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tions, on pourroit dire qu'il seroit un des plus grands, comme un des plus saints papes qui aient été sur la chaire de Saint-Pierre.
Il avoit eu soin, aussitôt après son exaltation, non-seulement d'en donner part à Sa Majesté, mais encore de lui témoigner sa reconnoissance et de l'assurer de son affection pour sa personne et pour sa gloire. En effet, il n'a pas paru que sa naissance l'ait rendu partial pour l'Espagne et qu'il n'ait pas eu pour la France les sentiments d'un père commun.
Comme il avoit un désir extrême de corriger les abus qui s'étoient glissés à Rome, il voulut toucher à celui de l'exemption des ambassadeurs. Ce droit, qu'a produit dans toutes les cours le respect qui est du à ces ministres , s'étoit augmenté à un point extrême dans cette ville, et plus qu'en autre lieu du monde. Originairement le seul palais de l'ambassadeur étoit exempt de la juridiction du pape, et ceux qui s'y réfngioient y trouvoient un asile assuré. Par succession de temps ce droit s'étoit étendu à quelques maisons voisines comme habitées par des domestiques des ambassadeurs. Il avoit passé ensuite aux rues qui en étoient les plus proches ; et l'abus s'étoit depuis porté si avaut que des quartiers entiers étoient compris
dans cette exemption. La justice du pape n'osoit y faire aucun acte, ni y poursuivre aucun criminel. Ces lieux servoient de refuge aux gens qui avoient de mauvaises affaires, aux jeux et autres lieux publics défendus, à la vente des vins et des marchandises dont les domestiques des ambassadeurs tiroient souvent un grand profit.
Outre la franchise qui s'étoit établie en cette sorte dans les quartiers voisins des ambassadeurs, une autre, par un même abus, se répandoit indifféremment dans le reste de la ville, sous le nom de lettres de familiarité Ce terme vouloit autant dire que d'être de la famille de l'ambassadeur. Sous le prétexte de ces lettres qui étoient données à toutes sortes de gens, mais particulièrement aux artisans, les armes de l'ambassadeur qu'ils mettoient sur leur porte rendoient leurs maisons exemptes de la juridiction ordinaire. Ainsi ces exemptions de toute nature étoient montées à un tel point que l'on prétendoit qu'elles occupoient une troisième partie de Rome.
L'usage qui est venu dans toutes les cours que les denrées que les ambassadeurs font venir pour leur maison ne payent point les droits d'entrée, avoit donné lieu à un autre abus qui faisoit grand tort aux revenus de la Chambre. Au lieu de ren-
fermer ce droit à ce qui se consomment effectivement dans leurs maisons , les maîtres d'hôtel don noient leurs certificats aux receveurs des douanes et faisoient entrer sous ce prétexte beaucoup de marchandises qui n'appartenoient point à leurs maîtres.
Toutes ces prétentions de privilèges causoient de temps en temps beaucoup de désordres ; et les sergents ou archers qu'ils appellent Sbirres en Italie, étoient souvent maltraités, lorsque quelque exécution de justice les faisoit approcher des quartiers des ambassadeurs.
Le pape voyoit avec peine combien ces abus donnoient lieu à l'impunité des crimes. Il se plaignoit de ne se trouver plus le maître dans une grande partie de Rome, et souffroit avec impatience la diminution de ses revenus. Il fit remontrer aux princes, par les nonces, qu'il étoit juste de remédier à ces désordres. Il les fit convier d'ordonner à leurs ministres de se retrancher à leur seul palais et à quelque chose aux environs, et voulut se mettre en état d'envoyer ses officiers dans tout le reste.
Varèse, qui étoit son nonce en France, rendit à Sa Majesté un bref sur ce sujet, et lui porta même une carte de Rome, où les quartiers exempts par
les ambassadeurs étaient marqués et s'étendoient en effet à une grande partie de la ville. Le roy parut d'abord y vouloir apporter quelque tempérament ; mais ayant connu 9 de l'aveu du nonce même, que son ambassadeur en usoit plus modérément que tout autre, Sa Majesté ne voulut pas seule déroger à un droit qui étoit commun aux autres couronnes, et dont nulle autre ne se départait. Il est vrai que le mécontentement que Sa Majesté commença à avoir de Sa Sainteté sur quelques affaires, dont je parlerai dans la suite, eut beaucoup de part à changer ses premières intentions.
Le pape, n'ayant pas obtenu ce qu'il demandoit, songea à remédier à ces abus autant qu'il le pouvoit par lui-même, et ne crut pas se devoir commettre avec toutes les couronnes, bien que l'Espagne eut déclaré qu'elle renonceroit aux quartiers si la France le vouloit faire. Il se contenta de faire une ordonnance par laquelle tous accusés de crimes et toutes personnes poursuivies pour dettes seroient censées condamnées et obligées de payer, sitôt qu'elles se retireroient dans les franchises des ambassadeurs. C'est ce qu'il a fait jusqu'à cette heure dans une affaire qu'il paroît si fort affectionner.
Une de celles pour laquelle il a encore témoigné un zèle que l'on ne peut trop louer est la défense de la chrétienté contre le Turc et particulièrement de la Pologne. Il en avoit donné de grandes marques n'étant encore que cardinal, et, lors du siège de Gamin iek et de l'entrée du Turc dans ce royaume, il envoya des sommes de son propre au roy de Pologne, beaucoup au-dessus de l'ordinaire des forces d'un particulier. Depuis qu'il a été sur le Saint-Siège, il a invité tous les princes chrétiens à une guerre si sainte et avoit fort renouvelé ses instances, lorsqu'en 1679, ^e roJ ^e Pologne leur envoya demander secours dans la guerre qu'il méditoit.
Bien que Sa Sainteté ait témoigné en toutes rencontres une grande estime, une sincère amitié pour le roy, et un désir véritable de lui plaire , il s'est présenté néanmoins des occasions qui ont causé quelque froideur entre elle et Sa Majesté.
