S4V0YE
Comme les troupes que le duc de Savoye avoit levées lui devenoient inutiles, Sa Majesté en fit demander une partie. Il lui envoya quatre de ses anciens régiments, et fut bien aise, en donnant cette marque de son attachement à ses intérêts, de les mettre en état de s'aguerrir et de se former sous la discipline qui s'observoit si régulière dans les armées de Sa Majesté ; il se réserva la nomination des officiers, et ces corps ont très-bien servi jusqu'à la paix de Nimègue.
La guerre de Gênes causa une affaire particulière dans la cour de Piémont, que le duc prit extrêmement à cœur, et qui ne finit que longtemps après par la protection du roy. Le marquis de Pianezze y avoit eu longtemps la principale administration des affaires, sous feu madame Royale. Il étoit François d'origine. D'Albigny, son père , de la maison de Simiane, en Provence, ayant suivi le parti de la ligue, et s'étant attaché au duc Charles- Emmanuel, s'acquit de telle sorte l'estime et la confiance de ce prince dans la guerre et dans les conseils que, par une faveur singulière, il lui donna Dona Matilda, sa sœur naturelle, en mariage. Mais
« du sieur de Gomont, gentilhomme envoyé du Roy, en Italie.... » (Gazette, 1673, p. 118.)
cette fortune ne lui dura guère : le duc, pour se justifier en quelque manière de la part qu'il avoit eueàla conspiration du maréchal de Biron, l'abandonna aux plaintes de Henri IV, et, sous un autre prétexte, lui fit perdre la tète. Son fils, demeuré au berceau, s'éleva avec beaucoup d'espérance sous la sage conduite de sa mère. Il servit avec beaucoup de valeur dans la guerre, de lumière et d'intégrité dans les affaires; également plein de vertu et de modération, il vécut toujours avec beaucoup de règle et se donna tout entier à la piété après la mort de sa femme. Il se retira de la cour, rompit sa maison, et, dans un habit très-simple, établit sa demeure à Saint-Pancrace, maison de missionnaires, à Turin. Les affaires ne l'abandonnèrent pas, toutefois, bien qu'il les eût abandonnées. La parfaite connoissance qu'il en avoit acquise, durant tant d'années, attiroit souvent madame Royale, et, après sa mort, le duc, son fils, dans sa retraite, ou les obligeoit à le faire venir au Palais, pour le consulter. Ainsi , bien que dépouillé de tout le faste du monde, et marchant à pied et sans suite, il conservoit la même considération qu'il avoit eue, et d'autant plus grande qu'il sembloit la mépriser. Ceux qui donnent souvent aux actions vertueuses un autre motif que celui qui les peut eau-
ser en effet, ne vouloient pas que son ambition fût moindre pour être plus cachée; et quelques-uns croyoient, et non peut-être sans raison, que s'étant acquis durant son administration, et depuis par sa nouvelle vie, une fort grande estime à Rome, il aspiroit au cardinalat. Ce qui est vrai, c'est que sa conduite répondit jusqu'à la mort à la profession qu'il avoit faite d'une fort grande vertu.
Il avoit pour fils unique le marquis deLivourne, né avec beaucoup d'esprit. Par sa naissance, par ses biens et par ses charges , il tenoit un des premiers rangs dans cette cour. Le duc avoit fait paroitre de l'affection pour lui, et, comme il s'étoil formé sous les instructions de son père, il étoit regardé comme capable d'occuper un jour sa place dans le conseil. Outre la charge qu'il avoit de grand chambellan, il étoit mestre de camp d'un des plus anciens régiments d'infanterie, et servit en cette qualité avec les troupes qui furent employées contre les Génois. Il se trouva enveloppé, comme tout le reste des officiers, dans la défaite de Castelvecchio, et y ayant fait son devoir autant qu'aucun autre, le duc parut satisfait de lui jusqu'à la fin de la guerre.
Mais, peu après que la paix fut faite, il s'éleva des accusations contre lui cpi blessoient également
sa fidélité et son honneur. On ne lui imptitoit pas moins que d'avoir eu intelligence avec les Génois et de s'être porté lâchement à Castelvecchio. Ces accusations étoient d'autant plus dangereuses que, n'ayant point de fondement, elles étoient un effet visible de l'animosité secrète du duc. Pour le perdre par sa propre confession , ce prince offrit au marquis de Pianezze, comme par une marque de la considération qu'il avoit pour lui , d'étouffer et d'oublier la chose, pourvu que le marquis de Livourne voulût en convenir. Mais le père et le fils refusèrent également un parti qui les déshonorait. Ainsi le marquis de Livourne, persuadé que son innocence étoit une défense trop foible contre le dessein formé de le perdre, prit le parti de s'éloigner de Turin. Il se retira d'abord à Montafié(i), terre souveraine qui lui appartenoit sur les frontières du Piémont et du Montferrat, et qui dépend du pape. Il passa incontinent en France et vint trouver le roy au siège de Dole. La manière dont il y fut assidu à la tranchée et à toutes les attaques, convainquit assez ses ennemis de l'injustice qu'ils lui faisoient de l'accuser sur sa valeur,
(1) Montafia est au sud de Verua, à l'ouest et à quelque distance de Montechiaro, (Atlas de Jaillot, 1698, t, i, carte 90.)
dont il donna de grandes preuves, la même année, à la bataille de Senef, où il reçut trois blessures.
Le mérite du marquis de Pianezze, et la satisfaction que Sa Majesté avoit toujours eue de sa conduite, firent qu'elle reçut favorablement son fils. Elle voulut bien même qu'il demeurât dans sa cour et qu'il servît volontaire dans ses armées, quelques instances que le duc de Savoye lui fît faire par le marquis de Saint-Maurice, son ambassadeur, de l'en exclure. Ce prince se rendit enfin à demander que Sa Majesté ne lui donnât point d'emploi, et il n'en eut point en effet qu après sa mort.
Comme, dans le temps que j'avois servi autrefois en Piémont, j'avois contracté une assez grande habitude avec le marquis de Pianezze et conçu une grande estime pour lui, je fus bien aise de le servir dans une affaire qui lui étoit si importante. Il m'écrivit et me demanda instamment mes offices auprès du roy en faveur de son fils. Je les lui rendis avec application et avec joye, et je pourrois dire avec quelque utilité dans un temps qu'il se trouvoit presque étranger à la cour, car depuis il s'en est assez rendu par lui-même.
Cependant l'animosité croissant contre lui à
Turin, par la jalousie même de l'estime qu'il acquerroit en France, l'on nomma des commissaires pour instruire son procès. Le marquis de Pianezze et le marquis de Livourne furent éloignés, et une sentence infamante fut prononcée contre lui.
Comme il continuoit à servir avec beaucoup de valeur dans les armées de Sa Majesté, elle s'employa diverses fois auprès du duc , pour obtenir la révision de son procès devant des jnges qui ne lui fussent pas suspects. Mais ce prince demeura également animé contre lui jusqu'à sa mort, qui arriva en 1675, et ce ne fut que longtemps après que madame Royale (1) accorda aux pressantes recommandations de Sa Majesté son rétablissement dans ses biens, ensuite la révocation de la sentence, et enfin la permission qu'il pût la saluer et revenir dans sa cour.
L'on a fort cherché la cause d'un attachement si fort du duc de Savoye, pour perdre un homme qu'il avoit paru aimer, et dont le père lui avoit
(1) Madame Royale, qualification par laquelle on désignait spécialement Christine de France, fille de Henri IV, était morte en 1663. Ce n'est donc pas elle, mais bien Marie de Nemours, veuve du duc Charles-Emmanuel II, qui rétablit le marquis de Livourne dans ses charges et dignités.
70 SAVOVE.
rendu tant de services. Beaucoup ont cru quêtant touché vivement du mauvais succès de son entreprise de Gènes, il avoit voulu s'en venger sur le fils et sur le père que Ton disoit avoir eu la principale part à l'y engager. Mais le marquis de Livourne l'attribuoit à une autre raison plus secrète et qu'il me dit alors : il avoit épousé la sœur du prince de Monaco et avoit, sans le consentement de ce prince, fait le mariage de la sœur cadette de sa femme avec le marquis d'Esté. Ce marquis étoit de la maison du duc de Modène et fils d'une fdle naturelle du duc Charles-Emmanuel. Cette alliance l'avoit attaché à la cour de Piémont. Il y amena sa femme après son mariage : elle étoit belle et plut au duc. Mais, pour ne pas donner le temps à ce prince de s'y attacher, le marquis de Livourne, qui s'aperçut de la naissance de sa passion, porta son beau-frère à la ramener dans ses terres du Modénois. Le duc ne lui pardonna jamais le conseil qu'il avoit donné, et conçut dès lors le dessein de s'en venger et de le perdre. Quelle qu'en lût la cause, il parut qu'il n'avoit point d'affaire plus à cœur que ce procès qui fut achevé seulement peu avant sa mort.
Le prince laissa la tutelle du duc,' son nls unique, et le gouvernement de ses États à la duchesse , sa
femme (i). Depuis l'éloignement du marquis de Pianezze, il avoit appelé dans les affaires et donné la première place dans son conseil au marquis de Saint-Maurice , qu'il avoit fait revenir de France , où il avoit été longtemps ambassadeur. Il étoit homme d'un esprit médiocre, mais droit et de bonnes intentions , et qui avoit acquis par l'usage une assez grande connoissance des affaires. Mais l'amitié que le duc avoit pour sa femme, qui, bien que dans un âge un peu avancé , et après avoir eu douze ou treize enfants , conservoit encore de la beauté avec beaucoup d'esprit, paroissoit avoir la principale part à sa faveur. La duchesse, nonobstant l'attachement du duc, avoit de l'affection pour elle; et comme le comte de Saint-Maurice, son fils, étoit jeune et bien fait, les bontés que cette princesse avoit pour lui n'étoient pas attribuées à la seule considération qu'elle avoit pour son père et pour sa mère. Ainsi cette maison se trouvoit en une très-grande élévation, et elle la conserva d'autant plus grande après la mort du duc qu'elle fut moins partagée par le président Trucchi, président des finances, et qui avoit eu une part principale à la confiance de ce prince.
(1) Marie de Nemours,
Cependant le marquis de Livourne, qui étoit retiré en France, et qui avoit eu permission de récompenser la compagnie des gens d'armes écossois (i), où il servoit avec mérite, cherchoit toutes les occasions de plaire à Sa Majesté et tous les moyens de retourner en Piémont. Il proposa pour ce sujet de faire une diversion dans le Milanez, pendant que l'Espagne respiroit à peine aux Pays- Bas et épuisoit le reste de ses forces et de son argent pour empêcher la perte de la Sicile. Mais parce qu'il voyoit combien il seroit difficile que le roy, occupé de tous cotés à une guerre qu'il soutenoit seul contre la plus grande partie de l'Europe, pût envoyer une armée delà les monts, et suffire à cette nouvelle dépense , il fit voir que cette diversion se pouvoit faire sans qu'il en coûtât que très-peu de troupes et d'argent à Sa Majesté.
Comme il avoit une connaissance très-particulière des forces du duc de Savoye, il dressa un état exact de ses revenus , et fit voir le nombre de ses sujets extrêmement augmenté depuis que le pays
(1) « 1676. Le marquis de Livourne, qui a servi les deux der- « nières campagnes dans les armées de Sa Majesté, où il s'est tou- « jours signalé et a donné des preuves éclatantes de courage, est « agréé par le Roy en la charge de lieutenant capitaine des gen- « darmes ccossois. » (Table de la Gazelle, t, u, p. 415.)
avoit été en repos par le traité des Pyrénées. Il y ajoutait la facilité des quartiers d'hiver par l'abondance de toute sorte de vivres en Piémont, et prétendoit que , sans charger ses Etats , madame la duchesse de Savoye pouvoit mettre sur pied et entretenir une armée de onze à douze mille hommes; que le roy, y en joignant cinq ou six seulement et aidant Madame de quelques subsides, seroit en état de conquérir le Milanez dépourvu et abandonné; que la duchesse de Savoye, dépendante plus que jamais de la France, par le besoin qu'elle avoit de sa protection pour assurer sa régence, ne pouvoit refuser de se déclarer contre les Espagnols ; et que, par la part qui lui seroit accordée dans les conquêtes, elle seroit en état de justifier un jour au prince, son fils, la raison qu'elle avoit eue de l'engager dans cette guerre.
Cette proposition faisoit voir une diversion considérable, sans beaucoup de dépense. Elle fut d'abord embrassée par quelques-uns dans le conseil , qui crurent que quand même Madame de Savoye ne seroit pas portée à prendre ce parti d'ellemême, il seroit aisé de l'y réduire par la crainte et les menaces ; mais ceux qui avoient connu davantage le Piémont dans le temps de la guerre sous la régence de Madame Chrisline de France, remon-
trèrent que Ton se trompoit si l'on attendoit une diversion considérable des seules forces de Savoye ; que quelque éloigneraient que Ton eût en Piémont de se brouiller avec l'Espagne, la crainte peutêtre de déplaire au roy y déterminèrent, mais qu'il ne falloit guère fonder sur l'armée que la duchesse étoit en état de mettre sur pied ; que toute la force de celles qui avoient agi dans les guerres passées contre l'Espagne en Italie avoit consisté aux troupes de Sa Majesté ; que celles que le duc de Savoye y avoit jointes n'avoient jamais été considérables; que ce seroit se flatter de croire qu'il fut aujourd'hui capable de plus grands efforts, lors principalement qu'il ne se déclarerait que par contrainte (i).
On savoit que le feu duc n'avoit rien tant recommandé en mourant à la duchesse, sa femme, que de maintenir la neutralité dans laquelle il se faisoit un grand mérite de s'être conservé. La duchesse, délivrée d'un mari dont l'humeur fâcheuse
(1) Il est aisé de reconnaître, dans les lignes qui précèdent , les tendances opposées de Louvois et de Pomponne. Le premier voulait la guerre parce qu'elle le rendait nécessaire au roi et qu'elle lui fournissait l'occasion de déployer ses admirables facultés d'organisateur; le second, au contraire, pénétré de l'intérêt de son pays, cherchait à détourner Louis XIV de la pente fatale où le portait son naturel.
avoit mêlé assez de chagrin et d'amertume dans sa vie, souhaitoit de jouir en repos de la douceur et de l'autorité de la régence; et ses peuples, remis à peine des maux des dernières guerres, y seroient rentrés peu volontiers pour les intérêts de la France, que les Piémontais ne préfèrent pas dans cette cour à ceux de l'Espagne. Ainsi ce que l'on pouvoit attendre au plus de la duchesse, auroit été un consentement forcé à ce que le roy auroit désiré d'elle; mais d'espérer qu'elle se portât avec beaucoup de chaleur dans une guerre qu'elle feroit contre son gré, qu'elle levât un corps de troupes à ses dépens, c'est ce qu'il n'y avoit pas lieu de se promettre. On pouvoit croire même qu'elle se ménageroit avec l'Espagne en même temps qu'elle lui feroit la guerre, et qu'elle n'attribueroit qu'à une nécessité dont elle n'avoit pu se défendre le parti qu'elle auroit pris contre elle.
Il étoit visible en cette sorte, ou que le roy ne pouvoit faire une diversion en Italie, ou qu'il falloit s'appuyer sur une armée entière de Sa Majesté. C'est ce que l'état de ses affaires ne lui permettoit guère dans un temps qu'outre la guerre de Flandre et d'Allemagne, celle qu'elle faisoit en Sicile ne se soutenoit, avec une extrême dépense, que par les armées navales et par les convois continuels de
vivres qu'il falloit faire passer de Provence à Messine.
Ces raisons firent changer la pensée de proposer d'abord une rupture de la duchesse de Savoye en celle de se bien instruire de ses sentiments. On crut devoir pénétrer avant toutes choses si elle seroit touchée de la vue d'augmenter les États du duc son fils par des conquêtes dans le Milanez; connoitre exactement les dispositions de son conseil, et entrer dans une discussion exacte, mais secrète, de l'état de ses peuples, de celui de ses finances, des troupes qu'elle avoit sur pied et de celles qu'elle y pouvoit mettre.
