‹ Mémoires du marquis de FerrièresChapitre 9 sur 24 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

La nouvelle du renvoi de Necler excita dans Paris une commotion générale.' Les révolutionnaires y saisissant une occasion qu'ils attendaient av«c impatience, résolurent de consommer leur grande entreprise. Tout concourait à favofiser leurs projets ; le peuple sourdement travaillé était dispose à recevoir les impressipns qu'on voudrait lui donner ; la division de Paris en soixante districts , division imaginée par Necker lors de la nomination des électeurs , pour influer plus facilement sur les choix y devenait ime circonstance propre à faciliter les opérations des révolutionnaires : en effet ^ quoique les fonctions des électeurs eussent cessé ^ ils existaient toujour&implicitement y formaient un corps rassemblable , représentant la conunune de Paris; ils étaient les véritables commettans des députés de cette ville y les organes de ses volontés ; ils entretenaient une correspondance suivie avec FAssemblée nationale. Il était donc aisé de réunir les électeurs y d'appeler les citoyens dans leurs districts. Paris n'était plus comme autrefois une ville peuplée d'individus isolés y dépourvus de moyens de communiquer ensemble y ne sachant où se rallier, où se concerter, où prendre à la majorité des voix une délibération unanime. Necker avait créé un point de réunion ; huit cent mille citoyens , jadis inconnus Tun à l'autre, indifférens aux intérêts l'un de l'autre , venaient d'acquérir tout-à-t coup un intérêt commun , et pouvaient à Finstant même se réunir et former une unité niunérique.

lOO LIVRE ir.

Les principaux agens de la révolution s'étant assemblés au Palais-Royal , dont ils avaient fait le centre de leurs opérations , comme le lieu le plus propre à imprimer tous les mouvemens à la multitude , Camille-Desmoulins monte sur une table , et dit: « Citoyens, îl n'y a pas un moment à perdre ; j'arrive de Versailles. M. Necker est renvoyé ! Ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthéîemi de patriotes I Ce soir même , tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de- Mars pour nous égorger ! Il ne nous reste qu'une ressource , c'est de courir aux armes ! » Les agens de la révolution applaudissent avec transport à la proposition de Camille-Desmoulins. Un bruit confus qu'il faut s'armer , que c'est le seul moyen de prévenir les intentions perfides des nouveaux ministres, circule de bouche en bouche. Camille- Desmoulins profite de cette disposition favorable j let dans la vue d'augmenter encore l'impression subite qu'a faite son discours, il feint d'appréhender les suites de sa hardiesse et de son zèle pour les intérêts du peuple ; il promène un œil inquiet sur la foule qui l'environne ; et comme s'il eût aperçu tout-à-coup un grand danger , il s'écrie : « Le signal est donné ; voici les espions et les satellites de la police qui me regardent en face ; mais je ne tomberai point vivant entre leurs mains ! » A ces mots tirant deux pistolets de ses poches , il les montre au peuple ; et se mettant à la tête de quelques agens de la révolution : u Imitez-moi , citoyens ! venez

LFVRE II. lOl

défendre vos vies , celles de vos femmes et de vos enfans ! » Les révolutionnaires sortent en poussant de grands cris ^ et se partagent les travaux de cette importante journée. Les uns, à la tête de quelques brigands , vont incendier les barrières et chasser les commis destinés à la perception des droits d'entrée. Les autres parcourent les théâtres de la capitale , ordonnent de fermer les spectacles. Ik se transportent ensuite au cabinet de Curtius ; prennent les bustes de Necker et du duc d'Orléans ; les affublent de longs crêpes noirs , pour marquer l'état de disgrâce de ces deux idoles du peuple : cai^^on avait répandu à dessein que le duc d'Orléans était exilé. Les bustes sont portés en triomphe dans les rues de Paris. Des hommes apostés obligent les passans de se découvrir ; l'un d'eux dit au peuple : « JT est-il pas vrai que vous voulez que ce prince soit votre roiy et que cet honnête homme soit son ministre ? » Quelques personnes répondent : (( Nous le voulons. » Le cortège suit les Boulevards , les rues Saint-Martin , Saipt-Denis : quartiers remplis de peuple. Les révolutionnaires engagent un détachement des gardes-françaises à les accompagner , afin de donner plus de pompe à cette marche triomphale 9 et de montrer au peuple que les seules troupes qui auraient pu s'opposer à l'exécution de leurs desseins y partageaient le sentiment général. La nouveauté du spectacle , cet esprit d'imitation , si puissant sur le Français , attire une multitude de gens tle tout état, de tout sexe. Ar-