Les principales ont été celles des Urbanistes et de la Régale. Les religieuses de l'Ordre de Saint-François, qui portent ce nom à cause du pape Urbain II dont elles reçurent leurs constitutions , vivoient sous des abbesses qui s'élisoient de trois ans en trois ans, à l'exception seulement de peu de couvents auxquels nos roys avoient nommé depuis le
concordat des abbesses perpétuelles. Le P. Ferrier, jésuite, confesseur de Sa Majesté, prétendit qu'étant en possession de nommer à quelquesunes de ces maisons, elle étoit en droit de nommer à toutes les autres. Ainsi Sa Majesté nomma généralement des abbesses à tous ces couvents, où elles avoient vécu jusque-là comme triennales. Ce qu'il y eut de considérable fut que le roy, ayant choisi auparavant cinq commissaires de son conseil pour examiner s'il avoit le droit de nommer à ces abbayes , ils décidèrent que Sa Majesté n'y en avoit point; mais, sans s'arrêter à leur sentiment , elle passa à la nomination sur le seul avis de son confesseur et de l'archevêque de Paris (().
Les abbesses qui avoient été nommées, ayant envoyé à Rome leurs bulles, y furent arrêtées par l'opposition que toutes les maisons dans lesquelles elles dévoient entrer y avoient formées. Le duc d'Estrées fit de fortes instances en leur faveur auprès du pape ; mais il y trouva une répugnance insurmontable, et d'autant plus grande que, Sa Sainteté ayant formé une congrégation de théologiens sur ce sujet, la congrégation donna son avis que le
(1) François de Harlay de Chanyalon.
pape ne pouvoit changer par son autorité, et sans le consentement des religieuses, la règle sous laquelle elles avoient été instituées et avoient toujours vécu.
L'autre affaire, qui donna sujet au roy de se plaindre de Sa Sainteté, fut celle de la Régale. La dispute, si toutes les églises du royaume y doivent être sujettes, comme elles le sont dans une grande partie des provinces, duroit depuis le commencement de ce siècle entre le procureur général du roy et les agents généraux du clergé. Le roy avoit fait examiner la chose par un petit nombre de commissaires, dont l'archevêque de Paris étoit le principal; et Sa Majesté avoit donné, en 1673, une déclaration par laquelle elle soumettoit au droit de Régale tous les évêchés du royaume, particulièrement ceux de Guyenne, Languedoc, Provence et Dauphiné, qui en avoient été exempts jusqu'alors. Je n'entre point dans le fond de la question . Je dirai seulement ce que j'ai ouï dire à Le Tellier, secrétaire d'État et depuis chancelier de France, que Ton fit une grande faute dans cette affaire.
Au lieu d'établir la Régale seulement pour l'avenir, on voulut qu'elle eût force pour le passé , et que les bénéfices conférés par des évêques, qui étoient pourvus depuis longtemps, mais qui n'a-
voient pas prêté le serment de fidélité, retombassent à la nomination du roy. Les brevets qui en furent expédiés causèrent d'autant plus de désordres qu'ils troublèrent des gens qui se croyoient assurés dans une longue et paisible possession ; au lieu que, si Sa Majesté n'eût usé de ce droit qu'à l'égard des nouveaux évêques auxquels il auroit conféré des évéchés, pas un n'eût fait difficulté de recevoir le bienfait avec cette charge et de satisfaire aux conditions que le roy lui auroit imposées. Ainsi, ce droit se serait établi, sans que jamais Rome en eût presque ouï parler, ou qu'au moins elle en eût reçu aucune plainte.
Dans le nombre des évêques sur qui l'on le voulut étendre, parce qu'ils n'avoient pas fait enregistrer leur serment de fidélité, se trouvèrent ceux d'Alet et de Pamiers(i), tous deux d'une vertu et d'une sainteté exemplaires, mais le premier d'une capacité encore plus distinguée et que l'on peut mettre au rang des plus grands évêques qui aient été dans l'Église. Comme ils virent qu'«n vertu des brevets du roy de nouveaux pourvus en Régale venoient dépouiller des ecclésiastiques qu'ils avoient
(1) Nicolas Pavillon, évêque d'Alet, et François de Caulet, évéque de Pamiers, s'étaient engagés dans la cause de Port-Royal.
mis en possession de bénéfices, il y avoit longtemps, ils s'y opposèrent et procédèrent ensuite contre eux par les voies canoniques et par les censures.
L'on fit regarder au roy cette fermeté comme une désobéissance et une entreprise contre ses ordres; mais, parce qu'il falloit agir selon les formes de la sainte Eglise dans une affaire qui regardoit des évéques, l'on jugea à propos d'employer l'autorité des métropolitains. Alet étoit suffragant de Narbonne; Pamiers, de Toulouse. Le cardinal de Bonzi, archevêque de l'un, et Carbon, de l'autre, donnèrent des sentences contre ces deux évéques et cassèrent leurs ordonnances , comme la cour témoigna le désirer. Le premier me parut le faire avec répugnance; il professoit une grande vénération pour Févêque d'Alet et eût fort souhaité n'être point engagé en cette af faire. Aussi, bien qu'il agît conformément à l'intention de Sa Majesté, il tâcha d'y apporter le plus de modération qu'il put. Ces ordonnances furent signifiées à ces deux évéques. Tous deux en appelèrent à Rome et en écrivirent au pape ; mais Févêque d'Alet, dans un âge extrêmement avancé, survécut peu à son appel, et celui de Pamiers demeura seul chargé du poids de cette
ty
poi
affaire.
Le pape, auquel elle avoit été portée, chargea son nonce d'en parler au roy et écrivit un bref à Sa Majesté, pour lui remontrer l'entreprise qu'elle faisoit sur l'Eglise, lorsqu'elle vouloit étendre un droit qu'elle avoit à la vérité sur une partie des évêchés de son royaume, au delà des bornes qui avoient été prescrites par le concile général de Lyon, tenu, sur cette matière, en l'année 1247. Ce bref étoit écrit avec toute la force, toute la dignité et toute l'éloquence possibles; mais en même temps avec toute la tendresse et l'amitié d'un père, et marquoit l'estime que Sa Sainteté professoit pour le plus grand prince du monde.
Sa Majesté délibéra sur la réponse qu'elle y feroit rendre; mais, parce qu'il eût peut-être été difficile d'entrer dans le fond de l'affaire et de la combattre par raisons, elle se contenta de répondre au pape et de le remettre à ce qui lui seroit dit par son ambassadeur. Ainsi, le duc d'Estrées fut chargé seulement de témoigner à Sa Sainteté que Sa Majesté avoit tout le respect filial qu'elle devoit pour elle et tout le zèle pour la religion qu'elle faisoit paroître en toutes rencontres, mais qu'elle ne pouvoit voir sans beaucoup de peine qu'elle voulut faire préjudice à un droit de sa couronne, auquel elle ne pouvoit souffrir qu'il fût donné quelque
atteinte. Ce fut en ce même sens et en termes assez durs que Sa Majesté répondit au nonce, et elle voulut que je lui parlasse de même.
