ELECTEUR DE BRANDEBOURG
Frédéric-Guillaume, "sa puissance, son caractère, ses États de Clèves. — Saint- Géran et La Vauguion sont envoyés près de lui. — Le roy cherche à rassurer l'Empire. — L'Électeur de Brandebourg commence les hostilités. — il est battu parTurenne et fait la paix.— Plaintes légitimes des princes du Rhin contre le roy. —L'Empire déclare la guerre à la France. — L'Électeur de Brandebourg y prend part. — Diversion des Suédois en Poméranie. — Us sont chassés d'Allemagne. — Négociations de Frédéric-Guillaume pour garder ses conquêtes. — LU tus Begium de la Suède. — L'Électeur subit les conditions du roy. — Difficultés d'exécution. — Artillerie de Wesel. —Jalousie entre le Brandebourg, la Suède et la Pologne. — Louis XIV aspire à la couronne impériale. — Duché de Jagerndorff.
Frédéric-Guillaume, Électeur de Brandebourg, régnoit en 1671, lorsque le roy prit le dessein d'entreprendre la guerre contre la Hollande. Ce prince avoit épousé en premières noces [Louise Henriette de Nassau], fille de Henri, prince d'Orange, dont il avoit trois fils, et en secondes noces [Dorothée], princesse de Holstein, de la branche de |Glucksbourg] et veuve de Christian-Louis, duc de
Zell, dont il avoit divers enfants et en avoit tous les jours (i).
Il se pouvoit dire le plus puissant prince d'Allemagne depuis qu'il avoit joint, en i658, la souveraineté delà Prusse ducale (2), qu'il tenoit auparavant en fief de la Pologne, aux États qu'il possédait déjà dans l'Empire; et l'étendue de ses terres étoit telle, qu'il pouvoit marcher du duché de
(1) Frédéric-Guillaume eut, savoir, de sa première femme, Henriette de Nassau :
Guillaume-Henri (1649); Charles-Emilie (1 635 ) ; Frédéric I (1657), roi de Prusse; Henri (1644); Louis (1666).
De sa seconde femme, Dorothée de Holstein :
Philippe-Guillaume (1669); Albert-Frédéric (1 672! ) ; Charles-Guillaume (1 672 ) ; ( Christian-Louis (1677) ; Marie-Amélie (1 670 ; ; Elisabeth-Sophie (1674); Enfin, une princesse morte au berceau, en 1676.
(2) Par le traité de Welaw (19 septembre 1657), Jean-Casimir, roi de Pologne, céda à l'Electeur de Brandebourg la souveraineté de la Prusse ducale. Par celui de Bromberg (6 novembre de la même année), il lui abandonna encore Butow, Lowenbourg et Elbing. Ces traités servirent comme de prélude aux divers partages de la Pologne.
Clèves, qui est au deçà du Rhin, jusques dans la Prusse au delà de la Vistule, sans toucher presque d'autres États que les siens.
Il avoit la réputation de se fort appliquer à ses affaires; et bien qu'il n'eut vu de guerre que celle qu'il fit conjointement avec le feu roy de Suède contre la Pologne, et celle dans laquelle il s'engagea ensuite contre ce prince, il avoit fait paroître beaucoup de valeur et d'amour pour les armes. Aussi avoit-il plus de troupes, et meilleures qu'aucun autre prince d'Allemagne ; dans la paix même il avoit toujours eu soin d'engager à son service ce qu'il avoit trouvé de bons officiers ; et leur entretien et celui des troupes faisoient sa principale dépense.
Il avoit de l'esprit, de l'ambition et assez de connoissance, beaucoup de chaleur et de promptitude dans l'humeur ; mais comme il changeoit assez souvent de sentiments, il étoit accusé de légèreté et de peu de sûreté dans ses engagements et dans ses paroles.
Le baron de Schverin étoit alors son principal ministre. Menders tenoit après lui le premier rang dans son conseil. Tous deux suivoient les sentiments de leur maître, qui jusques-là avoit paru fort attaché à l'alliance de Sa Majesté.
Comme ce prince étoit fort voisin des Hollandois par ses États de Clèves et de Mark, que même les États-Généraux avoient garnison dans les principales villes du duché de Clèves, le roy crut devoir s'assurer de ce prince avant que de leur commencer la guerre.
Il lui envoya pour ce sujet, sur la fin de l'année 1671, le comte de Saint-Géran. Il fut chargé de lui communiquer la pensée du roy et de l'inviter ou à se joindre à Sa Majesté ou à demeurer neutre. En cas qu'il embrassât l'un ou l'autre de ces partis, Sa Majesté promeltoit de lui remettre, entre les mains, les places que les Hollandois occupoient dans ses États, de le dédommager des passages que ses armées prendroient dans son pays et de faire observer une si exacte discipline à ses troupes que ses sujets n'en souffriroient point d'incommodité.
Pour l'intelligence de ces places qui étoient tenues par les Hollandois, il est bon d'expliquer ici que, lors de l'ouverture de la succession de Juliers en 1610, l'Électeur de Brandebourg et le duc de Neubourg, qui vivoient alors, s'en mirent en possession, nonobstant les prétentions de l'Electeur de Saxe et du duc des Deux-Ponts. L'Électeur occupa le duché de Clèves, les pays de Mark et Revinsberg ; le duc de Neubourg , le duché de Ju-
liers, les comtés de Berg et de Ravestein. Chacun d'eux s'assura d'une protection ; l'Électeur prit celle des États-Généraux, et le duc celle d'Espagne (i).
Les places se trouvèrent en cette sorte partagées entre ces deux partis ; mais dans la continuation de la guerre, les Etats- Généraux se rendirent maîtres de celles qui étoient possédées par l'Espagne. Ainsi lors de la paix qu'ils firent avec cette couronne à Munster, ils étoient demeurés en possession de Wésel, Orsoy, Emerik, Burik, Guenep et du fort de Schenk (2) . L'Électeur avoit voulu quelquefois les retirer de leurs mains ; mais la chose s'étoit toujours terminée à l'amiable. Aussi leurs garnisons vivoient-elles avec tant de discipline, qu'excepté la garde des murailles, elles ne touchoient en rien de ce qui pou voit regarder la juridiction du
(1) Le choix des protecteurs produisit une conséquence assez singulière pour être rappelée; nous la livrons au lecteur sans commentaire : « Les deux princes, dit Saint-Prest, qui étoient pour « lors tous deux luthériens, embrassèrent chacun la religion de « leurs protecteurs ; en sorte que l'Électeur de Brandebourg se fit « calviniste et le duc de Neubourg catholique. » (De Saint-Prest, Histoire des traitez de Westphalie, p. 91 .)
(2) Wesel, Orsoy, Emmerich, Burich ou Bliderich, appartiennent à la Prusse (Province-Rhénane); Guenep ou Gennep et Schenk ou Skenk se trouvent dans le Brabant hollandais.
prince, et n 'étaient en aucune charge aux habitants. Ils y portoient au contraire de l'argent pour le payement des troupes ; et le prince et le pays sembloient bien aises d'en tirer cet avantage.
L'Électeur ne répondit point précisément aux offres qui lui furent faites par le comte de Saint- Géran (i); et sans s'engager a demeurer neutre, moins encore à se joindre au parti du roy, il répondit par des assurances générales de son respect pour Sa Majesté, du soin qu'il prendroit de conserver l'honneur de ses bonnes grâces et de ne rien faire qui lui pût déplaire. Mais en même temps il témoigna beaucoup de peine du mécontentement que le roy faisoit paraître contre les États ; il fit voir l'intérêt qu'il avoit par le voisinage du duché de Clèves, et il supplia Sa Majesté d'agréer qu'il s'entremit de raccommodement, comme ne doutant point qu'il ne lui fit donner telle satisfaction qu'elle désireroit.
