‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 17 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SOMMAIRE : Les Dolgoroukow à Bérëzow. — Lenr dure captivité. — - L'excellent BobroYBki — Mort de la princesse Alexis. «— Méchanceté de son mari et sa mort.

— Exil dn maréchal, de son frère et de ses neveux. — Supplice de StoMtow; em* prisonnement de lélaghine; exil du prince Bélosselski. — Réclusion et mort dn prince Dmitri Galitsyne. — Exil du prince Alexandre TcherkaakL -« Exil de mon trisaïeul et de sa femme ; expulsion de Pabbé Jubé et départ du duc de Liria.

— Audience de ma trisaïeule chez l'impératrice Anne; soufflet et injures* ^ Rappel du prince Serge. — Machinations des ennemis de la famille Dolgoroukow. '— Existence de la famille exilée i Bérezow. — Embûches k eux tendues. — Arrestation dn prince Ivan et de trente personnes avec lui -r- Exils et snpplioes. — Les Dolgoroukow sont amenés à Novgorod. — Leur procès. — > Supptices et exils. — Rappel de l'exil. — Le maréchal et son frère. — La princesse Natalie. — Ses fils.

— La princesse Catherine, l'ex-fiancée impériale. — Sa dure prison et le caractère altier dont elle y fait preuve. — Son mariage ; sa mort — Le prince Nicolas. — Le prince Alexis; circonstances de son troisième mariage. — Le prâice Alexandre; la vendetta de fiimille. — Ma trisaïeule; sa ruine par le clergé catholique; sa pseudo-abjuration.— Mon trisaïeul.— Mon bisaïeul; il est ruiné par sa tante. — Les frères de mon bisaïeul; le prince Alexandre. — Anecdote qui se rattache i sa mort*

— Le prince Vladimir Serghéiévitch, ministre à Berlin. — Le prince Vladimir Pétrovitch, gouverneur des provinces baltiques.

Le prince Alexis Dolgoroukow et sa famille étaient donc arrivés au Heu de leur dur exil. Après avoir, lui et son fils Ivan, abusé d'une manière inouïe de leur crédit illimité sur l'esprit de Pierre II; après avoir voulu, au moment de la mort du jeune souverain, accaparer le pouvoir absolu, ils se trouvaient sur les rives de la mer Glaciale, plongés dans la captivité la plus étroite et la plus afflreuse.

A Bérêzow, ils avaient été logés dans le bâtiment de la prison (ostrog) de cette petite ville, situé à 20 sagènes (environ 43 mètves) de Téglise actuelle de la Nativité de la Sainte Vierge. Ils occupaient, au milieu de Tenceinte de ce bâtiment, une maison de bois à un seul rezde-chaussée, à peine meublée. La princesse Natalie et son mari, toujours plus mal logés que les autres membres de la famille, eurent pour asile un hangar, séparé à Tintérieur par une cloison, et dans lequel hangar on construisit à la hâte deux poêles. Au milieu de la cour de

la prison se troavaii un bassin, où, pendant Tété si fugitif de cette contrée, nageaient des oies et des canards, devenus une distraction pour les malheureux prisonniers, surtout pour les fllles du prince Alexis, dont le passe-temps consistait à nourrir ces canards et ces oies.

La surveillance de la famille exilée avait été confiée à un officier spécialement envoyé dans ce but, le major Simon Pétrow. Les fonctions de voiévode (chef de la ville et du district) se trouvaient occupées en ce moment par un nommé Bobrovski, un homme bon et excellent, lequel fit son possible pour alléger le sort des captifs, et par son influence obtint de Pétrow de fermer les yeux sur les infractions, commises aux ordres si tyranniques envoyés de la capitale relativement à la famille Dolgoroukow. U y avait défense de les laisser sortir de la prison, excepté pour se rendre à Téglise, et encore sons la garde de soldats armés; les jeunes personnes elles-mêmes allaient à Téglise escortées de soldats, le fusil à la main! Il était défendu de les laisser communiquer avec personne et de leur donner plumes , encre et papier. Bobrovski et Pétrow accordèrent, les adoucissemens en leur pouvoir, c'est-à-dire permirent aux exilés de se promener dans: la ville, de recevoir des visites, et môme, au prince Ivan surtout, de visiter parfois certains d'entre les fonctionnaires de la petite ville. Ces deux hommes, bons et respectables, payèrent cher leur généreuse conduite : tous les deux furent exilé$ plus tard.

La petite^fille de cet excellent et respectable Bobrovski épousa un Hitrow, un homme fort à son aise, et de ce mariage naquit une fille, Séraphine , héritière d'une fortune de mille serfs. Séraphine Hitrow épousa, dans les premières années du dix-neuvième siècle, le comte André léfimovski, dont la mère était une Dolgoroukow, petite-fille du prmce Ivan et de la princesse Natalie. Le fils du respectable Bobrovski, lui-même déjà un vieillard septuagénaire, arriva de Sibérie à Moscou pour faire la connaissance du mari de sa petite-fille et de tous les descendans de ces Dotgoroui^ ow auxquels, aux jours ée leur malheur, son père avait témoigné tant de sympathies et de bontésv L'entrevue fut des plus touchantes; le prince Ivan, petit-fils d'Ivan et de Natalie, raconte ainsi, dans ses Mémoires, la visite à lui faite par le vieux Bobrovski à Vladimir, où le prince se trouvait en qualité de gouverneur de la province. < Je versai des larmes de joie et d'amertume à la fois, à

• l'aspect de ce respectable vieillard; je l'écotttai avec avidité, et sans

• laisser échapper une seule de ses paroles, me raconter le passé, l'exil > de mon aïeul, les services à lui rendus par le père du narrateur* » Lui, me voyant pour la première fois, versait des larmes au souvenir >des malheurs de notre famille, et moi je l'interrogeai en sangiotanl iet ne pouvais assez me rassasier de ses récits! « Les Dolgoroukow et les léfimovski supplièrent en vain le vieux Bobrovski de rester avec eux, de passer à Moscou le reste de ses jours ; il ne voulut point quitter

la contrée où s'éuit écoulée sa kmgue existence, o(»itrée triste et froide, mais ehère à son coear de Sibérien. Il retourna en Sibérie.