Le marquis de Yillars fut choisi pour cette ambassade à la place deServien (i), qui la remplissoit depuis plusde trente ans, et que son âge trop avancé rendoit moins capable d'action. Son instruction étoit de se bien informer de toutes ces choses, de voir si, dans l'esprit de la duchesse et de ses mi-
(4) Ennemond Servien avait été nommé commissaire en 1632, avec son frère le célèbre Abel Servien et le président d'Expilly, pour régler les limites du Dauphiné et de la Savoie. Il fut fait conseiller d'État en 4 635, garde des sceaux, président au conseil souverain de Pignerol , intendant de justice au delà des monts en 4 645, et gratifié en 4 054 d'une pension de six mille livres. Enfin, il fut nommé en 4648 ambassadeur à Turin , et s'acquitta avec succès de cet emploi jusqu'en 1676.
nistres, il y auroit quelque pente à une grande entreprise, et si l'espérance des conquêtes pourroit les tenter. Il devoit insinuer toutes ces vues comme de lui-même, sans y mêler le nom de Sa Majesté, afin que, suivant les dispositions qu'il auroit trouvées, elle pût régler les ordres qu'elle jugeroit à propos de lui donner.
Il se rendit à Turin sur la fin de 1675. La duchesse lui parut dans un grand désir de plaire au roy et de mériter sa protection tant pour elle que pour son fils. Tout le conseil témoigna, ou en effet, ou en apparence, les mêmes sentiments, mais il trouva et dans la duchesse et dans ses ministres un éloignement égal pour la guerre et un ardent amour pour la neutralité. Ainsi, par le compte qu'il rendit au roy de l'état de cette cour, Sa Majesté ne la trouva ni en puissance ni en volonté de rien entreprendre, et il eut ordre de n'en faire aucune proposition.
Le marquis de Villars (1) avoit été chargé de
(1) Pierre de Villars servit, en 1657, comme lieutenant général, sous les ordres du prince de Conti. Il fit ensuite les campagnes d'Italie et d'Alsace. En 1 668, le roi le nomma gouverneur de Besançon ; en 1672, il l'envoya en ambassade extraordinaire en Espagne, puis en Savoie (4676). Il le chargea, en 1679, d'une nouvelle mission en Espagne, et, en 4683 , d'une ambassade extraordinaire en Danemark; enfin, il le nomma, en 1 692, chevalier d'honneur de la
faire des instances pressantes en faveur du marquis de Livourne pour obtenir la cassation de la sentence, et le faire entrer dans la jouissance des biens qui lui étoient échus par la mort du marquis de Pianezze, son père. La duchesse refusa le premier, mais elle leva le séquestre qui l'empêchoit de jouir de ses revenus. Ce ne fut que deux ans après qu'elle lui accorda, à la recommandation du roy, des lettres qui, sans avoir égard à la sentence, le remettaient dans tous les honneurs et dignités donl elle l'avoit dépouillé.
Il ne se passa rien de considérable en cette cour durant l'ambassade du marquis de Villars. Elle finit en 1678, peu après la paix de Nimègue, parce que le roy le choisit alors pour retourner en qualité de son ambassadeur à Madrid, et envoya l'abbé d'Estrades en sa place. Il y avoit eu seulement à soutenir quelques chagrins particuliers de la duchesse de Savoye, à cause de la marquise de Villars, sa femme.
duchesse de Chartres. Pierre de Villars mourut en 1698, laissant à son fils plus de célébrité que de richesse. Ce dernier, encore dans sa plus tendre jeunesse, entendit un jour son père et sa mère se plaindre de leur mauvaise fortune : « Pour moi, j'en ferai une « grande, leur dit-il ; je suis résolu à chercher tellement les occaa sions, qu'assurément je parviendrai ou je périrai. » On sait si l'illustre vainqueur de Denain tint parole,
Elle étoit passée peu après en Piémont, et comme elle avoit de la vertu et de l'esprit (i), elle avoit eu sujet d'espérer qu'elle seroit agréablement auprès de cette princesse. Il en arriva tout autrement : aussi étoit-il difficile qu'une ambassadricede France fût vue agréablement en cette cour. La cause en étoit née quelques années auparavant. Tant que feu madame Royale avoit vécu, l'ambassadrice de France n'avoit eu qu'un tabouret devant elle; après sa mort et celle de la duchesse, sa belle-fille, qui mourut peu de jours après, Servien, qui étoit alors ambassadeur, fit naître une nouvelle prétention lorsque le duc se remaria à Mademoiselle de Nemours (2). Il s'expliqua que le traitement de l'am-
(1) « Cette marquise étoit une bonne petite femme, sèche, vive, a méchante comme un serpent, de l'esprit comme un démon, « d'excellente compagnie, qui avoit passé sa vie jusqu'au dernier « bout , dans les meilleures et les plus choisies de la cour et du « monde, et qui conseilloit toujours à son fils de ne point donner « de scènes au monde sur sa femme, de se vanter au Roi tant qu'il « pourroit, mais de jamais ne parler de soi à personne. » ( Sévigné, Lettres, t. x, p. 288, note B.)
(2) Charles-Emmanuel II avait épousé en premières noces, le 25 février 1669, Françoise-Madeleine d'Orléans, sa cousine germaine, troisième fille de Gaston de France, frère de Louis XIII. Cette princesse étant morte sans enfants le 44 janvier de l'année suivante, le duc épousa, en 1665, Marie de Savoie Nemours, dont il eut Victor- Amédée II,
bassadrice de France devoit être différent, comme la qualité de cette nouvelle duchesse étoit différente de celle des deux dernières; que l'une étoit fille, l'autre petite- fille de France; que les ambassadeurs de Sa Majesté ne pouvoient leur rendre trop d'honneur ; mais que la chose étant changée, il étoit juste que la duchesse donnât un fauteuil à l'ambassadrice.
Cette proposition blessa le duc de Savoye, mais plus encore la duchesse. Le duc prétendoit que l'honneur qui avoit été rendu à sa mère et à sa femme ne regardoit pas seulement la maison dont elles étoient sorties, niais celle dans laquelle elles étoient entrées ; et la duchesse se tenoit offensée qu'il voulut commencer par elle à changer une possession dans laquelle celles qui l'avoient précédée avoient vécu. Comme il en avoit néanmoins écrit à la cour, et que l'on y approuva la distinction qu'il vouloit établir, tout ce que le duc put obtenir avec beaucoup de peine, fut qu'au lieu d'un fauteuil, l'ambassadrice auroit seulement une chaise à dos devant la duchesse. Elle en entra en possession, mais avec un tel chagrin de cette princesse qu'elle perdit toute la familiarité qu'elle avoit eue de tout temps au palais, et n'y alla plus que par audience et aux cérémonies.
La marquise de Villars sentit la contrainte où un voyage si désagréable à la duchesse la jetteroit ; et comme elle souhaitoit de s'insinuer dans son amitié et dans sa confiance, elle eût été fort aise d'être en liberté de lui épargner cette peine. Mais les ordres du roy l'obligèrent à se conserver dans le même rang dans lequel celle qui avoit été avant elle, s'étoit maintenue. Elle tâcha toutefois d'accorder ce qu'elle devoit à sa dignité avec les égards qu'elle vouloit avoir avec cette princesse. Ainsi ne s'asseiant qu'autant qu'il étoit besoin pour conserver la possession, elle n'affectoit point de prendre de chaise dans toutes les heures où elle étoit familièrement au Palais.
On ne peut dire toutefois si la peine qu'avoit la duchesse de la voir assise sur une chaise, ou quelque autre raison, donna lieu à l'aversion qu'elle conçut pour elle. Elle vint à un point que, ne gardant que les simples bienséances, elle marquoit assez par toutes ses actions la peine qu'elle avoit de la voir dans sa cour. Elle le fit même connoître ; et le marquis de Saint-Maurice, qui fit en ce temps un voyage auprès du roy, eut ordre de me faire voir les lettres par lesquelles elle témoignoit qu'elle seroit obligée à Sa Majesté de la vouloir rappeler. Cette satisfaction lui fut enfin accordée, et le roy,
qui avoit quelque pensée de faire une diversion dans le Milan ez, dans laquelle il avoit besoin du Piémont, m'ordonna d'écrire à Villars de prendre le prétexte de ses affaires domestiques pour renvoyer sa femme à Paris.
On n'a guère pu juger ce qui avoit causé rattachement si grand pour faire éloigner l'ambassadrice. Comme elle étoit une cause innocente du chagrin de la voir sur une chaise à dos, ceux qui ont cherché quelque autre raison de cette aversion, ont cru qu'il y en avoit de plus particulières. On a soupçonné que la marquise de Villars portoit trop loin, avec la profession qu'elle faisoit de vertu, un esprit d'intrigue et de curiosité qui lui faisoit découvrir des choses que l'on est toujours bien aise de cacher.
Dans le même temps que Sa Majesté donnoit acte de satisfaction à la duchesse, elle avoit envoyé au mois de septembre 1677 le cardinal d'Estrées auprès d'elle. Il avoit beaucoup de crédit sur son esprit, et fut jugé plus capable que tout autre pour faire réussir ce que Sa Majesté en désiroit. Le prétexte de son voyage étoit son retour à Rome, bien qu'en effet il n'y dût point aller. Passant naturellement par Turin, il devoit s'y arrêter à la prière de la duchesse, ou en feignant quelque maladie.
SAVOYft 83
Ses affaires finies, Sa Majesté faisoit état de le rappeler auprès d'elle ; mais elle prit peu de temps après la pensée de le faire passer droit de Piémont en*Bavière.
Son instruction étoit de déclarer à la duchesse la résolution crue le roy avoit prise de faire passer, l'année suivante, une armée dans le Milanez, soit pour nécessiter les Espagnols à la paix par la crainte de cette diversion, soit pour profiter de leur foiblesse, s'ils s'opiniâtroient à la guerre ; que Sa Majesté clevoit faire hyverner, cette année, un corps considérable de troupes dans les provinces de son royaume les plus voisines des montagnes, et qu'elle se préparoit, durant l'hyver, à faire des amas de vivres et de munitions pour la campagne; que, pour faire avancer ses troupes dans l'État de Milan, et pour les y faire subsister, elle auroit besoin de passages en Piémont, et de lieux pour faire ses magasins -, qu'elle attend oit l'un et l'autre du duc de Savoye.
Il trouva une grande disposition dans la duchesse pour tout ce que Sa Majesté souhaitoit, à la réserve de faire la guerre sur laquelle elle ne s'expliqua que généralement, et n'eut pas depuis occasion d'y entrer davantage. Le dessein de la guerre en Italie n'étoit pas entièrement formé. Sa Majesté
8i SAVOYE.
6t bien hyverner quelques troupes en Dauphiné et en Provence, et fit assembler quelques vivres et quelques munitions à Pignerol , mais plutôt dans la vue d'inquiéter l'Espagne de ce côté que d'aucun autre dessein plus effectif. Ces mouvements eurent toutefois le succès qu'elle souhaitoit, et la crainte des armes de France retint dans l'État de Milan des secours qui étoient destinés pour la Sicile.
La paix se fit, l'année suivante, à Nimègue; les plénipotentiaires de Sa Majesté y portèrent, par son ordre, les intérêts du duc de Savoye; en sorte qu'ils firent insérer dans le traité la confirmation des articles qui avoient été accordés à son père à Munster et aux Pyrénées.
Il se passoit cependant une négociation secrète entre la duchesse de Savoy e et la reine de Portugal (t), dont l'une et l'autre donnèrent part au roy aussitôt qu'elles eurent pris une résolution. La duchesse n'avoit qu'un fils, la reine qu'une fille, déjà reconnue et jurée par les Etats du royaume héritière de la couronne , en cas que la reine n'eût point de fils. C'étoit à quoi il y avoit peu d'apparence , quoiqu'elle fût encore jeune ,
(1) La reine de Portugal était fille de Charles, duc de Nemours, et sœur de la duchesse de Savoie.
tant par une maladie fâcheuse que les femmes ne prennent que trop souvent de leurs maris en Espagne, que parce que, depuis onze ans que l'infante étoit née, elle n'avoit point été grosse.
La première pensée de ce mariage paroissoit être venue de la reine de Portugal. Divers princes s'étoient présentés pour la princesse, sa fille; le roy avoit fait passer Fouché (i) en Portugal, une année auparavant, pour la pressentir sur le prince de Conti. On avoit parlé du fils du grand-duc (2) et du prince électoral de Bavière, et il n'y avoit rien que l'on n'eût tenté à Madrid pour faire réussir cette alliance pour le roy d'Espagne. Mais l'aversion des Portugais pour les Castillans et la crainte de retomber sous leur domination a voient été une exclusion naturelle pour ce prince. Le prince de Conti en avoit reçu une qui n'auroit pu être imaginée que par une nation aussi déraisonnablement vaine que la portugaise. Comme l'âge et le mérite de ce prince sembloient le destiner assez naturellement à ce mariage , les bruits s'en étoient répandus depuis longtemps et avoient passé jusqu'à Lisbonne; mais les Portugais y parurent
(4) La Gazette écrit Foucher.
(2) Ferdinand de Médicis, fils de Cosme III, grand -duc de Toscane.
opposés par l'alliance moins noble qu'il tiroit du côté de sa mère. Elle étoit Martinozzi et nièce du cardinal Mazarin, digne en quelque sorte par sa piété et par sa haute vertu du rang où la faveur de son oncle F avoit élevée. Ce qui manquoit à la naissance de la mère pouvoit être plus que suffisamment réparé par celle du père; mais, cette nation glorieuse s'attachant à cette inégalité, la reine de Portugal fit témoigner au roy qu'elle ne se sentoit pas en état de faire une proposition qui seroit assurément rejetée de l'avis de tout le conseil.
Celle du mariage du duc de Savoye fut reçue d'autant plus agréablement du roy qu'elle s'accordoit davantage à ses intérêts. Outre qu'elle rompait toutes les espérances du roy catholique, elle mettoit le Portugal dans un plus grand attachement à Sa Majesté et la Savoye dans une nouvelle dépendance. Un duc de Savoye, déjà si engagé par le voisinage de ses États, et particulièrement par Pignerol , à bien vivre avec la France, ne pouvoit, étant roy de Portugal , ne se pas lier plus étroitement avec elle. Mais , outre cet intérêt général, il y en avoit un particulier qui assuroit le Piémont à Sa Majesté. On y étoit persuadé avec assez d'apparence qu'une des principales vues de la duchesse de Savoye dans ce mariage avoit été de s'affermir
une longue régence en Piémont, lorsqu'elle aurait fait passer le prince, son fils, en Portugal. Elle avoit besoin, pour y demeurer autorisée et paisible, tant contre ce qu'elle pouvoit appréhender de l'esprit vif et assez difficile d'un jeune prince, que contre les difficultés qui pourroient naître de la part des peuples qu'elle auroit à gouverner, d'être soutenue de l'amitié et de la protection de Sa Majesté. Sous un tel appuy, son administration devenoit facile et son gouvernement assuré. Ainsi l'on ne doutoit pas qu'elle ne fît toutes choses pour la mériter.
Aussi, avant que cette alliance fut pénétrée de personne, elle et la reine de Portugal en donnèrent part à Sa Majesté et la soumirent à son agrément. Elle en fut pleinement approuvée , et l'affaire devint publique bientôt après. Elle étoit demeurée en Portugal entre trois ou quatre personnes seulement. Le prince et la reine en donnèrent part à leur conseil, et peu après aux États du royaume qu'ils assemblèrent. Outre qu'ils leur dévoient cette communication, ils avoient besoin de leur consentement pour déroger à la loi qu'ils appellent de Lamego (i), par laquelle, lorsque la succession de
(1) « C'est à cause de cette loi que les ducs de Parme ont esté * exclus de la couronne de Portugal, quoiqu'ils soient descendus
la couronne tombe en une infante, cette princesse ne peut être mariée qu'avec un Portugais naturel. Ils obtinrent aisément ce qu'ils souhaitoient , et cette alliance fut reçue de toute la nation avec une acclamation publique.
