tonnerre né avec de l'esprit , du talent , de l'ambition , une grande facilité à tout entreprendre ,. une plus grande facilité à se rebuter , paresseux , insouciant , difficile à fixer , chimérique , ne voyant le despotisme que dans l'abus du pouvoir, et non dans la nature du pouvoir même, s'imagina bonnement qu'il lui serait facile d'allier
la liberté politique de la iiatioa avec l'autorité constitutionnelle du monarque , et la liberté indéfinie de l'individu avec le caractère extrême du Français « porté naturellement à la licence. Eloquent , précis , lorsqu'inspiré par le sujet , son génie dominait sa pensée et captivait son imagination ; s élançant alors aux conceptions les plus vastes ^ mais ne saisissant jamais les rapports secondaires ; mauvais politique ; ne connaissant les hommes que dans les sociétés de Paris , les choses que par l'opinion de Paris ; s'attachant , dans l'exécution , aux moyens les plus bizarres , les moins propres à le conduire au but.
Clermont-Tonnerre , mécontent de la cour parce qu'il n'y était rien , aimait cependant le roi et l'Etat. U voulait une révolution pour le plaisir de faire une révolution ; travaillait à la décider sans en prévoir les suites; espérait la conduire, et se rendre nécessaire. Il n'alla point au-delà de l'intrigue ; il ne conçut pas même un plan de gouvernement ; flatté d'être chef de parti , et d'occuper la petite renommée de Paris , il crut avoir tout fait en engageant la minorité de la noblesse à se réunir aux communes , et en forçant la cour à rappeler Necker et les ministres exilés.
Clermont-Tonnerre regardait Necler comme un grand homme ; cette opinion donne la mesure exacte de son jugement ! Imitant son modèle , il se livra ainsi que lui à une guerre de plume toujours défavorable à l'homme public. Le génie ne perd point en de vaines discussions un temps destiné à agir ; I. n
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du moment qn'on s'abaisse à descendre dans la-* rêne , on est forcé de s'y mesurer avec les gens les plus vils; le peuple s'habitue à Juger les combattans. Le véritable homme d'État^ semblable à l'Être - Suprême , se rend inaccessible dans ses conceptions (i).
Clermont-Tonnerre ne sut ni conserver la confiance du peuple , ni acquérir la confiance de la cour : flottant entre les deux partis , voulant les balancer l'un par l'autre f il finit par les mécontenter également. Clermont-Tonnerre , soit défaut de tact } soit présomption de ses forces ^ s'obstina à lutter contre l'opinion publique ^ dans, un temps où cette opinion dominant les esprits ^ rejetait avec fureur et les systèmes et les hommes qui tendaient à une opinion contraire. Il échoua; ses efforts jpour se relever ne firent que rendre sa chute plus complète. Abandonné des royalistes^ qui soupçonnaient sa bonne-foi , poursuivi par les démocrates y qui l'accusaient de trahison , seul au milieu d'ime grande nation ^ froissé de tous les chocs , il sentit qu'il était temps d'abandonner cette lutte inégale. Il ne parut plus à la tribune et tomba dans le plus profond oubli.
(i) Ce principe, vrai pour les gouvernemens absolus, l'est-il également pour les gouvernemens constitutionnels et repré- # fentatifs , placé», par leur essence , sous la direction immé-
diate de l'opinion? (7est au lecteur d'examiner et de juger^
(Note des nouv, édit.)