La princesse Alexis arriva à Bérézow toute malade et mourut au bout de quelques semaines ; elle fut inhumée i^rès de Téglise de la Nativité de la Sainte Vierge, et sur sa tombe fut ^igée une chapelle de bois, détruite par un inceïidie en 1764. Le prince Alexis, dans Texil et dans le malheur, était devenu plus désagréable que jamais et rendait la vie dure à ses enfans, surtout à Ivan et à Catherine, qu'il accusait de ne s'y être point pris assez à temps pour faire signer à Pierre II des dispositions testamentaires, lesquelles, proclamées du vi^ viaut du souverain, auraient été plus difficiles à casser; Ivan et Cathe^r rine furent plus d'une fois battus par leur père. Enfin, celui-ci mourut en 1734 et fut inhumé à côté de sa femme.

Le maréchal Dolgoroukow et son frère Michel avaient été un peu ménagés d'abord par le gouvernement ; le maréchal avait même été appelé à siéger au sénat. Le prince Michel avait été nommé, le 8 avril 1730^ gouverneur d'Astrahan, et' comme il ne se pressait nullement de partir pour cet exil déguisé, il avait été purement et simplement exilé dans une terre par lui possédée au district de Borovsk (dans la province actuelle de Kaiouga). Hais le 28 novembre de la même année, rintercession du maréchal avait obtenu la nomination dn prince Michel comme gouverneur de Kazan. La position du vieux maréchal était difficile et délicate , surtout pour un homme comme lui, toujours franc, droit, et. ne sachant taire la vérité. L'impératrice ne Faimait guère, BCenea Fabborrait, les courtisans Févitaient avec un soin qui était déjà de mauvais augure, et de tous côtés Fon travaillait à sa perte. J'ai déjà parlé du prince Louis de Hesse-Hombourg, général au service de Russie Fun des plus mauvais drôles de son temps, tm espion reconiitt. Ce prince de Hesse dénonça, en décemt»re 1731, la maréchale Dolgoroukow pour avoir, en présence de plusieurs personnes, tenu sur le compte de Fimpératrtce des propos outrageans ; il n'en fallait pas plus* Surle^hamp on fit arrêter le maréchal et sa femme, ainsi que les personnes accusées d'avoir ouï les propos: c'étaient le neveu du. maréchal, prince George louriévitch Dolgoroukow, capitaine aux gardes; le prince Alexis Bariatinski et George Stolétow, tous les deux officiers aux gardes. Ces trois derniers furent mis à la torture; le sénat et le ghénéralitet furent convoqués pour jugeir les accusés, et avec une bassesse digne de juges russes^ ils prononcèrent un arrêt de mort contre tous. L'impératrice commua l'arrêt: le maréchal et sa femme ftirent condamnés à la confiscation de leurs biens et à une réclusion perpétuelle dans la forteresse de Scblûsselbourg ; néanmoins, on leur permit de vivre à Ivangorod (près de Narva), sous la garde d'une escouade de soldats. Les trois autres furent condamnés à la confiscation des biens et aux travaux forcés à perpétuité, en Sibérie : le prince George à

— âôô —

Kouznetsk, Bariatinskî à Ohotsk, Stolétow à Nertchinsk*. Le prince* Miche] fut révoqué de son poste à Kazan et derechef exilé à la campagne. Il avait trois fils : Serge, âgé de 36 ans; Alexandre, de 17, et Basile (plas tard le conquérant de la Crimée), de 9 ans. Le prince Serge, qui était général-major, fut renvoyé du service et exilé à la campagne; Alexandre fut enrôlé comme simple soldat, avec défense d'avancement, et Basile eut la défense d'étudier quoi que ce soit, avec la perspective de se voir, à Tâge de 15 ans, enrôlé sous la giberne pour sa vie darant. Il devint soldat; mais au siège d'Otchakow il se distingua à un tel point que le maréchal Munich, témoin de sa vaillance, et ignorant son nom, l'avança sur place comme officier. Ayant appris que c'était un Dolgoroukow, auquel Tavancement était interdit, le ma* réchal s'écria : Munich ne ment point; je lui ai annoncé son rang d'officier, et il restera officier. La défense d'étudier avait empêché le prinee de la Crimée d'acquérir des connaissances : il était illettré au point de pouvoir à peine signer son nom. Plus tard, devenu gouverneur-général de Moscou, où il fut adoré des habitans, il lui arrivait, en indiquant son opinion sur les papiers soumis à sa signature, de commettre les erreurs d'orthographe les plus excentriques. Son chef de chancellerie, Basile Stépanovitch Popow, lui disait alors : « Votre Excellence a commis une erreur en écrivant tel mot, > et le prince jetait avec humeur sa plume par terre, ens'écriant : c mais voim ne savez pas seulement me faire tailler les plumes! >

Le pauvre Stolétow, exilé à Nertchinsk, y laissa échapper un jour, à tahie et soas l'influence de la. boisson, le récit de quelques paroles échangées par lui à Pétersbourg avec son beau-frère, le mundschenk de la cour, Serge Nestérow, le hofmeister de la cour impériale, Adrien lélaghine, et le prince Michel Bélosselski; il n'en fallut point davantage pour faire ramener Stolétow, en 1736, à Pétersbourg, où*il fut remis entre les mains de la chancellerie secrète, horriblement torturé et enfin décapité, le 12 juin 1736; sa soeur Marthe Nestérow fut condamnée à être fouettée sans miséricorde (néstchadno), et exilée à Orenbourg avec son mari. lélaghine fut condamné à la prison et Bélosselski exilé à Orenbourg. Les deux derniers furent rappelés par l'impératrice Elisabeth; elle rétablit lélaghine dans ses fonctions de hofmeister, lui conféra le rang de lieutenant-général et le cordon de Saint-Alexandre. Quant à Bélosselski, devenu veuf de sa première femme, une demoiselle Boltine, il épousa, pour se créer une position en cour, la comtesse Natalie Tdiernychew, en réalité fille de Pierre I, et par conséquent la soeur de l'impératrice Elisabeth.