livés à la place Vendôme , un détachement de royalallemand et de royal-lorraine se présente pour dissiper l'attroupement. Les révolutionnaires voulaient une émeute y ils attaquent à coups de pierres les dragons de royal-lorraine. Plusieurs bourgeois sont blessés. Le prince de Lambesc, à la tête de royalallemand, se porte à la place Louis XV ; le peuple avançait toujours ; le prince de Lambesc, séparé de sa troupe y se jette le Sabre à la main dans le jardin des Tuileries. L'effroi devient général : hommes, femmes, enfans, se précipitent les uns sur les autres, s'efforcent de gagner les issues , croyant à chaque instant voir fondre sur eux les cavaliers du prince de Lambesc. Le peuple, dans cette circonstance délicate, conjure les gardes -françsnses de le secourir. Ils se joignent aux révolutionnaires, char^ gent les soldats de royal-allemand : ceux-ci sans chefs, ne recevant point d'ordres , n'opposent aucune résistance. Les gardes-françaises marchent à la place Louis XV dans le dessein d'en déloger les dragons de royal-lorraine.

Tandis que ceci se passe aux Tuileries , Camille- Desmoulins et quelques agens de la révolution reviennent au Palais-Royal en criant que les soldats allemands égorgent les citoyens ; ils invitent le peuple à s'armer. Le duc d'Orléans, trop lâche pour se déclarer le chef de la révolution , tant qu'il y aurait le moindre danger à courir , avait sa voiture toute attelée dans la première cour : c'est ea vain que le peuple implore son assistance : il se

hite de fuir à Versailles , en disant à ccirs^ qui le pressent de les protéger : « Mes amis yilnjr a qu'un mojren , c'est de pre/idre les armes. » Les révolutionnaires courent à l'Hôtel-de-Ville, et répandent Falarme de tous côtés ; la populace enfonce les boutiques des armuriers^ s arme de tout ce qui tombe sous sa main ; les bourgeois se renferment précipitamment dans leurs maisons : Id plupart ignoraient la cause du tumulte ; ils s'imaginaient que Tarmée du maréchal de Broglie entrée dans Paris^ y mettait tout à feu et à sang.

Cependant les électeurs et les officiers municipaux s'assemblent à l'Hôtel-de-Ville : les uns, agens de la révolution et prévenus des desseins des révolutionnaires ; les autres, étrangers à ces manœuvres , mais effrayés d'une émeute qui semble menacer les personnes et les propriétés. Le tocsin sonnait dans toutes les églises, la nuit approchait; une troupe de brigands , ^rmés de sabres et de fusils, portant à la main des torches allumées, parcouraient les rues , menaçant d'incendier lesprincipaux hôtels : ces mouvemens avaient pour but de jeter l'effroi dans Tame des bourgeois, et d'autoriser la nomination d'un comité , capable de réduire en système l'insurrection passagère de la populace. On forma ce comité de quatorze électeurs , et de quelques officiers municipaux , connus par leur attachement à Necler et au parti d^Orléans. M. de Flesselles fut nonuné président ; ses liaisons avec la cour le rendaient suspect ; ou se'promit de veiller sur ses dé^

I04 UVR£ II.

marches et d'épier ses actions. Cet heureux succès^ en donnant aux révolutionnaires des espérances légitimes j augmenta leurs inquiétudes sur les suites d'une révolte si manifeste ; ils sentirent qu'ils n'avaient plus de mesures à garder , et que leur sûreté personnelle dépendait d'une entière réussite ; s'étant concertés avec Mirabeau et les principaux membres de l'Assemblée nationale^ ils arrangèrent leur plan.

La disgrâce et le départ de Necker causèrent la même surprise et la même indignation à Versailles qu'elles avaient causées à Paris. Plusieurs députés se réunirent dans la salle des étais (i) : on proposa de délibérer sur le renvoi de Necler : le peu de membres qui se trouvaient présens , l'absence du président de l'Assemblée , la réflexion de l'abbé Grégoire que la séance était indiquée au lendemain^ firent i^ejeter toute délibération : le jour suivant les députés se rendirent de grand matin à la salle des états. Tous paraissaient diversement aflectés, seloa les intérêts, les passions , les espérances diverses. Les agens de la révolution , tantôt réunis en groupes y tantôt répandus dans les différentes parties de la salle , suivant qu'il leur importait de se concerte» ou d'agir , exagéraient les- craintes , s'emportaient ^contre la cour, contre les nouveaux ministres. Les gens sages étrangers à l'intrigue , mais imbus .de bruits sinistres , et alarmés des desseins de la cour,

(i) Le dimanche 12 j^uillet, à sept heures.