Cependant la protection que le pape donnoit à l'évêque de Pamiers, et la fermeté que ce prélat faisoit paroître, lui attirèrent l'indignation de Sa Majesté. Tout son temporel fut saisi à la requête du procureur général, sous prétexte qu'il n'avoit point prêté le serment de fidélité. Il porta avec d'autant plus d'indifférence la privation de son temporel, qu'il s'en étoit presque ôté l'usage, il y avoit longtemps, par la distribution qu'il en faisoit aux pauvres. Elle étoit telle qu'ayant été trouvée dans quelques-uns de ses papiers, Sa Majesté ordonna que ceux à qui elle avoit commis la perception de ses revenus, continuassent à en user de la même sorte. Pour lui , il n'en fit aucune plainte. Ne pouvant se nourrir lui-même, il fut assisté par son clergé et par ses diocésains (i), et faisant ses visites sur un àne, il augmenta beaucoup
(1) M. Le Pelletier des Touches, abbé de Saint-Cyran en Poitou, lui fit tenir une lettre de change de deux mille écus. L'évêque étant mort bientôt après, cette lettre fut trouvée dans ses papiers, et un membre du conseil du roi proposa d'enfermer M. des Touches à la Bastille, comme coupable d'avoir secouru un sujet rebelle. Mais Louis XIV ferma la bouche à ce bas adulateur par une réponse vraiment royale : « Lorsque j'ai fait saisir le temporel de l'évêque
l'estime et le respect qu'il avoit déjà dans sa province.
Le pape, informé de l'état auquel il étoit réduit, et faisant sa cause de la sienne, écrivit un second bref au roy, aussi grand et aussi fort que le premier, par lequel il exhortoit de nouveau Sa Majesté à se désister de l'affaire de la Régale , et à rétablir l'évéqne de Pamiers dans son temporel. Sa Majesté ne voulut pas qu'il fût fait aucune réponse à ce dernier; et le duc d'Estrées eut ordre de parler plus fortement et avec pins de plaintes que jamais au pape sur le trouble qu'il vonloit apporter à un droit de la Couronne.
L'affaire étoit en cet état lorsque je sortis de la cour. Le public a vu depuis le bref que Sa Sainteté fit rendre au roy au mois de mars 1680. Il étoit écrit avec la même éloquence, mais avec encore plus de force que les deux autres. Sa Sainteté faisoit connoître à Sa Majesté que c'étoit la troisième fois qu'elle lui écrivoit sur cette matière sans en avoir reçu de réponse, et témoignoit qu'elle seroit obligée d'employer les moyens que Dieu lui
« de Pamiers, je n'ai pas prétendu qu'il mourût de faim, ni empè- « cher qu'on ne l'assistât. Il ne sera pas dit que sous mon règne « on aura puni quelqu'un pour avoir fait l'aumône. » (Vu da M, de Caulet, Cologne, 47o6, p. 208.)
avoit mis entre les mains, si elle négligeoit plus longtemps ses avertissements.
Ce dernier bref excita plus d'attention que les autres n'avoient fait jusqu'alors dans le conseil. On pouvoit craindre que le pape ne vînt à des extrémités toujours si dangereuses dans l'esprit des peuples, quand même elles auroient été précipitées ; et l'on crut, pour empêcher que Sa Sainteté n'eût recours en un si fâcheux parti, qu'il falloit mettre la chose en négociation. Ainsi, Sa Majesté prit la résolution d'envoyer le cardinal d'Estrées à Rome pour exposer ses sentiments au pape. Elle en donna part, par ses lettres, à Sa Sainteté qui parut bien aise qu'on lui envoyât pour cette discussion une personne de ce caractère et de ce mérite. L'affaire est demeurée en suspens, et sera apparemment terminée par les soins de ce cardinal. La mort de l'évêque de Pamiers, survenue dans le mois d'août 1680, semble même avoir levé l'obstacle de sa restitution dans ses revenus que le pape avoit demandée.
A ces deux affaires qui causoient un assez grand refroidissement entre le pape et Sa Majesté, il se joignit un accident qui toucha vivement Sa Sainteté, mais principalement contre l'archevêque de Paris. Le nonce Varèse tomba malade à Fontaine*
bleau, lorsque le roy y étoit, l'automne de 167 7, et se fit porter à Paris. Il y mourut quelque temps après, se fit administrer les sacrements par un capucin italien, qui étoit son confesseur, et voulut être enterré aux Théatins. Lorsque ses aumôniers et ses domestiques se préparoient pour le faire transporter chez ces religieux, le curé de Saint-Sulpice voulut enlever le corps, comme étant mort dans sa paroisse , et le porter dans son église. L'abbé Lauri, auditeur de la nonciature, fit valoir l'exemption des nonces. Tl représenta que, comme ministres du pape, même autorisés, à ce qu'il prétendoit, par quelques bulles, ils n'étoient point sujets aux ordinaires des lieux, et ne voulut point permettre Tentrée de la maison au curé. Il en porta sa plainte au roy, mais Sa Majesté, n'entrant point dans ces affaires de discipline ecclésiastique, me commanda de lui dire qu'elle la remettoit à l'archevêque de Paris. Comme elle avoitété engagée par lui, et que le curé n'agissoit que par son ordre, il soutint ses prétentions, et l'auditeur demeura dans les siennes. Ainsi, avec un assez grand scandale, le corps demeurant exposé dans une maison, sans prêtres auprès de lui, et sans les honneurs qui étoientdus à un archevêque et à un nonce de Sa Sainteté, l'archevêque de Paris eut recours à l'autorité du
roy. Sa Majesté l'employa , et me commanda d'écrire à l'auditeur de no pas refuser l'entrée de sa maison. Il obéit, mais avec protestation pour se justifier à Rome. Le corps fut enlevé par le curé, mené à Saint-Sulpice et de là aux Théatins.