Le prince Draitri Galitsyne, le principal chef et le meneur du parti

* Le prince George fat rappelé de l'exil par l'impératrice Elisabeth qui le nomma génénil-major. Il épousa la princesse Hélène Dolgoroukow, soenr de la fiancée de Pierre II, et moorut en 1747. Sa veuve lui suiYécut d'Un demi-flièclei

oligarchique, avait d'abord été ménagé par Bieren et les Allemands^ Nooimé sénateur, il venait rarement siéger au sénat, et lors du trans' port définitif de la capitale à Pétersbourg, en janvier 1732, il resta à Moscou. 11 passait la plus grande partie de 1 année à sa terre d*Arbangeiskoïé, près de Moscou (aujourd'hui la propriété du prince loussoupow) ; il y avait réuni une magnifique bibliothèque de plus de sept mille volumes, et il se tenait prudemment éloigné de la cour. Mais Bieren voulait à tout prix se débarrasser de cet homme entreprenant et énergique. Tai raconté, page 316, comment le prince Constantin Cantémir, gendre de Galitsyne, avait été mis en possession de Théritage paternel; on poussa Antiochus Cantémir à reprendre cette vieille affaire, à porter plamte à Timpératrice, et, en 1737^ le vieux prince Dmitrî fuL^finfernjé^ajiâJl^^ ScWlIlfêiIJiîurg , ^À A mouïàt en

ajxil de rainée, ^^uixâjU^. Son second fils, Alexis, échappa à Texil grâce à 9m aUiancû«.axeftJfiS^]tï^^ et rjttaéu^eixe^quejenûu^^^ vernement avait d'abord maintenu dans son poste de ministre à Berlin, fut ensuite envoyé, comme gouverneur à Kazan, où il fut tué par la foudre le 1 juillet 1738, peu de temps après la mort de son père. Le prhice Dmitri supporta son.. malheur avec cette fermeté, ce courage stoïque dont sa vie porte Findélébile et respectable empreinte; les erreurs politiques de cet homme, ses tendances oligarchiques ne sauraient diminuer le sentiment d'admiration inspiré par cette imposante figuîo historique, fière ei hautame au milieu d'un océan de bassesses, et si énergique dans la poursuite de cette indépendance personnelle dont la plupart de ses contemporains russes,^de ses égaux par le rang et la naissance, non-seulement n'appréciaient point la valeur, mais ne savaient même comprendre l'indispensable nécessité, habitués qu'ils étaient à barboter dans cet esclavage si abject, esclavage hérité par eux de leurs pères et légué à leurs descendans, lesquels y barbotent jusqu'à ce jour. Un autre grand seigneur exilé et ruiné, fut le prince Alexandre Tcberkagki. Il occupait, eu 173.4,^te.. pnata de gouyepaeur-de la pro- ™^ '^^ Sffî^l^UftK f^^^ noa-.seulemenl>adminiatratif» mais encore politique et fort ia]{)ûrtant, vu. les, relations jonmalièresjivec les provinces voisines appartenantes encore, à cette époque, à la Pologne. Il est certain qu'un grand seigneur comme Tcherkaski, avec sa fortune immense (il possédait quarante mille serfs), devait avoir le coeur serré par l'obligation de porter l'épouvantable joug du despotisme russe, et cela en présence du voisinage de ces magnats polonais si indépendans, si puissans, si fiers de leur position sociale et de leur immense influence. Les réflexions les plus amères, les plus poignantes venaient l'assaillir tout naturellement à l'inévitable comparaison entre la position respective des noblesses polonaise et russe: l'une si libre, la seconde si abjectement esclave! D'un autre côté, son immense fortuné en faisait un point de mire pour les courtisans provocateurs d'exils et de confiscations,

dans Fespérance de tirer profit de ces dernières. Le gouvernement russe, sous le règne d'Anne, déployait une férocité épouvantable à poursuivre la rentrée des arréragés d'impôts; sommé, en sa qualité de gouverneur de province, de prêter la main à ces atrocités, Tcherkaski le faisait avec une visible répugnance; il eat Fimprudence de s'exprimer libremenr sur les mauvaises influences d« Fentourage impérial, et de laisser échapper ce propos : il aurait mille fois mieux valu élire au trône le petit prince de Hohtein^ som la régence de la grande-duchesse Elisabeth. Il n'en fallut pas davantage pour inventer toute une accusation d'un complot, ayant pour but Favénement du petit prince de Holstein au trône de Russie. Lors de l'arrestation de Tcherkaski, Fon trouva chez lui des lettres de plusieurs magnats polonais de ses amis, lesquels, dans ces lettres toutes privées et confidentielles, déploraient la triste position, en Russie, d'un aussi grand seigneur, exposé à subir toutes les avanies et les ignominies possibles, et ne ménageaient nullement Bieren. Ceci acheva la perte du malheureux: il fut torturé, exilé en Sibérie et sa fortune confisquée. Après Favénement au trône d'Elisabeth, il fut rappelé, nommé maréchal de la cour avec le rang de lieutenant-général et chevalier de Saint-Âlexandre^ indemnités fort insuffisantes pour un homme de cette position sociale, après les immenses pertes par lui subies : on ne lui restitua qu'une faiUe partie de sa fortune, celles d'entre ses terres qui n'avaient point été distri* buées à d'autres, et pour ces dernières il ne reçut la moindre indemnité, preuve qu'il n'y avait point eu de complot réel, autrement Fin* demnité aurait été plus large. U mourut en 1749, sans avoir exereé aucune influence à la cour.

Mon trisaïeul, le prince Serge Pétrovitch, n'avait joué aucun rôle important : aussi se borna-t-on à l'exiler à la campagne av^c sa femme.

Avant leur départ de Moscou, l'impératrice Anne fit chercher ma trisaïeule pour lui reprocher sa conversion au catholicisme. Elle la reçut dans la chambre de ses demoiselles d'honneur, voisine du cabinet impérial. Lorsque ma trisaïeule, selon l'étiquette, se baissait pour baiser la main de Fimpératrice, celle-ci hii appliqua un vigoureux soufflet, l'agonisa d'injures comme un cocher aurait pu le faire, et termina cette audience par les mots : hars d'ici, drôleêse (pochla vone^ merzavka).

L'abbe Jubé fat expulsé de Russie, ainsi que la femme de chambre de ma trisaïeule, une nommée Behr, catholique fanatique. Le duc de Liria, se voyant dans une fausse position, sollicita son rappel et partit dans l'hiver qui suivit Favénement d'Anne au trône.

Mais la famille Dolgoroukow n'était point au bout de ses malheurs. Ainsi qu'il arrive souvent en ce monde, Un événeo^ent heureux devint la cause première d'une catastrophe épouvantable.