Il n'en étoit pas de même en Piémont. Les peuples y voyoient avec peine qu'ils dévoient être privés de la présence de leur souverain ; que s'il s'accoutumoit à préférer la demeure de Lisbonne à celle de Turin, ils passeroient pour toujours sous des gouverneurs particuliers , que quand bien même ce prince conserveroit quelque affection pour le pays de sa naissance, ses enfants auroient plus d'inclination pour le Portugal où ils régneroient avec plus d'éclat ; qu'ils regarderoient le Piémont comme une province ; qu'ils en tireroient les revenus, et qu'en cette sorte le luxe et la dépense, qui font une grande consommation dans la cour des souverains, venant à cesser et l'argent se transportant au dehors, le pays se trouveroit
« de Marie de Portugal, sœur aisnée de Catherine, bisayeule du « prince régent. La loi de Lamégo fut faite par dom Alphonse « Henriquez , premier Roi de Portugal, aux Estats généraux qu'il « tint à Lamégo après avoir gagné, en 4439, la bataille d'Ourique « sur cinq Rois maures et s'estre ensuitte rendu maistre de tout « le Portugal. » {Gazette, 4679, p. 627.)
bientôt épuisé. Les gens de qualité avoient les mêmes raisons d'appréhender ce mariage. Toutes les charges qu'ils possédoient auprès de leur prince paroissoient devoir passer aux Portugais, qui seroient plus proche de lui ; et ils se croy oient plus éloignés des grâces, lorsqu'ils le seroient de leur maître. Ils appréhendoient même qu'un roy qui établiroit son séjour ordinaire à Lisbonne, ne se confiât, à l'exemple des Espagnols, du gouvernement de ses États en Italie, qu'à des Portugais naturels; et qu'en cette sorte ils ne se trouvassent exclus, non-seulement du gouvernement général, mais de ceux même des places importantes.
A cette répugnance presque générale, qui se rencontroit pour ce mariage dans l'esprit des sujets, se joignoit l'opposition particulière du duc. Ce prince, bien qu'âgé seulement de treize ans, donnoit déjà des marques d'un esprit arrêté et d'une impatience d'être le maître, ce qui faisoit, et non sans raison, de la peine à la duchesse, sa mère. Soit que son affection naturelle pour le pays de sa naissance, et son accoutumance à la manière d'y vivre, lui fit craindre de s'en éloigner, soit que son aversion pour le Portugal lui fût inspirée en secret par ceux qui l'approchoient , même par des jeunes gens dont quelques-uns furent éloignés pour
ce sujet, il ne témoignoit aucune inclination pour ce mariage. Le temps de sa majorité échut en l'année 1679, et Ton cloutoit s'il ne se serviroit point alors, pour s'en dégager, de l'autorité qui passoit tout entière entre ses mains. Il suivit, toutefois, les conseils de ceux que la duchesse eut soin de mettre auprès de lui. On le toucha par la gloire qui lui revenoit de mettre une couronne dans sa maison et par la beauté de l'infante. Ainsi il paroît présentement disposé à passer à Lisbonne, où la reine de Portugal presse incessamment sa venue. La duchesse de Savoye a témoigné néanmoins qu'elle ne le feroit point partir qu'il n'eut dix-sept ans, tant parla raison de n'exposer pas une santé aussi délicate aux fatigues de la mer, que pour le mettre en état, dans un âge plus formé, de prendre de lui-même "sa résolution sur l'avantage qu'elle lui avoit ménagé (1).
Une des conditions du mariage est que le duc ne pourra tirer l'infante hors du Portugal que lorsqu'il en aura des enfants. En ce cas, laissant des héritiers de la couronne dans le royaume, il lui
(1) Élisabeth-Marie-Louise-Josephe, infante de Portugal, avait été fiancée, en 1679, à Victor-Amédée, duc de Savoie, son cousin germain ; mais ce mariage ne fut pas accompli , quoique la flotte portugaise eut été jusqu'à Nice pour y prendre le duc.
seroit libre de l'amener en Piémont. A deux personnes aussi jeunes, cette condition peut n'avoir son effet que dans un assez long temps. Jusque-là la duchesse se voit la régence assurée : elle peut même lui être aisément continuée, si les douceurs du mariage, la beauté du climat et l'affection que l'on prend pour un pays où l'on doit régner, font oublier à un jeune prince le Piémont pour le Portugal.
Mais, plus cet établissement doit être agréable à cette princesse, plus elle a besoin de la protection de Sa Majesté pour le maintenir. Sans elle, elle pourroit appréhender des troubles au dehors et des inquiétudes au dedans ; avec elle, elle jouira toujours d'une domination paisible et assurée. Ainsi son unique intérêt est de se conserver les bonnes grâces du roy ; et par là, quoi que Sa Majesté voulût envisager en Italie, la Savoye entre dans une nouvelle et plus forte dépendance de la France.
Il se présenta même en 1679 une occasion dans laquelle la duchesse fit voir, non sans en souffrir une extrême peine, combien elle étoit soumise aux volontés du roy. L'Espagne n'avoit point eu de ministres à Turin depuis les liaisons particulières que les ducs de Savoye avoient prises avec la
France, en t632, et, bien que le duc ait eu des envoyés à Madrid depuis la paix des Pyrénées, il n'en avoit point reçu du roy catholique. Sa mort donna lieu aux Espagnols, en 1675, d'envoyer faire compliment à la duchesse, sa femme, et au jeune duc, son fils. Le duc de Giovenazzo, de la maison Del Giudice, originaire de Gènes, mais établi à Naples, fut choisi pour cet emploi (1). Il étoit fort riche, avoit de l'esprit et une manière propre pour s'insinuer dans une cour. Aussi y réussit-il bientôt, et, par son adresse et par sa dépense, y étant devenu agréable à tout le monde, l'on crut avantageux, à Madrid, de changer en une résidence continuée le voyage qu'il étoit venu faire ' pour peu de jours.
Bien qu'il y vécût avec tout l'éclat et toute la magnificence d'un ambassadeur, il n'en prit point toutefois le nom, pour éviter la contrainte que la présence d'un ambassadeur de France lui auroit donnée en toutes rencontres. Il s'acquit une grande familiarité au palais, chez les ministres et chez les gens de qualité. La duchesse le voyoit avec d'autant plus de plaisir qu'étant fortement touchée de
(1) Voy. dans le Dictionnaire de Moréri, t. v, p. 224, la biographie de Dominique Giudice, duc de Giovenazzo.
toutes les marques de grandeur, elle se trouvoit sensible à voir sa cour remplie de ministres étrangers. Elle se savoit encore gré de voir rétablir sous sa régence un commerce interrompu depuis si longtemps avec l'Espagne, et croyoit le pouvoir faire servir à l'affaire du monde qu'elle avoit le plus à cœur.
Depuis que la France, en Tannée i635, eut accordé aux ducs de Savoye et à leurs ambassadeurs les mêmes honneurs que l'on rend aux têtes couronnées, feu madame Royale et le duc, son fils, n'avoient rien souhaité davantage que de les obtenir des autres couronnes. Leurs ministres avoient travaillé avec application, mais sans succès, à Madrid , pour y réussir ; et la duchesse de Savoye, plus touchée, s'il se peut, que sa belle-mère et son mari de ce rang et de ces titres, y renouveloit les mêmes instances et les porta depuis en Angleterre. La considération que l'Espagne marquoit pour elle, en tenant un ministre dans sa cour, augmentoit ses espérances , et par là il étoit traité plus favorablement.
Mais, après que le traité de Nimègue eut rétabli la paix entre la France et l'Espagne, le hasard fit que l'une et l'autre de ces couronnes choisirent les ministres qu'elles avoient à Turin pour renouveler
91 SAVOVE.
entre elles le commerce des ambassadeurs. Le marquis de Villars fut destiné par le roy pour aller ambassadeur à Madrid, le duc de Giovenazzo pour venir en France, avec ce caractère de la part du roy catholique. L'emploi qu'il avoit eu jusqu'alors, en Piémont, demeura vacant en cette sorte, et les Espagnols se préparoient de le remplir d'un autre ministre. A peine fut-il parti de Turin que le roy fit déclarer à la duchesse qu'il ne désiroit pas qu'elle reçût un nouveau ministre d'Espagne ; que Sa Majesté vouloit cette marque publique de son attachement pour elle, et qu'elle n'auroit pas agréable qu'elle renouvelât un usage , qui avoit été comme oublié jusqu'à ce qu'elle eût reçu le duc de Giovenazzo ; qu'enfin le roy ne pouvoit souffrir dans sa cour un envoyé d'Espagne avec un ambassadeur de France.
On ne peut dire à quel point cette déclaration toucha la duchesse. La manière absolue dont le roy lui expliquoit sa volonté avoit quelque chose qui la blessoit. Elle croyoit que c'étoit la traiter en sujette plutôt qu'en souveraine. Elle craignoit d'offenser l'Espagne qui pouvoit s'en ressentir, si jamais la fortune la relevoit de son abaissement. Elle voyoit tomber l'espérance qu'elle avoit conçue d'en obtenir les honneurs royaux et perdoit le
SÀVOYE. 98
plaisir qui flattait sa gloire d'avoir auprès d'elle un ministre d'une couronne si considérable ; mais surtout elle ne pouvoit souffrir cette autorité absolue que la France faisoit voir si publiquement qu'elle avoit sur elle.
Aussi n'oublia-t-elle rien pour obtenir de Sa Majesté qu'elle n'exigeât point cette condition. Elle lui fit représenter par son ambassadeur qu'elle croyoit n'avoir point besoin de ce nouveau témoignage pour être assurée de son attachement ; qu'elle seroit prête de lui en donner des preuves dans des occasions plus importantes ; qu'elle la supplioit de la laisser dans la liberté de recevoir des ministres étrangers, qui est proprement le droit des souverains; qu'il lui seroit désavantageux qu'il reçût quelque atteinte dans sa régence. Elle y ajoutait l'intérêt de ne point rompre ce commerce avec l'Espagne dans un temps que l'on lui faisoit espérer les honneurs qu'elle demandoit depuis si longtemps. Elle promettait de ne faire aucune instance pour obtenir, à Madrid, que l'on remplît la place du duc de Giovenazzo ; mais elle prioit Sa Majesté de ne vouloir pas qu'elle refusât le ministre que l'on lui envoyeroit.
Toutes ces remontrances, quoique fortes et réitérées, ne firent point changer Sa Majesté. La du-
chesse se vit réduite au point, ou de tomber dans sa disgrâce, ou d'asservir en quelque sorte sa liberté. Elle ouvrit, mais inutilement, quelque tempérament, comme de ne recevoir point de ministres résidents d'Espagne, mais seulement ceux qui seroient envoyés dans des occasions de conjouissance, ou de condoléance. Il fallut qu'elle se soumît sans conditions, et avec une extrême douleur, à ce que Sa Majesté vouloit.
L'autorité du roy parut encore en cette cour dans une autre rencontre. Lorsque l'Italie fut pleine, sur la fin de Tannée 1G78, du traité que le duc de Mantoue avoit fait avec le roy pour lui remettre Casai, la crainte des armes de Sa Majesté et la jalousie de sa grandeur y furent générales. La cour de Piémont fut une de celles où ces sentiments, bien que cachés, furent aussi grands. On jugeoit qu'une place si importante entre les mains de la France lui ouvroit le chemin à de grandes entreprises delà les monts, et l'on y voyoit avec peine que, si la guerre se faisoit dans le Milanez, le Piémont en souffriroit non-seulement les principales incommodités, mais se trouveroit encore enfermé de toutes parts, si Sa Majesté y faisoit des conquêtes. Le roy apprit par l'abbé d'Estrades , son ambassadeur à Turin, qui déjà ne paroissoit pas favo-
rable au marquis de Saint-Maurice, que ce ministre avoit parlé avec quelque véhémence sur ce sujet. Bien qu'il n'eût point été témoin de ces discours, qui s'étoient glissés dans des entretiens particuliers et qui lui avoient été rapportés, Sa Majesté changea tout d'un coup l'affection qu'elle avoit pour ce ministre. Elle écrivit à son ambassadeur de ne le plus voir et lui ordonna de ne plus traiter avec lui. Elle le chargea en même temps d'en donner part à la duchesse et de lui demander un autre ministre avec lequel il pût négocier dans les rencontres.
Le marquis m'écrivit diverses lettres qu'il me pria de faire voir à Sa Majesté , par lesquelles il nioit formellement tout ce que l'on lui imputoit. Il rappeloit son ancien dévouement pour la France, si connu de Sa Majesté, et qu'il protestoit être toujours le même. Enfin, il lui demandoit en grâce de lui permettre de se venir mettre à la Bastille et de s'y justifier devant tels juges qu'il lui plairoit de lui donner. Mais ni ses excuses, ni ses justifications, ni les offices de la duchesse, pour faire voir son innocence, n'eurent aucun effet; il demeura chargé dans le public de l'indignation de Sa Majesté , et cette disgrâce fut le commencement de sa chute. Comme il ne pouvoit plus agir dans les
affaires de France, il devint inutile pour ce qui est de plus important dans cette cour, et il perdit sa considération , en perdant la confiance que le roy a voit eue en lui auparavant.
Il est vrai que ce malheur lui arriva dans une conjoncture qui ne lui étoit pas favorable. Les sentiments de la duchesse n'étoient plus les mêmes pour sa famille. Elle avoit d'anciens sujets de mécontentement contre la marquise, sa femme, et n'avoit plus les mêmes sentiments pour son fils, jeune homme assez indiscret et emporté , et à qui elle avoit témoigné de la bonté. Jalouse de sa réputation, elle l'avoit tenu éloigné sous prétexte d'emploi en Angleterre et en Bavière, d'où étant revenu avec une considération moins grande que celle qu'il avoit auparavant auprès d'elle, il s'étoit marié en France. Le crédit de son père diminuait tous les jours; et enfin, en l'année 1680, il a été éloigné de la cour et des affaires sous le prétexte honorable de la lieutenance générale au gouvernement de la Savoye, où il a été envoyé (1). Sa place
(1) « De Turin , le 4 may 1680. Le vingt-neuvième du mois « passé, Thomas de Chabo, marquis de Saint-Maurice, fut fait « commandant de Savoye : et comme il est malade, le comte de « Saint-Maurice, son fils, partit aussitôt pour aller à Chambéri « faire vérifier au parlement et à la Chambre des comptes les « lettres qu'on lui en a expédiées. » [Gazette, 1680, p. 238.)
SAVOYE. ti$
dans le ministère n'est point encore remplie, mais il y a assez d'apparence qu'elle le sera par le marquis de Pianezze.
Celui-ci avoit obtenu, après bien des difficultés, par la protection du roy, la permission de venir à Turin et de saluer le duc et la duchesse. Il se présenta devant elle en 1679. Il en fut reçu favorablement; et, dans le long séjour qu'il fit à sa cour, il en fut traité avec confiance. Ceux qui cherchent des raisons cachées dans les actions des princes , et particulièrement dans celles des princesses, vouloient que le comte de Mazin (1), son neveu, eût quelque part à un traitement si avantageux. 11 étoit jeune et bien fait; et comme il avoit de l'esprit et du mérite, la duchesse lui témoignoit beaucoup de distinction. Mais, sans chercher des causes éloignées, comme le marquis de Pianezze a peu d'égaux en Piémont pour la capacité et le mérite, et qu'il est honoré des bonnes grâces et de la confiance du roy, il semble que la duchesse ne puisse mettre dans son conseil un homme plus capable de l'y servir (2).
(1) Le comte de Mazin était colonel et premier écuyer du duc. (Voy. la Gazette de 1680, p. 651.)
(2) « Turin, le 2 octobre 1684 . Le duc de Savoye a fait conseiller « d'État le marquis de Pianezze. » [Gazette, 1681, p. 638.)
De tous les intérêts des ducs de Savoye, le premier, comme le plus fort, parce qu'il est d'une nécessité absolue par la situation de la Savoye et le voisinage de Pignerol, est de se maintenir bien avec la France. Celui qu'ils ont de bien vivre avec l'Espagne, dont ils sont si proches par le Milanez, seroit peut-être plus conforme à leur inclination. Ils se regardoient autrefois comme maîtres des ports de l'Italie, toujours considérables à l'Espagne, soit qu'elle eût besoin d'eux pour fermer les Alpes aux armes de la France, soit qu'elle appréhendât qu'ils n'appelassent ces mêmes armes delà les monts. Mais Pignerol change ces mesures et assujettit la cour de Piémont à la volonté de nos roys.