L'archevêque de Paris poussa la chose plus loin sur l'administration des sacrements. Il fit arrêter le capucin, et le fit conduire dans les prisons de l'archevêché. Ce religieux ne se défendit point d'avoir administré les sacrements à son maître, sur Tordre qu'il lui en avoit donné, et sur l'exemption qu'il lui avoit assuré qu'il en avoit du pape. Après quelque procédure, on prononça une sentence contre lui, par laquelle il lui étoit défendu d'administrer les sacrements dans l'étendue du diocèse. On trouvoit qu'elle ne répondoit guère au bruit que l'on avoit fait de cette affaire , et que cette interdiction n'étoit guère une punition pour un homme qui retournoit en Italie.
L'on agita fort si l'archevêque avoit bien ou mal fait en cette rencontre. Il justifioit sa conduite sur le droit commun des ordinaires, et sur ce que la bulle de l'exemption des nonces ne lui avoit point été connue. Ceux qui favorisoient Rome, établissoient la connoissance de cette exemption par le
seul usage; que de tout temps les nonces avoient eu des chapelles chez eux, sans en avoir demandé la permission ; et qu'ils avoient administré les sacrements à toute leur famille, particulièrement la communion paschale, sans que les curés s'y fussent opposés. Mais les indifférents trouvoient que l'archevêque auroit pu conserver sa juridiction, en rendant plus de respect à Sa Sainteté. L'on avoit l'exemple d'un nonce qui étoit mort à Paris sous le règne de Henri III. Gondy, qui en étoit alors évèque, le fit porter en grande solennité à Notre- Dame, et lui fit faire un service magnifique à ses dépens. On jugeoit que l'archevêque en auroit pu user en cette sorte ; et qu'après avoir fait enlever le corps pour le porter à Notre-Dame, et lui faire rendre les mêmes honneurs, il l 'auroit pu faire enterrer auxThéatins. Par là, il auroit pu conserver sa juridiction, et auroit marqué son respect pour le pape.
Mais on croyoitque sa pensée étoit fort éloignée de plaire à Sa Sainteté, et l'on regardoit sa conduite, en cette affaire, comme un dessein prémédité de s'en venger en quelque sorte, et de lui donner quelque mortification. Il étoit considéré comme l'auteur des conseils que Sa Majesté prenoit dans les affaires ecclésiastiques, et particulièrement dans
celle des Urbanistes et de la Régale (i). Le pape l'avoit désigné clans tous les brefs qu'il avoit écrits au roy sur ce sujet, lorsqu'il témoignoit attribuer aux conseils de ceux dont Sa Majesté prenoit les avis sur ces matières, des résolutions si opposées à la piété, au zèle qu'elle faisoit paroître en toute autre occasion pour l'Eglise.
Cette nouvelle portée à Rome y causa une grande indignation. Le pape regarda ce que l'archevêque avoit fait comme une entreprise sur l'autorité du Saint-Siège, et sur le pouvoir qu'il avoit toujours eu d'exempter ses nonces et leur famille de la juridiction des ordinaires. Il en fit faire ses plaintes au roy et en demanda réparation. Mais Sa Majesté prit la protection de l'archevêque, et ordonna à son ambassadeur d'appuyer de ses soins etde sesoffices les écrits que l'archevêque envoya à Rome pour justifier ce qu'il avoit fait , et autoriser le droit qu'il en avoit.
Ce fut une suite de mécontentement au pape ; et quoique l'usage voulût qu'il substituât un nonce
(1) « Le Roy, convaincu de sa capacité et de sa droiture, ren- « voyoit des causes très importantes au bureau tenu par son ordre « dans l'archevesché , où nostre prélat présidoit à la teste de plu- « sieurs conseillers d'Kstat, et où se trouvoit aussi très souvent le « P. delà Chaize, confesseur du Roy, avec lequel il examinoit aupa?
à celui qui étoit mort , il n'en a point encore envoyé jusqu'à la fin de l'année 1680, comme pour témoigner son ressentiment du peu de considération qu'il prétend que l'on a pour ses ministres.
Il en regardoit encore comme une marque la manière dont l'archevêque en avoit agi avec son nonce sur la visite. Il avoit fait pressentir, peu après son arrivée à la cour, de quelle sorte il le recevroit, et lui avoit fait témoigner qu'il ne le verroit point qu'il ne lui donnât la main. Varèse s'en étoit excusé sur la possession ou étaient les nonces de recevoir les visites des archevêques de Paris sans leur rendre cet honneur. Il apportoit l'exemple de son prédécesseur Perefixe, qui avoit toujours cédé la main aux nonces chez eux-mêmes. Mais, quelque raison qu'il put alléguer, l'archevêque demeura ferme sur sa nouvelle prétention : il ne le visita point, et donna ce nouveau sujet de plainte au pape, qui en fut sensiblement touché.
Les conquêtes sur l'Espagne qui demeurèrent à la France, par le traité de Nimègue, obligèrent sa
« ravant dans des conférences particulières qu'ils avoient ensemble « à Y arche vesché, les principales affaires dont ils dévoient rendre « compte à Sa Majesté. » ( Éloges historiques des archevesques de Paris, par Etienne Algay, sieur de Martignac, in-4°, p. 90.)
Majesté dans ce temps à recourir à l'autorité du pape. Ce traité avoit été signé le 17 septembre 1678 et le pape n'y avoit pas peu contribué par sa médiation, exercée par le nonce Bevilaqua (1). La France acquéroitpar cette paix les archevêchés de Besançon et de Cambray, et les évêchés d'Ypres et de Saint- Omer. Sa Majesté en fit demander les induits à Sa Sainteté, et la pria de se régler sur ceux qui lui avoient été accordés par Clément IX sur les trois évêchés. Il n'y en avoit point eu jusque-là de si avantageux, parce que non-seulement ils donnoient au roy la nomination des bénéfices consistoriaux, mais celle aussi des bénéfices inférieurs, tels que les ebanoinies et chapelles, à l'exception seulement des cures.