Le roy, n'ayant rien pu tirer de plus précis , jugea à propos de rappeler le comte de Saint-Géran, mais sous prétexte seulement de lui accorder congé, pour venir servirai! régiment d'Anjou qu'il commandoit.
'1) Voy. Mignet , Succession d'Espagne, t, m. p. 691 et suiv.
La campagne commença en 1672 par les sièges que Sa Majesté fit en même temps d'Orsoy, Rhinsberg, Wesel et Burik. Trois de ces places étoient dans le duché deCièves; Rhinberg dans l'Électorat de Cologne (1). Les Hollandois le retenoient par la même raison de l'avoir pris autrefois sur l'Espagne; et il avoit donné sujet à la déclaration de l'Electeur de Cologne, lorsqu'il s'étoit joint au parti de Sa Majesté. Emerik et Guenep , dans le même duché de Clèves, furent prises incontinent après ; et il n'y resta en peu de jours aucune place entre les mains des Hollandois. Il est vrai que durant ces sièges et durant les marches que les troupes du roy firent dans les terres de l'Électeur de Brandebourg, elles y vécurent avec beaucoup de désordres, et augmentèrent les plaintes que le prince avoit déjà faites, que, contre le traité de Westphalie , le roy fit agir ses armes dans l'Empire.
Il avoit déjà commencé à lier quelque négociation avec les États et avec l'Empereur; et autant dans la diète de Ratisbonneque dans les cours des princes, il faisoit voir l'Empire attaqué en sa personne. Aussi conclut-il bientôt après un traité avec
fj. (1) Voy. le chapitre Cologne, p. 213.
l'Empereur (i) pour la défense commune de l'Empire, par lequel ils s'obligeoient à mettre chacun une armée de 12,000 hommes sur pied. Il traita en même temps avec les États-Généraux (2) ; et aidé des assistances d'argent qu'ils lui donnèrent, il travailla sans perdre de temps à former une armée considérable.
Mais avant qu'il eût achevé de prendre ces mesures, et dans le temps que les succès si surprenants des armes du roy l'auroient peut-être porté à embrasser des partis plus sages, Sa Majesté étant encore au camp de Rhinberg, après la prise de cette place, jugea à propos de lui dépêcher le comte de La Vauguion (3).
H n'étoit plus chargé, comme le comte de Saint- Géran, de lui faire aucune proposition favorable, mais de lui témoigner seulement que, sur les bruits
(4) Ce traité fut signé à Berlin le 25 juin 4672.
(2) Par le traité du 6 mai 1672, l'Électeur s'obligeoit de (evei une armée de 12,000 fantassins, 8,000 chevaux, et de la commander en personne. Les États-Généraux dévoient payer la moitié de toutes les dépenses, plus 15,000 écus par mois. (De Saint-Prest. Traitez de paix, 1. 11, p. 37.)
(3) La Vauguyon avait été introduit à la Cour par madame Beauvais, première femme de chambre de la reine mère. Peu à peu il s'insinua chez les ministres, qui l'employèrent auprès de quelques princes d'Allemagne. Enfin, il s'éleva par son mérite jusqu'au ca-
qui couroient des liaisons qu'il formoit contre la France et d'un tiers parti qu'il vouloit réunir en Allemagne, Sa Majesté vouloit être instruite de ce qu'elle devoit attendre de lui et lui en envoyoit demander la déclaration. Quoi qu'il pût proposer, ou de revenir aux premières conditions qui lui avoient été offertes, ou d'en demander de nouvelles, La Vauguion avoit ordre de n'y point entrer, mais de se charger seulement de l'explication qu'il lui donneroit de ses intentions. Il devoit de même n'écouter aucunes plaintes, et ne rien répondre sur la demande que l'Électeur pouvoit faire de la restitution des places du duché de Clèves.
Il paroissoit qu'il auroit pu accepter alors ce qu'il avoit refusé lors de l'envoi du comte de Saint- Géran ; mais comme il ne trouva aucune ouverture de la part de Sa Majesté, et que La Vauguion ne pouvoit entendre aucune proposition, pas même celle d'une neutralité, ce prince renferma toute sa réponse à des paroles honnêtes, mais générales, et
racière d'ambassadeur; fut chargé de négociations en Danemark et en Espagne ; devint conseiller d'État d'épée et chevalier des ordres du roi en 1688. Mais tous ces honneurs ne l'enrichirent point, et Saint-Simon prétend que c'est pour échapper à la misère qu'il se tua, dans son lit, de deux coups de pistolet, le 29 novembre 1693. (Voy. Saint-Simon, Mémoires, U i, p. 44 4 et suiv.)
dit qu'il renvoyeroit bientôt auprès de Sa Majesté 1<* sieur Cracau qu'il en avoit rappelé depuis peu (i).
Cependant il continua à lever des troupes, à exciter l'Empire, à l'armer pour la commune défense, et à se mettre en état de joindre le corps qui devoit être fourni par l'Empereur (2).
Le roy étoit revenu à Saint-Germain au mois de juillet 1672, et comme Sa Majesté rece voit des nouvelles de jour en jour quel'armement de l'Électeur s'avançoit, et sembloit menacer l'évèque de Munster et l'Électeur de Cologne, elle jugea à propos de lui envoyer une seconde fois La Vauguion. Il fut chargé, comme la première, de lui demander une explication de ses desseins, et de lui faire connoître que Sa Majesté ne pouvoit regarder les troupes
(1) « Mais l'Électeur, qui s'était engagé depuis le 26 avril (1672) « à secourir les Hollandais et qui ne voulait pas en convenir en- « core, amusa M. de La Yauguyon. 11 le fit partir avec des espé- « rances vagues et promit d'envoyer M. Crockow à Louis XIV pour « lui expliquer ses véritables sentiments.» (Mignet, Succession d'Espagne, t. iv, p. 92.)
(2) « Malgré toutes les raisons que le cabinet impérial sembla! I « avoir de ne pas entrer dans les vues belliqueuses du grand « Électeur, il s'y laissa entraîner à la suite des longues délibéra- « tions dont le chevalier de Gremonville rendit compte à sa Cour. « L'Empereur décida d'armer et de s'unir étroitement au grand « Électeur pour veillera la sûreté de l'Empire. » (Mignet, Succès* sron <r Espagne, t. iv. p. 80.)
qu'il mettoit sur pied et les traités qu'il ménageoit en diverses cours de l'Empire , que comme un dessein d'agir contre elle et contre ses alliés. Il eut ordre d'ajouter que Sa Majesté promettoit de lui rendre ses places après la paix, ou même de les déposer durant la guerre entre les mains d'un prince neutre.
Mais ces ouvertures plus douces qui répondoient peut-être mal à la sécheresse avec laquelle on lui avoit parlé si peu de temps auparavant, servirent plutôt à le confirmer dans le parti qu'il avoit pris de se venger qu'à le faire changer de sentiment. En vain, La Vauguion lui fit envisager le ressentiment de Sa Majesté et l'obligation où elle seroit de faire marcher son armée au delà du Rhin, il ne sortit jamais des termes généraux. Il se mit en marche dans le mois de septembre, à la tète de son armée ; et La Vauguion ne le quitta que lorsqu'il fut entré dans la Weteravie (i).