L'habile et rusé baron Schafirow avait obtenu, de Biar^ le rappel

de son gendre le prince Serge Dolgoronkow, exilé à la campagne : il fat même question de rappeler à un poste diplomatique. Ostermann, ennemi de Schafirow, redoutant de voir ce dernier reprendre de Tinfluence; Oucliakow, ennemi des Dolgoroukow, craignant leur vengeance, enfin Volynski, rapidement devenu un personnage fort important, et ne se souciant nullement de voir la réapparition, à Thorizon de la cour, d-âstres jadis si puissans, se liguèrent ensemble pour convaincre Bieren du danger qu'il y aurait pour lui de laisser reparaître sur la scène une famille, des^ malheurs de laquelle il avait été Fauteur; on lui démontrait Tutililé, pour lui, d'écraser complètement les Dolgoroukow. Le chef de la chancellerie secrète, Oucliakow, se chargea de lui en fournir le prétexte.

Après la mort de ses parens, le prince Ivan, à Bérëzow, était devenu le chef de la famille, mais sa conduite ne pouvait inspirer aucun sentiment de considération, ni aux siens, ni aux étrangers. — Le malheur épure' les coeurs nobles, relève les âmes fortement trempées, mais il exerce une influence dissolvante sur les âmes vulgaires; il les rabaisse encore plus, et au lieu de les améliorer, il les corrompt encore davantage. Le prince Ivan, n^ligeanl son ang^lique femme, s'était adonné à la boisson; il passait ses journées à se griser en compagnie de quelques petits employés, de prêtres et de bourgeois de la petite ville où s'écoulait son exil. Sa femme, par la trop grande douceur de son caractère, se trouvait incapable d'en imposer aux soeurs de sou mari, des filles impérieuses et capricieuses au plus haut degré. — Les trois frères du prince Ivan étaient des imbéciles, incapables d'apprécier leur adorable belle-soeur, dont l'existence était devenue lin véritable martyre. Moralement isolée au sein de cette famille à laquelle elle avait tout sacrifié, contrariée, turlupinée par ses belles-soeurs, délaissée par son mari, elle ne trouvait de consolations qu'auprès du berceau de ses enfans; elle avait deux fils, Michel et Dmitri; le gouvernement lui avait refusé même l'autorisation de prendre une nourrice; parmi les cinq servantes ayant accompagné la famille exilée, aucune des cinq ne se trouvait apte à remplir les fonctions de nourrice; la santé de la princesse Natalie elle-méine laissant be^coup à désirer, elle fut obligée de partager ce doux dévoir maternel avec une vache! Les enfans étaient allaités, tantôt par la mère, tantôt par du lait de vache.

La princesse Catherine, l'ex-fiancée impériale, menait à Bérëzow une conduite dissolue : elle avait contracté une liaison avec un lieutenant de garnison, nommé Ovtsyne. Elle était tombée si bas, que parmi les prétendaas à ses faveurs se trouvait un certain Joseph Tichine, petit employé (podiiatchyi) à la douane de Tobolsk, appelé souvent à Bérëzow par les fonctions et devoirs de sa place. Un jour, Tichine, pris de vin, ayant exprimé ses vues à la princesse Catherine avec trop dé salis-façon, Ovtsyne, aidé par un officier appelé Jacques Lihatchew et

un habitant de la ville, Ignace Kachpérow, rouèrent de coups Ticltine, lequel jura de se venger.

Sur ses, entrefaites, Oucbakow avait envoyé à Tobolsk l'un de ses parens, capitaine aux gardes, pour tendre des embûches aux exilés. Ce capitaine aux gardes engagea Tichine à présenter une délation portant : l*» Que le prince Ivan lui avait parlé de l'impératrice dans les termes les plus outrageans. 2** Qu'il avait chez soi une gravure représentant le sacre de Pierre II. 3** Que le prince Nicolas avait chez soi un livre, imprimé à Kiew, et relatif aux fiançailles de sa soeur avec feu l'empereur. 4* Que le voïévode Bobrovski et le major Pétrow permettaient à la famille exilée de recevoir des visites, et au prince Ivan d'aller chez les habitans de la ville faire bombance et médire de rimpératrice. 5"* Que le clergé de la ville venait sans cesse dîner et souper chez la famille exilée.

Le capitaine aux gardes (lequel, si je ne me trompe, portait aussi le nom d'Ouchakow), après avoir reçu cette délation, vint en personne à Bérêzowy en mai 1738, soi-disant à titre d'envoyé, par le gouvernement, pour tous les adoucissemens possibles à apportera la position des exilés; il Venait les voir, mangeait avec eux, se promenait avec eux dans la ville. Ensuite il partit, et immédiatement après son départ, sur l'ordre donné par lui, le prince Ivan fut séparé des siens et jeté dans un étroit cachot, où on lui donnait les alimens les plus grossiers, et en quantité suffisante seulement pour ne point mourir de faim. La princesse Natalie obtint de l'excellent major Pétrow l'autorisation d'aller, la nuit, voir son mari à travers la petite fenêtre de sa prison et lai porter des alimens.

En septembre, par une nuit sombre et pluvieuse, un bateau vint s'amarrer au rivage de la Sosva : des soldats en descendirent, et pro« cédèrent à l'arrestation de trente et une personnes. On les conduisit au bateau, on les mit aux fers, et avant l'aube du jour le bateau faisait voile pour Tobolsk. Parmi les trente et un prisonniers se trouvaient le prince Ivan, Bobrovski, Pétrow, Ovtsyne, Lihatchew, Kachpérow; cinq prêtres : Fédor Pétrovitch Kouznetsow, confesseur du prince Ivan, Élie Prohorow et les trois frères Vassiliew, André, Timothée et Artémius; enfin le diacre Fédor Kakoouline. Arrivés à Tobolsk, ces malheureux furent amenés devant leur juge, et ce juge se trouva être..... le capitaine aux gardes, venu à Bérëzow quatre mois auparavant. — Accusés d'avoir frayé avec les exilés, d'avoir mangé et bu avec eux, ils furent condamnés : Lihatchew et Kachpérow, après avoir été fouet* tés, furent envoyés en exil à Orenbourg; Bobrovski fat envoyé à Orenbourg pour y être enrôlé comme simple soldat sa vie durant; Pétrow et Ovtsyne furent envoyés aux travaux forcés. Le métropolitain de Sibérie, Antoine Stahovski, eut le noble coursée d'intercéder pour les cinq prêtres et le diacre, mais il ne pat les sauver : tous les

cinq forent envoyés aux travaux forcés à Ohotsk, les frères Vassi* liew, Prohorow et le diacre après avoir été fouettés, et Kouznetsow (pour n'avoir point révélé les confessions du prince ivan), après avoir été knouté et avoir eu les narines arrachées.

