CHAPITRE IV
jSOMMAIBE : Les SakoYnine ; leur origine liTonienne ; lenr déyonement aux principes des dissidens religieux russes, ainsi qu'à la czarîue Sophie ; leur supplice et leur ruine sous Pierre I. — Ancienneté et illustration historique des Pouchkine ; lenr supplice et leur exil sous Pierre I pour les mêmes causes que les Sakoynine.-— Les Moussine-Pouchkine ; la cause de Pélévation de cette famille, long-temps restée obscure; le premier comte Moussine-Pouchkine ; son fils le comte Platon. — Lea Volynski ; leur illustration ; Artëmius Volynski; son caractère si peu estimable. — Les Ouchakow; le comte Ouchakow, un vrai monstre ; sa carrière, sa cruauté. — ^Les Bestoujew; une branche de cette famille ajoutant à son nom celui de Rioumine ; le comte Pierre $ son fils le chancelier ; le fils de celui-«i$ le comte Michel, fi*ère tâné du chancelier. — Les Matiouchkine ; leurs liens de parente aveo la iamille impériale ; Athanase, Pami du czar Alexis ; son fils Michel, Pami de Pierre I. — Les Izmailow. — Les Lévachow ; le premier général de ce nom ; origine des comtes Lévachow. — Les Novossiltsow ; madame Stroganow, née Novossiltsow, maîtresse et compagne des orgies de Pierre I ; son frère Basile. -Les Stroganow;
- noble origine de Pimmense richesse de cette famille ; les privilèges exclnsifr dont i]8 ont joui jusqu'à l'époque de Pierre L— De quelle façon les Stroganow devieiment barons. — Les Loewenwolde ; le baron Jean-Gerhard ; ses trois fils : les comtea Frédéric, Beinhc^d et Charles- Gustave ; vicissitudes de la destinée de Reinhold. — Les comtes Roumiantsow ; origine première de leur élévation ; liaison de Pierre I avec la comtesse Roumiantsow ; son mariage ; son mari. — Les comtes Tchemychew; origine première de leur élévation ; la comtesse et sa liaison avec Pierre I ; le comte Fiem ; Pillostre et respectable maréchal comte Zahar ; Paimable et excellent comte Ivan, marin d'eau douce et maréchal d'eau salée. — Les comtes Bruce; la célèbre maréchal, ami et confident politique de Pierre I, réputé sorcier dans le peuple russe ; son fi'ère Robert Bruce et le fils de celui-ci, le comte Alexandre ; mariage de ce dernier avec la fiancée de Pieire II. ~ Le comte et la cgmtesse Jacques Bruce et leur fille unique.
Les familles des Sakovnme et des Poachkine, qui avaient joaé un îôle si important au dix-septième siècle, ayant épousé la cause de la czarine Sophie contre Pierre I**, avaient été persécutées par celui-ci, dont la vengeance atteignait souvent, et parfois même venait à dépasser les limites de la férocité.
Les Sakovnine sont d'origine allemande : un chevalier livonîen de très-ancienne famille, Jean d'UxkûU, fait prisonnier dans un combat^ s'éprit d'une Russe; pour Tépouser, il jeta aux orties sa croix de che-
valier, son voeu de continence et le catholicisme lui-même; il embrassa la religion grecque et se fil naturaliser russe* — Do ce mariage naquit un fils, Basile, devenu la souche des Sakovnine, et Tun des descendans duquel, Vokolnitchyi Prokofiy Fédorovitch, fort influent à la cour, mourut en 1662, laissant deux fils, Fédor et Alexis, et deux filles, Tbéodosie, veuve du vieux boyar Gleb Ivanovitch Morozow, et Eudoxie, mariée au boyar prince Pierre Sémënovitch Ôuroussow. Toutes les deux embrassèrent la cause des dissidens religieux avec une ardeur extrême et un zèle fanatique; elles se placèrent au nombre des amies intimes et des partisans fervens du célèbre dissident le père Avakoume, et périrent victimes de leur fanatisme; après avoir vu confisquer toute leur fortune, elles finirent leurs jours dans des cachots, dans la ville de Borovsk, Leurs frères, également dévoués a la cause des dissidens, agirent avec plus de prudence, et Fédor Sakovnine mourut tranquille dans son lit, après avoir obtenu du czar Fédor III le rang à'okolnitchyi, et de la régente Sophie celui de boyar. — Son frère Alexis, okolnitchyi sous la régence de Sophie, après de longues années de prudence, finit par y apporter moins de réserve, et le paya cher. Il entra dans une conspiration tramée par Ivan Élisséiévich Tsykler, un esprit ambitieux, inquiet et fourbe, lequel avait tour à tour trahi tous les partis; son ambition extravagante et son avidité ne se trouvant jamais assez rassasiées.