La jalousie sera toujours naturelle entre les ducs de Savoye et la république de Gênes. Outre les querelles que cause le voisinage et qui renaissent de temps en temps, il se mêle encore entre eux le chagrin de la préséance. La République ne la veut point céder et prétend l'avoir eue autrefois. La Savoye en est en possession, et les honneurs royaux que la France lui a accordés ont décidé une question dont la République a beaucoup de peine. Elle fut fort augmentée par une occasion qui se présenta en 1673. Le roy voulut alors que la patronne royale de ses galères et ses vaisseaux vice-admiraux
fussent salués les premiers en entrant dans tous les ports qui n'appartiendroient pas à des têtes couronnées. Cet usage ne s'étoit point pratiqué par le passé. La mer avoit accoutumé de saluer la terre la première, excepté les capitaines royales et les admiraux. Cette ordonnance regardoit dans la mer Méditerranée : Savoye, Gênes, Florence et Malthe. Le grand-maître fit représenter au roy que la religion avoit toujours reçu une distinction particulière de tous les princes chrétiens ; que , comme elle étoit composée indifféremment de gentilshommes de leurs sujets qui combattoient pour la foy, ils avoient voulu que sa capitaine fût la première de toutes les patronnes ; que , lorsque les armes chrétiennes avoient été jointes à la mer contre le Turc, comme à Lépante et depuis en Candie, elle avoit tenu ce rang et avoit précédé la patronne même de France ; que le roy, qui se déclaroit protecteur de cette religion, ne voudroit pas la faire déchoir d'un honneur qu'elle avoit conservé jusqu'alors. Ces remontrances furent agréées du roy; et Sa Majesté trouva bon que l'on ne changeât rien, à l'égard de Malthe, à ce qui s'étoit pratiqué par le passé.
Elle accorda la même chose aux remontrances de la duchesse de Savoy e. Elle lui fit représenter
que, comme la France n'exigeoit ce salut que des tètes non couronnées, elle ne voudroit pas, en y soumettant Nice et Villefranche, faire déchoir le duc , son fils , des traitements royaux qu'elle lui avoit accordés.
Ainsi, il ne restoit plus que Gênes et le grandduc de Toscane, tous deux également jaloux des avantages de la Savoye. Le dernier se soumit, quoique avec beaucoup de peine ; mais il protesta toujours sur le tort que cette distinction lui faisoit et pria le roy de ne point faire une différence de traitement qui lui étoitsi préjudiciable. La République s'étoit conformée d'abord à la volonté du roy, dont elle craignoit l'indignation ; mais, lorsqu'elle vit ce changement pour Villefranche , elle voulut cesser de rendre le salut qu'elle avoit déjà accordé. Elle en fut châtiée bientôt après et y a toujours été soumise depuis.
Le dernier et le plus grand intérêt qui reste à démêler au duc de Savoye est avec le duc de Mantoue. Il tire son origine du différend qui naquit entre le duc de Savoye et le duc de Mantoue, pour la succession du Montferrat, après la mort du dernier des Paléologues qui possédoit cet État. Il fut terminé, en 1 536, parla sentence de Charles-Quint, et cette souveraineté fut adjugée au duc de Man-
toue. Il fut réservé seulement au duc de Savoye une somme de quatre-vingt mille ducats pour la restitution de la dot de Blanche de Savoye , qui avoit été mariée au dernier marquis de Montferrat. Cette sentence, à laquelle le duc de Savoye acquiesça avec peine, et cette dette, qui ne fut pas ponctuellement acquittée, donnèrent lieu dans la suite à divers démêlés entre ces princes, et même à des traités, par lesquels le duc de Mantoue donna quelques terres du Montferrat en payement.
Mais, outre celles dont ils étoient convenus, et qui étoient plus que suffisantes pour satisfaire le duc de Savoye, on y en ajouta une quantité beaucoup plus considérable par le traité qui fut fait à Cliérasque en i63s (i), et par là le duc de Savoye entra en possession d'une grande partie du Montferrat. On prit pour prétexte de l'injustice que l'on faisoit au duc de Mantoue, l'accord qu'il avoit fait avec le duc de Savoye de lui donner des terres pour 1 5,ooo écus d'or de rente. On prétendit que ces revenus dévoient être estimés, non point sur ce que les terres valoient présentement, ce qu'ils appeloient Rediti nuovi, mais ce qu'elles valoient
(I) Foj/., pour ce qui concerne ce traité, Y Histoire de la diplomatie française, par de Flassan, t. 11, p. 390 et suiv.)
anciennement, Rediti antichi. Ainsi, les augmentations qui avoient été faites depuis un fort long temps sur ces terres, et l'estimation des fruits, ayant été notablement accrues par la succession des temps, on remontoit à des années fort éloignées pour fixer l'estimation de ce qu'elles pouvoient valoir. En cette sorte les terres, qui avoient suffi par les traités entre les ducs pour faire la somme de i 5,ooo écus d'or de rente, suffisoient à peine pour en faire la moitié.
Cette prétention de Becliti antichi en faveur du duc de Savoye fut fortement appuyée par les ambassadeurs de France à Chérasque, et la cession des terres que le duc de Mantoue devoit faire au duc de Savoye y fut fort au long exprimée. Mais pour le dédommager de quelques droits que les ducs de Mantoue avoient imposés sur leurs sujets, et que le duc de Savoye ne vouloit pas estimer dans le revenu des terres, il fut stipulé que le duc de Savoye payeroit une somme de 484?°°° écus d'or, et que, pour assurer le payement qu'il en devoit faire au plus tard dans dix-huit mois, il déposeroit dès lors à Paris ou à Lyon des bagues dont le prix monteroit à cette valeur,
Les ministres de Mantoue réclamèrent contre ces articles, protestèrent et se retirèrent de Chérasque,
et les ducs de Mantoue n'ayant point voulu toucher l'argent qui leur devoit être payé, conservèrent toujours leur prétention de revenir contre un traité par lequel ils se disent si notablement lésés.
Par le traité de Pignerol qui fut fait presque en même temps entre le roy et le duc de Savoye, le roy s'obligea de décharger ce prince des 484>ooo écus d'or qu'il devoit payer au duc de Mantoue. Et ce qui est vrai, c'est que cette partie excessive du Montferrat, qui fut adjugée au duc de Savoye par le traité de Chérasque, fut proprement le prix de Pignerol. Le cardinal de Richelieu le dédommagea aux dépens du duc de Mantoue d'une place si importante, qu'il cédoit avec tant de peine et qui devenoit si considérable à la France.
Je me souviens sur ce sujet que lorsque je fus envoyé par le roy en i655 pour traiter avec le duc de Mantoue et le retirer du parti d'Espagne, à quoi je réussis, ce prince étant venu lui-même confirmer en France le traité que j'avois signé avec lui, auquel toutefois il manqua l'année suivante, comme j'étois chargé de négocier l'accommodement du Montferrat entre lui et le duc de Savoye, j'eus diverses conférences avec madame Royale et ses ministres. J'avois ordre de la disposer à relâ-
cher quelque chose de ce qui lui avoitété adjugé à Chérasque, afin d'éteindre par un accommodement une querelle qui n'étoit point terminée et capable de causer un jour de nouveaux troubles en Italie. Elle convint qu'il en avoit trop coûté au duc de Mantoue, mais elle me dit en riant quejesçavois qui en avoit profité, et qu'elle seroit prête de remettre toutes choses en l'état qu'elles étoient avant ce traité, de rentrer dans Pignerol et de satisfaire le duc sur ce qu'il avoit trop cédé du Montferrat.
Bien qu'il fût porté par ce traité que l'empereur accorderoit au duc de Savoye l'investiture de la partie qui lui étoit cédée du Montferrat, qu'il en ait été inséré un article dans le traité de Munster, qu'il ait été compris dans celui des Pyrénées, et confirmé par celui de Nimègue, l'Empereur ne l'a point accordée jusqu'à cette heure. Le duc de Savoye en a souvent renouvelé les instances à Vienne et dans la diète de Ratisbonne, mais toujours inutilement. Il y a même peu d'apparence qu'il l'obtienne, principalement du vivant de l'impératrice douairière, Léo no r de Mantoue, tante du duc qui vit aujourd'hui.
Les ducs de Savoye jouissent en France des honneurs des tètes couronnées; et ils les prétendent dans les autres cours de l'Europe. Le feu duc a
SAVOYE. m
fait un pas toutefois dans l'Empire qui ne s'accorde pas avec ce rang. Par une convention signée en 1666 entre son ministre à Ratisbonne et celui de l'Électeur Palatin, qu'il a ratifié ensuite, il promet céder la préséance aux Electeurs tant dedans que dehors l'Empire. L'Electeur lui promet en échange de le traiter d'Altesse Royale. Vraisemblablement le désir de ce titre le porta à cette déclaration. Ce qu'il peut dire est que, comme vicaire de l'Empire en Italie, il cède à ceux qui ont le droit de le conférer par leurs suffrages.
Charles IV de Gonzague. — Ses mœurs et son caractère. — Le comte Mathioli négocie la vente de Casai. — Mathioli est présenté à Louis XIV. —Il est arrêté à Turin et enfermé à Pignerol. — Gaumont et l'abbé Morel envoyés près du duc Charles IV. — Prétentions de Mantoue et du Piémont sur le Montferrat. — Les Français occupent Casai.
Charles de Gonzague, quatrième du nom, duc de Mantoue , qui règne aujourd'hui , est fils de Charles III et de Isabelle-Claire d'Autriche, sœur des derniers ducs d'Inspruk. Il demeura fort jeune, lors de la mort du duc , son père ; et toute sa minorité s'est passée sous la régence de cette princesse. Soit que c'ait été un défaut de sa naissance ou de son éducation, ce prince, bien que né avec de l'esprit, paroît avoir peu de ces inclinations qui conviennent aux personnes de son rang. Sans capacité ni application pour les affaires, il est plongé dans une débauche abandonnée.. Il la satisfait dans ses États, mais principalement à Venise, où il passe une grande partie de l'année. Il semble qu'il en ait rapporté le fruit qui suit d'ordinaire ce
dérèglement, et les marques qui en paroissent à sa santé ont persuadé toute l'Italie qu'il ne vivroit pas longtemps. On le voit néanmoins fort et vigoureux, particulièrement à cheval ; il aime cet exercice et se pique de faire de grandes courses.
Il a pour femme l'aînée des deux filles du duc de Guastalle , de la maison de Gonzague, le plus proche pour lui succéder au duché, mais qui est mort sans avoir laissé que des filles. Cette princesse, une des plus belles d'Italie, toujours malade des maux qui donnent tant de sujets de plaindre les honnêtes femmes qui ont des maris débauchés, n'a point, jusqu'à cette heure, d'enfants, et vraisemblablement n'en aura point. Ainsi cet État pourroit bien changer de branche, et passer au marquis Gonzague, qui vit sans beaucoup de biens dans une fortune privée.
L'inapplication du duc pour les affaires fait qu'il en laisse presque tout le soin entre les mains de quelques-uns de ses ministres. La duchesse, sa mère, y a toujours beaucoup de part, bien que fort diminuée de celle qu'elle avoit absolue dans sa régence, et qu'elle auroit conservée entière sans une aventure qui fit alors grand bruit dans cette cour. Elle avoit donné sa principale confiance à un secrétaire nommé Bulgarini ; mais on la soupçon-
nait de l'avoir portée au delà de ce qui regardoit le gouvernement de l'État. Le bruit courut même qu'elle l'avoit épousé d'un mariage de conscience, et il parut que l'on en étoit persuadé à Vienne. L'Empereur (i) et l'Impératrice douairière (2) voulurent l'obliger à éloigner ce ministre, et, après de longues contestations où la duchesse s'attachoit d'autant que son honneur y paroissoit intéressé, l'événement fit connoître que le bruit du mariage n'étoit pas sans fondement. Le pape interposa son autorité : Bulgarini se fit religieux bénédictin et la duchesse prit l'habit de religieuse, sans demeurer toutefois dans un couvent, et elle le porte toujours depuis, bien qu'elle conserve sa maison et son palais dans Mantoue.
L'éclat que cette affaire causa l'éloigna, durant quelque temps, du gouvernement; mais depuis l'affection de son fils l'y a fait rentrer, et elle y a repris beaucoup d'aulorité. La même considération pour Bulgarini continue, et il a par elle une grande part, bien qu'indirecte, dans les conseils. Cependant son juste ressentiment de la cour de Vienne à son égard semble avoir refroidi la pas-
(1) Léopoldl.
(2) Éléonore de Gonzague, fille de Charles II, duc de Mantoue, veuve de Ferdinand III.
sion ardente qu'elle ayoit fait paroître jusqu'alors pour sa maison, et par là elle est devenue en quelque sorte moins contraire aux intérêts de la France.
Lorsque le duc, son fils, vint, par la mort du duc, son père, à la souveraineté, il se trouva engagé dans les intérêts de l'Espagne. Il étoit lié par un traité à cette couronne et en recevoit 5o,ooo écus par an, pour l'entretien de la garnison de la citadelle de Casai. Cet engagement a toujours duré depuis, et continue encore, bien que les mesures que ce prince avoit paru prendre avec la France aient, depuis deux ans, alarmé toute l'Italie et la tiennent encore en inquiétude.
Comme il passe d'ordinaire une grande partie de l'année à Venise, accompagné de peu de gens, et souvent de ceux qui n'ont pour principal mérite que de contribuer à ses divertissements, il s'y trouva en l'année 1677. Il avoit avec lui un Bolonois, nommé le comte Mathioli (1), homme d'assez d'esprit et que le commerce de débauche avoit in-
(1) Quelques écrivains ont cru voir dans le comte Mathioli Vhomme au masque de fer. M. Roux-Fazillac, l'un d'eux, a prétendu en fournir la preuve dans une brochure intitulée : Hecherches historiques et critiqws sur l'homme au masque de fer, d'où résultent des notions certaines sur ce prisonnier. Ouvrage rédigé sur des matériaux authentiques. Paris: Valade, 1801.
sinué dans sa confiance. Cet homme, à qui il avoit donné la qualité de son secrétaire, trouva l'occasion de voir l'abbé d'Estrades (1), alors ambassadeur du roy auprès de la République. Il lui fit valoir son extrême désir de s'acquérir quelque mérite auprès du roy et lui témoigna que son maître étoit dans les mêmes sentiments. Il commença en cette sorte une négociation dans laquelle il fit voir que le duc souhaitoit ardemment de se dégager de l'Espagne et de se lier à la France, et, pour une plus grande assurance de ses paroles, il lia une entrevue entre le duc et l'ambassadeur.
Elle se fit la nuit dans une place et dans un quartier de la ville assez éloigné. Le duc y vint accompagné de Mathioli et de Joseph Navano, un de ses secrétaires; l'abbé d'Estrades, de son secrétaire seulement. Dans la conversation qui se passa entre eux, le duc lui confirma ce qui lui avoit été dit par Mathioli : l'ambassadeur l'assura de la
(1) Saint-Simon dit de l'abbé d'Estrades : « Il étoit fils du ma- « réchal d'Estrades, et avoit très-bien réussi à Venise et à Turin, « où il avoit été ambassadeur, mais il s'y étoit fort endetté. Il vécut
« fort exemplairement et fort solitairement à Chaillot On auroit
« pu se servir fort utilement de lui , mais on ne vouloit que des « gens qui pussent et voulussent bien se ruiner, et non pas de ceux « qui s'étoient déjà ruinés en ambassades. » (Saint-Simon, Mémoires, t. xn , p. 52.)
confiance qu'il pouvoit prendre en l'amitié et en la' puissante protection du roy, et il y fut parlé nommément de recevoir garnison françoise dans Casai.
L'abbé d'Estrades rendit compte au roy de ce qui s'étoit passé en cette occasion et reçut ordre de suivre une affaire si importante. Elle se renferma toute dans la suite entre lui et Mathioli, n'ayant vu le duc que cette seule fois. Cet homme continua à l'assurer des bonnes^ intentions de son maître et lui confia que, pour finir la négociation par un traité, il avoit résolu de le faire passer en France. Ce voyage fut différé assez longtemps ; mais il en renouvela les assurances, lorsqu'au mois de septembre 1678, l'abbé d Estrades, ayant fini son ambassade, revint auprès de Sa Majesté.
Il arriva, en effet , à Paris quelque temps après lui, et, ne s'y étant fait connoître qu'à lui seul, il me l'amena en secret à Versailles. Le roy m'avoit donné charge de l'entendre, de lui faire connoître ses favorables dispositions pour son maître et le gré qu'il lui sçauroit en particulier du zèle qu'il lui faisoitparoître pour son service. Il me confirma ce qu'il avoit dit à Venise de l'impatience du duc de Mantoue de quitter l'Espagne, de s'attacher à la Fiance et de déposer Casai entre les mains de Sa
Majesté, comme un gage de son attachement à ses intérêts. Il me remit une lettre du duc de Mantoue pour le roy, en créance sur lui, et un plein pouvoir pour discuter et signer en son nom les conditions du traité. Mais, pour une plus grande marque de la sincérité de son procédé, il me communiqua l'instruction qu'il avoit aussi signée du duc pour toute la conduite qu'il devoit tenir, et me fit remarquer en même temps que toutes ces pièces étoient écrites de sa main, parce que ce prince n'avoit voulu se confier de cette affaire qu'à lui seul, et l'avoit chargé de les dresser et de les transcrire.