Le prince Ivan fut jeté à^Tobolsk dans une prison, où il se trouvait attaché au mur par une chaîne, ayant les pieds et les mains chargés de fers; on ne le laissait point dorpair, enfin, on l'amena à tomber dans un tel état d'excitation nerveuse, qu'il se mit à parler de son passé, et, habilemeut interrogé, il raconta la scène de la confection du faux testament impérial, à Moscou, en janvier 1730. Ce fut un prétexte pour Bieren de donner l'ordre de faire conduire le malheureux à Novgorod, où Ton amena également, de Bérè'zow, ses frères et soeurs, et du couvent de Solovetsk, le prince Basile Loukitch. Les oncles du prince Ivan, Serge et Ivan, furent également amenés à Novgorod, où une commission d'enquête fut chargée de les interroger et de les faire parler au moyen de tortures.

C'était en 1739 : la Russie entière — sauf quelques centaines d'Allemands admis à l'exploiter — se trouvait dégoûtée du régime-Bieren; la grande-duchesse Elisabeth et son neveu le petit prince de Holstein, auxquels, en 1730, personne ne songeait et dont on ne parlait qu'avec dédain, se présentaient à Timagination des nobles russes comme l'une des éventualités les plus sérieuses de l'avenir; la grande-duchesse, par son affabilité, sa bienveillance envers les officiers et les soldats des gardes, s'était déjà rallié un grand nombre de partisans. Bieren et les Allemands commençaient à redouter vivement cette princesse, et dans chaque procès politique, dans toute explosion publique de mécontentement ils croyaient voir la main des amis d'Elisabeth. Il en fut de même cette fois-ci, dans l'affaire Dolgoroukow, et bien à tort : ni les exilés de Bérézow, ni même l'habile et intrigant captif de Solovetsk n'avaient eu aucune espèce de relations avec les partisans de la césarevna, ainsi que l'on appelait Elisabeth dans le temps. Par malheur pour la famille Dolgoroukow, le seul personnage, à Pétersboui^, qui intercédât pour elle, le vieux baron Schafirow, venait de mourir (1 mars 1739). Il avait, à son lit de mort, recommandé son gendre, le prince Serge, et ses petits-fils, à la clémence et aux bontés de cette impératrice Anne qui ne connut jamais ni bonté, ni clémence. Cette recommandation avait encore aiguillonné la haine des ennemis de la famille.

Les interrogatoires eurent lieu avec une dureté, dégénérant souvent en une véritable férocité : les tortures y jouèrent un grand rôle. L'on trouva le moyen de griser le frère cadet du prince Ivan, Alexandre, et de le faire ainsi parler d'une manière très-compromettante pour sa fainille. Revenu à lui, dans un accès de désespoir, il saisit un couteau et s'ouvrit le ven^e. L'on s'aperçut à temps de cette tentative de suicide :

on lui recousut la. plaie; on loi administra 1^ soins nécessaires . et on lai saava la vie.

L'arrêt impérial condamna le prince Ivan à être écarteié; ses oncles les princes Serge et Ivan, ot le prince Basile Loukitch, à être décapités; le maréchal Dolgoroukow et son frère Michel à être enfermés, Ton au couvent de Solovetsk, Tautre à la forteresse, de Schlûsselbourg, avec confiscation de leurs biens. Parmi les frères du prince Ivan, Nicolas, âgé de 26 ans, fut condamné à avoir le bout de la langue coupé et à être envoyé aux travaux forcés à Ohotsk; Alexis, âgé. de 23 ans, à être envoyé au Kamtchatka, pour y servir comme matelot ^a vie durant; Alexandre, âgé de 21 ans, fut envoyé aux travaux forcés au Kamtchatka; tous les trois frères reçurent, le knout, et leurs trois soeurs furent enfermées dans des couvons. De leurs cousinsTgermains, ^es quatre fils du prince Serge, les deux aînés, Nicolas et Pierre, furent enrôlés comme simples soldats; les deux plus jeunes, Grégoire et Basile, furent placés en apprentissage de métiers ç le petit Basile fat -placé chez un maréchal-ferrant, avec défense de lui enseigner à lire et écrire.

. Les supplices eurent lieu le 8 novembre 1739. A une verste environ de là ville de Novgorod s'étend un vaste terrain marécageux, pour arriver auquel on traverse un ravin à lit de ruisseau desséché, appelé le ruisseau de Fédor (Fédorovskoy routchey); sur ce terrain marécageux se trouve le cimetière des pauvres (skoudelnitchiié kladbistché). A un quart de verste de ce cimetière fut dressé un éehafaud. L'on commença par donner le knout aux trois frères du prince Ivan; Ton ^oupa au prince Nicolas le bout de sa langue; ensuite Ton décapita le prince Ivan Fonde; puis le prince Serge; ensuite le.prince Basile L<Hikitcfa. Vint le tour d'Ivan le neveu, condamné à être écarteié. Jl fit preuve, en ce moment suprême et terrible, d'une admirable fermeté; il vit arriver la mort, et quelle morti avec un courage véritablement russe. Pendant que le bourreaa l'attachait à la fatale planche, il priait Dieu; au moment, où Je bourreau lui trancha la main droite, il dit: Je te remercie^ oh! mofi Dieu; au moment où on lui trancha la jambe gauche, il .dit : de m*amir accordé, et après qu'on lui eut tranché la main gauche, il dit : d'apprendre à te cormaUre, et il s'évanouit Le bourreau acheva le supplice en lui tranchant la jambe droite, et ensuite la tête. Le. petitfils de la victime, le prince Ivan Mihaïlovitch, écrit dans ses Mémoires inédits : t Une fin aussi inattendue, aussi terrible, aussi pleine de souf- » frances rachetait tous les péchés de sa jeunesse, et son sang, en ar- »rosant ce sol novgorodien, cet antique berceau de la liberté russe, » doit réconcilier sa mémoire avec tous les ennennsde notre ianùlle.» Le petit-fils de la victime a raison en affirmant que tant de souffrances, couronnées par une mort pareille, rachètent bien tous les péchés de la jeunesse, mais Thistoire impartiale ne doitriei^ taire, et tout en flétrissant

les craels et infâmes boorreaui^ da priuce Ivan: Bieren, Quchakow et compagnie, elle ne saurait non plus arracher de i^es annales les tristes feuillets du règne de Pierre II