Colonel des stréiitz et partisan de la czarine Sophie, Tsykler fut Tun des moteurs de la sanglante insurrection du 1^ mai 1682; Sophie, devenue régente, le nomma doumnoy dxwianine, et lui confia le poste si important de trésorier de la couronne. Mais en 1689, voyant chanceler la puissance de cette princesse, Tsykler se hâta de Tabandonner et de se ranger du parti de Pierre 1*'. Celui-ci, par une défiance bien légitime vis-à-vis d'un pareil individu, lui ôla le poste de trésorier pour y appeler un homme de confiance, Yokolnitchyi Michel Timoféicvitch Lihatfchow. Alors Tsykler, furieux, trama une nouvelle conspiration en faveur de Sophie; il voulait s'appuyer sur les dissidens religieux, ennemis acharnés de Pierre P', et il s'adjoignit Alexis oakovnine. Celui-ci fit de vains efforts pour attirer dans le complot son gendre Alexandre Miloslavski, mais Tsykler y affilia le sien, Fédor Pouchkine, fils unique du vieux et riche boyar Mathieu Stépanovitch Pouchkine, l'un des vieillards les plus dévoués à la cause dos.dissi- * dens religieux. Le complot fut découvert; les conjurés soumis aux tortures les plus atroces, dans lesquelles Sakovnine expira; Tsykler et Fédor Pouchkine eurent, le 3 mars 1697, les bras et les jambes eoupés, ensuite on leur trancha la tète ; on en agit de même avec le cadavre de Sakovnine. Les membres coupés furent exposés en place publique sur des piques, et les tôles sur dds poteaux bâtis en briques.
Le vieux Mathieu Pouchkine et son petit-fils, Fédor, furent envoyés en Sibérie; on leur confisqua leur fortune, de même qu^aux trois fils de Sakovnine.
Pai parlé, à la page tôO, de Torigine de la très-ancienne famille des Pouchkine; ils jouèrent un rôle important aux seizième et dix-septième siècles*. — Ivan Ivanovitch Pouchkine fut le négociateur du dermier traité conclu entre la Russie et la ligue des villes anséatiques d'Allemagne, en 1814; il fut le trisaïeul du boyar Mathieu dont je viens de parler. Son petit-neveu, Eustache Mihaïlovitch, fut envoyé par Ivanle-Terrible en qualité d'ambassadeur auprès du roi de Pologne Ëti^ne Batory, et ensuite il fut chargé de négocier avec le c^èbre légat Antoine Possevin; son frère Ivan fut grand- veneur (joeqiâ MOCKOBCRaro nyia) auprès du czar Ivan-le-Terrible. Gabriel Grigoriévitch, le grandpère du boyar Mathieu, se rangea dans le parti aristocratique ayant pour but rintroduction, en Russie, d'une forme de gouvernement analogue à celle qui existait en Pologne. Nommé, par le faux Dmitri, grand-veneur, grand-fauconnier (coROJbHB^iH) et doumnoy dvoricmine, il fut assez fin et assez rusé pour conserver ces deux dernières fonctions, et sous le règne de Schouiski et sous celui de Michel Romanow, jusqu'à sa mort, arrivée en 1638. La tradition raconte qu'il contribua, par son influence aux états-généraux de 1613, à l'élection de Michel Romanow, et ceci, joint à sa finesse de cour, expliquerait comment il sut se maintenir à travers tant d'événemens et de bouleversemens. Il fut le principal auteur de la fortune considérable possédée par sa branche, fortune qui sombra, nous l'avons vu, par la confiscation des biens de son petit-fils, en 1697. La branche qui, de nos jours, a donné à la Russie le plus national et le plus sympathique de nos poètes, n'avait jamais été immensément riche, mais elle jouissait d'une belle fortune. Le grand-père du poète, Léon Alexandrovitch, lequel, en 1762, pour avoir hésité à prêter serment à Catherine II insurgée contre son mari, avait été arrêté et détenu pendant quelque temps, possédait trois mille serfs, qu'après sa mort se partagèrent ses cinq fils. — ^^ Pour ce qui en est de la branche aînée, sa fortune, qui était belle, s'est fondue, comme la plupart des fortunes, à force de partages.