Jamais traité ne fut plus aisément conclu que celui que j'eus ordre du roy de signer avec lui, parce que jamais on ne demanda moins pour un engagement si important. La facilité même des conditions pouvoit, ou faire juger du peu de capacité du maître qui scavoit si mal ménager ses avantages, ou faire soupçonner la bonne foy du ministre. Elles se réduisoient à quelques articles généraux des assurances de l'amitié et de la protection de Sa Majesté, et à des offices pour lui faire avoir satisfaction des prétentions qu'il a contre le duc de Savoye. En cas que la guerre se fît en Italie, le duc devoit avoir le commandement de
l'armée et les généraux de Sa Majesté dévoient lui obéir.
Pour le point essentiel qui étoit celui de Casai, le duc promettoit de recevoir dans la ville, le château et la citadelle, une garnison françoise, qui feroit serment de conserver ces places pour le duc, sous les ordres de Sa Majesté. Un article si important n'étoit compensé que par une somme de 100,000 écus, qui dévoient èlre payés à ce prince. On l'auroit acheté volontiers plus cher; mais le ministre étoit si facile que, si Sa Majesté n'eut été étonnée de la modicité de la somme et qu'elle eût voulu qu'on eût insisté pour la donner moindre, il se seroit vraisemblablement relâché. Il s'obligeoit d'en fournir la ratification dans deux mois. Sa Majesté voulut que je lui promisse pour lui 10,000 écus, lorsque l'affaire seroit achevée, et m'ordonna de lui donner des assurances de plus grandes grâces dans la suite.
Le traité signé, il fut introduit la nuit par des chemins détournés, sous la conduite de Bon temps, premier valet de chambre, dans la galerie de l'appartement de la marquise de Montespan, à Versailles, où le roy l'attendoit, et où je m'étois rendu auprès de Sa Majesté. Il lui confirma tout ce qu'il m'avoit dit du zèle de son maître et du sien parti-
culier pour son service, et partit deux jours après sur la fin du mois de décembre (i), avec 2,000 écus de présent et avec le même secret qu'il étoit venu.
La conduite et l'exécution du dessein pour remettre la place de Casai fut auparavant concertée avec lui. Il promettait de se rendre en diligence à Venise, où le duc de Mantoue faisoit état de se trouver, sous prétexte du carnaval ; mais, en effet, pour être plus éloigné de sa mère et de ses ministres. Son premier soin devoit être de retirer la ratification de ce prince pour la faire passer à Pignerol, où elle seroit échangée contre celle de Sa Majesté. Peu de jours après le duc devoit partir et venir à Casai, où les troupes de Sa Majesté se rendroient presque en même temps que lui.
Les choses disposées de cette sorte du côté de Mantoue, leroy, sous prétexte du quartier d'hy ver, fit avancer un corps de dragons dans les vallées plus proches de Pignerol et quelques régiments d'infanterie en Dauphiné. Catinat fut envoyé en secret à Pignerol et étoit chargé de la ratification de Sa Majesté. Aussitôt qu'il l'auroit échangée avec celle du duc, il avoit ordre de partir avec les dragons, de marcher jour et nuit et d'arriver aux
portes de Casai, avant presque que l'on pût avoir avis de sa marche. Toute cette diligence étoit pour prévenir les Espagnols, de crainte que, de gré ou de force, ils ne se jetassent dans la place où ils avoient leurs habitudes. L'infanterie auroit suivi les dragons de trois ou quatre jours, et en cette sorte le dessein du duc auroit réussi infailliblement.
Pour on presser davantage l'exécution, Asfeld, colonel de dragons, fut envoyé à Venise sous un nom emprunté et sous le prétexte d'un simple voyage de curiosité. Il devoit s'y faire connoître à Mathioli seul, sçavoir de lui précisément le temps que la ratification seroit envoyée et que le duc partirait, se mettre alors en chemin et se rendre à Pignerol, pour y préparer sans bruit la marche des troupes , sous ombre d'un changement de quartiers.
Le duc deMantoue se trouva bien à Venise où les divertissements l'avoient attiré, mais Mathioli s'y fit attendre longtemps. Il prétexta une maladie qui l'avoit retenu à Padoue; mais enfin y étant arrivé, il amusa Asfeld (i) de diverses remises. Il
1 ) Pierre Bidal reçut en 1 653, de Christine, reine de Suède, en récompense des services qu'il lui avait rendus, le fief de Wildem-
MÀNTOUF. 110
fit couler beaucoup au delà des premiers projets le temps que la ratification devoit être fournie et celui que le duc devoit se rendre à Casai. Même sous ombre d'un plus grand secret, il ne jugea pas à propos de faire voir Asfeld à ce prince. Enfin il le fit partir de Venise sur l'assurance que la ratification seroit envoyée à Pignerol et que le duc partiroit au premier jour. Mais à peine fut-il arrivé sur les frontières du Milanez, qu'il fut arrêté par l'ordre du comte de Melgar, gouverneur, comme soupçonné de fausse monnoye et conduit dans le château de Milan.
bruch en Poméranie, et la baronnie d' Asfeld dans le duché de Brème. Il fut père du fameux marquis d'Asfeld, maréchal de France, et d'Alexis Bidal, baron d'Asfeld, dont il est ici question. Ce dernier devint successivement capitaine de dragons dans le régiment de Lorraine, colonel en 1 676, brigadier en 1681 et maréchal de camp en 1688. En 1689, il soutint dans Bonn un siège mémorable de quatre mois contre l'Électeur de Brandebourg et le prince Charles de Lorraine. Il dut rendre la place le 12 octobre, mais il en sortit avec tous les honneurs de la guerre, tambours battants et enseignes déployées : il mourut quelque temps après d'une blessure qu'il avait reçue. ( Voy. le Dictionnaire de Woréri , t. i, p. 410, et la Collection Petîtoi, t. lix , p. 232.) Madame de Sévigné a dit de lui : « La prise de Bonn et la mort du baron « d'Asfeld ont donné du chagrin : le Roi et M. de Louvois l'ont « regretté, et loué hautement comme un homme capable de tout, « et des plus grandes négociations. » (Sévigné, Lettres, t. ix, p. 491.)
Sa prison, dont on eut bientôt avis parle bruit qui se répandit à Venise qu'un François, qui se disoit Allemand, avoit été arrêté à la Canonica sur la frontière du Milanez, confirma à Sa Majesté le juste soupçon qu'elle avoit de la friponnerie et de l'infidélité de Mathioli.
Elle avoit déjà appris par la duchesse de Savoye qu'il lui avoit révélé tout le secret de l'affaire. Bien qu'il eût témoigné, en partant de Versailles, que, pour se rendre à Casai avec plus de secret, il traverseroit le Piémont par des chemins détournés, il avoit été droit à Turin. Là, il s'étoit fait conduire chez la duchesse par le président Truchi, comme ayant des choses importantes à lui communiquer. En effet, il lui avoit dit non-seulement tout ce qu'il avoit fait en France, mais lui avoit même fait voir le traité et les mémoires qui lui avoient été donnés pour le concert et l'exécution du projet. Il n'étoit pas tout à fait inconnu dans cette Cour : il avoit voulu autrefois s'y attacher; mais il étoit connu pour un homme de qui il auroit été dangereux de se servir. La duchesse, auprès de laquelle il crut mériter quelque présent par cette trahison et qui le récompensa en effet de quelques centaines de pistoles, en donna aussitôt avis au roy, et promit à Sa Majesté de lui témoigner par le se-
cret qu'elle garderoit combien elle vouloit contribuer à ce qui étoitde son service.
Cette infidélité ne fut pas la seule de Mathioli. Dans le temps qu'il amusoit Asfeld à Venise, ou sous prétexte de sa maladie, ou sous celui de la peine qu'il avoit de faire quitter au duc de Mantoue les divertissements du carnaval, il alla trouver en secret le gouverneur de Milan, lui donna part de toute l'affaire et concerta avec lui le temps et les moyens de faire arrêter Asfeld.
Mais comme il ne joignoit pas la prudence à la fourberie, il crut pouvoir encore amuser le roy, et tirer même de l'utilité de sa trahison. Pour cela, comme l'abbé d'Estrades, qui étoit alors ambassadeur à Turin, avoit eu ordre d'entretenir commerce avec lui, et de dissimuler ce que l'on sçavoit de sa mauvaise foy, Asfeld ne fut pas plutôt arrêté qu'il lui écrivit sa douleur et sa crainte que cet accident ne changeât une affaire qui étoit si prête de réussir; que le duc de Mantoue en étoit dans la même inquiétude; mais qu'il donneroit tous ses soins à fortifier les bonnes intentions de ce prince, et à maintenir les choses en même état. Pour donner plus de créance à ce qu'il écrivoit, il crut à propos de venir lui-même en Piémont, et fit coiv noître à l'abbé d'Estrades qu'il avoit besoin de
quelque argent pour entretenir dans Casai ceux qui favorisoient les intérêts de la France. L'abbé d'Estrades en rendit compte à la Cour, et fit voir la facilité de l'arrêter, si Sa Majesté le vouloit. Sa proposition fut approuvée, et pour cela il eut ordre de lui promettre ce qu'il demandoit. Ainsi il concerta une entrevue avec lui à quelques milles de Turin, où il supposoit que se trouveroit celui qui étoit cbargé de l'argent qui devoit lui être remis. L'espérance de le toucher ne lui laissa former aucune défiance : il se rendit à l'assignation, et fut conduit en secret prisonnier à Pignerol par quelques cavaliers de cette garnison qui y avoient été envoyés.
Cependant le bruit s'étoit répandu d'une affaire qui avoit été communiquée à tant de personnes. La Cour deSavoye en fut bientôt remplie : les Espagnols prirent soin de faire craindre la guerre à toute l'Italie, et de l'étonner de la vue du joug que le roy lui imposeroit aisément, lorsqu'il seroit maître de Casai. Cette appréhension se rendit générale en fort peu de temps. Il se parla de ligues; mais elles s'arrêtèrent aux paroles seulement. La république de Venise parut alarmée : elle dissimula toutefois ses soupçons, et se contenta d'agir en secret auprès du duc de Mantoue. La Cour de
Piémont , bien qu'attachée par tant de liens à la France, ne fut pas moins touchée de la peine de se voir comme enfermée de toutes parts des armes de Sa Majesté, si elles occupoient une fois la capitale du Montferrat ; et la liberté avec laquelle le marquis de Saint-Maurice ne put s'empêcher d'en parler, attira sa perte, ainsi qu'il a été dit dans les mémoires touchant la Savoye.
Dans cette alarme générale, l'Empereur, l'Espagne et la république de Venise agirent fortement auprès du duc de Mantoue pour le détourner d'un dessein si préjudiciable à sa patrie et au repos de l'Europe. Soit qu'il n'eût pas donné de commission expresse à Mathioli de l'engager, soit que leurs remontrances fissent changer sa résolution, il les assura qu'il n'avoit aucun engagement avec la France. Les Espagnols en parurent persuadés; et pour lui oter tout prétexte de plainte, ils firent un effort pour lui faire toucher une partie de l'argent qu'ils lui dévoient pour l'entretien de la garnison de la citadelle de Casai.
Cependant Asfeld sortit de prison sur les plaintes que j'avois faites par ordre du roy, à l'ambassadeur d'Espagne, que, contre la foy des traités de paix , les François ne fussent pas libres dans les terres du roy catholique. Le gouverneur de l'État
m MANTOÏJE.
de Milan témoigna vouloir réparer par son honnêteté la durelédont on avoit usé avec lui. Il lui en fit des excuses, et se plaignit de ce qu'il ne se fût pas fait connoître, lorsqu'il avoit été arrêté pour un autre.
Mais peu après, le roy jugea à propos de presser le duc de Mantoue de l'exécution de sa parole. Pour cela il envoya Gaumont vers ce prince (1). Il eut ordre de lui demander la ratification du traité et de l'échange contre celle de Sa Majesté, dont il étoit chargé. S'il en faisoit difficulté, il devoit lui faire connoitre le péril de manquer de parole à Sa Majesté. Mais après lui avoir fait craindre son ressentiment, il avoit pouvoir d'entrer dans quelques conditions plus avantageuses sur les sommes qu'il pouvoit espérer.
Son instruction étoit de faire son voyage par la Suisse, afin de le faire plus secrètement, et de se rendre à Mantoue sans que le duc eût le loisir de
(1) La Gazette de 1680 (p. 416) signale la présence de Gaumont à Mantoue par les lignes suivantes : « Le quinzième de ce mois « (février), le fils du marquis Alphonse Amoretti d'Andréasi fut « tenu sur les fonts de baptesme par le sieur de Gomont , envoyé « extraordinaire de France au nom du Roi très-chrétien.... Après « que l'enfant eut esté baptisé et nommé Louis, le sieur de Gomont a lui mit au col le portrait du Roi son maistre , enrichi de dia- « mants. »
se préparer sur sa venue. Il y arriva, en effet, qu'il n'y étoit guère attendu. Il eut audience du duc et lui exposa les intentions de Sa Majesté. Ce qui fut assez surprenant, fut que ce prince témoigna ignorer généralement tout ce que Mathioli avoit fait. Il désavoua le pouvoir, l'instruction et la lettre dont il avoit été chargé, et soutint que sa signature, ou avoit été falsifiée dans tous ces papiers, ou que Mathioli avoit rempli, comme il lui avoit plu, des blancs qu'il avoit demandés pour de simples passeports. Il assura toutes ces choses en parole de prince, et, sur ce que Gaumont lui témoigna le péril auquel il s'exposoit , s'il croyoit éluder en cette sorte un engagement qui avoit été pris en son nom avec Sa Majesté, il répondit qu'ayant toujours professé un désir extrême de lui plaire et de mériter l'honneur de ses bonnes grâces , il espéroit qu'elle ne voudroit pas employer sa puissance contre un prince qui chercheroit toujours les occasions de lui marquer son zèle pour son service.
Il persista à parler en cette manière, et lui et ses ministres traitèrent Mathioli de scélérat, reconnu pour un faussaire insigne en Italie. On auroit pu croire que cet homme avoit, en effet, trompé le duc, comme il avoit trompé le roy, si l'entrevue
avec l'abbé d'Estrades, à Venise, n'eût été une preuve que ce prince étoit entré lui-même dans l'affaire. Il ne la nioit pas; mais il soutenoit à Gaumont qu'il ne s'y étoit parlé de rien approchant d'un traité et de remettre Casai; qu'il avoit seulement été bien aise de prendre cette occasion de faire conuoitre au roy, par son ambassadeur, combien il désiroit de mériter l'honneur de ses bonnes grâces et de l'assurer de son profond respect ; que toute la conversation s'étoit renfermée en ces termes généraux. Enfin, il soutenoit directement le contraire de ce qui avoit été mandé et depuis confirmé au roy par l'abbé d'Estrades. Mais il ne trouvoit point de créance contre la foy que l'on devoit ajouter à l'ambassadeur.
Pour chercher le moyen de se justifier plus fortement, il prit la résolution d'envoyer auprès de Sa Majesté l'évèque d'Aconia, qui est un évèché in parti bus, abbé de Sainte-Barbe, la première église deManloue. Il ne dit que les mêmes choses que son maître avoit dites à Gaumont. Il décrivit Mathioli comme un homme décrié par ses méchancetés, et qui ne s'étoil insinué auprès d'un jeune prince qu'en le servant dans ses plaisirs, et non dans ses affaires. Il soutint qu'il ne s'étoit rien passé que de général dans la conférence de Venise, et supplia le
roy, au nom de son maître, d'agréer son zèle pour son service, sans vouloir lui demander l'exécution d'un traité auquel il n'avoit point eu de part.
La négociation étoit en cet état, lorsque je sortis de la Cour. Je n'ai pas appris qu'elle ait encore changé par les conditions avantageuses qu'on lui fit offrir, et qui ont été confirmées au duc de Mantoue par l'abbé Morel (i), qui a été envoyé à Mantoue à la place de Gaumont. Le roy continue dans les mêmes prétentions, et l'Italie est toujours en crainte qu'il ne veuille employer la force pour se faire tenir une parole qui lui a été donnée.