Cette demande, portée à Rome par le duc d'Estrées, ne trouva point de difficulté dans l'esprit du pape pour les évêchés d'Ypres et de Saint-Omer, parce qu'il y avoit eu des induits accordés autrefois au roy d'Espagne pour ces églises. Sa Sainteté refusoit seulement d'y comprendre les bénéfices inférieurs que Clément IX n'avoit point accordés pour les évêcbés de Tournay et d'Arras, bien que ces induits fussent postérieurs à celui des trois éveil) Voy. Schoell , Hist. des traités de paix, 1. 1, p. 364.
chés. Mais pour les archevêchés de Cambray et de Besançon , il témoignoit ne pouvoir y donner les mains, comme ayant toujours dépendu immédiatement du Saint-Siège. Il est vrai que l'usage avoit été dans ces deux églises que, bien qu'elles fussent toujours, en effet, conférées à ceux que le roy catholique y destinoit, les papes vouloient qu'ils parussent les tenir du Saint-Siège; ainsi ils en pourvoyoient motu proprio ceux qui étoient présentés par les roys et élus par le chapitre. Ces difficultés arrètoient la concession des induits, lorsque je sortis de la cour. Le roy s'étoit relâché de la demande des bénéfices inférieurs ; mais j'apprends que cette affaire n'est point encore terminée au mois de septembre 1680 (i).
Le pape suspendoit encore en ce temps les espérances de la cour de Rome et les prétentions des couronnes sur la promotion des cardinaux, bien que , lors de son élection , il eût trouvé six cha-
(1) Elle fut réglée, en 1686, de la façon suivante : « Induits ac- « cordés au Roi , sa vie durant , par le pape Innocent XI , le « 20 mai 4686, pour la nomination aux évêchés d'Ypres et Saintce Orner; ensemble des abbayes et bénéfices consistoriaux situés « dans l'étendue du comté de Bourgogne, y compris la ville de « Besançon et son district, comme pareillement es villes, places et « pays qui ont été cédés dans la Flandre par le traité de Nimègue. » (Durand de Maillane, Dictionnaire de droit canonique, t. m, p. 301.)
ROME. il
peaux vacants dans le Sacré-Collège. Comme il n'avoit point de neveu qu'il voulût élever au rang de cardinal patron, et que, n'ayant point de vues d'ambition pour sa maison, il fût peu touché de l'intérêt de se faire des créatures , il n'en voulut remplir aucun. On crut que, ce qu'il n'avoit pas fait d'abord, il le feroit quelque temps après; mais le temps s'étant écoulé de consistoire en consistoire dans cette attente, le nombre des chapeaux vacants fut accru, au mois de septembre 1680, jusqu'au nombre de vingt, qui est le plus grand nombre qui ait été sous aucun pape. On ne voit pas même qu'il y ait lieu de croire qu'il se dispose sitôt à faire la promotion (t). Quelques-uns attribuent ce long retardement à la pensée qu'il auroit de retrancher le Sacré-Collège et de le remettre à cinquante cardinaux, comme il a été autrefois; d'autres que, ne voulant admettre à cette dignité que des sujets éminents en doctrine et en piété, et capables de servir l'Église, il se trouve embarrassé sur le choix; et quelques-uns y ajoutent qu'il lui
(1 ) Il ne fut fait que deux promotions sous le pontificat d'Innocent XI. La première (1 684) fit entrer seize nouveaux membres dans le Sacré-Collège ; dans la seconde (1686), le pape créa d'un seul coup vingt-sept cardinaux. (Migne, Dictionnaire des cardinaux, p. 1782 )
a été prédit qu'il mourrait après qu'il aurait fait une promotion et que cette crainte le retient. Mais, quelle qu'en soit la cause, il fait beaucoup languir ceux qui aspirent au cardinalat, et principalement ceux qui sont nommés pour les couronnes. On peut même douter s'il les comprendra dans la première promotion (i).
L'usage de la cour de Rome a établi qu'un pape, aussitôt après son élection, donne son chapeau et ceux qui se trouvent alors vacants à ses neveux et dans sa famille. Cette promotion n'est tirée à aucune conséquence. Celle qui suit est pour lui, sans que les princes y prétendent, et la troisième doit être pour les couronnes. Les autres, qui se font après, sont alternativement pour le pape et pour elles.
Aie prendre à la rigueur, comme Sa Sainteté n'a point fait de cardinaux depuis son pontificat, il semble qu'elle pourroit s'attribuer toute la promotion. Mais le nombre des chapeaux est si grand qu'il seroit peu juste que, l'ayant laissé accumuler par tant de vacances qui, dans l'ordre ordinaire, auroient suffi pour diverses promotions, il privât
(1) Le pape se réserva toute la'première promotion et ne donna aux couronnes qu'une partie de la seconde.
en cette sorte les couronnes d'un droit qui leur est acquis ; c'est ce qui lui a été représenté en quelques occasions par les ambassadeurs, sans qu'il se soit expliqué de son intention jusqu'à cette heure.
Le roy a d'autant plus d'intérêt dans la promotion des couronnes qu'il lui en doit revenir deux cardinaux. Sa Majesté, dès l'année 1672, avoit donné sa nomination au prince Guillaume de Furstemberg (1), sans s'en être ouverte, ni à lui ni à personne, jusqu'à ce qu'elle le lui déclara au retour de sa prison, après la paix ; et le paquet, avec la lettre pour le pape, en avoit été envoyé cacheté au duc d'Estrées.
Outre ce cardinal, dont elle augmentait sa faction, la promotion des couronnes lui donneroit un de ses sujets dans le Sacré-Collège. L'évêque de Marseille, depuis évêque de Beauvais, qu'elle avoit envoyé ambassadeur en Pologne, lors de l'élection du roy Jean Sobieski, qui règne aujourd'hui, avoit obtenu la nomination de ce prince. Elle a été appuyée fortement, et par ses instances et par les puissantes recommandations de Sa Majesté, dont j'exécutois le commandement avec d'autant plus de plaisir dans cette affaire que j'y prenois plus
(1) Innocent XI lui fit attendre le chapeau jusqu'en 168G.
d'intérêt. Le pape a paru très-bien disposé pour la conclure jusque-là que l'on a eu sujet de croire que, quand même il ne feroit pas la promotion des couronnes entières, il le comprendroit dans la première (i).