Cependant Sa Majesté avoit pris soin de foire connoître, par des mémoires envoyés à tous ses ministres dans les cours d'Allemagne, et particu-
(1) La Wetteravie était une ancienne province de l'Empire germanique, dont les divisions étaient mal définies; elle a été remplacée de nos jours par la Hesse et Nassau.
lièrement dans la diète de Ratisbonne (i), que, dans l'obligation où elle s'éîoit trouvée de faire la guerre aux Etats -Généraux, même en faveur de l'évéque de Cologne, elle n'a voit rien tant à cœur que d'entretenir les traités de Wesplialie ; que comme l'engagement de l'Empereur et de l'Empire de ne pouvoir assister les ennemis de la France hors de l'Empire, en fait un des principaux articles, Sa Majesté s'attendoit que l'on regarderait comme perturbateurs du repos public ceux qui donneroient assistance aux ïfollandois , et nommoit l'Électeur de Brandebourg : Elle répondoit en même temps aux exagérations de ce prince sur les désordres qui avoient accompagné la marche des armées de Sa Majesté dans ses Etats, et sur l'occupation de ses places : Elle faisoit voir la nécessité indispensable d'entrer dans le duché de Clèves pour attaquer les Hollandois ; combien les lois de la guerre avoient voulu, avant toutes choses, qu'elle s'assurât des villes qu'ils retenoient sur le Rhin ; que cette considération seule l'avoit contrainte de porter ses armes dans le duché de Clèves; qu'elle avoit fait garder une exacte discipline à ses troupes ; et
(fi \'cij. dans Tviigiiet (Succession d' 'Espayne, t. ix. p. 96) un extrait du mémoire de Louis XIV à M. de Gravel.
qu'elle avoit fait punir sévèrement les désordres qu'il est presque impossible d'éviter dans une grande armée; que son dessein étant toujours sincère d'observer le traité de Munster, elle déclaroit qu'elle ne vouloit rien retenir de ce qu'elle avoit conquis sur les États, dans l'Empire ; et qu'aussitôt après la paix, elle remettroit à l'Électeur de Brandebourg les places qu'elle avoit entre les mains. Elle se plaignoit en même temps de la conduite de ce prince et faisoit voir qu'il la contraignoit à faire marcher le vicomte de Turenne dans l'Empire, autant pour sa sûreté que pour celle de ses alliés. Ainsi elle rejetoit sur lui les suites fâcheuses que ce commencement de guerre pouvoit causer.
Mais afin de faire connoitre encore davantage ses intentions pour le repos de l'Empire, elle jugea à propos d'inviter les princes les plus intéressés à sa conservation à se joindre, comme ils avoient fait en i658, dans la ligue du Rhin, pour s'opposer aux princes qui, au préjudice de leur patrie, voudroient donner secours aux ennemis de la France. Elle chargea particulièrement le prince Guillaume de Furstemberg de ce soin. Il devoit agir par lui-même auprès de l'Électeur de Cologne, de l'évêque de Munster et du duc de Neubourg, et communiquer ses pensées à Gravel , à
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Verjus (i), et à l'abbé Gravel, afin qu'ils agissent de concert : le premier dans la diète de Ratisbonne, le second auprès des ducs de Brunswik et de Pévèquc de Paderborn, le troisième auprès des Électeurs de Mayence et de Trêves, du Lantgrave de liesse et du duc de Wirtemberg.
Ces ministres avoient ordre de faire counoitre dans toutes ces cours, que l'intention de Sa Majesté étoit de conserver la paix de l'Empire, lorsque l'Électeur de Brandebourg et l'Empereur se mcttoient en état de la troubler, et dévoient y porter les assurances que Sa Majesté retireroit son armée au deçà du Rhin, aussitôt que ces princes auraient retiré les leurs dans leurs États.
Mais afin de donner encore plus de force à ces négociations, elle résolut de faire passer le duc de Vitry en Bavière, le marquis de Dangeau auprès des Électeurs de Trêves et Palatin, et Vaubrun auprès de l'Électeur de Mayence (2). Ces envois ne produisirent point la ligue que l'on proposoit, et servirent seulement à affermir quelques-uns de ces princes dans les intérêts de Sa Majesté.
(1) Louis Verjus, comte de Creci, secrétaire de la chambre et du cabinet du roi, conseiller d'État, ambassadeur, etc., était un des quarante de l'Académie française.
(2) Voy. dans ce volume les chapitres Mayence, Trêves et Palatin.
Cependant l'Électeur de Brandebourg s'étoit mis en marche, et étoit entré dans l'évèché de Hildeseim (i). Il s'étoit avancé par la Weteravie sur le Rhin ; et la première hostilité, entre ses troupes et celles de Sa Majesté, commença sur la rivière de Lohn (2), entre deux partis de cavalerie.
Sa Majesté travailla à faire voir par les mémoires que Gravel eut ordre de présenter à Ratisbonne, que les troupes de l'Électeur avoient tiré les premières, qu'il avoit été l'agresseur, et qu'il avoit contrevenu aux traités.
La guerre continua depuis entre les troupes de Sa Majesté et celles de ce prince, à qui celles de l'Empereur étoient jointes. L'hyver ne finit pas la campagne; et le vicomte deTurenne, ayant passé le Rhin à Wesel, dans la plus rude saison de l'année, poussa ce prince jusqu'au delà du Weser, et se rendit maître du duché de Cièves et des pays de Mark, Ravinsberg et Minden (3).
(1) Hildesheim appartient aujourd'hui au royaume de Hanovre.
(2) La Lohn ou Lahn prend sa source en Westphalie, dans les Etats prussiens, arrose la Ilesse-Darmstadt, la Hesse-Électorale cl le duché de Nassau; baigne les murs des villes de Marbourg, Wetzlar, Nassau, etc., et se jette dans le Rhin, en amont de Coblentz.
(3) Les traités de 1813 ont fait rentrer la Prusse en possession de ces contrées.
i'H BRANDEBOURG.
Divers princes de l'Empire, mais particulièrement Schonborn, Electeur de Mayence, qui mourut incontinent après, s'entremirent, dans ces commencements, de son accommodement avec le roy; et Sa Majesté agréa la médiation de Mayence. Mais l'Électeur de Brandebourg, qui avoit alors une grande opinion de ses forces et de celles de l'Empereur, et qui voyoit le roy occupé contre la Hollande, n'embrassa pas ce parti.
Il y eut recours bientôt après, lorsqu'il vit le vicomte de Tu renne au milieu de ses Etats ; et le comte Tott, ambassadeur du roy de Suède, en lia la négociation avec le roy. Sa Majesté voulut bien, à sa prière, accorder une suspension d'armes; ei Verjus, qui étoit à Zoest(i) auprès du vicomte de Turenne, y fut chargé d'un plein pouvoir pour la traiter.
Mais le duc de Neubourg étoit plus qu'aucun autre dans cette affaire. Il s'étoit employé auprès de Sa Majesté en faveur de l'Électeur ; et l'ayant trouvée disposée à le recevoir dans l'honneur de ses bonnes grâces, il lui avoit fait agréer que l'Électeur envoyât Minders auprès d'elle, accom-
(4) Zoest el son territoire, situés sur la rive gauche de la Lippe, faisaient partie de la Westphalie. {Voy. Jaiîlot, Atlas, t. n,
carie 33.)
BRANDEBOURG. Bo
pagné par Stratman, un de ses ministres qu'il a voit déjà employé dans cette négociation auprès de Sa Majesté, et qui y avoit travaillé à Berlin.