Au moment même où venait à s'éclipser la brillante étoile politique des Pouchkine, se levait celle de la branche des Moussine-Pouchkine. Depuis la séparation de leur rameau avec la souche commune, pen-
♦ Il y a, de nos jours, trois branches de la fiunille Pouchkine. L'aînée, issue d' Eustache, ambassadeur auprès du roi Batory, est représentée par Ivan Alexéiévitch Pouchkine, propriétaire au district de Vénëw, province de Toula ; la deuxième branche s* est éteinte avec le petit-fils du boyar Matiiien Stépanovitch, exilé en Sibérie avec son grand-père ; la deuxième branche actuelle, ainsi que la troisième, sont issues du plus jeune frère de celui qui négocia le traité avec les villes anséatiques ; à la seconde branche actuelle appartenait le célèbre poëte ; à la troisième branche appartenait la grand' mère matemeUe du poëte, M-me Ganniba}l, née Marie Alexéiéyna Pouchkine.
dant deux siècles consécutifs, ils étaient restés dans une position fort modeste jusqu'au jour où Tun d'eux, Alexis Bogdanovitch, chambellan (ROMeaTBuâ crojbHHR'b) du czar Alexis, eut Tidée, bien plus lucrative qu'elle n'était honorable, de favoriser les amours de sa femme avec le czar Alexis, grand amateur du beau-sexe et appelé à payer cher sa vie de plaisirs, puisqu'on le vit mourir épuisé à l'âge de 47 ans*. De cette liaison naquit un fils, Ivan, que le czar Alexis, dans ses momens de gaieté, appelait : mon fils Pouchkine (moy syn Pouchkine). C'était un homme d'esprit et de mérite, mais d'une telle bassesse de caractère, d'une telle platitude de cour, qu'un jour il se mit, en présence de Pierre !•', à déprécier le czar Alexis, pour r^ausser le mérite des réformes de Pierre. Celui-ci le saisit par le bras et lui dit : c en dépréciant mon père, tu me causes bien plus de chagrin que * si tu m'avais déprécié, moi. Et tu le sais bien : moins que tout autre > tu as le droit d'attaquer mon père! » Là dessus Pierre lui fît faire un demi-tour, et lui appliqua une volée de coups de canne; la bastonnade finie, Pouchkine baisa la main qui l'avait étrillé, en disant : « pardon, Sire (sHBOBan», FocyAapb).
Pierre I"", ayant retiré au clergé la gestion de ses vastes domaines, en forma une administration spéciale, appelée d'abord monastyr$koy prikaZj et ensuite collège de l'économie, et en confia la direction à ce frère qu'il reconnaissait publiquement pour tel.
Pouchkine, courtisan assidu, accompagnait le czar non-seulement dans ses voyages, mais encore à la guerre. Ainsi, sans être militaire, il fut présent à la bataille de Poltava, et le lendemain il reçut l'autorisation de remplacer son titre de boyar par celui de conseiller privée L'année suivante, il sollicita et obtint le titre de comte (jusquies-là conféré par Pierre I" seulement au maréchal Schérémétew et au chan< celier Golovkine). Le grand-amiral Apraxine, ayant appris la collation de ce titre à Pouchkine, se présenta chez le czar, pleura de chagrin, et fut également créé comte. Lors de l'organisation du sénat, Pouchkine fut porté en tôte de la liste des huit premiers sénateurs. Il mourut en J729. Il avait été marié à une riche héritière, une Savëlow, d'une famille de bonne noblesse et petite-nièce du patriarche Joachim; il eut deux filles, dont une seule fut mariée (voyez page 6), et quatre fils : Platon, un autre qui se noya en se baignant dans la Moskva, Apollon, mort, célibataire, et Épafrodite. — Celui-ci laissa deux fils, dont l'aîné mourut jeune, et le second, Apollon, de son mariage avec une soeur du maréchal Kamenski, eut un fils, Apollon, l'un des plus savans naturalistes de son temps, lequel, immédiatement après l'annexion de la Géorgie à la Russie, organisa, à ses propres frais, une expédition scientifique au Caucase, où il mourut, nd)le victime de son zèle pour la science; il finit ses jours à Tiflis, le 18 avril 1805, à l'âge de 45 ans.
* Né le 10 mars 1629, il mourut le 28 janvier 1676.
Le fils aîné du premier comte Moussine-Pouchkine, Platon, avait achevé ses études en Hollande et à Paris. Pierre P' Tavait envoyé à l'étranger muni de la lettre d'introduction suivante, adressée au beaufrère du czar, Tambassadeur prince Boris Kourakine :
''nocuiaein mu ri KM^,u^l oCyieRlii naiHTH«iecBB» 4tJ%, ueMflHBBRa Hamero DiaTona, KOToparo BaMi, ako CBoûcTBeHHHKy, KaRi CBOflcTsenoRRa peROMenA)». — llwm'\
C'est-à-dîre : Nous vous envoyons, pour lui faire étudier les sciences politiques, Notre neveu Platon, et à titre de parent, je vous le recommande à vous, Notre parent ^- Pibi^.