uvH£ n. io5

qu'on leur assurait tendre à la conc[uéte de Paris , k la dissolution de rAssemblée y au massacre des citoj/^ns y gémissaient sur des événemens dont ils ne prévoyaient qu'une issue funeste , et gardaient un silence morne et pensif. Le plus grand nombre des députés s'agitait tumultueusement. On entrevoyait sur les visages une inquiétude sombre , un air farouche , une fureur concentrée , qui perçait à travers les efforts employés pour la contenir. Les partisans de la cour cachaient leur joie sous des dehors indifférens ; ils étaient venus à \a, séance pour voir le tour que prendraient les délibérations , pour jouir de leur triomphe et de l'humiliation de l'Assemblée ; ils la croyaient atterrée ; ils ne doutaient pas qu'elle n'acceptât la déclaration du :25 juin , et que les états séparés y les choses ne reprissent leur ancien cours ; tant ces hommes y sans prévoyance y s'aveuglaient sur leur propre faiblesse .

Mounier ouvrit la séance. Je rapporterai son discours ; il est nécessaire de suivre dans les détails la marche d'une révolution^ dont les annales du monde n'offrent aucun exemple.

(c Messieurs , le roi vous appelle pour anéantir les abus y et ils semblent de plus en plus s'augmenter. Personne n'oubliera le fameux prononcé d'hier , à jamais célébré par l'exil du plus vertueux des ministres ! Certainement le roi a le droit de choisir les personnes qu^il admet à ses conseils ; mais la nation ne trahirait-elle pas la nation y ne manquerions^nous pas à la dignité de cette Assemblée y

si dans on moment aussi funeste nous gardions le silence ? Pourrions-nous oublier combien le mi-^ nistre que Ton vient d'éloigùer a servi la patrie par ses vertus ? combien il a mérité la confiance du souverain ? combien ses avis ont été salutaires dans des momens d'orage ? C'est ici vraiment que nous aurions besoin de son zèle pour arrêter un incendie que des ministres perfides provoquent par im appareil menaçai^t , et qu'ils font prendre au roi , pour éloigner la guerre civile , toutes Içs mesures qui en nécessiteraient en quelque sorte les approches.

» Dans une crise aussi violente , nous devons intercéder pour le rappel de l'homme vertueux que l'on a si indignement exilé . Nous devons déclarer au roi , que les ministres actuels n'auront jamais la confiance de la nation. Cependant^ Messieurs ^ pendant que nous nous occupons de cette délibération y nous ne devons pas retarder la constitua tion : aucun malheur ne peut égaler celui de n'en avoir aucune , et aucun avantage ne saurait nous indemniser ! C'est la constitution que les ministres veulent écarter , c'est la constitution qu'ils veulent attaquer ; mais leurs eflbrts seront vains. Je ne puis ici me préserver d'une réflexion bien triste , le péril croît de moment en moment , les troupes se rassemblent de toutes parts , les menaces n'exditeront que trop votre courage l c'est pour cela cpie nous devons agir avec une sage lenteur. Cette constitution qui doit exister pour nous ^ comme pour les

LITRE ÏI. 107

générations futures y ne doit pas être le fruit d'un moment d'effervescence. Le plus grand fléau ^ai puisse affliger un peuple , c'est d'avoir de mauvaises lois y de mauvais principes et une mauvaise constitution.

» Messieurs y nous ne pouvons avoir qu'un seul intérêt , un seul but , vers lequel doivent tendre tous nos efforts^ et surmonter tous les obstacles pour l'atteindre. C'est la fe'licité commune. Je propose de faire une adresse au roi avec une députation ; nous lui déclarerons que nous ne pouvons avoir de confiance que dans les quatre ministres disgraciés ; que ceux qui les remplaceront ne la mériteront famais ; que les dangers qui résultent de l'approche des troupes sont considérables : enfin, que l'Assemblée ne peut consentir à une honteuse banqueroute. >i

A ces derniers mots y des battemens de mains y des acclamations bruyantes y ou plutôt des cris de fureur, éclatèrent de toutes parts. Les révolutionnaires étaient les plus ardens à propager le délire ; occupés, en apparence de la disgrâce de Necker, qu'ils auraient eux-mêmes, provoquée deux mois plus tard ,*îls voyaient , avec une joie secrète , l'Assemblée concourir , sans le savoir , à la réussite de leurs projets.

L'avocat Target répéta d'une voix forte et son6reJi| mais en termes différens , ce que venait de dire Mounier . Il obtint les mêmes applaudissemens. liàlly-Tolendal s'avançant d'un air triste au milieu

io8 uvRE n«

de l'Assemblée , demanda la parole. Son attachement connu pour Necker , la conformité de ses principes avec ceux de ce ministre , la profonde douleur dont il paraissait pénétré y lui donnaient des droits à l'attention. Il se fit un grand silence .