Le plus grand intérêt du duc de Mantoue est celui qu'il a à démêler avec le duc de Savoye pour la partie du Montferrat, dont il a été dépouillé par le traité de Chérasque , et qui a été amplement expliqué dans le mémoire touchant la Savoye.
Il a souvent quelques différends avec les ducs de Parme et de Modène, touchant les limites de leurs
(1) « De Venise, le 20 juillet 1680. Ces jours passés, l'abbé « Morel, envoyé du Roy très-chrestien auprès du duc de Mantoue, « vint ici et après avoir eu quelque conférence avec le sieur do « Varangeville, ambassadeur de Sa Majesté, il est retourné à Man- « toiie, où l'abbé de Sainte-Barbe est arrivé de France. » {Gazette, IG80, p. 449.)
États, mais qui s'accommodent presque en même temps qu'ils naissent par l'entremise, ou du gouverneur de Milan, ou de la République de Venise. Il fut sur le point d'en avoir un plus grand, il y a quelques années, avec le duc de Modène, après la mort du duc de Guastalle. Il se mit en possession de la place, par le droit qu'il y prétendoit à cause de la duchesse, sa femme, et l'on en eut jalousie à Modène, par le trop grand voisinage de cette place. Le marquis de Parèdes, de la maison de Gonzague, et plus proche du duc de Guastalle, disputoit la succession. La chose s'est accommodée depuis par son mariage avec la seconde fille de Guastalle, sœur de la duchesse de Mantoue, et le duché lui est demeuré.
La situation des États du duc de Mantoue le met dans un embarras naturel sur la conduite qu'il doit tenir entre la France et l'Espagne. Par le Montferrat , plus proche du Piémont, il doit craindre de se brouiller avec le roy, qui trouveroit toujours disposition dans le duc de Savoye pour lui faire la guerre. Par le Mantouan, il est comme dans une dépendance absolue de l'État de Milan. Ainsi, pour réunir ces États si divisés, on a souvent proposé un échange du Montferrat contre le Crémonois. L'Espagne se feroit par
Casai et par le Montferrat une frontière avancée contre la France et la Savoye ; et le duc de Mantoue auroit un pays grand et réuni, qui ne l'obligeroit qu'à ménager l'Espagne seule et à s'assurer au plus la protection de la république de Venise, si jamais cette couronne vouloit entreprendre contre lui.
Il avoit autrefois un intérêt considérable en France par les grands biens qu'il y possédoit de la succession deClèves; mais par la mauvaise administration de sa grand' mère durant la minorité du duc son père, et par le mauvais ménage de ses ministres, ils ont été tous vendus et aliénés pour le payement des dettes. On a cru que cette princesse, d'ailleurs fort habile, n'avoit pas été fâchée de cette dissipation, parce qu'étant d'inclination fort Espagnole, elle étoit bien aise de laisser détruire un intérêt, qui tenoit encore sa maison attachée à la France.
Des biens si grands qu'elle possédoit dans les duchés de Nevers (i), de Rethel,de Mayenne et d'autres terres, il lui reste le seul Charleville (2),
(1) Le cardinal Mazarin acheta le duché de Nevers en 4660, et le laissa en mourant à son neveu, Philippe Mancini-Mazarini.
(2) «Quoique cette ville fasse effectivement partie de la Charnel pagne, elle appartenoit néanmoins au feu duc de Mantoue, et
qui lui donne à peine assez de revenus pour payer quelques officiers qui exercent la justice dans cette petite souveraineté.
Depuis le temps que j'écrivois ce mémoire, les troupes du roy sont entrées dans Casai , au mois d'octobre 1681. Le duc de Mantoue, étonné des menaces que l'abbé Morel étoit chargé de lui faire, tenté par les sommes considérables qu'il avoit pouvoir de lui offrir, et trouvant peu de sûreté aux assurances de secours qui lui étoient données par l'Empereur, par l'Espagne et par la république de Venise, a enfin exécuté un traité qu'il a toujours soutenu qu'il n'avoit point fait.
« ensuite à la duchesse de Bourbon. Ce duc y avoit ses officiers , « et un conseil souverain pour y rendre la justice, et qui exerce çoient tous les autres actes de souveraineté. C'est en effet une « principauté souveraine, autrefois connue sous le nom de souve- « raineté d'Arches,, qui n'étoit qu'un petit bourg où Charles de « Gonzagues, duc de Nevers et depuis de Mantoue, fit construire, « en l'année 1606, une ville à laquelle il donna son nom, qui est « très-belle et très-régulièrement bâtie.... Cette souveraineté a « toujours subsisté jusqu'à la mort du dernier duc de Mantoue, « arrivée l'an 1709, après quoi la princesse douairière de Condé, « à qui il est dû des sommes considérables sur la maison de Gon- « zagues, a fait saisir cette terre, et s'en est mise en possession « après en avoir fait hommage au roi Louis XIV, nonobstant les « oppositions du duc de Lorraine, héritier naturel du duc de Man- « toue. » (LaMaitinière, Dictionnaire, t. u, p. 524 et 522.)
Los conditions ont été à peu près les mêmes, excepté celles de l'argent, qui ont été à plus d'un million (i). Mais ce qui paroît étrange est que, depuis avoir conclu avec le roy, il a maintenu également qu'il n'avoit point sorti des termes gé-
(4) Voici en quels termes de Saint-Prest parle de ce traité de cession : « Le duc de Mantoue d'à présent , fils de Charles second , « se voyant hors d'espérance d'avoir des enfants, et que la garnison « de la citadelle de Cazal lui coûtoit plus à entretenir que cette « ville et tout le Montferrat ne lui apportoient d'utilité ; d'ailleurs « voulant avoir de quoi satisfaire son humeur magnifique, résolut « de vendre Cazal. Il offrit d'abord la préférence à l'Empereur, le « seigneur direct de Montferrat ; mais comme il n'avoit pas assez « d'argent comptant pour faire cette acquisition , le duc passa, « en 4 678, un traité avec le sieur Morel au nom du Roi pour la « vente de cette place, moyennant la somme de deux millions; et « à condition que le duc jouïroit durant toute sa vie des revenus « et des honneurs attachés à la souveraineté du Montferrat : outre « cela, le Roi lui promit cent mille livres de pension, et d'autres « avantages qu'il faudroit voir dans le traité même.
« En même temps, le Roi paya quarante mille écus au duc et le « pressa d'exécuter le traité auquel il y eut plusieurs oppositions « de la part de divers princes qui offrirent de rendre à Sa Majesté « la somme qu'il avoit avancée au duc; mais le Roi ne voulant « point consentir à la cessation de son contrat, refusa de reprendre « son argent, et pressa si bien le duc d'exécuter le traité, qu'il « remit enfin Cazal entre les mains de Sa Majesté au commence- « ment d'octobre. » (De Saint-Prest, Histoire des traitez de paix, t. i , p. 698.) 11 est inutile de faire ressortir les contradictions qui existent entre cette version et celle de Pomponne. Le récit de ce dernier met en lumière toutes les phases d'un événement historique dont les particularités avaient été mal connues jusju'ici.
néraux dans la conférence qu'il avoit eue à Venise avec l'abbé d'Estrades. Pour ce qui est des pouvoirs de Mathioli , il n'y a pas presque lieu de douter qu'ils ne fussent faux et supposés.
OQi
Les Suisses ont des alliances avec la France, l'Autriche et l'Espagne. — Us reçoivent des pensions de nos rois. — Ils accordent à Stoup des levées d'hommes pour Louis XIV.— Saint-Romain est envoyé en ambassade auprès d'eux.— Services rendus par ce diplomate. — Seconde invasion de la Franche-Comté. Inquiétudes des Suisses. — Les cantons catholiques arment pour secouiir l'Espagne. — Les cantons protestants leur ferment les passages. —Difficultés du siège de Besançon. — La Franche-Comté soumise. — Regrets des Suisses. — Us font respecter leur neutralité pendant la campagne de 1676.
La France n'a pas d'alliance plus ancienne et qui ait duré avec moins d'interruption que celle des treize cantons suisses et leurs alliés. Le premier traité auquel l'on a donné le nom de paix perpétuelle, fut fait en i5i6 avec François Ier (i). Le traité d'alliance fut fait cinq ans après par le même roy. Il a été renouvelé depuis par les rois, ses successeurs, et enfin par Sa Majesté, en i658.
(1) François Ier ne fut point le premier de nos rois qui fit alliance avec les Suisses. Charles VII l'avait précédé dans cette voie, et Louis XI, son fils, avait commencé, dit un historien, de leur faire payer des pensions, afin de les trouver toujours disposés à le servir lorsqu'il en auroit besoin. (Saint-Prest, Hist. des traitez de 'paix, t. i, p. 416.)
Les cantons, avant le traité de paix perpétuelle avec la France, en avaient fait un avec l'empereur Maximilien Ier, en i5i i. Il se nomme encore parmi eux Y Accord héréditaire ; il les obligeoit à secourir ce prince dans les pays qu'il possédoit alors dans leur voisinage : savoir le Brisgau, les villes forestières et généralement tout ce qui appartenoit à la maison d'Autriche sur le Haut-Rhin , qu'ils comprennent sous le nom de terres antérieures de la maison d'Autriche (i). Enfin, la Franche-Comté y fut aussi comprise , comme possédée dans le temps par Maximilien, en qualité de tuteur de son petit-fils Charles, qui fut depuis empereur.
Les cantons catholiques Ury, Schvitz, Undervuald, Zug et Fribourg, Lucerne, la partie catholique d'Apenzel et l'abbé de Saint-Gall firent, en 1587, un autre traité avec Philippe II, roy d'Es-
(1) « C'est en conséquence de ce traité que les empereurs et « princes de la maison d'Autriche ont souvent sollicité les Suisses « de prendre leur parti contre la Suède et la France ; mais les « Suisses se sont toujours tenus fermes dans l'alliance de la France, « soit parce qu'ils ne sont engagés à défendre les païs ci-dessus « mentionnez appartenant à la maison d'Autriche, qu'au cas qu'ils « fussent attaqués sans raison ; soit parce que leur alliance avec « la France est plus étroite et plus ancienne que cette alliance « héréditaire, et que nos roys les payent beaucoup mieux que ces « princes de la maison d'Autriche. » ( Saint-Prest, Hist. des traitez de paix, t, n, p. 4 06.)
pagne (i). Soleu re, les quatre cantons protestants, tout celui de Glaris et les protestants d'Apenzel, n'ont aucune alliance avec cette couronne.
Ces traités sont les principaux qu'ait cette république ; et il n'y en a aucun d'eux si étendu, et qui ait été plus observé que celui qu'elle a avec la France; il n'y en a aussi pas un qui lui soit plus utile. Le traité de i5i6 obligeoit le roy à donner deux mille francs de pension à chaque canton : celui de 1321 y ajouta mille livres. Ainsi, à la rigueur, le roy ne devroit payer que mille écus à chaque canton : mais ces sommes ont été augmentées dans la suite, ou par la libéralité de nos roys, ou selon la conduite de chaque canton. Quelquesuns ont jusqu'à 20,000 francs, d'autres 18,000, d'autres io,5oo livres.
Il se paye aussi des pensions à quelques particuliers dans chaque canton, pour les rendre favorables à nos intérêts. On emploie dans les États quelques aumônes réglées, les gages des secré-
(1) Par ce traité, signé à Lucerne, les cantons catholiques permirent au roi d'Espagne de lever dans leur pays jusqu'à treize mille hommes de troupes pour la défense du seul duché de Milan. Un nouveau traité, conclu en 4 634, ajouta le comté de Bourgogne au nombre des pays que les Suisses devaient défendre pour le roi d'Espagne.
taires interprètes, les appointements de l'ambassadeur, un fonds pour les dépenses que l'ambassadeur fait dans les diètes , où il donne souvent à manger aux députés , et quelques autres dépenses, qui monteroient toutes ensemble à environ 200,000 livres par an, si elles étoient régulièrement payées.
Il entre aussi dans cette dépense des payements de censés, qui est la même chose que les intérêts des sommes dont le roy est redevable aux cantons. Sous le règne des roy s Henri 111 et Henri IV et dans les temps fâcheux de la ligue, divers particuliers en Suisse prêtèrent de l'argent à ces princes ou firent des levées à leurs dépens pour leur service. Comme ces prêts et ces avances étoient dûs et que l'état des finances ne permettoit pas de leur en rembourser le principal, on leur en payoit les intérêts : ce qu'ils appeloient du nom de censés. Mais ces censés mêmes ne leur étoient pas payées régulièrement dans les commencements, et ayant été fort négligées dans la suite, toute la Suisse étoit pleine de ces contrats et des prétentions des arrérages, parce que, dans les successions des familles, ces dettes de la France avoient été partagées en une infinité de mains. L'on envoyoit de temps en temps avec le payement des pensions, ou une
année, ou un quartier de ces censés, et les ambassadeurs n'ayant pas assez de fonds pour satisfaire à tous ceux à qui il étoit dû, répandoient ce payement à ceux de leurs amis les mieux intentionnés pour la France.
Beaucoup ont cru qu'il auroit été avantageux de laisser ces choses en cet état, parce que ces dettes intéressant presque toute la Suisse, les particuliers étoient obligés de se bien conduire avec nous , puisqu'ils ne pou voient espérer que par ce moyen de tirer quelque chose de ce qui leur étoit dû.
Colbert, qui étoit chargé de l'administration des finances, crut néanmoins avantageux, en i664,de décharger le roy de ces dettes. Sa Majesté avoit juré solennellement le traité dans Notre-Dame, avec les ambassadeurs des cantons, en i663, et La Barde , qui l'avoit renouvelé avec eux , comme ambassadeur de Sa Majesté , étoit de retour en France (i). Ainsi , l'ambassade étant vacante, au
(1) La Barde signa, le 2 juillet 1653, un premier traité avec les députés de Soleure; il en conclut un second, en 4654, avec les cantons de Lucerne et de Fribourg; en 4 655, il fit entrer dans l'alliance de la France les catholiques de Glaris, d'Uri, de Zug , de Schwits, d'Underwald , d'Appenzel et l'abbé de Saint-Gall. Néanmoins, ces derniers se réservèrent , par un article spécial, le droit de défendre le duché de Milan, la Savoie et le comté de Bourgogne ; enfin, il traita à Arau, en 1658, avec les cantons protestants. Toutes
lieu de la remplir, selon la coutume, d'un nouvel ambassadeur, Moulier, qui avoit été secrétaire de La Barde, y fut envoyé en qualité de résident. Un des soins principaux dont il fut chargé fut d'éteindre, par des compositions avantageuses, le principal et l'intérêt des censés. Il s'en acquitta avec une dureté qui fit un mauvais effet. Au lieu d'entrer dans quelque accommodement raisonnable, il faisoit voir à ceux qui avoient de ces sortes de contrats, ou qu'ils n'en seroient jamais payés, ou qu'ils dévoient se contenter des sommes disproportionnées qu'il leur offroiî. L'appréhension de tout perdre arracha beaucoup de consentements forcés; et s'il acquitta le roy d'une grande partie de ce qu'il devoit, il causa des plaintes et une aliénation assez générale dans loute la nation.
Les choses étoient en cet état, lorsque le roy, en 1 671, se prépara à la guerre contre la Hollande. Une de ses premières pensées fut de fortifier et d'augmenter les troupes suisses qui étoient à son service. Comme Moulier s'étoit rendu peu propre pour obtenir des cantons ce que Sa Majesté en désiroit, le colonel Stoup, capitaine au régiment des
ces alliances furent renouvelées en 1663 par le roi lui-même el par quarante- deux délégués des Suisses. ( Voy. de Saint-Prest, Util. des traitez de paix, t. 1, p. 425 à 428.)
gardes de Sa Majesté, et qui s'étoit acquis beaucoup de crédit dans sa nation , fut envoyé en Suisse pour y ménager des recrues et des levées. Il y trouva assez d'opposition, mais l'ayant surmontée par ses amis et par son adresse, autant que par les promesses du payement des pensions , il en obtint ce que Sa Majesté en demandoit. Une des choses qu'il eut autant de peine à surmonter dans les cantons protestants , fut ïa crainte que ces troupes ne fussent employées contre la Hollande. L'intérêt des républiques et la communauté de religion faisoient une grande liaison entre eux ; et les ministres ne cessoient point de faire la cause de leur Église de celle des Etats- Généraux. Aussi, la plupart de ces cantons, mais particulièrement celui de Berne, plus puissant incomparablement que les autres, ne vouloient accorder les levées, qu'à condition qu'elles ne serviroient point contre les Provinces-Unies. Mais Stoup surmonta encore cette prétention, et il n'en fut point parlé dans les capitulations.