On le destinait à épouser une riche héritière, la seconde fille do prince Mathieu Gagarine, mais après la catastrophe de celui-ci et la ruine de sa famille, il ne fut plus question de cette alliance. — L'on maria le comte Platon avec une autre riche héritière» la princesse Marthe Tcherkaski, nièce du chancelier de ce nom. Le comte Platon était un homme de talent et d'esprit, il avait reçu une brillante éducation; il était bien de sa personne, élégant, de bonne tournure, et fut l'un des mangeurs de coeurs de son époque. — D avait un caractère entreprenant et hardi, fier de sa haute position de cour, audacieux; il était assez tranchant dans ses propos, avec cela hautain et parfois assez dédaigneux, même vis-à-vis des hommes influens à la cour; ces deux derniers traits de son caractère furent les principales causes qui aboutirent à le faire envelopper dans la terrible catastrophe de Volynski, en 1740. J'aurai à parler plus loin de cette funeste époque de sa vie.
Avec la mort de son petit-fils, en 1836, s'éteignit cette première branche des comtes Moussine-Pouchkine. La branche comtale actuelle est issue de celui qui fut procureur du synode sous Catherine II et sous Paul; un homme fort érudit; l'un des premiers bibliophiles, mais l'un des personnages les moins estimables de son temps.
La famille Volynski, par son origine, ses alliances et sa fortune, joua un grand rôle jusqu'au moment de la catastrophe qui vint l'atteindre sous le règne d'Anne. — Cette famille était issue de Dmitri Mlhailovitch Bobrokow, d'une maison alliée à celle des anciens princes régnans de Voihynie, de la race de Rurik. Ce Bobrokow, qui prit le nom de « Volynski » et le légua à ses descendans, vint de Voihynie se fixer à Moscou sous le règne du grand-duc Dmitri Donskoy, lequel lui donna en mariage sa soeur Anne. — Volynski-Bobrokow était un habile capitaine; il décida de la victoire le jour de la fameuse bataille de Koulikovo (8 septembre 1380), victoire aussi importante pour la Russie que le fut plus tard celle de Poltava, puisqu'il y allait de l'existence même de Tétat*. Ses descendans, je l'ai dit, occupèrent les plus hautes positions à la cour et dans l'administration.
♦ Du mariage de Volynski avec la princesse Anne de Moscou naquirent deux fils, tous les deux boyars de leur cousin-germain le grand-duc de Moscou Basile II.
En 1728, le plus marquant d^entre eux était Artémius Pétrovitcb Volynski, marié à Âlexandrine Narychkine, cousine-germaine de Pierre I et grand'tante de Fempereur Pierre U. C'était un homme d'un esprit ; éminent, très-capable et versé dans les affaires, mais doué d'un malheureux caractère qui le portait à se brouiller avec tout le monde et à se créer une masse d'ennemis dangereux; un homme hautain, orgueilleux de sa naissance et de sa position sociale; avec cela dur, cruel, vindicatif, rapace et concussionnaire. Né en 1689, il reçut, malgré la position brillante où se trouvait sa famille, une éducation fort n^ligée, puisqu'on ne lui apprit aucune langue étrangère, et cela à l'époque môme où les réformes de Pierre 1*' créaient en Russie un système d'éducation jusques-là inconnu, sauf des exceptions rarissimes. Plus tard, déjà dans son âge mùr^ Volynski, possédé du désir de s'instruire et de l'amour de la lecture, se faisait traduire, pour son propre usage, les ouvrages de divers écrivains, trouvés dans sa bibliothèque lors de, la confiscation de sa fortune. Pierre !•' le nomma, à l'âge de 26 ans, ministre en Perse; lui confîa ensuite le poste de gouverneur de Kazan et d'Astrahan. — Dsms ces importantes fonctions, Volynski fit preuve d'une tyrannie inouïe, et se signala par des concussions, pour le moment recouvertes d'un voile épais par sa haute position de cour, qui interdisait toute plainte, mais écloses au grand jour quinze ans plus tard, lors de la catastrophe de leur auteur.
Après le départ de Pétersbourg du duc et de la duchesse de Hol- Btein, Volynski fut envoyé auprès d'eux, à Kiel, en qualité de ministre de Russie : choix singulier à l'égard d'un homme ne parlant aucune langue étrangère, choix pouvant s'expliquer seulement par les liens de parenté et l'intimité personnelle de M"* Volynski avec la duchesse de
Le plus jeune, David, fiit la souche des Voronoy-Volynski, éteints à la fin du seîsdème siècle.