L'on creusa immédiatement deux fosses au cimetière des pauvres, et dans chacune de ces fosses Ton plaça un cercueil; dans cha(|ue cercueil se trouvaient jetés deux cadavres. Après Favénement d'Elisaheth an trône,! le prince Nicolas, frère et neveu des suppliciés, et le prince Michel, fils aîné du malheureux Ivan, bâtirent, près de ce cimetière, une église au nom de Saint-Nicolas; ils firent transporter et inhumer, dans l'église même, les deux cercueils. Ils se trouvent à gauche de l'entrée, à droite du maître-autel; au lieu de pierres tumulaires, ils sont recouverts de hriques blanchies à la chaux; aucune inscription, ni noms, ni dates. fai visité, en 1849, cette église solitaire, et je me suis incliné, avec une vive et douloureuse émotion, devant ces deux tombes, témoins muets, mais si éloquens, de la vanité de l'ambition et de l'instabilité des grandeurs de ce monde

Je parlerai ici de la destinée de ceux des membres de la famille qui avaient survécu à cet horrible supplice. J'ai déjà parlé du maréchal (page 29). Rappelé de son exil, ainsi que tous les Dolgoroukow, par l'impératrice Élis2i)etfa, le maréchal vécut dans les dernières années de sa vie à Pétersbourg, entouré d'égards et de respects. Son frère Michel fut nommé sénateur; il lui survécut et mourut en 1750, à l'âge de 82 ans.

La veuve du prince Ivan, l'angélique princesse Natalie, resta à Bérè'zow où elle fut détenue jusqu'à l'avènement d'Elisabeth au trône. Elle arriva alors à Pétersbourg avec ses deux fils, et vécut dans la maison de son frère, le comte Pierre Schérémétew, lequel, ayant hérité de leur père une fortune de soixante-dix mille serfs, ne voulut donner à ses soeurs qu'une terre de cinq cents serfs à chacune. Le gouvernement restitua aux enfans de la princesse Natalie la terre de Tsarévstchina à Penza^ peuplée de 1,200 serfs, et la terre de Yolynskoïé près de Moscou; chacun de ses trois beaux-frères reçut wiviron 1,800 serfs. Parmi les immenses propriétés confisquées à cette branche de la famille Dolgoroukow, il y en avait encore de bien considérables non-distribuées à d'autres, et faisant partie des domaines de l'état : il s'agissait de 16,000 serfs. La princesse Natalie, pour en obtenir la restitution, eut recours au €0i^te Lestocq, si puissant pendant les premières années du règne d'Elisabeth. Lestocq se faisait fort de faire signer à l'impératrice un oukaze à cet effet, mais il exigeait le don préalable d'une magnifique pen4ule du prix de 7,000 roubles (environ 50,000 fr. en monnaie actuelle), appartenante au comte Pierre Schérémétew. Celui-ci, un vrai misérable, ne voulut point se séparer de sa pendule pour améliorer l'avenir de sa soeur et do ses neveux, et Lestocq refusa d'intervenir.

L'aîné des fils de la princesse Natalie, Michel, après un mariage

coart et stérile avec une Galitsyne, épousa, après une année de teo" vagé, une Stroganow, et en m^e temps le second fils de la princesse^ Dmitri, achevait ses études et allait entrer dans le monde. C'était e»^ 1757 : la princesse Nalalie accomplit le voeu formé par elle depuis longtemps : elle se retira à Kiew et prit le voile sous le nom de Neetarie, au couvent de Saint-Froll. La veille du jour où elle allait prononcer ses voeux, elle se rendit sur la rive escarpée du Dniepre, elle ôta de son doigt la bague nuptiale, et après Tavoir baisée en sanglotant, elle la jeta dans le fleuve. Elle finit ses jours dans ce couvent le 3 juillel 1771; après 57 ans d'une existence véritablement digne d'une sainte. Elle est inhumée dans la cathédrale du grand couvent (Lavra)ie Kiew. Deux ans avant sa mort, Tillustre martyre avait fermé les yeux à son second fils, Dmitri, âgé de 31 ans, et qui habitait Kiew depuis plusieurs années, après s'être survécu à lui-même. Une passion malheureuse avait amené chez lui un ramollissement du cerveau.

La princesse Catherine, l'ex-fiancée impériale, avait été conduite, en novembre 1739, au couvent de la Résurrection à Goritsy, sur le lac de Béloozéro, (généralement connu sous le nom de couvent de Goritskoy), situé au district de Kirilow (province actuelle de Novgorod), dans une contrée boisée et sauvage. Ce couvent avait plus d'une fois servi de prison d'état. Fondé au seizième siècle, par la princesse Ëuplirosine, veuve du prince André Ivanovitch de Staritsa, oncle d'Ivan-lé-Terrible, il avait servi de prison et de tombe à sa fondatrice elle-même, que son terrible neveu y avait fait enfermer,- après avoir empoisonné son cousin-germain le prince Vladimir, le fils de la malheureuse Eu*phrosine. Ensuite ce couvent avait servi de prison à la belle-fiUe d'Ivanle-Terrible, Prascovie Mihaïlovna Salovoy, femme de ce czarévitch Ivan que son père tua dans un accès de colère. Dans les premières années du dix-septième siècle, après la chute de la dynastie Godounow, la czarine Xénie Godounow fut enfermée dans le couvent de Goritskoy.

La réclusion de la princesse Catherine fut des plus rigoureuses: il était défendu de la laisser sortir de sa chambre. Au fond du couvent se trouve une arrière-cour pour les écuries et les greniers; à l'entrée de cette arrière-cour l'on voyait une petite maison, ou plutôt une cabane en bois, avec de petites ouvertures dans les murs tenant lieu de fenêtres; la porte était verrouillée et fermée à <*.adenas. Cette cabane servit de prison à la fiancée de Pierre II, mais ni la rigueur de cette détention, ni la dépendance si absolue où elle se trouvait placée vis-àvis de l'abbesse ne parvinrent à briser, ni même à faire plier ce caractère altier et hautain. L'abbesse était la fille d'un serf, et la princesse Catherine la traitait avec un dédain inouï. Un jour, à la suite d'une scène très-vive, l'abbesse voulut la frapper avec le rosaire qu'elle tenait à la main; la princesse Catherine fit un pas en arrière, releva orgueillei>sèment la tête, et en lui montrant du doigt la porte, lui dit : Ton devoir