J'eus ordre du roy de traiter avec l'un et avec l'autre ; et je signai le traité de paix avec ce prince, le G juin 1673, à Vossem dans le Brabant, lorsque Sa Majesté marchoit pour faire le siège de Macstricht. Par ce traité Sa Majesté remettoit généralement à l'Électeur tout ce que ses armes avoient occupé dans le duché de Clèves, dans la principauté de Minden, dans les comtés de Mark et de Ravinsberg, à l'exception seulement de Wesel avec le fort de La Lippe et la ville de Reez avec son fort. Sa Majesté promettoit de les remettre après la paix ; et à l'exception de la garnison qu'elle devoit y maintenir, elle laissoit l'Electeur en la possession de la souveraineté et de tous ses droits. Par un article secret le roy lui donnoit 800,000 livres dont 3oo,ooo dévoient être payées après rechange des ratifications, et les cinq cents autres en cinq ans. Mais le point dont Sa Majesté étoit principalement convenue, étoit qu'elle retireroit ses troupes de tous les Etats de l'Electeur, aussitôt que les ratifications auraient été. échangées.
L'exécution de cet article fut cause dans la suite de la guerre qui s'engagea avec tout l'Empire, et
dans laquelle l'Électeur du Brandebourg entra de nouveau contre Sa Majesté. L'armée que commandoit le vicomte de Tu renne avoit hyverné dans les États de ce prince au delà du Rhin, et y avoit subsisté avec abondance jusqu'au temps de cet accommodement; on ne pouvoit alors se dispenser de l'en retirer ; mais dans le besoin de trouver un pays où elle put vivre, on ne voyoit que l'Empire, les pays conquis sur les Hollandois, ou ceux de Munster, ou de Cologne, alliés de Sa Majesté. On auroit bien pu la joindre à l'armée du roy, qui étoit alors occupée au siège de Maastricht ; mais ce renfort ne lui étoit point nécessaire. Ainsi ne la pouvant faire entrer dans le pays des alliés sans leur donner un grand sujet de se plaindre, et l'attachement étant trop grand à réserver les conquêtes sur les Hollandois pour le prochain quartier d'hyver, il ne restoit plus que le parti de la laisser dans l'Empire.
A cela il ne paroissoit aucune raison ni aucune justice, parce que, à l'exception de l'Empereur et de l'Électeur de Brandebourg, tous les princes d'Allemagne avoient gardé une conduite dont Sa Majesté avoit lieu d'être satisfaite. Néanmoins, le désir de ménager des quartiers lit préférer ce parti à celui qui paroissoit le plus juste
et le plus prudent : tant il importait de ne point donner un juste sujet de plaintes à des princes qui , se voyant maltraités par la France, chercheroient peut-être leur sûreté en s'unissant à ses ennemis.
Le prince Guillaume de Furstenberg , qui se trouvoit alors auprès de Sa Majesté au siège de Maastricht, et qui par la grande connoissance qu'il avoit des esprits des princes de l'Empire, jugea des conséquences dangereuses de ce conseil, me pria de lui procurer une audience particulière du roy, dans laquelle il lui pût dire son sentiment avec tout le zèle qu'il avoit pour son service. Il lui représenta le mauvais effet que causeroit le séjour de ses troupes chez des princes dont elle ne témoignoit pas avoir sujet de se plaindre ; que c'étoit former un parti pour l'Empereur, lorsqu'il n'avoit trouvé personne qui voulût le suivre contre la France ; que le désespoir de se voir maltraités lui donneroit pour amis tous ceux chez qui son armée subsisteroit ; et que loin que le traité avec l'Électeur de Brandebourg eût été utile à son service, il lui seroit désavantageux ; que ce prince ayant pris les armes contre Sa Majesté, on ne pouvoit trouver à redire qu'elle eût fait vivre ses troupes dans ses Etats, et qu'il auroit été d'une bien moindre con-
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sidération de le laisser dans le parti de l'Empereur, que d'y joindre tous les princes qu'un juste mécontentement armeroit contre la France.
Bien que la suite ait fait voir la sagesse de cet avis, il ne fut rien changé au parti qui avoit été pris. L'armée du roy sortit des terres de l'Électeur ; et elle entra sur celles de divers princes et comtes de l'Empire, particulièrement dans la Weteravie, sous prétexte que le roy ne pouvoit faire sortir ses armes de l'Empire , que l'Empereur , dont quelques troupes restoient encore en Franconie, ne les eut fait repasser en Bohême. Fa diète de Ratisbonne fut bientôt remplie de plaintes, qui \ faisoient d'autant plus d'effet qu'elles étoient justes et favorisées par les ministres impériaux.
Elles furent peu après augmentées par celles de l'Électeur de Trêves, dont tout le pays fut occupé, non sans beaucoup de désordre, et sa capitale prise peu après que Sa Majesté eut achevé la conquête de Maéstricht ; elles recurent encore de nouvelles forces par celles de l'FJecteur Palatin, sur le mauvais traitement qu'il avoit reçu dans le passage de l'armée du vicomte de Turen«c, et qu'il recevoit tous les jours du gouverneur de Philisbourg , mais qui furent beaucoup augmentées l'année suivante, lorsque les armées de Sa Majesté entrèrent
dans le Palatinat , prirent et rasèrent la ville de Gemerseim (i).
L'Empereur profita avantageusement de ces divers mécontentements qui rendoient la France odieuse. Ses ministres dans la diète et dans les cours des princes y répandoient le soupçon que Sa Majesté, après la conquête de la Hollande, ne s'étendît dans l'Empire. Toute l'Allemagne étoit remplie d'écrits qui représentoient le péril auquel elle étoit exposée ; et enfin les esprits touchés dans la diète ou du désir de vengeance ou de crainte, tout se porta à seconder les desseins de l'Empereur.
La résolution fut prise de lever une armée pour la sûreté et la défense de l'Empire et de se déclarer ouvertement contre la France. Ce fut alors que l'Empereur fit signifier au commandeur de Gremonvillede se retirer de sa cour ; et Gravel, plénipotentiaire à Ratisbonne, eut le même ordre dans la diète.
L'Électeur de Brandebourg fut le premier à entrer dans cette ligue et à reprendre les armes contre h\ France, au préjudice de la foy et de la parole qu'il avoit données peu auparavant à Sa Majesté.
(i) La ville de Germersheim fait, depuis 4815, partie de la Bavière rhénane. Elle est située au confluent du Rhin et de la Queich.
Il en rejeta toutefois le manquement sur l'inexécution des conditions qu'il y avoit stipulées. Il avoit spécifié expressément que bien qu'il s'engageât à ne point assister, directement ou indirectement , les ennemis de la France, il ne pourroit être obligé contre l'Empire, et qu'il se réservoit les mains libres en cas qu'il fût attaqué. Il fit servir cet article de fondement au peu de fidélité qu'il gardoit aux promesses qu'il venoit à peine de faire, et au peu de reconnoissance des avantages qn'il avoit reçus (i). Comme il étoit le plus puissant, et l'on peut dire le plus actif des princes qui entrèrent dans ce parti, il donna un mouvement principal à la guerre qui se commença au nom de l'Empire.