L'<dné, Borîs^ eut six fils, dont quatre furent la souche des diverses branches de cette famille.
La branche ^née, à laquelle appartenait Artémius, celui dont U est question plus haut, s'éteignit sous le règne d'Elisabeth, dans la personne de PieiTe, fils unique d' Artémius. — A cette branche appartenait la femme de Simon, premier comte Saltykow.
La deuxième branche s'éteignit également au dix-huitième siècle. La fille du dernier représentant de cette branche épousa le célèbre prince Dolgoroukow de la Crimée, l'aïeul du grand-ëchanson actuel.
La troisième branche s'éteignit au dix-septième siècle. La cousine-germaine du dernier représentant de cette branche épousa un boyar Schéréméicw, et fut la mère du premier comte de ce nom, le célèbre maréchal.
La quatrième branche et avec elle le nom de Volynski s'éteignirent en 1837, dans la personne du vieux Michel Mihaïlovitch Volynski, le seul ami désintéressé qu'ait jamais eu le comte Araktchéiew, duquel il ne sollicita jamais rien durant la toutepuissance de celui-ci, et auquel, après sa disgrâce, il témoigna une affection sincère, an point que lui, Volynski, sexagénaire et possesseur d'une grande fortune, accompagna le ministre disgracié lors du voyage de ce dernier h l'étranger.
Holslein. — Après ravéneraenl d'Aone au trône, Fambition de Volynski le porta à retourner à Pétersbourg, où Tattendait une position élevée et influente, destinée à aboutir à une catastrophe terrible, dont j'aurai à parler.
Le général André Ivanovitch Ouchakow, l'un des favoris de Pierre I, avait été obligé de quitter à peu près la scène politique, mais il y remonta, sous le règne d'Anne, pour le malheur des hommes appelés à avoir maille à partir avec l'inquisition politique. Ce monstre, qui laissa une trace de sang dans l'histoire de Russie, était né en 1670, et quoique issu de l'une des plus anciennes familles russes (voyez page 122), lui et ses quatre frères, restés orphelins dans l'arrondissement de Béjetsk, commune de Mégrine (MerpnecKifi dotoctl, BiHcenKOâ DflTuau) dans la province actuelle de Novgorod, se trouvaient confiés aux soins de l'unique serf de feu leur père, un paysan appelé Onuphre, généralement connu, dans le village, sous le nom d'Anoba. Ce brave, et estimable Anoha était aux petits soins pour ces cinq orphelins. Il leur avait fait confectionner un seul costume un peu soigné (ses moyens ne lui permettant point d'en faire davantage); les dimanches et jours de fêtes, celui d'entre les cinq dont le réveil avait été le plus matinal, endossait le costume pour se rendre à la messe; en cas de disputes entre les prétendans , l'excellent Anoha intervenait pour décider la question. Les jeunes gens prenaient part aux jeux du village; ils accompagnaient les filles des paysans dans les forêts voisines à la récolte de champignons et de noisettes, et André, le futur comte Ouchakow, le plus grand et le plus robuste des cinq, lorsqu'il s'agissait de traverser un filet d'eau sur un terrain marécageux, prenait d'ordinaire les filles sur ses bras pour leur éviter de se mouiller les pieds. Sa force et son agilité lui valurent dans le village le sobriquet de jcbiHiia» et ce sobriquet, plus tard, dans les jours de sa faveur de cour, lui fut conservé par Pierre I, à la connaissance duquel il était parvenu.
Ouchakow mena cette existence rurale et primitive jusqu'à l'âge de vingt et quelques années, lorsqu'on vit paraître l'oukaze de Pierre I, prescrivant à tous les nobles, sans exception, parmi ceux qui n'étaient point au service, d'avoir à arriver à Moscou pour s'y placer à la disposition du czar, et cela, sous peine des châtimens les plus terribles à l'égard des réfractaires.
L'excellent Anoha fit atteler deux charrettes ouvertes, à un cheval chacune, s'y plaça avec ses cinq jeunes gens, et arriva ainsi à Moscou, où tous les cinq furent enrôlés parmi les soldats.