9St de respecter la lumière jmque dam les ténèbres: n'oublie j)mnt que je suis, moi^ une princesse, et toi, tu n'es qu'une esclave! (Tg dmjna àuvajatt spétivo tmé: né zabyvay, chto ia kniajna, a ty holopka), L'abbesse fut tellenleiit stupéfaite, qu'elle sortit de la chambre sans mot dire. Une autre fois, le gouverneur de la province, faisant sa tournée, visita le couvent, où il fut accueilli avec les plus grands honneurs. L'aèbesse ramena dans la prison de la princesse Catherine; celle-ci, à Taspect du haut fonctionnaire, resta assise. Interpellée, pourquoi ne se levait-elle point, elle tourna le dos sans répondre. Pour la punir, l'on recouvrit d'une planche la petite ouverture donnant le jour à sa chambre, et elle fut condamnée à rester dans Tobscurité. Cette dure captivité se prolongea pendant deux années, jusqu'à l'avènement d'Elisabeth au trône. Alors arriva de Pétersbourg un équipage pour reconduire la princesse Catherine dans la capitale. L'abbesse et les nonnes vinrent se prosterner à ses pieds pour solliciter sa protection; elle quitta avec solennité le lieu de sa prison, et plus- d'une fois elle y envoya ensuite des présens et de l'argent.

L'impératrice Elisabeth tenait beaucoup à marier l'ex-fiancée impériale, à laquelle, jadis, le jour de ses fiançailles, elle avait dû venir bâfrer la main, mais il n'était guère facile de trouver un établissement pour une personne que tout le monde savait être dissolue, d'un caractère impérieux, et laquelle, en môme temps, avait trop d'orgueil pour épouser le premier venu. Enfin, en 1745, après trois années de vains efforts, le comte Alexandre Bruce, à peine devenu veuf de sa première femme, aussi une Dolgoroukow, nièce du maréchal, consentit à épouser la princesse Catherine. Après le mariage, les nouveaux époux allèrent à Novgorod saluer les tombes du frère aîné et des oncles de la comtesse. Celle-ci prit froid dans ce voyage; de retour à Pétersbourg, elle tomba malade et mourut bientôt. Sur son lit de mort, elle se fît apporter toutes ses robes et les fit jeter au feu, afin que personne ne puisse les porter après elle: sa hauteur et son* extrême orgueil ne la quittèrent point môme à ce moment suprême!

Son frère le prince Nicolas, qui avait eu le bout de la langue coupé, obtint de l'impératrice Elisabeth le rang de brigadier et l'autorisation de vivre hors du service. Il se fixa à Moscou; épousa une Galitsyne, une demoiselle d'un âge plus que mûr, et devenu veuf après quelques années de mariage, il épousa en secondes noces une Brédihine, dont le père avait été voïôvode à Novgorod en 1739, au moment du supplice de la famille Dolgoroukow. La petite Brédihine, alors âgée de six ans, avait assisté au triste spectacle de ce supplico, et certes, elle ne se doutait nullement que le jeune homme, auquel, en sa présence, l'on venait d'administrer le knout et de couper le bout de la langue, se trouvait destiné à devenir son mari dix-sept ans plus tard. De ce second mariage naquit, entre autres, cette princesse Barbe Dolgoroukow qui faisait

là traite des blancs (voyez page 227). J'ai cooiiu, dans ma jenn^se^ le fils du prince Nicolas de son second lit, le prince Alexandre, mort à Moscou en .1844 à Fâge de 86 an&| il était d'une bêtise frisant ridiotisme; il avait épousé une demoiselle de Liisyne, fille naturelle de ce prince Alexandre Galitsyne qui fut vice-chancelier et grand-chambellaii ^us le règne do Catherine IL

Le troisième frère de la princesse Catherine, le prince Alexis^ envoyé au Kamtchatka pour être enrôlé comme simple matelot, y avait contracté' des habitudes d'ivr(^nerie crapuleuse. De retour de l'exil, devenu officier de marine, il épousa une princesse Mychetsld, et il en eut un fils, Grégoire, mort en 1812 sans avoir été marié, un bomme fort distingué et fort resipectahle, l'un des principaux francs-maçons russos do son temps. Devenu veuf, le prince Alexis se remaria avec une veuve Pléstchéiew;i1 en eut un fils, Ivan, et une fille, la princesse Pierre Henchikow. Devenu veuf pour la seconde fois, il prit pour maîtresse la femme d'un matelot, dont il eut quatre fils, Paul, Jacques, Alexis et André; après la mort du mari-matelot, le prince Alexis épousa sa maîtresse; les quatre garçons assistèrent au mariage de leur mère; lorsque le prêtre, suivant le rit, conduisit les nouveaux époux trois fois autour du hitrin placé au milieu de Téglise, et sur lequel se trouve déposée la croix, les quatre garçons suivaient leur mère, à la robe de laquelle on les avait rattachés par des rubans roses; cela constituait jadis en Russie une l^idmatiûn et s'sLppehiX privénkhivate» L'un de ces garçons, Alexis^ fut plus tard ministre de la justice sous le règne de l'empereur Nicolas.

Le plus jeune des frères de la fiancée impériale, le prince Alexandre Dolgoroukow, au retour de l'exil, épousa une Matiouchkine, dont le père, Cyrille Pétrovitch, était un cousin issu de germain de Pierre I et Fonde germain du comte Matiouchkine. Ce fut Tun des petits-fils du prince Alexandre qui, à Perm, fit servir à ses convives, à dîner, son chien rôti (voyez pa^e 4). J'ai raconté .plus haut comment les inquisiteurs de Bieren avaient arraché au prince Alexandre, sous l'influence des fumées de vin, les dépositions les plus compromettantes pour sa famille. Au retour de l'exil, ses frères et soeurs ne voulurent jamais le voir; ses enfans n'étaient point désignés autrement, dans le langage de famille, que sous le nom de branche maudite, et ceci dura jusqu'au moment où son fils aîné, Alexandre, obtint la bienveillance de l'empereur Paul qui le nomma sénateur et conseiller privé actuel. La bienveillance impériale, en Russie, passe avant tout : elle fit évanouir cette vendetta.

J'ai déjà dit que la soeur aînée de la princesse Catherine, Anna, ne se maria point, et la plus jeune, Hélène, épousa le prince George louriévitch Dolgoroukow, rappelé de Sibérie, où il avait été envoyé par Bieren aux travaux forcés dans la ville de Kouznetsk. Le prince George mourut en 1747; la prinoesse Hélène lui survécut d'un demi-siècle;

elle moarat en 1799, danâ la 84* année de son âge. Elle habitait Moscou» où elle vivait assez retirée ; dans sa maison régnait nnè étiquette so^ lennelle et minutieuse qui éloigna d'elle beaucoup de monde; dans son salon, l'on voyait les portraits de sa soeur Catherine et de Pierre II, avec des couronnes impériales placées au-dessus des cadres; en général, la princesse Hélène était connue par son excessive fierté et un orgueil poussé jusqu'au ridicule.