Outre que les Suisses avoient été mal satisfaits de la conduite de Moulier, ils souffroient encore avec peine que le roy ne leur eût point envoyé d'ambassadeur, depuis que La Barde avoi tété rappelé. Us regardoient comme une diminution de
considération pour eux que le roy ne tint auprès d'eux' qu'un résident ; et ce mouvement de gloire, se joignant au mécontentement qu'ils avoient du ministre, contribuoit à nourrir leur éloigneraient. Le canton même de Soleure(i), dont la ville capitale a toujours fait le séjour de nos ambassadeurs, et qui par là en étoit plus attaché à la France, seraibloit perdre son ancienne affection et entier dans le sentiment général , peu favorable à nos intérêts.
Pour continuer à remettre les esprits que Stoup avoit commencé à ramener, par les diverses levées qui avoient engagé un grand nombre des principaux des cantons dans le service du roy, Sa Majesté jugea à propos d'y envoyer un ambassadeur. Moulier avoit été rappelé longtemps auparavant. Elle jeta les yeux sur Saint-Romain , qui étoit de retour de l'ambassade de Portugal , homme d'une expérience consommée, d'un esprit très-éclairé, d'une humeur douce et modérée , et telle qu'il étoit nécessaire pour gouverner des peuples mécontents et que l'accoutumance à la liberté rend encore plus difficiles.
(1) Le canton de Soleure et les catholiques de Glaris avaient prouvé leur dévouement à la France en refusant constamment d'entrer dans aucune ligue avec la couronne d'Espagne.
Il ne fut pas longtemps à acquérir une grande créance parmi eux; et il combattit heureusement par divers mémoires et par des raisons tirées de nos traités, les plaintes qu'ils faisoient contre la France. Une des principales étoit celle qu'ils nommoient du nom de transgression. Ils prétendoient que la France exigeoit de leurs troupes diverses choses qui à la vérité ne se pouvoient dire con ■ traires aux traités, mais qui étoient toutefois au delà des obligations qu'ils y avoient contractées. Ils expliquoient cela principalement du service que les Suisses rendoient dans les armées du roy en Allemagne et aux Pays-Bas. Ils soutenoient que lorsqu'ils avoient traité avec nos roys, ils l'avoient fait pour la défense des pays qui leur appartenoient alors, et que lorsqu'on les faisoit marcher au delà pour de nouvelles conquêtes, ils alloient au delà de ce qu'ils avoient promis.
Les ministres d'Espagne et de Hollande n'oublioient rien pour faire soutenir cette question par leurs partisans ; et elle fut tellement agitée dans diverses diètes, que ceux qui étoient opposés à la France se flattèrent souvent que les Suisses rappelleroient leurs troupes, si elles étoient employées au delà des frontières du royaume.
Saint-Romain combattit ces prétentions avec
beaucoup de succès. Il les rendit inutiles à nos ennemis, et traversa de même les propositions de levées pour les Etats-Généraux que le prince d'Orange faisoit faire par le comte de Doua.
Mais l'année 167/j lui fournit une occasion bien considérable pour rendre un important service. Avant que l'Espagne eût déclaré la guerre à la France, au mois d'octobre 1673, Sa Majesté avoit envisagé la conquête de la Franche-Comté, et elle avoit crû pouvoir en former l'entreprise avec d'autant plus de justice que le gouvernement des Pays-Bas assistoit ouvertement les Hollandois. Ce fut dans cette pensée que lorsqu'elle étoit à Nancy, au mois d'août 1673, toutes choses furent disposées pour faire entrer les armes de Sa Majesté dans cette province. Les lettres que Sa Majesté m'avoit commandé d'écrire à ses ministres dans les cours étrangères pour justifier ses armes sur celles que l'Espagne faisoit agir en faveur des États-Généraux étoient prêtes, et avoient été vues de Sa Majesté avec la publication que le marquis de Louvois avoit préparée pour la déclaration de la guerre. Mais Sa Majesté examina encore, avec sa prudence ordinaire, le mauvais effet que feroit dans le monde la rupture que l'on lui attribueroit contre l'Espagne. Cette couronne autorisoit par
le traité des Pyrénées les assistances qu'il lui étoit libre de donner aux Hollandois. Il étoit périlleux d'armer les Suisses pour la défense d'un pays qui leur est si considérable ; et il étoit à craindre qu'ils ne rappelassent les troupes de leur nation qui servoient en France. Ainsi Sa Majesté changea toutes les dispositions qui étoient prises pour ce dessein , et révoqua les ordres qui avoient été donnés pour faire marcher les troupes.
Rien de tout cela ne parut au public. Mais l'occasion se présenta bientôt après favorable pour reprendre cette pensée. Le comte de Monterey, gouverneur des Pays-Bas , rompit ouvertement avec la France au mois d'octobre 1673. Cette déclaration de guerre fit cesser les raisons que Sa Majesté a voit eues de ne pas attaquer la Franche- Comté; et elle se confirma dans le dessein d'ôter aux armées d'Allemagne l'ouverture presque seule et la plus favorable qu'elles eussent pour entrer dans le royaume. L'hyver fut employé pour disposer cette entreprise, et pour acquérir une connoissance particulière de l'état de cette provinee.
L'on peut dire que celle que l'on en rapporta, fut peu exacte. On as'suroit que les places n'avoient pas eu le temps d'être rétablies depuis qu'elles avoient été démolies par Sa Majesté avant
la paix d'Aix-la-Chapelle ; qu'elles étaient à peine en défense; qu'il n'y avoit point de canons, point de munitions ; qu'elles n'avoient point de garnisons suffisantes, et qu'il n'y avoit que très-peu de troupes dans la province. Toutes ces choses se trouvèrent très-différentes, lorsqu'elle fut attaquée (i).
Mais, ce qui étoit le plus important, étoit de s'assurer du parti que prendroient les Suisses, parce qu'ils a voient toujours protégé la comté de Bourgogne, et que, par leur seule considération, elle avoit vécu en neutralité , depuis près d'un siècle, dans les guerres qui avoient été entre la France et l'Espagne. Par là il étoit à craindre qu'ils ne passassent ouvertement à son secours, lorsqu'ils la verroient en péril. Aussi avoient-ils déjà fait proposer à Sa Majesté qu'elle pût demeurer neutre, et ils en avoient renouvelé les instances depuis que les armes de France s'étoient emparées de Gray. Le duc de Navailles commandoit les troupes que Sa Majesté avoit fait avancer dans le duché de Bourgogne, autant pour couvrir cette province des courses des Espagnols , que pour former le corps qu'elle deslinoit à son entreprise. La ville de Gray,
(1) Voy. Mignet, Succession d'Espagne, t. îv, p. 288.
située avantageusement sur la Saône, et cToù soitoient tous les partis qui faisoient contribuer jusqu'aux portes de Dijon, n'avoit pas été rétablie depuis que Sa Majesté l'avoit fait raser en 1668. Les ennemis avoient commencé seulement à y travailler et y avoient déjà fait quelques ouvrages de terre , mais principalement un assez beau chemin couvert, qui donnoit plus de temps et plus de sûreté pour en achever les travaux. Le duc de Navailles eut ordre d'attaquer la place ; il l'emporta après peu de jours de tranchées ouvertes, bien que dans la plus rude saison de l'hyver, et en ruina les fortifications (1).
Cette première action réveilla l'inquiétude des Suisses et leurs instances pour la neutralité. Sa Majesté témoigna qu'elle étoit prête d'en convenir,
(\) « Le duc de Navailles fit ouvrir la tranchée la nuit du 25 « au 26 (février). Les assiégeants s'emparèrent des ouvrages exté- « rieurs le 28 ; et les assiégés, n'osant courir les risques d'un assaut « en prolongeant leur résistance, souscrivirent le même jour à la « condition d'être envoyés désarmés à Luxembourg. » ( OEuvres de Louis XIV, t. m, p. 474.)
Voy. encore les détails donnés par la Gazette de 1674 (p. 205), sous le titre de : « L'entrée des troupes du Roy, dans la Franche- « Comté, sous le commandement du duc de Navailles : et la prise « de la ville de Gray : ensuite de celle du chasteau de Pesme, de « la ville et chasteau de Marnay, et de seize autres petits chas» « teaux, par les mêmes troupes. »
ta
pourvu que l'Empereur, l'Espagne et ses alliés consentissent qu'elle s 'étendît à l'Alsace et à Brissac ( i ) . Elle demanda en même temps que l'Empereur n'y pût faire servir les villes forestières et les États qu'il possède sur le Rhin , pour porter la guerre dans ses terres. Le roy nehasardoit rien dans cette proposition. 11 sçavoit qu'elle ne seroit point acceptée et que les Impériaux fondoient la principale action de la guerre sur ce qu'ils pourroient entreprendre de ce côté. Ainsi il satisfaisoit les Suisses sans former aucun obstacle à son dessein et les amusoit par une neutralité qu'il n'avoit aucune envie d'accorder.
Les cantons, à qui Saint-Romain rendit cette réponse, dépêchèrent aux ministres de l'Empereur à Fribourg, et en même temps à Vienne, pour obtenir la neutralité à ces conditions ; mais la lenteur que l'on apporta à leur rendre une réponse positive, donna lieu à une longue négociation et fit gagner à Sa Majesté tout le temps qui lui étoit nécessaire. Elle offrit même, pour guérir les soupçons que les Espagnols nourrissoient dans lescan-
(1) « Le Roi , dit Henri Martin , affecta d'entrer vivement dans « cette pensée, et ralentit les hostilités pendant quelques semaines, « qu'il employa en préparatifs. » (H. Martin. Histoire de France t. xv. p. 374.)
tons que les offres de Sa Majesté ne tendoient qu'à les amuser, d'envoyer entre les mains de Saint-Romain un acte signé d'elle , par lequel elle s'engageoit de mettre la Franche- Comté en neutralité, pourvu que l'Empereur et l'Espagne voulussent l'étendre aux pays qu'elle avoit demandés (i).
Cet acte fut envoyé en cette forme et fut communiqué par les cantons aux ministres impériaux. Ils ne se trouvèrent pas autorisés pour l'accepter, et ce refus acheva de persuader les Suisses de la bonne foy de la France et de les chagriner contre la maison d'Autriche. Ainsi Dieu, disposant toutes choses en faveur de Sa Majesté , pour une si grande conquête , aveugla la cour de Vienne en permettant qu'elle n'acceptât pas la neutralité. Elle lui sauvoit une province si importante, si elle étoit observée par le roy, ou mettoit les Suisses dans son parti, si elle étoit violée. Il parut en même temps qu'il fit oublier aux Suisses que leur véritable intérêt étoit que la Franche-Comté ne tombât point entre les mains de la France.
Ainsi, Sa Majesté entra dans cette province, les premiers jours de may de l'année 1674 (2), avec un
(4) Pour lesquels elle l'avait demandée.
(2) Louis XIV partit de Versailles le 49 avril avec la reine qu'il laissa à Dijon, et arriva le 2 mai devant Besançon.
petit nombre de troupes, l'armée n'étant pas de dix mille hommes au plus. Toutes choses se trouvèrent très-différentes des assurances qui en avoient été données. Les citadelles de Besançon, Dole et Salins, bien que non entièrement achevées, étoient toutefois si avancées qu'il y manquoit peu de chose pour une entière perfection, et snffisoient pour en rendre les sièges très-difficiles. Toutes avoient autant de canons et de munitions de guerre qu'il leur étoit nécessaire , et les garnisons en étoient nonseulement suffisantes , mais fortes. A ces dispositions du dedans de la province se joignoient celles du dehors. Le duc de Lorraine étoit dans le Brisgau et dans les villes forestières, avec un corps de six mille hommes, et devoit entrer dans la Franche- Comté, où déjà il avoit fait passer le prince de Vaudemont, son fils (i). Les ministres d'Espagne et ceux de l'Empereur agissoient avec force auprès des cantons , et ne perdoient point l'espérance que la perte prochaine de cette province ne les déterminât à en embrasser la défense.
Ces difficultés n'étoient pas les seules qui sem-
(1) Le prince de Vaudemont défendit la ville de Besançon du 6 au 15 mai : lorsque la ville capitula, il se réfugia dans la citadelle avec une partie de la garnison et s'y maintint jusqu'au 22. fVov. Mémoires de Louis XIV, p. 475 et 476.)
bloient s'opposer au succès de l'entreprise. La saison, contre l'ordinaire, fut si froide et si pluvieuse, que l'hyver même n'avoit pas été plus incommode. Mais toutes furent surmontées par la fermeté de Sa Majesté, par ses soins et surtout par sa fortune.
Avant que de déclarer son voyage, elle avoit fait partir le vicomte de Turenne pour rassembler quelques troupes en Alsace, et s'opposer au duc de Lorraine. Mais ce qu'il put mettre ensemble ne montoit guère à plus de 2,000 bommes. Il s'avança dans la haute Alsace pour fermer les chemins de la Lorraine et de la Franche-Comté; mais ce petit corps, bien que soutenu par la réputation d'un si grand chef, n'auroit pas été capable d'en empêcher l'entrée, si les Suisses ne s'y fussent joints.
Le duc de Lorraine ne se jugeant pas assez fort pour passer au milieu du pays et des places de Sa Majesté, défendues par le vicomte de Turenne, il lui restoit le chemin d'entrer par les terres du canton de Basle, 'et de se jeter par les montagnes à Porentru (1) ; mais comme il ne le pouvoit faire
(t) « La ville de Porentru est aujourd'hui la capitale des États de « l'évèque de Bâle. Le pays qui est encore sujet à ce prince n'est « pas proprement du corps helvétique ; car l'évèque est prince de
sans toucher les terres des cantons, bien que dans un trajet fort court, et qui se peut faire en peu d'heures, le roy fit connoître aux Suisses que s'ils le souffroient ils contrevenoient à leurs traités. Saint-Romain agit avec beaucoup d'habileté pour leur faire connoître les justes raisons de Sa Majesté, et en obtint une résolution d'envoyer un nombre de leurs milices sur les frontières pour s'opposer à ce passage. Ce mouvement arrêta le duc de Lorraine; et il perdit par trop de précaution l'occasion qu'il avoit de sauver la province. S'il eût sçû prendre sa résolution, il auroit traversé ce petit espace du canton de Basle, sans toucher à aucun village et sans être à aucune charge aux habitants. Les cantons auroient pu s'en plaindre, mais ils en auroient été bien aises en secret. En tout cas ils n'auroient pas armé
« l'Empire et membre du cercle du Haut-Rhin , étant par consé- « quent soumis aux taxes de l'Empire; et effectivement, après la « conclusion de la paix de Westphalie, les François ayant restitué « ce pays qu'ils avoient occupé durant les guerres d'Allemagne, « l'évêque fut taxé par la diète pour la satisfaction de la milice, « l'an 1650. Néanmoins les Suisses, pour leur sûreté particulière « et leur repos, ont garanti depuis quarante-cinq ans des fureurs « de la guerre le territoire de cet évêque. Il y a beaucoup de mon- « tagnes en ce pays, et il a environ dix lieues de longueur et autant « de largeur. » (La Martinière, Dictionnaire, t. vu, p. 421.)
SUISSES. m
pour contribuer à la perte d'une province si importante à leur sûreté.
Ce secours ayant manqué à l'Espagne, la bonne fortune du roy et là division particulière des Suisses la privèrent encore d'un autre. Les cantons catholiques, qui ont toujours été affectionnés à cette couronne, et qui ont un traité particulier avec elle, furent touchés du péril qu'elle couroit dans leur voisinage. Ils furent persuadés par les instances du comte Cazati, ambassadeur du roy catholique, et par quelques pensions qu'il leur fit payer. Ils armèrent pour faire marcher un corps de troupes dans la Comté ; et il auroit suffi pour en rendre l'entreprise peu profitable. Mais l'animosité particulière des cantons protestants contre les catholiques, particulièrement celle du canton de Berne, appuyée par l'adresse et les remontrances de Saint-Romain, porta le canton le plus puissant de la Suisse à refuser le passage qu'il falloit nécessairement que ces troupes prissent sur ses terres. Les catholiques s'en plaignirent comme ne pouvant lui être refusé sans contrevenir à l'accord d'union qui est entre eux. Mais la Franche-Comté fut perdue avant que la querelle fût décidée.