André Ivanovitch, bel homme, grand et robuste comme je l'ai dit, fut placé dans le premier régiment des gardes, celui de Préobrajenski. Il se hâta d'apprendre a lire et à écrire, et il se mit à la disposition de ses chefs pour exercer le métier d'espion. — Avancé comme sousofiicier, il se fit remarquer du czar, devint oflicicr, et fut sans cesse
chargé, par le souverain lui-môme, de toutes sortes de missions dans la carrière par lui adoptée. — Ayant bien compris le caractère de Pierre !•', désireux d'avancer, d'arriver au pouvoir, il se montra incorruptible relativement à Targent et de cette façon il gagna la confiance la plus absolue du czar. Devenu capitaine aux gardes, c'est-à-dire colonel de la ligne, enrichi par le don de plusieurs terres, il obtint, par rintereession du czar lui-même, la main d'une veuve riche et bien posée dans la société, M"^ Apraxine, née Kakochkine (elle était la mère du maréchal Apraxine, lequel fut redevable à son beau-père Ouchakow de sa carrière, ainsi que de la plus grande partie de son immense fortune).
Après la mort du vieux Romodanovski, la chancellerie secrète ayant été transféré^ à Pétersboui^, fut confiée à la direction du vieux comte Tolstoy et d'Ouchakow. — Le premier ne s'en occupait guère, mais Ouchakow y était toujours prés^t, à tous les interrogatoires, à toutes les tortures. En sa présence Ton disloquait les membres aux malheureux; on les suspendait au plafond par les mains; on leur attachait de gros boulets de fer aux pieds, ou bien, après avoir lié les pieds, l'on y attachait une poutre, et dans cette posture, on leur appliquait le knout jusqu'à faire jaillir le sang. Parfois, dans les interrogatoires prolongés, il disait un mot à l'un des serviteurs : celui-ci sortait pour quelques instants, et rentrait avec la saEVCKa, c'est-à-dire deux grands plateaux chargés, l'un de salaisons et de viandes froides, l'autre de verres grands et petits, et de carafons remplis d'eaux-devies de diverses espèces. — La torture était interrompue; pendant que le patient, replacé à terre, gémissait sous le poids des souffrances atroces produites par l'état de ses membres disloqués ai par les plaies saignantes de son dos, pendant ce temps Ouchakow déjeunait, honorant parfois les principaux fonctionnaires d'un morceau de viande ou de salaison et d'un verre d'eau-de-vie; parfois il donnait aussi ua verre d'eau-de-vie aux valets-bourreaux de la chancellerie, en leur disant : < vous avez travaillé; maintenant rafraîchissez-vous > (bu nopa- 6oTajH ; Tenept oceiiKHTecb). Le déjeuner fini, l'on remportait les plateaux,— et la torture recommençait
Pierre I" nomma successivement Ouchakow major aux gardes, général-major et sénateur; Catherine I l'avança comme lieutenant-général, mais ayant pris place dans la cabale de cour formée par le vieux comte Tolstoy, Ivan Boutourline, le comte de Vier et plusieurs autres pour éloigner de la succession au trône le jeune Pierre II, et faire exiler le nouveau protecteur de ce prince, Menchikow, il fut, le jour de l'avéneraent de Pierre II, envoyé lui-môme en exil dans l'une de ses terres. Rappelé dans la capitale après la chute de Menchikow, il ne put cependant parvenir à se faire employer sous le règne de Pierre II, vu ses antécédens dans le procès du père de ce prince, le
czarévitch Alexis. Aussi, à l'avènement d'Anne, s'empressa-t-il de se précipiter dans Fantichambre de Bieren, qui le connaissait, et, sous tous les rapports, était parfaitement digne de Tapprécier. Il fut immédiatement nommé chef de la cbanoellerie secrète, sénateur, général en chef et lieutenant-colonel aux gardeis. — Les portraits de Pi^re !•', dont Tun ornait son salon, et l'aotre sa chambre à coucher, disparurent et furent remplacés par ceux du pière de Timpératrice Anne, Iran V, le czar idiot. — Pendant toute la durée du terrible régime de Bieren, de la Bironovstchinaf comme rappelle là tradition nationale russe, pendant toute celte époque de cruautés, d'exactions, d'exils, de sang, ce misérable Ouchakow fut le grand-bourreau de l'empire, et certes, si la mémoire de Bieren est restée odieuse, exécrée et méprisée, celle d'Ouchakow doit l'être doublement. Le petit-fils du palefrenier courlandais n'était point russe d'origine; il torturait une nation à lui étrangère, au sein de laquelle l'on avait froissé son amour -propre en lui refusant on emploi à la cour de Pierre I*', mais il ne saurait y avoir d'expressions assez fortes pour flétrir dignement la conduite hideuse, tenue à l'égard de ses compatriotes par ce monstre d'Ouchakow, russe de pur sang!