A l'égard du Sacré-Collège, bien que Sa Majesté n'y eût de cardinaux de son parti que Grimaldi et Maldachini, et trois de ses sujets, Bouillon, d'Estrées et Bonzi, son autorité étoit néanmoins trèsgrande et pouvoit être d'un grand poids dans l'occasion d'un conclave. Cibo avoit un étroit et secret attachement pour elle; Rospigliosi lui étoit entièrement acquis et Chigi ne manquoit à rien de ce qui pouvoit marquer son zèle pour elle. Altieri re-
(1) « Toussaint de Forbin, évèque de Digne, passa en 1668 au
a siège de Marseille; il assista en 1674, comme ambassadeur
« extraordinaire de S. M. très chrétienne, à la diète de PoIolmic,
« et contribua beaucoup, par sa dextérité, à faire élire Roi le
« grand maréchal Jean Sobieski : il obtint l'évêché de Beauvais
« en 1679; retourna en Pologne l'année suivante, et s'acquitta
« avec succès de différentes négociations dans plusieurs cours
« d'Allemagne. Le Roi le nomma commandeur de l'ordre du Saint-
« Esprit en 1689, et Alexandre VIII le créa cardinal du titre de
« Saint-Calixte le 13 février 1690. M. de Forbin se trouva au
« conclave pour l'élection d'Innocent XII et de Clément XI, et
« resta à Rome pendant longtemps chargé des affaires du Roi, qui
« le fit grand aumônier de France en 1706. Ce cardinal s'est rendu
« célèbre par son adresse à manier les esprits. » (Hugues Dutems, Le clergé de France, t. i, p. 334.)
cherchoit tous les moyens de rentrer dans l'honneur de ses bonnes grâces et offroit pour cela toutes les conditions qu'on pouvoit désirer. Sa Majesté avoit permis à son ambassadeur de voir les six cardinaux de la dernière promotion de Clément X. Altieri étoit le seul qui ne reçut point cet honneur et qui portoit encore cette marque publique de l'indignation de Sa Majesté. Le mépris qu'elle avoit fait de recevoir ses satisfactions, ou de prendre des moyens plus violents de se ressentir de sa conduite, le punissoient plus que toute autre chose n'auroit pu le faire. Ainsi, s'étant offert à tout ce que Sa Majesté désireroit, elle avoit trouvé bon d'oublier le passé, pourvu qu'il allât voir l'ambassadeur, lui faire les excuses et les soumissions qu'il devoit à Sa Majesté , et s'engager en secret et par écrit d'être dans ses intérêts sedeplena etsecle vacante. Le cardinal Rospigliosi étoit l'entremetteur de cet accommodement, qui étoit commencé de mon temps, et qui, vraisemblablement, se terminera lorsque le cardinal d'Estrées sera de retour à Rome.
De même que le Sacré-Collège est partagé d'ordinaire entre les intérêts de France et d'Espagne, les principaux seigneurs de Rome le sont aussi. Le plus grand nombre est toujours pour l'Espagne,
par la dépendance naturelle qu'ils ont de cette couronne, à cause des terres qu'ils possèdent dans la Sicile et dans le royaume de Naples. Entre les maisons les plus élevées ont été toujours celle des Colonne et celle des Ursins. Le rang qu'elles se disputent les tient divisées; ainsi la maison de Colonne est toujours du parti d'Espagne et celle des Ursins est depuis longtemps du parti de France.
Le duc de Bracciano est aujourd'hui le chef de cette dernière. Il a épousé la veuve du comte de Chalais, fille du duc de Noirmoutiers (i), dont il n'a point d'enfants. Elle est en France depuis quelques années et lui a été une occasion de mécontentement auquel il est très-sensible. Lorsque cette duchesse arriva en France, elle eut l'entrée du Louvre et le tabouret chez la reine, qui est le traitement ordinaire des duchesses; mais, le roy ayant
('!) Marie-Anne de La Tremouille-Noirmou tiers, plus connue sous le titre de princesse des Ursins, fut désignée par madame de Maintenon pour devenir, en 4701, camarera mayor de la jeune reine d'Espagne, première femme de Philippe V. Elle acquit bientôt un ascendant sans bornes sur la cour de Madrid, et gouverna l'Espagne avec l'autorité d'un premier ministre. Cependant, après avoir passé par tous les degrés de la faveur et de la puissance, elle fut disgraciée par Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V. Elle se retira à Rome, où elle mourut en 4722.
fait quelque temps après un voyage à Fontainebleau, elle prétendit à celui de princesse. Comme les maréchaux des logis marquent les logements dans cette maison royale, elle crut que le pour, qui se met par la craie aux logements des princes, devoit être mis sur celui qui lui seroit donné. Mais sa prétention n'ayant point été admise par Sa Majesté, elle me remit entre les mains les copies des brevets que Sa Majesté avoit fait expédier au duc, son mari, avec des lettres du cardinal Mazarin, par lesquelles Sa Majesté l'assuroit de le faire jouir du rang de prince dans sa cour. Le brevet ne pouvoit lui être plus favorable ; mais, comme il avoit été donné par le cardinal dans un temps que Sa Majesté ne se mêloit point des affaires et qu'elle étoit bien aise de ne point multiplier le rang des princes, déjà trop étendu en France, elle ne le voulut point admettre. Pour lui donner une exclusion moins désobligeante, on témoigna ne s'en rapporter pas tout à fait à des copies, et j'eus ordre de lui insinuer la répugnance que Sa Majesté y avoit. Le duc s'attacha toutefois à obtenir un honneur qui lui avoit été promis. L'original du brevet et les lettres furent envoyés ; mais, comme Sa Majesté ne changea point de sentiment, il en fait paroître son déplaisir en toutes rencontres, jusqu'à s'expliquer de quitter le
parti de France, à quoi, toutefois, il ne s'est pas porté jusqu'à présent.
Le second seigneur romain qui est entré dans le parti de Sa Majesté, est le duc Sforze. Il obtint d'elle qu'elle le feroit traiter par ses ambassadeurs comme les princes de la maison de Lorraine , et qu'elle écriroit aux princes d'Italie pour les inviter à lui rendre les mêmes honneurs. J'écrivis ces lettres par son ordre. Le duc étant demeuré veuf il y a quelques années, il a épousé la fdle de la marquise de Thia nge, nièce de la marquise de Montespan. Le contrat de mariage en fut signé et les fiançailles faites dans la chambre du roy : ce qui ne se fait que pour les princesses.