Les inconvénients qui naissoient au dehors ne
contribuoient pas peu à faire tomber les affaires d'Espagne ; mais les fautes des ministres de cette couronne au dedans de la province ne servoient pas moins à en amener la chute. Les places y étoient suffisamment garnies d'infanterie; et il y avoit un corps de cavalerie ou de dragons de 600 chevaux. Ces troupes étoient fort bonnes et capables de bien servir, si Ton en eût su faire l'usage auquel principalement elles étoient propres : au lieu de les laisser à la campagne, où, avec l'aide des paysans (1), qui sont fort soldais en ce pays et qui étoient tous sous les armes, elles auroient pu nous incommoder beaucoup, on les enferma dans les places, et la plus grande partie dans Besançon. L'imprudence de les garder dans cette ville fut d'autant plus grande, que les environs en sont tellement remplis de vignes qu'elles ne laissent aucun espace pour la cavalerie : aussi durant tout le siège elle ne fit aucune sortie.
Si elle eût été répandue dans la province, elle auroit pu fort embarrasser nos convois. Les vivres
(1) « La population, qui entendait les plaintes des provinces voi- « sines, et qui redoutait le gouvernement absolu et les lourds im- « pots de la France, se montrait hostile ; les paysans harcelaient « l'armée et gênaient les communications. »( H. Martin, Histoire Je France, t. xv,.p. 374.)
et les munitions de guerre vendent tous des frontières de France, où l'on en avoit fait les magasins durant l'hyver. Le trajet étoit long, les chemins par eux-mêmes très-difficiles et rendus si peu praticables par les pluies continuelles, que, sans autre obstacle que celui de la nature, ils arrivoient avec une très-grande peine et étoient très-souvent retardés. Pour peu qu'il s'y fut joint d'obstacles de la part des ennemis, et qu'il eût fallu se défendre de leur cavalerie et des paysans qui occupoient les bois dont cette route est remplie, le peu de cavalerie qui étoit auprès du roy n'auroit pas suffi pour les escorter; et l'armée, qui ne subsistoit que par ces convois, n'auroit pu continuer le siège de Besançon. Le mauvais temps fit presque seul ce que les ennemis n'avoient pu faire; et je vis les choses réduites diverses fois au point de se retirer de devant la place, si quelques convois, presque demeurés dans les mauvais chemins, ne fussent point arrivés. On les voyoit venir, ou tous, ou en partie, lorsqu'on commençoit à en désespérer. Enfin la bonne fortune du roy, sa fermeté et l'argent qu'il répandoit abondamment pour toutes ces dépenses et pour la subsistance des soldats, qui ne quittoient l'eau et la boue des tranchées que pour les trouver plus grandes dans
leurs barraques, lui firent achever une conquête à laquelle les fautes des ennemis, l'aveuglement des Suisses, la prudence et la conduite de Sa Majesté contribuèrent également. La ville et la citadelle de Besançon, les villes de Dole et de Salins (1) furent assiégées et prises à peu de temps l'une de l'autre ; et Sa Majesté revint à Saint-Germain à la fin de juin , maître de toute la comté de Bourgogne.
Les Suisses avoient un besoin indispensable de cette province pour les sels qu'ils tirent des salines de Salins, et qui sont presque les seuls dont ils se servent. Colbert avoit tâché depuis quelques années d'y introduire ceux de Provence; et pour le faciliter, le roy avoit accordé aux cantons de Zurich, de Berne et de Fribourg le payement des sommes qu'il leur devoit , et qui leur devoit être fait en sel en diverses années par les fermiers des gabelles du Languedoc. Mais comme ils étoient plus accoutumés aux sels de Bourgogne , ils s'accommodoient avec les fermiers et en recevoient la valeur en argent.
Les cantons avoient un traité avec le roy catholique, par lequel il s'obligeoit de leur faire
(1) Dole capitula le 6 juin et Salins le 22 du même mois.
fournir une certaine quantité de sel au prix dont ils étoient convenus; et cet intérêt contribuoit fort à celui qu'ils prenoient à la conservation de la province. Dès que le roy se fut déclaré du dessein de l'attaquer , il fit assurer les cantons par Saint-Romain qu'il leur feroit fournir cette même quantité de sel , et qu'il la leur feroit donner avec un tiers moins de ce qu'ils en payoient aux fermiers du roy catholique. La vue de cet avantage servoit à disposer favorablement les esprits, ensuite de la neutralité que Sa Majesté avoit offerte. Mais les cantons, qui ne se sont repentis d'avoir laissé tomber la Franche-Comté, que lorsqu'il n'a plus été en eux d'y remédier, ont depuis regardé la nécessité de tenir ces sels de la France comme un joug qu'ils s'étoient laissé imposer.
Tant que l'Espagne avoit possédé cette province , séparée du reste de ses Etats, son intérêt étoit de ménager les cantons qu'elle en regardoit comme les protecteurs. Ainsi , ils ne pouvoient douter qu'elle ne les laissât jouir, suivant leurs conventions, des sels qu'ils tiroient de ses États. Il n'en est pas de même aujourd'hui du voisinage de la France, elle n'a aucun besoin des Suisses, et est en état de s'en faire craindre ; et lorsqu'elle en seroit mal satisfaite, elle pourroit les priver
du sel, dont il leur est comme impossible de se passer.
Il s'en présenta un exemple à l'égard du canton de Berne, peu après la conquête de la Comté. Ce canton que la religion rendoit favorable aux Hollandois, qui même témoignoit publiquement son mécontentement sur les transgressions dont il a été parlé ci-devant, et sur quelques prétentions des sommes qui lui étoientdues, faisoit difficulté d'accorder des recrues pour les troupes qu'il avoit au service de Sa Majesté. Les fermiers des salines eurent ordre de ne lui point donner de sel. Ses peuples en souffrirent beaucoup. Ils cherchèrent les moyens de s'en passer et voulurent en tirer de Gai par la Bavière. Mais n'étant pas accoutumés à ces sels , qui sont rouges et d'un usage moins commode, ils revinrent à ceux de Bourgogne, dès que le roy permit qu'ils leur fussent rendus.
Ainsi, l'on peut dire que, depuis la conquête de la Franche- Comté, les Suisses, qui se trouvent comme environnés par cette province, par l'Alsace et par la Lorraine, sont presque dans une dépendance nécessaire de Sa Majesté, et n'ont guère d'autre parti à prendre que de bien vivre avec elle.
La même raison de la neutralité qui les avoit
portés à défendre leurs passages en 1674 contre Je duc de Lorraine, servit encore à leur faire armer leurs milices en 1676. L'armée de l'Empire commandée par le prince de Saxe Eisenak, et une partie de celle de l'Empereur, s'étoient avancées dans le voisinage de Basle et dans les villes forestières avec le dessein d'entrer en Alsace et de pénétrer de là dans la Franche-Comté.
Comme elles ne pouvoient faire ce trajet sans toucher les terres du canton de Basle , Gravel , qui avoit succédé à Saint-Romain dans l'ambassade de Suisse, eut ordre de représenter aux cantons que leur alliance avec Sa Majesté ne leur permettoit pas de donner ce passage à ses ennemis. Il fut chargé même d'offrir de contribuer à la dépense qu'ils feroient pour les troupes qu'ils envoyeroient sur les frontières, et n'éloigna pas les propositions qui lui étoient faites d'une neutralité dans laquelle le roy vouloit que l'Alsace, la Lorraine et la Comté fussent comprises, ainsi que toutes les terres antérieures de l'Autriche. La négociation que les cantons en firent porter à Vienne n'ayant pas réussi , ils envoyèrent leurs milices sur les terres du canton de Basle ; mais elles n'y demeurèrent pas longtemps, parce que l'armée de l'Empire s'éloigna bientôt après de cette ville.
Tel est aujourd'hui l'état de la Suisse. Les esprits y sont dans le fond peu favorables à la France. Ils voyent sa puissance avec jalousie et l'abattement de l'Espagne avec peine. Mais la crainte du voisinage de Sa Majesté, la nécessité des sels, l'avantage qu'ils tirent du payement des pensions, et l'utilité qui leur revient de plus de 25,ooo Suisses entretenus dans son service, les retiennent dans une espèce de dépendance que Sa Majesté fera durer tout le temps qu'elle voudra continuer à se servir de cette nation, et à lui faire les mêmes grâces.
B?'e incline vers les Impériaux. — Huningue est fortifiée.
Bien que le canton de Basle (i), suivant les résolutions qui avoient été prises dans les cantons, ait fermé le passage aux troupes de l'Empereur, qui auroient voulu passer, ou en Franche-Comté, ou en Alsace, durant la dernière guerre, son inclination, toutefois, a toujours paru portée pour les Impériaux. Il n'a pu même s'empêcher de témoigner quelque partialité secrète , lorsque les troupes de l'Empire et celles du roy se sont trouvées dans son voisinage.
(1) La réunion de la ville et du canton de Bâle à la Suisse date de 4504 : voici, d'après La Martinière, quelles furent les causes de cet événement : « Il y avoit à Bâle de la noblesse qui haïssoit fort « les roturiers. Ces nobles accusèrent les habitants de Bâle devant « l'empereur Maximilien Ier de n'être pas fidèles à l'Empire, et « d'être attachez aux Suisses ; de sorte que ceux de Bâle, craignant « d'être opprimez , se joignirent au corps helvétique, et furent « reçus au nombre des cantons l'an 4 501. » (La Martinière, Dictionnaire, t. ii, p. 54.)
Ainsi, cette ville pourroit beaucoup faciliter les desseins des Allemands , toutes les fois qu'ils voudraient entrer en Alsace, par la facilité qu'ils auraient d'en tirer toutes sortes d'assistances et de commodités, toujours couvertes sous le titre de neutralité. C'est ce qui a porté Sa Majesté à prendre la résolution de fortifier Huninghen. Ce poste, qui est de l'Alsace, et où il y a eu de tout temps une simple redoute, n'est éloigné de la ville de Basle que de la portée du canon.
Les cantons, à la prière de celui de Basle, ont fait de grandes instances pour détourner Sa Majesté de cette pensée; mais comme ils n'avoient que la simple voix de prières, ils ont reçu, comme une espèce de grâce, le parti que Sa Majesté a pris d'éloigner cette nouvelle place hors de la portée du canon : ce qu'elle a donné, non tant à leur considération, qu'à l'avantage d'une situation un peu plus éloignée.
Importance stratégique de Strasbourg. — Cette ville livre passage aux Impériaux. — Condé et Luxembourg proposent de l'assiéger.
La ville de Strasbourg a été d'une extrême considération dans cette dernière guerre , et le sera toujours par sa situation qui donne le passage du Rhin et ouvre l'entrée en Alsace. Pour éviter l'avantage que les ennemis en pouvoient tirer, le roy fit brûler le pont de cette ville en 1673, par des brûlots qui descendirent de Brissac, accompagnés de quelques troupes. Les magistrats, qui prétendoient s'être conduits avec tout le respect qu'ils dévoient à Sa Majesté , et sans avoir rien fait qui pût lui déplaire, en firent de grandes plaintes. On y répondit par la nécessité de la guerre et par la prudence qui vouloit que l'on ôtât aux ennemis un passage qu'ils auroienl pu prendre, même contre
la volonté des magistrats ; que c'étoit affermir la neutralité et la tranquillité dans leur voisinage, et en éloigner Faction des armes ; enfin , on tâcha d'adoucir leur douleur par des assurances de l'affection de Sa Majesté.
Le pont n'avoit pas été , toutefois , tellement brûlé que les pieux n'en fussent demeurés à fleur d'eau. Il fut rétabli en peu de temps, et, l'année suivante, l'armée de l'Empereur ayant demandé le passage, les magistrats, incertains sur le parti qu'ils dévoient prendre, furent contraints par la populace soulevée à l'accorder.
Il ;i toujours été ouvert depuis aux ennemis, et quoique la ville ait protesté en tout temps , avec une fausse soumission, du désir d'entretenir la neutralité, elle s'est excusée de ces passages sur l'obéissance qu'elle devoit à l'Empereur.
Il y eut en divers temps diverses négociations pour l'obliger à les refuser et à rompre le pont. D'Ablancourt, Verjus et l'abbé Gravel y furent envoyés successivement. Les choses même parurent s'approcher : les magistrats offroient de rompre un certain nombre d'arches, à condition que le roy les feroit rétablir après la paix. Ils demandèrent pour sûreté de ce rétablissement , dont la dépense iroit à cinq cents écus pour chaque arche,
que le fonds en fût consigné entre les mains de quelque marchand. Le roy y donnoit les mains. Sa Majesté même offroit de leur accorder un subside pour contribuer à l'entretien de la garnison qui leur seroit nécessaire, en cas qu'elle pût appréhender le ressentiment de l'Empereur. La ville demandoit pour garants du traité l'Angleterre et les Suisses. Les ministres du roy avoient ordre dé-' luder cette demande; mais, à toute extrémité, ils pouvoient admettre la garantie des Suisses et non celle d'Angleterre.
Toutes ces négociations, traversées souvent par des plaintes des magistrats , par les troubles que les troupes du roy et la garnison de Philisbourg apportoient à leur commerce, comme aussi par les passages et les logements que la nécessité de la guerre faisoit prendre dans leurs terres, demeurèrent sans effet.
La ville, dans toutes les rencontres, ouvrit ses portes aux ennemis : elle reçut même à la fin quelques troupes de l'Empereur. Enfin , l'année dernière de la guerre, l'armée du roy, sous le maréchal de Créquy, occupa le fort de Kel , qui est à la tête du pont au delà du Rhin, prit les postes plus proches de la place, brûla le pont et n'épargna plus les villages de sa dépendance. C'est en cet état
que les choses sont demeurées jusqu'à la paix de l'Empire en 1679.
Le préjudice dont peut être cette place à la France n'a que trop paru dans toutes les occasions, et l'on a connu de quel avantage il seroit d'oter aux Impériaux le seul passage qui les peut faire entrer en Alsace. Le prince de Condé , qui prit le commandement de l'armée d'Allemagne, après la mort du vicomte de Turenne, en 1675, proposa d'en former le siège, et fît voir combien le succès en seroit aisé. Le duc de Luxembourg, voyant, l'année suivante, peu d'espérance de secourir Philisbourg, en renouvela la proposition; mais leroy ne jugea pas à propos d'en former alors l'entreprise.
Quelque difficile qu'elle paroisse d'abord par la réputation de la place, qui est grande, bien fortiliée, munie d'une fort nombreuse artillerie et d'un fort grand peuple, elle dureroit peu vraisemblablement contre les armes du roy. La rivière de la Brusche, qui l'environne par divers de ses bras, y fait une circonvallation comme naturelle, et qui mettroit d'abord en sûreté une armée qui en feroit le siège. Le terrain, qui est entre la ville et le Rhin, est d'une si grande étendue que l'on y peut établir un quartier, sans être que peu, ou point incom-
mode du canon de la ville. Ainsi le pont devicndroit d'abord inutile , et la ville , en le perdant , perdroit toute espérance de secours (i).
(1) Louis XIV fit par la paix ce qu'il n'avait point fait par la guerre. Dans la seconde quinzaine de septembre \ 681, il mit en mouvement les garnisons de la Lorraine, de l'Alsace et de la Franche-Comté, et, le 28, 35,000 hommes se trouvèrent réunis devant la ville : le baron de Montclar, qui les commandait, signifia aux magistrats que la Chambre souveraine de Brisach, ayant adjugé au roi la souveraineté de toute l'Alsace, Sa Majesté voulait qu'ils eussent à le reconnaître pour leur souverain. Après quelques velléités de résistance, Strasbourg se soumit, en stipulant le maintien de ses droits, statuts et privilèges. « Cette ville, qui n'avait « jamais été prise, ouvrit ses portes. L'Empire perdit à la fois un « État puissant et sa plus sûre barrière. Depuis Bàle jusqu'à « Landau, c'était maintenant le même pays, et la domination de « la France n'était plus nulle part arrêtée. » (Baron Hallez-Claparède, Réunion de l'Alsace à la France, p. 333.)