Le jour de la chute de Bieren, la nouvelle régente, la princesse Anne de Brunswick, accueillit Ouchakow avec la plus grande bienveillance, le conserva dans ses fonctions et lui conféra le coriîon bleu, ainsi qu'à ses deux amis intimes, le grand-écuyer prince Alexandre Kourakine et l'amiral comte Nicolas Golovine.
Mais Ouchakow, voyant Tétourderie et l'incapacité de la régente, jugeant fragile la base de ce régime, se rangea, secrètement, parmi les partisans d'Elisabeth. — Celle-ci, montée sur le trône, après avoir cassé toutes les nominations et promotions faites sous la régence, conserva le cordon bleu à Ouchakow, ainsi qu'à ses deux acolytes Kourakine et Golovine, et nomma les deux derniers ministres de la conférence.
Dans la matinée de Tavénement d'Elisabeth au trône, un changement s'opéra dans la maison du vieux bourreau : les portraits d'Ivan V furent envoyés en exil au grenier, et ceux de Pierre I, tirés de l'armoire où ils avaient subi une captivité de onze années, reparurent à leurs anciennes places.
Elisabeth, sous le prétexte du grand âge d'Ouchakow, mais en réalité pour le surveiller, lui adjoignit un homme qui devint son successeur: le comte Alexandre Schouvalow, bien moins intelligent que lui, mais tout aussi dur et méchant, et indissolublement rallié, par tous ses intérêts personnels et de famille, à la cause d'Elisabeth. Pour dorer la pilule à Ouchakow, il fut créé comte. Il mourut en 1747, à l'âge de 77 ans, après avoir débuté par vingt années d'espionnage, et avoir ensuite jpendant trente ans (sauf le court intervalle du règne de Pierre II),
torturé, exilé, ruiné et mutilé des dizaines de milliers de ses compatriotes, appartenant à deux générations successives. Avec la même cruauté, avec le mémo saiig-froid, il knoutàit et disloquait les membres, sous le règne d'Anne et sous la régence de la princesse de Brunswick, aux partisans d'Elisabeth, et sous le règne d^Élisabeth, aux partisans de la régence
Toujours sérieux, calme et froid, d'ordinaire très-silencieux, surtout dans les dernières années de sa vie, le comte Ouchakow savait être d'une amabilité charmante quand il le jugeait nécessaire à ses vues; sceptique sous le règne de Tathée Pierre P'; bigot sous celui de la cagate Elisabeth, il avait Fart, en causant, de faire parler les autres, de provoquer les indiscrétions; nul ne savait mieux garder ses propres secrets, et en même temps soutirer plus habilement ceux d'autrui.
Il ne laissa qu'une fille, mariée au comte Pierre Tchernychew; elle a été la mère de la princesse Voldemar Galitsyne, dont la dureté de coeur et l'égoïsme épouvantable . rappelaient bïeii le sang Ouchakow coulant dans ses veines.
Le fils de la princesse Voldemar, Texcellcnt et chevaleresque prince Dmitri Vladimirovitch Galitsyne, en me parlant un jour du comte Ouchakow, me disait : « Mon bisaïeul fut un homme terrible; je suis » charmé de ne l'avoir point connu, et encore pliis charmé de n'avoir » point passé par ses interrogatoires! >
La famille Bestoujew est connue depuis la première moitié du quinzième siècle. L'un d'eux, Athanase Vassiliévitch, fut au nombre des nobles moscovites, auxquels le grand-duc Ivan III, lors de' la conquête de Novgorod et de la confiscation des propriétés de plusieurs milliers de Novgorodiens, en 1478, fit don de terres prélevées sur les biens confisqués; il fut la souche de la branche novgorodienne de cette famille, à laquelle appartenaient les célèbres décembristés Bestoujew. Cette branche devint nombreuse et tomba dans la pauvreté, tandis qu'une autre branche, devenue fort riche, voulut, par orgueil et vanité, s'isoler des branches pauvres de sa maison : elle se donna le ridicule de solliciter l'autorisation de s'appeler « Bestoujew -Rioumine » et l'obtint de Pierre I, en 1701. A cette dernière branche, riche et orgueilleuse, appartenait Pierre Mihaïlovitch (le père du célèbre chancelier); il occupait les fonctions de voïévode à Simbirsk lorsque Pierre I, ayant eu l'occasion de faire sa connaissance, et lui ayant reconnu des talens diplomatiques, l'envoya en mission à Berlin et à Vienne. Après le veuvage de la duchesse de Courlande, il fut nommé, en 1712, grand maître de sa cour. Il était beau de sa personne, fin et rusé. Pierre I*' supposait qu'il pourrait exercer une influence complète sur sa nièce, et servir à celle-ci de conseiller et de guide dans un pays étranger. Mais Bestoujew avait déjà 48 ans et la duchesse en avait seulement 19; elle voulut se donner un consolateur et un con-
seiller plus jeune; elle rapprocha de sa personne Bîerén, à peu près du môme âge qu'elle, et que Bestoujew avait fait nommer gentilhomme de cour (hof-yunker) de la duchesse, sans prévoir qu'il se créait en lui un rival dangereux. Bieren tâcha de brouiller son bienfaiteur et sa maîtresse, et il y réussît. Une hostilité ouverte se déclara entre eux, hostilité encore attisée par le caractère fier et entreprenant de la princesse Voikonski, fille de Bestoujew. 11 fut éloigné de la cour sous le règne de Pierre H, et après Tavénement d'Anne, il fut exilé dans ses terres. — Enfin, son second fils, le futur chancelier, s^étant rapproché de Bieren et s'étant insinué dans la confiance de celui-ci, obtint pour son père, en 1737, l'autorisation de venir à Moscou et d'habiter où il voulait, Pétersbourg excepté. — Le jour du sacre d'Elisabeth, il fut créé comte, ainsi que ses deux fils, et mourut l'année suivante, en 1743.