« Messieurs, c'est une suite funeste des excès » où se portent les ennemis du bien public , que » la modération des bons citoyens semble presque » devenir coupable , et se trouve forcée , malgré » elle , de sortir des mesures qu'elle s'était pres- » crites. Si un retour sur soi-même était permis » lorsqu'il faut perdre le sentiment de son exis- » tence dans celui d'une calamité générale , je » prendrais tous les membres de cette Assemblée » à témoin de l'esprit de paix et de justice , qui }) préside , j'ose le dire , à tous mes discours , » quelque part et dans quelque temps qu'ils aient » été tenus. J'espère ne pas m'en écarter même » aujourd'hui , malgré la vive émotion que je res- » sens : mais quel que soit le jugement qui m'attend, » calomnié ou non calomnié , c'est ici le moment » où il faut s'abandonner à sa conscience ! d

Lally présenta successivement le tableau de l'état du royaume au mois d'août 1788, jour du rappel de Necker , et celui de l'état du royaume au 12 juillet 1 78g , jour du renvoi de ce ministre.

« Au mois d'août 1 788, le roi était trompé d^ps sa » confiance , les lois étaient sans ministres, et vingl- » cinq millions d'hommes sans juges; le trésor public

)) sans fonds, sans crédit, sans moyens, une banque-

» route générale prête à ruîner et à déshonorer la

w nation ; l'autorité sans respect pour la liberté des

» particuliers, et sans force pour maintenir Tordre

>i public ; le peuple sans autre ressource que les

>i états^énéraux , mais sans espérance de les ob-

)) tenir , sans confiance dans les promesses même

» du roi , parce qu'il s'obstinait à croire que les

» ministres d'alors en éluderaient toujours l'exécu-

>i tion. A ce fléau politique, la nature était venue

» joindre les siens ; le ravage et la désolation étaient

» dans les campagnes , la famine se montrait déjà

» de loin et menaçait une partie du royaume ! C'est

» dans ces tristes circonstances que le cri de la

» vérité est parvenu jusqu'au roi ; qu'il s'est rendu

» au vœu de son peuple ; qu'il a rappelé un mi-

)) nistre que le peuple demandait ; et sur-le-champ

)) la justice a repris son cours , le trésor public

» s'est rempli , le crédit a reparu , le nom infâme

» de banqueroute n'a pas même été prononcé ; les

)) prisons se sont ouvertes , et ont rendu à la so-

» ciété les victimes qu'elles renfermaient ; les ré-

» voltes semées dans plusieurs provinces , se sont

» bornées à des émeutes passagères , apaisées par

^> la sagesse et par l'indulgence ; les états-généraux

» ont été annoncés , personne n'a plus douté de

)) leur convocation , le nom du roi a été couvert

» de bénédictions : le temps de la famine est arrivé ;

» des travaux inmienses, des mers couvertes de

IIO UYRE II.

» vaisseaux y toutes les puissances de l'Europe sol-* » licilëes ^ les deux mondes mis à contribution pour » notre subsistance y plus de quatorze cent mille » quintaux de farine et de grains importés parmi » nous y plus de vingt-cinq millions sortis du trésor » royal , une sollicitude active , efficace , perpé- }) tuelle y appliquée à tous les jours y à tous les ins- » tans y k tous les lieux y ont écarté ce fléau.

H Enfin y malgré les obstacles sans nombre y les » états - généraux ont été ouverts.... Les états- » généraux ont été ouverts I . . . Que de choses , » Messieurs y sont renfermées dans ce peu de mots ! w que de bienfaits y sont retracés ! comme la re- )) connaissance de la génération présente et de la D génération future vont s'y attacher à jamais !

» Un {N!t>jet de constitution tracé par une main » exercée y conçu par un esprit sage et par un cœur » droit y attache tous les esprits et tous les cœurs. » C^est dans cet instant^ c'est après tant d'obsta- » c)es vaincus y au milieu de tant d'espérances et de » besoins , que des conseillers perfides enlèvent-au » plus juste des rois son serviteur le plus fidèle y » et à la nation le ministre citoyen en qui elle avait » mis sa confiance I Ce n'était pas assez : trois mir » nistres animés des mêmes sentimens que lui y de u la même fidélité y du même patriotisme , sont w frappés de la même disgrâce ! C'était encore trop » peu ; cet homme qtd depuis un an s'était sa«- M crifié pour le royaume , on le présente au roi » comme un criminel qui doit être banni du

Page 1