Il se vit contraint toutefois d'employer bientôt après, à sa propre défense, les armes qu'il avoit portées avec peu de succès en Alsace. Le marquis de Feuquière, ambassadeur du roy en Suède, obtint de cette couronne, après une longue et difficile né-
(4) « Frédéric-Guillaume s'engagea de conduire 4 6, 000 hommes « au secours de l'Empire : les Hollandois et les Espagnols lui pro- « mirent de le soulager en partie dans l'entretien de ses troupes. « Comme Louis XIV attaquoit l'Empire; la résolution que l'Élec- « teur prit dans cette occasion de le secourir n'étoit point contraire « aux engagements qui subsistaient avec la France depuis la paix « de Wossen. » (Mémoires pour servir à l'histoire de la maison de Brandebourg, par Frédéric IL p. 4 30.)
gociation, qu'elle exécuteroit le traité qu'elle avoit avec Sa Majesté ; qu'elle feroit passer une armée en Allemagne et qu'elle agiroit contre les princes, qui, au préjudice du traité de Munster, assisteroient les ennemis delà France.
Le connétable Wrangel passa avec une armée de i(i,ooo hommes en Poméranie, et entra sans aucune résistance dans le pays de Brandebourg, parce que l'Électeur étoit alors sur le Rhin. Mais s'étant contenté d'y profiter des quartiers, il perdit l'occasion de passer l'Elbe et de se joindre au duc d'Hanover (0, quioffroit de se déclarer lorsqu'il seroit au deçà de cette rivière. Ainsi il donna le temps à l'Électeur de rentrer au secours de ses États, de le battre à Ferbelin (2), de le chasser de ses terres et de le renfermer dans la Poméranie : en sorte que ce général perdit avec la gloire des armes de la
(1) Jean-Frédéric, duc de Hanovre, de Calemberg et de Grubenhagen, troisième fils du duc Georges de Brunswick-Zell, s'était fait catholique en 4657. Il mourut en 4679, sans postérité mâle. Ses États passèrent à son frère Ernest- Auguste, en faveur duquel l'empereur Léopold créa un neuvième Électorat le 22 mars 4692.
(2) Un monument a été élevé à Fehrbellin , pour rappeler le souvenir de la bataille gagnée, en 4675, par Frédéric-Guillaume sur les Suédois. Ces derniers y perdirent leur renom d'invincibilité, de même que les Suisses avaient laissé le leur, en 4545, à Marignan.
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Suède , si établie dans l'Empire, celle qu'il avoit lui-même acquise et soutenue avec tant de réputation dans les premières guerres d'Allemagne. L'Électeur au contraire en acquit une fort grande, et dans le recouvrement de ses États, et dans toute la suite de la guerre qu'il fit depuis contre la Suède, particulièrement au siège de Stetin. Il l'entreprit et le continua avec une fermeté surprenante, et au milieu non seulement des incommodités de l'byver, mais de celles qu'il souffroit en sa personne par les douleurs de la goutte (i).
L'histoire dira ce qui se passa aux diverses attaques qu'il fit de l'isle de Rugen, dont enfin il se rendit maître, de quelle sorte il finit, par la prise de Stralzond, la conquête entière delà Poméranie, et acheva de chasser les Suédois de l'Empire, où depuis Gustave Adolphe ils avoient jeté de si profondes racines. Ils n'y sont rétablis aujourd'huique par la seule autorité de Sa Majesté et par la fidélité qu'elle a gardée avec tant de gloire clans les traités de paix, à ce qu'elle avoit promis à un roy, son allié.
(1) « Stettin capitula le 14 décembre (1677) : la garnison étoit « réduite à 300 hommes ; et les relations de ces tems assurent que « les assiégeansy perdirent 10,000 hommes. » {Mémoires de Brandebourg, par Frédéric II. p. 147.)
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Mais parce que la prise de Stralzond n'arriva que sur la fin de l'année 1678, dans un temps que la Hollande et l'Espagne avoient déjà conclu la paix à Nimègue , et que l'Empereur étoit sur le point de faire la sienne, 1 Électeur se vit en état d'être abandonné de tous ses alliés ; il jugea assez qu'il ne ponvoit se maintenir contre la France, lorsque, libre de tant d'ennemis, elle voudroit tourner une partie de ses forces à l'assistance de la Suède. Dès lors, il songea à traiter avec le roy, et se flatta de pouvoir retenir de son consentement une partie de ses conquêtes.
Beauveau-Despense, qui avoit été capitaine de ses gardes, mais qui avoit quitté son service lorsqu'il s'étoit brouillé avec le roy, étoit alors à Paris. Minders, qui étoit, de la part de l'Électeur, à La Haye, lui écrivit pour lui témoigner le désir extrême de son maître de rentrer dans l'honneur des bonnes grâces de Sa Majesté; que même il lui remettront ses intérêts, sans les mêler avec ceux de l'Empereur à Nimègue. Ce prince étoit alors fort mécontent de la cour de Vienne. Il y avoit fait des efforts pour empêcher l'Empereur oie presser son traité, parce oju'il espéroit tirer des conditions plus avantageuses de la continuation de la guerre.
Despense me montra ces lettres, et le roi agréa
qu'il répondit à Minders. Sa Majesté chargea même Despense d'une instruction particulière ; et comme il avoit déjà été à Nimègue par la seule curiosité, elle trouva bon qu'il prît le même prétexte d'y retourner, pour s'aboucher avec Minders dans le duché de Clèves.
Il devoit faire connoitre à ce ministre que Sa Majesté voyoit avec plaisir le désir de l'Électeur de rentrer dans son alliance, mais il devoit le détromper sur l'article qu'il affectionnoit le plus. Il étoit chargé de lui représenter que Sa Majesté ne pouvoit manquer à l'engagement si exprès qu'elle avoit avec la Suède, de ne point faire la paix sans la faire rentrer dans tous les pays qu'elle avoit perdus par la guerre; qu'en vain l'Électeur s'attacheroit à en prétendre quelque partie ; que la condition de ne pouvoir assister les ennemis de la France et de la Suède, étoit la première que Sa Majesté avoit stipulée dans le traité de paix avec l'Espagne et la Hollande, et dans celui qu'elle étoit sur le point de conclure avec l'Empereur, qu'elle mettoit l'Électeur hors d'état de résister seul aux forces de Sa Majesté ; mais qu'en même temps qu'elle lui ôtoit toute espérance de lui laisser quelque partie de ses conquêtes en Poméranie, qui ne dépendoit point d'elle, elle vouloit bien lui faire espérer
quelque somme d'argent , comme par forme de dédommagement de ce qu'elle remettrait à la Suède.
Ce voyage de Despense lia la négociation. L'Électeur fit demander à Sa Majesté qu'elle trouvât bon queMinders passât auprès d'elle. Elle l'agréa ; et ce ministre arriva à Saint-Germain dans le temps que la paix de l'Empereur se signa à Nimègue.
Ses ordres étoient de témoigner, de la part de l'Électeur, un abandon nement entier aux intérêts de Sa Majesté, soit dans l'Empire, soit au dehors. Plus il étoit mécontent de l'Empereur, de l'Espagne et de la Hollande, plus il s'offroità entrer dans tous les desseins que Sa Majesté pouvoit avoir contre eux, même dans le cas de l'élection d'un empereur ou d'un roy des Romains. Mais ces offres étoient toujours accompagnées de très-humbles prières, que Sa Majesté ne l'obligeât pas à abandonner des conquêtes, qui lui avoient coûté tant de périls, de sang et de dépenses.
Il proposoit bien de remettre une partie de la Poméranie. D'abord il demandoit de retenir tout ce qui est depuis l'Oder jusqu'à la rivière de Penne. Il se renferma dans la suite à ce qui est depuis l'Oder jusqu'à la petite rivière d'Uker; mais sur toute chose il s'attachoit à garder Stetin. Il lefaisoitvoir
comme une place absolument nécessaire pour le mettre à couvert des Suédois qui, par elle, avoient toujours une entrée dans le cœur de ses États.