Le prince de Sonnine est le troisième qui soit publiquement dans les intérêts de Sa Majesté. Il est frère du connétable Colonne, et c'est par sa femme qu'il est attaché à Sa Majesté. Elle est fille du duc Cesarini , partial très -déclaré pour la France. Il mourut il y a quelques années, et pria le roy de recevoir sous sa protection deux filles qu'il laissoit, voulant qu'elles ne pussent être mariées sans l'agrément de Sa Majesté. Le prince de Sonnine épousa la seconde, parfaitement belle, et que l'on croyoit devoir être seule héritière de sa maison , parce que son aînée étoit depuis long-
temps dans un monastère. Elle en est sortie depuis et a épousé don Frédéric Sforze, neveu du duc : ce qui cause entre eux de grands différends.
Ces trois seigneurs des plus grandes maisons de Rome sont tous trois chevaliers du Saint-Esprit. Sa Majesté leur accorda, en 1675, cet honneur qu'ils lui avoient demandé et qui leur fut conféré à Rome, avec beaucoup de pompe, par le duc de Ne vers (1).
Il y a quelque différend entre eux pour le traitement qu'ils reçoivent de l'ambassadeur de Sa Majesté, et cette différence est à l'avantage du duc de Bracciano. Lorsqu'il va rendre la première visite à un ambassadeur de France, Sa Majesté a trouvé bon que l'ambassadeur le reçût au lit, au lieu qu'il prend la main sur tous les autres. Lorsque le duc Sforze se déclara du parti du roy, dont une des principales marques, à Rome, est de mettre les armes de France sur la porte de son palais, il demanda fort cette même distinction que Sa Majesté
(1) Il est ici question non point d'un duc de Nevers, de la maison de Gonzague-Clèves , mais de Philippe-Julien Mazarini- Mancini. Le cardinal Mazarin ayant acheté, en 1660, les terres de Nevers et de Donzi, les transmit par testament à son neveu, qui prit le titre de duc de Nevers.
avait accordée au chef de la maison Ursini ; mais, comme elle tiroit à une trop grande conséquence, il ne l'a pu obtenir, et l'ambassadeur prend la main sur lui et sur le prince de Sonnine, lorsqu'ils le vont visiter.
Christine de France en Savoye.— Charles-Emmanuel II en guerre contre la république de Gênes. — Le marquis de Pianezze, son mérite, sa faveur, sa retraite dans un couvent. — Son fils, le marquis de Livourne, est obligé de se retirer en France. — Pomponne lui rend de bons offices. — La beauté de la marquise d'Est cause la disgrâce de son beau-frère le marquis de Livourne.— M. de Saint- Maurice est fait premier ministre. — Le duc a de l'amitié pour madame de Saint-Maurice et la duchesse pour le comte son fils. — Mort du duc. — Marie de Nemours régente de Savoye. — Le marquis de Villars en Piémont. — Le3 ambassadrices de France à Turin. — Vanité et amour-propre : tabouret et fauteuil. — Esprit curieux de la marquise de Villars. — Projet de mariage du duc de Savoye avec l'infante de Portugal. — La duchesse veut rester régente. — Louis XIV lui défend de recevoir un ambassadeur d'Espagne. — Honneurs royaux. — Disgrâce de la famille de Saint-Maurice. — Le comte de Masin , favori. — Pignerol. — Le Montferrat et son partage.
Au point de puissance où la France est élevée, et depuis l'acquisition qu'elle a faite de Pignerol (i), il ne reste guère de parti aux ducs de Savoye que de s'attacher à ses intérêts. Pour peu qu'ils s'en éloignassent, cette place donneroit une entrée trop facile aux armes de France dans le cœur du Piémont ; et la Savoye, ainsi qu'il est
(1) La ville et la citadelle de Pignerol furent cédées à Louis XIII par un traité signé à Turin le 5 juillet 1632. Elles furent rendues au duc de Savoie en 4696.
arrivé dans toutes les guerres où les ducs ont été engagés contre nous , passeroit bientôt sous la puissance de nos roys. C'est ce qui retiendra toujours cet État dans le parti de Sa Majesté. Il est vrai qu'outre cette raison de crainte et de nécessité, feu madame Royale, Christine de France (i), y avoit ajouté l'affection, et étoit demeurée unie à la France dans la guerre contre l'Espagne, qui finit par le traité des Pyrénées.
Elle avoit inspiré cet attachement à Charles- %Em manuel II, son fils, qui ne prit qu'après .sa mort le gouvernement des affaires qu'elle s'éloit
(1) « Victor-Amédée I avoit épousé à Paris. La 10 février 4619, « Christine de France, fille de Henri IV, qui pnssoit pour la prince cesse la plus accomplie de son temps. Elle mérita en effet cette « réputation ; belle sans orgueil , douce et affable avec majesté , « elle parloit avec une éloquence à laquelle, disoit-on, il étoit im- « possible de résister : elle s'exprimoit avec noblesse et avec grâce « en françois, en espagnol et en italien : son jugement étoit exquis ; « ses connoissances variées : elle unissoit à une présence d'esprit « peu commune une bonté plus rare encore ; indulgente comme « son auguste époux, elle déféroit volontiers aux bons avis; s'occu- « poit avec autant d'assiduité des affaires d'Etat que la plupart des « femmes s'occupent des plaisirs : capable de former de grandes « entreprises, elle étoit aussi capable de les exécuter. Inébranlable « dans les dangers, elle étoit bonne et modérée dans le sein de la « prospérité. Reconnoissante et sensible, elle récompensoit avec « une magnificence vraiment royale les services qu'on lui avoit « rendus. » [Notice sur la Savoie et généalogie de la maison royale de ce nom, p. 476.)
conservé toute sa vie (i). Mais quels que fussent ses bons sentiments, ils étoient mêlés de jalousie pour la puissance de la France, dont madame Royale même n'avoit pas été exempte. Ce prince professoit néanmoins au dehors un grand zèle pour les intérêts du roy ; et comme il y avoit plus d'ostentation et de faste dans son esprit que de véritable solidité , il témoignoit désirer quelque occasion de guerre, et de la faire sous les ordres de Sa Majesté ; mais l'on pouvoit douter s'il la souhaitoit en effet.