Les quatre cousins-germains de la fiancée impériale, les fils du maU heureux prince Serge, décapité k Novgorod, furent également rappelés par rimpératrice Elisabeth et nommés officiers aux gardes. L'un d'eux, le prince Pierre, devint un officier-général fort distingué. Il fut tué à la prise, par nos troupes, de la ville de Hotine en Bessarabie, en 1769, et se trouve inhumé dans la cathédrale du grand couvent (lavru) de Kiew. Il laissa une fille naturelle, Anna Pétrovna Roukow, laquelle épousa le prince Alexis Léoutiévitch Shahovskoy.

Mon trisaïeul et sa femme avaient été exilés à la campagne; n'ayant joué aucun rôle important, ils avaient échappé à la confiscation, mais si Biereti ne les avait point dépouillés, les amis de ma trisaïeule, les jésuites 6t les abbés, y avaient suppléé; les pieux personnages, admaforem Dei gîoriam, avaient littéralement dévalisé la princesse Irène. De ses quatre fils, le second et le troisième, Nicolas et Alexandre, se trouvaient vis-à-vis de rien; Taîné, Vladimir, et le plus jeune, Pierre, mon bisaïeul, avaient une fortune personnelle, léguée à chacun d'eux par leurs marraines ; le prince Pierre possédait quatre mille serfs, à lui légués par sa riiarraine la czarine Prascovia, veuve du czar Ivan V et mère de l'impératrice Anne. Il va sans dire que sous le règne de celle-ci l'on ne toucha point à une fortune prenant sa source dans la munificence de la mère de l'impératrice, mais mon bisaïeul était destiné à se voir ruiné par une autre voie. Il avait épousé, à l'âge de 19 ans, Sophie Pétrovna Àpostoll, petite-fille du hetman pelit-russien de ce nom, une jeune personne d'une éducatio» fort distinguée, son père lui-même en ayant reçu une très -remarquable pour son temps (voyez page ^3). Mais le ménage ne resta point uni; mon bisaïeul faisait de fréquentes et longues absences, laissant sa femme dans la maison de son beau-père; pendant l'une de ces absences, il commit l'insigne folie de donner à l'une de ses tantes, la princesse Eudoxie Pétrovna, une vieille fille dominée par la passion du jeu, une procuration pour l'administration de ses bi^ns, au lieu de donner cette procuration à sa femme. Dans cet acte, il inséra, suivant l'absurde usage si souvent usité en Russie, la clause d'au* torisation pour engager et vendre les biens. La vilaine princesse Eudoxie, ayant fait des pertes considérables au jeu, vendit les biens de son trop confiant neveu, et le réduisit à la misère. Force fut alors à mon bisaïeul de continuer son service dans l'armée, et de vivre de ses appointemen», de colonel d'abord, de brigadier ensuite, enfin de général-major, jusqu'à

sa mort, arrivée en 1773, à Tâge de 82 ans. Sa femme continua à réisider en Petite-Russie chez son père. Je parlerai plus loin de leurs

Ici je reviens à ina trisaïeule, la catholique princesse Irène.

Sous le règne d'Elisabeth, elle et son mari revinrent à Pétersbourg, et se trouvaient, grâce aux jésuites et aux abbé», dans le dénuement le plus absolu. L'impératrice Élisabethj fort bigote, exigea de la princesse Irène une abjuration positive de la religion catholique. N'osant dé&obéir à Timpératrice^ ma trisaïeule profita de ce que le prêtre, chargé de recevoir son abjuration, ignorait le latin; elle lui persuada que Facle ne serait valable que pour autant qu'il serait prononcé en cette langue; elle prononça, la figure rayonnante, un discours en latin, dans lequel elle abjura solenndlement, positivement et irrévocablement la religion luthérienne (qu'elle n'avait jamais professée), et, l'impératrice disait à tout venant: je vois qu'Irène Dolgoroukow m'est bien dévouée; eUe s'est empressée d'abjurer le papisme et de revenir à l' orthodoxie /

L'obligation de pratiquer extérieurement notre religion pesait beaucoup à la princesse Irène; elle sollicita l'autorisation de faire un voyage à l'étranger. Mais déjà Thistoire de la fausse abjuration commençait à transpirer; on lui refusa un passeport; et elle se trouvait surveillée à Moscou où elle avait fixé son séjour. Alors elle se mit à réunir ses derrières ressources dans le but de s'enfuir par Smolensk et la Pologne pour 50 rendre à Rome; elle allait se mettre en route lorsqu'elle tomba malade et mourut le 28 novembre 1751, dans la 52*" année de son %e. Elle est inhumée, à Moscou, dans le couvent de Bohoïavlenskoy.

Son mari, mon trisaïeul le prioee Serge Pétrovitch, lui survécut de dix années. Il fut, après la mort de sa femme, ministre à Gonstantinople et président du collège du commerce, postes fort lucratifs, dans lesquelles il se signala par son intégrité.

Des frères de mon bisaïeul, les j^inces Nicolas et Alexandre furent des hommes médiocres, mais l'aîné, le prince AîJtadimir Serghéiévitch, avait beaucoup d'esprit, d'instruction, un mérite sérieux; c'était un habile diplomate, mais en môme temps un homme respectable, un homme de coeur et d'honneur, ayant toujours su garder et conserver sa dignité, ce qui n'était guère facile en Russie, à cette époque. Après avoir fait d'excellentes études, il était entré dans le corps du génie militaire, mais la dignité de sa conduite lui avait valu l'aversion du tout-puissant comte Pierre Schouvalow. Blessé de ne point voir le prince Vladimir ge ranger parmi ses courtisans, il lui refusait tout avancement, et au moment de l'avènement de Catherine II au trône, mon arrière-grandoncle, déjà âgé pour lors de 45 ans, avait seulement le rang de lieutenant-colonel. Catherine était douée d'un coup d'oeil d'aigle pour discerner les hommes et les apprécier à leur juste valeur. La paix entre la Russie et la Prusse se trouvait signée; il s'agissait d'envoyer un ministre à

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