Le roy ne voulut admettre aucune de ces propositions trop préjudiciables à la Suède, surtout celle de Stetin, qui fait la partie la plus considérable de la Poméranie, tant par la beauté de sa situation à l'embouchure de l'Oder que par l'importance de son commerce.
J'avois connu , il y avoit longtemps, lorsque j'étois ambassadeur en Suède, quelles étoient les plaintes assez justes de l'Électeur de brandebourg sur ce que la Suède lui avoit comme usurpé, d;ms la Poméranie ultérieure, une étendue de pays le long de l'Oder, qui auroit dû lui demeurer par le traite dOsnabrug.
Lorsqu'en i653 les commissaires de Suède et de Brandebourg s'assemblèrent à Stetin pour régler les limites de la Poméranie, qui étoit partagée par ce traité entre la Suède et l'Électeur, les ministres suédois, dont le principal étoit Salvius (i), célèbre parle traité de Munster, abusèrent delà puissance
(1) Jean Adler Salvius, né de parents pauvres, dut à la pénétration de son esprit, à son habileté, à son savoir, de jouer un grand rôle dans les affaires de sa patrie. Il mourut comblé d'honneurs, le 23 août 1652. âsé de 63 ans*
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et de l'autorité de leur maître, qui étoient alors grandes en Allemagne. L'article x du traité d'Osnabrug, par lequel la Poméranie citérieure étoit cédée au roy de Suède, portoit que le cours de la rivière d'Oder dans cette province lui demeureroit en souveraineté avec la largeur du bord du côté de la Poméranie ultérieure, qui seroit réglée par les commissaires de part et d'autre.
Cette largeur d'abord causa une dispute entre ces ministres. Ceux de Brandebourg soutenoient , selon toutes les règles du droit et delà justice, que le bord d'une rivière ne se peut étendre au plus qu'aussi loin que les eaux se peuvent répmdre dans les plus grands débordements de l'hyver. Mais Salvius soutint qu'il n'en éîoit pas de même à l'égard des roys; que pour assurer les bords des rivières qui leur appartenoient, ils dévoient porter leurs limites aussi loin que la sûreté de leurs places et de leurs pays le requéroit. Il fit valoir en cette sorte un nouveau mot et une nouvelle prétention de Littus fœgium, et se fit céder un pays large en quelques endroits d'une lieue, en d'autres de deux et de trois tout le long du cours de l'Oder.
On pouvoit avec assez de justice y faire rentrer l'Électeur de Brandebourg, lorsque la seule consi-
dération de Sa Majesté l'obligeoit à renoncer à des conquêtes que la Suède étoit par elle-même incapable de recouvrer. Ainsi le roy trouva bon que j'insinuasse cette condition à Minders, bien qu'elle connût que la Suède en ferait beaucoup de difficulté.
Minders ne pouvoit consentir à des conditions qu'il disoit si rudes ; et toutes les lettres qu'il recevoit de son maître étoient pleines de nouvelles prières, de nouvelles remontrances et de nouvelles protestations d'un dévouement entier à Sa Majesté, toujours dans le dessein d'en obtenir quelque chose de plus, cl ce plus se renfermoit toujours a Stetin.
Cependant ce prince étoit pressé de conclure. La paix étoit ratifiée avec l'Empereur : il se trou voit sans alliés, sans espérance de secours, et l'armée du roy, sous le maréchal de Créquy, étoit prête d'entrer dans ses États sur le Rhin et de s'avancer plus avant. Dans cet embarras, Minders eut ordre de témoigner que son maître étoit prêt de s'abandonner entre les mains du roy; qu'il le supplioit seulement de lui accorder une suspension d'armes de six semaines ; mais comme elle lui fut refusée, il proposoit, pour marquer la sincérité de ses intentions, qu'il remettroit dès l'heure même Wesel
et Lipstat (i) entre les mains du roy , et elle lui fut accordée à ces conditions.
Tl prit ce temps pour retourner auprès de son maître ; et il ne doutoit pas de revenir, avant l'expiration de la trêve, avec pouvoir de signer. Mais ce prince ne pouvant se déterminer entre la peine d'abandonner des conquêtes qui lui étoient si chères et la nécessité de subir une loy qu'il ne pouvoit éviter, laissa couler un temps qu'il avoit acheté par deux places si importantes.
Le maréchal de Créquy se rendit maitre des duchés de Clèves, des pays de Marck et de Minden en deçà du Weser. Il en détacha un corps qui passa dans les comtés de Delmenhorst et d'Oldenbourg (2) contre le Danemark ; et cette irrésolution coûta à l'Électeur la ruine de ces États, où les troupes du roy trouvèrent une longue et abondante subsistance.
Il revint trop tard au parti qu'il auroit dû accepter plus tôt. Minders fut renvoyé avec un plein pouvoir; et je signai avec lui le traité de paix, le
(1) La première, au confluent de la Lippe et du Rhin, appartient encore à la Prusse ; la seconde, sur la Lippe, est divisée entre la Prusse et la principauté de Lippe-Detmold.
(2) Ces deux comtés font présentement partie du grand-duché d'Oldenbourg.
29 juin 1679. Le roy promit pour le roy de Suède la cession de tout ce qu'il possédoit au delà de l'Oder, à l'exception de Dam et de Golnau (1). Ces deux places étoient les seules au delà de cette rivière qui avoient été nommément réservées à la Suède parle traité d'Osnabrug, le reste lui avoit été acquis par le recès de Stetin ; mais parce que Golnau demeuroit en quelque sorte entièrement enclavée dans les terres de l'Électeur, ce prince y insistait d'autant plus qu'il représentait la difficulté de conserver la bonne intelligence que Sa Majesté vouloit établir entre lui et la Suède, lorsque leurs terres seroient si mêlées. Sa Majesté ne voulut point toucher toutefois à ce qui étoit acquis à cette couronne par les traités de Westphalie; mais afin de terminer le différend, elle prit pour tempérament de laisser cette petite place en gage à l'Électeur pour 5o,ooo écus, à condition que la Suède seroit toujours en droit de la retirer pour cette somme. Pour témoigner cependant que quelque désir que le roy eût de la paix, il avoit ménagé les intérêts de son allié, il voulut bien contribuer par lui-même à son rétablissement , il accorda à
(1) Damm est sur la Plone. Golnow sur l'ihna , toutes les deux à proximité de l'Oder.
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l'Électeur, par un article séparé, une somme de 3oo,ooo écus payables en deux ans.
Il y eut dans ce traité une condition qui donna lieu dans la suite à beaucoup de plaintes de la part de l'Électeur. Le roy promettoit aussitôt après l'échange des ratifications de faire sortir son armée de ses États ; mais jusqu'à ce que la paix eût. été tout à fait exécutée avec la Suède, Sa Majesté retenoit entre ses mains Wesel et Lipstat
Il ne tenoit pas à ce prince qu'elle ne le fut incessamment; et il lémoignoit de l'impatience de retirer ses armes de la Poméranie. Mais la Suède, qui se plaignoit peu justement des conditions que Sa Majesté avoit promises pour elle, n'avoit pas de troupes pour envoyer prendre possession de cette province, et laissoit couler le temps inutilement. Cependant jusqu'à ce qu'elle y fût rétablie la paix ne se pouvoit dire exécutée ; et les corps que Sa Majesté avoit laissés dans Wesel et Lipstat, et qui étoient considérables, étoient d'une fort grande charge au pays, où ils exigeoient le reste des contributions qui étoient dues avant la paix.