Dans le temps que le roy porta ses armes contre la Hollande en 1672, il entreprit de lui-même, et sans en donner part à Sa Majesté, une affaire considérable, et dont il ne se dégagea que par la protection qu'il reçut d'elle. L'animosité est ancienne et comme naturelle entre les ducs de Savoye et la
(1) « Charles-Emmanuel II n'avoit que quatre ans lorsqu'il suc- « céda à François-Hyacinthe son frère : la duchesse régente sa « mère le fit aussitôt reconnoître pour souverain. On sait que les « premières années du règne de ce prince furent fort orageuses ; « mais la suite en fut glorieuse et brillante. Si Charles-Emmanuel II « fut redevable d'une partie de ses succès à la France, aux intérêts « de laquelle ses prédécesseurs et lui-même s'étoient si généreu- « sèment sacrifiés, il le dut encore davantage à la constance, à la « grandeur d'âme, à la rare intelligence, aux soins et à l'activité « de la duchesse Christine sa mère. » (Notice sur la Savoie et généalogie de la maison royale de ce nom, p. 179.)
république de Gènes. Le voisinage des États a souvent causé des querelles entre eux, et Charles* Emmanuel Ien avoit, conjointement avec la France, entrepris la conquête en 1624. Son petit-fils voulut reprendre cette pensée ; mais moins capable d'une si grande entreprise, il embrassa une occasion très-foible et peu propre à la faire réussir.
Un noble Génois, nommé Raphaël deLaTorre, banni de son pays pour de très-grands crimes, se réfugia dans sa cour. Mécontent de sa patrie et voulant s'insinuer dans les bonnes grâces du prince, il lui fit valoir les intelligences considérables qu'il avoit dans l'État de Gênes, mais particulièrement dans Savonne : il le flatta de lui faire tomber cette place entre les mains. Le duc, sans trop approfondir la créance qu'il devoit donner aux promesses d'un fugitif et d'un mécontent , résout cette entreprise en secret. Il employé à augmenter ses troupes les sommes qu'il avoit assemblées depuis quelques années par une assez grande épargne , et porte ses armes dans l'État de Gênes. Il prit le prétexte de cette agression d'un démêlé qui étoit entre les terres de Cenoa et de Rezzo, l'une du Génovesat, l'autre du Piémont. Comme elles étoient voisines, elles étoient en contestation pour des pâturages dans une montagne
qu'elles prétendoient de part et d'autre. Cette dispute pour les limites duroit depuis longtemps, et avoit donné lieu à un accommodement dont le roy d'Espagne avoit été médiateur en i634 touchant le fief de Zucarello (i), et s'étoit renouvelée diverses fois depuis, sans toutefois en venir aux armes.
Le duc témoigna prendre le parti de ses sujets qu'il disoit avoir été troublés injustement, et entra dans les terres de la république (2). Comme on ne s'attendoit à rien de semblable à Cènes, il y fit d'abord, et sans peine, quelques progrès ; mais les facilités sur Savonne qui lui avoient été promises, n'ayant point de fondement, il perdit bientôt l'espérance de cette conquête et se trouva engagé dans une guerre difficile par les obstacles naturels du pays où il avoit à la faire.
Les Génois armèrent en diligence et mirent bientôt des troupes considérables sur pied : ils mar-
(1) Cenoa, Rezzo et Zucarello se trouvent dans la chaîne de l'Apennin, au nord d'Albenga.
(2) Voyez sur cette affaire une pièce intéressante, insérée dans la Gazette de 1672, page 897, intitulée : Le manifeste du comte Catalano , commandant les armes du duc de Savoye : avec la réponse des sieurs Gio. Bâtis ta Centurione, et Gio. Lucca Durazzo , commissaires généraux de la république de Gênes, aussi en forme de manifeste.
chèrent aux ennemis , cependant qu'à la faveur de leurs galères ils se rendirent maîtres d'Oneglia , petite ville sur la côte de la mer, qui appartient au duc de Savoye. Les troupes de ce prince s'étoient saisies peu auparavant d'un château avantageux dans les montagnes, nommé Castelvecchio (i). Elles s'y virent incontinent après renfermées par les Génois, et n'en sortirent par des chemins détournés qu'après la perte de beaucoup de monde et de tous leurs équipages (2).
Dans le mauvais état de ses affaires, le duc, qui n'avoit point donné part au roy de son dessein , lorsqu'il s'y étoit engagé, eut recours à Sa Majesté. Tl témoignoit en espérer du secours ; mais outre qu'elle pouvoit être justement mécontente de sa conduite, et qu'elle avoit besoin de toutes ses
(1) Ce château était bâti au milieu des Apennins, au nord d'Albenga et de Zucarello. ( Yoy. Y Atlas de Jaillot, 1698, t. 1, carte 90.)
(2) « La république, connoissant l'importance de ce poste, fit « assembler toutes ses troupes, le tout d'environ 9,000 hommes. « Avec ces forces, les Génois investirent ce lieu de Castel-Vec- « chio. . . . Après trois jours de résistance, sans apparence de secours, « le comte Catalan , lieutenant général de l'infanterie du duc, ne « pouvant se résoudre à demander capitulation, prit la généreuse « résolution d'en sortir, et de s'ouvrir le passage l'épée à la main, « avec les officiers, et personnes de qualité, entre lesquelles estoyent « les marquis d'Est, de Livourne, de La Pierre et de Parelle. » {Gazette J 672, p. 842.)
troupes en Hollande, elle ne crut pas devoir se déclarer contre les Génois. Elle trouva bon seulement d'employer son autorité pour le dégager de cet embarras.
Pour cela elle envoya Gaumont , un de ses gentilshommes ordinaires, à Turin et à Gênes. Il eut ordre d'offrir en l'un et en l'autre la médiation de Sa Majesté, et de témoigner qu'elle désiroit avant toutes choses une suspension d'armes. Le duc, qui avoit réparé la perte de ses troupes par de nouvelles levées, qui attendoit 1,200 hommes que l'électeur de Bavière, son beau-frère, lui envoyoit, et qui affectoit une grande apparence de vouloir la guerre, fit paroître quelque répugnance à une cessation d'armes; mais, enfin, il s'accommoda à la volonté de Sa Majesté, et la république s'y conforma avec respect aussitôt qu'elle lui fut connue. L'un et l'autre remirent leurs intérêts entre ses mains, et Sa Majesté, comme arbitre, prononça sur leurs différends par une sentence qui fut ensuite ratifiée par les parties. Elles lui furent en cette sorte redevables de la paix au commencement de l'année 1673 (1).
(1) « Gênes, 17 janvier 4673. Enfin la paix a esté heureusement « conclue entre le duc de Savoye et cette république, parles soins