J'en recevois tous les jours des plaintes par Minders ; et j'avois le malheur que ne pouvant me dispenser d'en rendre compte à Sa Majesté par un devoir indispensable de ma charge, j'avois souvent
à lui parler de choses qui ne lui étoient pas agréables.
Il en naquit une qui servit à me rendre de mauvais offices, parce que je la portai avec la justice que j'y connoissois. Lorsque j'avois signé le traité avec Min d ers, il avoit voulu spécifier que les places seroient rendues à l'Électeur avec le canon qui se trouveroit dedans. J'en rendis compte au roy ; et bien que Sa Majesté témoignât que son intention étoit de laisser l'artillerie, on jugea d'autant plus cet article inutile, que dans le traité de Santen (i), par lequel la trêve avoit été accordée, il étoit porté expressément que Wesel et Lipstat, qui demeuroient entre les mains du roy, seroient rendues à l'Électeur avec les canons qui s'y trouvoient. Cette raison fit que Minders n'y insista pas davantage.
Mais lorsqu'après l'exécution de la paix, le roy se mit en état d'évacuer Wesel, le marquis de Louvois déclara que Sa Majesté prétendoit en enlever le canon. Il alléguoit pour ce sujet que lorsque le roy abandonna les places des Hollandais et celles dulpays de Clèves sur le Rhin, il avoit fait retirer
(]) Santen ou Xanten est située près de la rive gauche du Rhin, à 1 1 kilomètres 0. de Wesel.
dans Wesei une grande partie du canon qu'il avoit pris dans ces villes, et l'y avoit laissé comme en dépôt. Minders témoignoit ignorer ce lait ; mais quand même il auroit été véritable, il soutenoit que la guerre qui étoit survenue depuis avec l'Ëlecleur de Brandebourg, avoit rendu le canon de bonne prise et surtout il faisoit valoir le traité de Santen.
Je trouvois assez de justice à cette prétention. Mais si l'on eût voulu m'expliquer alors ce que l'on déclara peu après que je fus sorti de charge, l'on m'auroit donné de fort bonnes armes pour le combattre, et dont je me serois servi avec plaisir. Le marquis deLouvois (i) fit voir alors seulement, à ce que j'ai sçu depuis, un écrit de Spaen, gouverneur alors de Wesel pour l'Électeur de Brandebourg, par lequel il reconnoissoit que Sa Majesté lui avoit fait remettre un certain nombre de canons, qu'il s'obligeoitau nom de son maître de les garder
(1) Le marquis de Pomponne était depuis longtemps exposé aux intrigues des familles Colbert et Le Tellier. Louvois surtout, qui ambitionnait la charge de ministre des affaires étrangères pour lui-même ou pour un des siens, ne négligeait rien pour le perdre. L'esprit de Louis XTV fut circonvenu et Pomponne disgracié ; mais le roi, reconnaissant plus tard qu'il avait eu tort de se priver des services de cet habile ministre, le rappela dans son conseil.
comme en dépôt, et de les lui rendre toutes les fois qu'elle le sotihaiteroit. Cet écrit, queMinders avoit ignoré, et que Spaen soutenoit contre la vérité n'avoir jamais donné, décida toute l'affaire dès qu'il fut représenté, et m'auroit épargné, s'il m'eut été communiqué, le déplaisir de porter une prétention qui me paroissoit juste, tant que je n'en avois pris connoissance. Je la portois même d'autant plus tôt que le roy prenoit alors des mesures secrètes et importantes avec l'Electeur, et que je cioyois utile au service de Sa Majesté, de ne le pas dégoûter par ce petit intérêt. Aussi ai-je appris que Sa Majesté n'usa pas de sa prétention à la rigueur, et qu'elle se contenta de retirer une partie de cette artillerie, et de lui laisser le reste.
C'est l'état auquel j'ai laissé les affaires avec l'Électeur de Brandebourg le 18 novembre 1679 que je sortis de la Cour.
A l'égard de ce prince, il étoit alors dans un extrême mécontentement de l'Empereur, parce qu'il avoit fait son accommodement sans lui, et l'a voit réduit à recevoir les conditions que la France lui avoit voulu imposer (j). Il n'étoit pas plus
li « Les avantage* brillants que l'Electeur remporta sur ses « ennefiria ne tirent pris sur la Cour impériale l'impression favo-
satisfait de la Hollande et de l'Espagne, et avoit d'autant plus de sujet de s'en plaindre, que tontes deux lui étoient encore redevables d'une partie des subsides qu'elles lui avoient promis. Ainsi son chagrin contre eux, et l'espérance de trouver plus d'avantage et de solidité dans l'alliance du roy, le portèrent dans la suite à prendre des liaisons plus étroites avec Sa Majesté.
Son intérêt sera toujours de ménager ses bonnes grâces. Il a appris par une fâcheuse expérience qu'au point de puissance où la France est aujourd'hui, même par les avantages que lui donnent ses nouvelles conquêtes en Flandre, particulièrement Charlemont (i) , elle sera toujours en état de porter ses armes dans les duchés de Clèves, et par
« rable à laquelle on devoit s'attendre : l'Empereur vouloit avoir « de foibles vasseaux et de petits sujets, et non pas des princes a riches et des Électeurs puissans : comme sa politique tendoit au « despotisme, il comprenoit de quelle importance il étoit de tenir « les princes dans la médiocrité et dans l'impuissance : ses conseilce 1ers et entre autres un certain Hocherus (Hocher) eurent même « l'imprudence de dire : Quun voïoit à Vienne avec chagrin, « qu'un nouveau Roi des Vandales saggrandît sw les bords de « la Baltique. » (Mémoires de Brandebourg , par Frédéric II. p. 148.)
(1) Charlemont, située sur la Meuse, à l'extrémité nord du département des Ardennes, forme avec Givet, placé sur la rive opposée, une place de guerre importante.
là de les avancer au delà du Rhin toutes les fois qu'elle aura sujet d'être mécontente de lui.
Les intérêts dont il sera toujours le plus touché, comme plus proches, seront avec la Suède et avec la Pologne. Il a porté impatiemment que la première de ces couronnes lui ait ôté la meilleure et la pins importante partie de la Poméranie dans les Iraités de Westphalie. Quelque récompense qu'il (mi ait eue par ces traités, il ne croit pas qu'elle égale la perte d'une province qui joiguoit ses États, et qui lui donnoit des ports considérables sur la mer Baltique. Cette dernière guerre a achevé de nourrir une aliénation, qui étoit déjà assez grande entre lui et la Suéde. Comme il regrettera toujours la conquête delà Poméranie que le roy l'a contraint d'abandonner, il sera difficile que l'on oublie à Stokolm, qu'il avoit chassé la Suède de tout l'Empire, et qu'il avoit fait perdre aux armes de cette couronne la réputation qu'elles avoient portée à un si haut point dans les "guerres d'Allemagne. Ainsi on ne doit guères attendre qu'il y ait jamais une véritable union entre eux , et le voisinage nourrira vraisemblablement une jalousie et une opposition prêtes à éclater dans toutes les occasions.
Comme l'Électeur de Brandebourg, par le traité
de Bromberg, (i), qui fut fait en 1637 dans le plus mauvais état des affaires de la Pologne, arracha à cette couronne la souveraineté de la Prusse ducale, qu'il en avoit toujours tenue à fief; que même il se fit promettre que la ville d'Elbing lui seroit remise (2) : ces conditions dures conservent encore dans les Polonois un ressentiment secret contre ce prince. Il fut même augmenté, en 1667, lorsque, sous prétexte que l'on ne lui tenoit pas la parole qui lui avoit été donnée touchant Elbing, il se mit en la possession où il est encore aujourd'hui de la prévôté de Drahim (3), qui est dans la grande Pologne, et voisine de ses Etats. Ainsi ne doit-on point douter que si jamais l'occasion s'en présentoit favorable, les Polonois ne se ressentissent de cette perte.
Ce mécontentement secret ne contribua pas peu sans doute à porterie roy de Pologne au traité qu'il fit ces années dernières avec le roy, par lequel il s'obligeoit d'assister les Suédois, qui dévoient passer de Livonie dans la Prusse ducale, et de là dans laPoméranie. Il est vrai que sa considération pour
(4) Ville des États prussiens dans le duché de Posen, sur la Braa.
2) Voy. la noie 2, p. 280.
(3) Cette prévôté était enclavée dans la Pomérelie, pays renfermé entre la Vistule, la Netze, la mer Baltique et laPoméranie. Drahim étoit un fort sans importance, situé sur le lac du même nom.
Je roy y eut la principale part; mais il prétendoit en même temps profiter du mauvais état où les affaires de l'Électeur pouvoient tomber, et s'acquérir un mérite auprès de la République de Pologne, en la rétablissant dans la souveraineté d'une si belle province.
Après que l'Electeur de Brandebourg eut été contraintde conclure la paix avec le roy, le 29 juin 1679, et de renoncer avec douleur à l'espérance qu'il avoit conçue de garder une partie des conquêtes qu'il avoit faites sur la Suède, ce prince, mécontent de ses alliés dont il avoit été abandonné, témoigna vouloir prendre son unique sûreté dans l'alliance de Sa Majesté, et s'attacher inviolablement à elle. Il s'offrit d'entrer dans tous les engagements qu'elle désireroit, et je signai un traité secret avec Minders.
La principale et la plus importante des conditions étoit la promesse de se déclarer pour elle, dans les deux cas qui pouvoient arriver, ou de l'élection d'un roy des Romains, ou de celle d'un Empereur. Tl s'engageoit de détourner, autant qu'il seroit en lui , la proposition que l'on avoit avis que l'Empereur vouloit faire aux Electeurs, pour faire élire son fils roy des Romains, bien qu'âgé de deux ans seulement, à condition que, s'il n'étoit pas en âge lors de la mort de son père,
il lui seroit donné un conseil nécessaire, formé des Électeurs et princes qui seroient nommés dans l'Empire, et qui gouverneroient jusqu'à sa majorité. Si, malgré ses soins et ses efforts, il ne pouvoit empêcher que l'affaire ne fût mise en délibération , il s'obligeoit de contribuer, autant qu'il seroit en lui, à faire tomber l'élection sur le roy, ou , s'il ne pou voit pas réussir pour Sa Majesté , sur Monseigneur le Dauphin. De la même manière, si l'Empereur rnouroit, il devoit donner sa voix et employer ses offices auprès de ses collègues, pour faire élire Sa Majesté, on Monseigneur le Dauphin à son défaut.
Le roy promettoit, en échange, de lui, garantir ce qui lui étoit acquis par les traités de Westphalie, et ce qui lui avoil été cédé par la Suède par celui du 29 juin 1679. Sa Majesté promettoit encore d'employer ses bons offices auprès de l'Empereur, pour lui faire obtenir la justice qu'il prétendoit sur le comté de Jagernsdorff (1) en Silésie; et lui accordoit durant le temps que le traité devoit durer, qui étoit de dix années, une pension de 3o,ooo écus par an.
Outre le mécontentement que ce prince a eu de
(1) Voy. la note placée à la fin du chapitre, au sujet de Jagernsdorff.
l'Empereur dans le traité de Nimègue, il a un démêlé considérable avec lui pour le comté de Jagernsdorff en Silésie, qu'il prétend lui être échu par succession, et qui lui est retenu par l'Empereur. Il poursuit cette satisfaction depuis longtemps, mais jusqu'ici sans succès. Il l'a fait entrer dans son dernier traité avec Sa Majesté, mais elle s'est seulement engagée à employer ses offices à Vienne sur ce sujet.
Le voisinage de ses Etats avec ceux de la maison de Lunebourg n'avoit pas empêché jusqu'à cette heure que la bonne intelligence ne se conservât entre eux; elle a paru toutefois altérée en 1679. L'occasion en naquit sur quelques quartiers que le duc de Zell prétendoit lui avoir été donnés par l'Empereur, et dans lesquels néanmoins l'Electeur fit entrer ses troupes. Ils furent sur le point d'en venir à quelques hostilités; mais l'Electeur les abandonna.
La maison de Lunebourg prit aussi la protection de laville-de Hambourg, sur la fin de 1679, contre ce prince, sur ce qu'il prétendoit d'elle quelques assignations qu'elle disoit lui avoir été données par l'Empereur; mais la chose se termina par accommodement.
L'Électeur a toujours eu assez de liaison avec le
roy de Danemark (i), même dans cette dernière guerre, dans laquelle ils étoient joints ensemble et avoient partagé les dépouilles de la Suède.
En i£)23, Louis, roy de Bohême, donna le duché de Jagerndoff (2) à George Pie, marquis de Brandebourg, qui avoit été son tuteur, en considération de ses services. George-Frédéric de Brandebourg, son fils, étant encore mineur, fut mis au ban par l'empereur Charle-Quint , sous prétexte qu'il excitoit des troubles dans l'Empire, et l'Empereur réunit le duché de Jagerndoff à la Silésie. Mais ce jeune prince étant devenu majeur, ce duché lui fut rendu et il le posséda paisiblement jusqu'à sa mort, arrivée en iGo3, sans avoir laissé d'enfants. Son cousin Joachim-Frédéric, Electeur de Brandebourg , lui succéda , et donna ce même duché au cadet de ses enfants , nommé Jean-
(1) Le roi de Danemark ayant eu, en 1C88, des différends avec le duc de Gottorp, déclina la médiation de l'Empereur, et ne consentit à remettre ses intérêts qu'entre les mains de l'Électeur de Brandebourg. (Voy. Mémoires de Brandebourg, par Frédéric II,
(2) La ville de Jœgerndorf est située sur la rive droite de l'Oppa, dans la Silésie autrichienne: elle fait partie du cercle de Troppau.
George. Ce prince prit le parti de l'Électeur Palatin Frédéric, élu roi de Bohème, contre l'empereur Ferdinand II. Après la bataille de Prague, il fut proscrit par l'Empereur qui réunit une seconde fois ce duché à la Silésie, et le donna en 1623 à la maison de Lichtenstein, qui en jouit aujourd'hui. Jean-George laissa un fils, nommé Ernest, qui ne put rentrer dans son duché. Il mourut sans enfants en 164^. Néanmoins la maison de Brandebourg a toujours soutenu ses droits sur ce duché, et a fait ses protestations contre la possession prise par celle de Lichtenstein ; et cette affaire ne fut accommodée qu'en 1686, par un traité dans lequel l'Empereur céda le cercle de Swibus (1) en Bohême à Frédéric, Électeur de Brandebourg, qui de sa part renonça à ses prétentions sur le duché de Jagernsdorff ; et, par un traité subséquent, l'Empereur est rentré dans le cercle de Swibus.
(1) Le cercle de Schviebus était compris dans la Bassc-Silésie , aujourd'hui la ville de ce nom fait partie des Etats prussiens et du cercle do Ziillichau, dans la province de Brandebourg,