De ses deux fils, tous les deux remarquables par leur intelligence et leur talens, et tous les deux élevés à Berlin, le plus connu fut le second, Alexis, né en 1693. Après avoir été, à l'âge de 20 ans, secrétaire de la légation russe au congrès d'Utrecht, il obtint, de Pierre I, l'autorisation d'entrer au service de l'électeur George de Hanovre, comme gentilhomme de la chambre, et après l'avènement de l'électeur au trône d'Angleterre, Bestoujew, âgé de 21 ans, fut envoyé en mission à Pétersbourg pour annoncer cet avènement. — Trois ans après, le czar le rappela au service de Russie, et l'envoya^ en qualité de ministre, à Copenhague. — Après l'avènement d'Anne au trône, sa famille se trouvant mal en cour, il fut transféré à un poste inférieur, celui de ministre à Hambourg et auprès des princes du cercle de la Basse-Saxe, poste occupé jusques-là par son beau-père, Bôtticl^er, lequel venait de mourir. Bestoujew fit une course à Kiel, où résidait le duc de Holstein avec son fils enfant (depuis l'empereur Pierre III) ; il profita de l'ineptie et de l'ivresse du duc pour obtenir l'entrée des archives d'état du Holstein; il y vola l'original du testament de Catherine I, par lequel cette princesse appelait sa fille, la duchesse de Holstein, et les descendans de celle-ci, à hériter de la couronne de Russie en cas d'extinction de la lignée de Pierre II, et muni de cette pièce, il accourut à Pétersbourg où il fut admirablement accueilli. — L'impératrice Anne s'imaginait, par l'autodafé de ce chiffon de papier, détruire tout l'avenir du petit prince de Holstein, et ne se doutait nullement que la tante de cet enfant, Elisabeth, arriverait au trône, non en vertu d'un mpr- >ceau de papier, mais par le moyen d'un soulèvement des gardes. — Le grade de conseiller privé, le cordon de Saint-Alexandre, de belles terres, la faveur de cumuler les deux postes de ministre à Copenhague et à Hambourg, et le rappel de son père septuagénaire de l'exil où celui-ci se trouvait confiné à la campagne, telles furent les récompenses du vol, commis dans les archives de Kiel, cl que les cvé-
nemens futurs rendirent si inutile. Pendant son séjour à Pétersbourg» il fit le plat-pied devant Bieren, gagna la confiance de celui-ci, et jeta de cette manière les bases de sa future carrière politique, appelée à laisser dans Thistoire de la Russie des souvenirs si peu honorables.
Il sera plus d'une fois question de lui dans ces Mémoires; ici je dirai seulement quelques mots de son fils unique, André. — Il maria celui-ci, sous le règne d'Elisabeth, avec Eudoxie, fille du cosaque Daniel Razoumovski, frère aîné du mari morganatique de l'impératrice (Daniel était décédé avant l'élévation de sa famille). Devenu veuf, le comte André se laissa aller à une existence de débauche, d'ivrognerie et de dettes, qui scandalisait et afiligeait vivement son père. Ce dernier espérait le faire revenir à de meilleurs sentimens au moyen d'un nouveau mariage, par un bon choix, qui offrirait toutes les garanties possibles de bonheur domestique. Il choisit la princesse Anna Pétrovna Dolgoroukow, soeur de mon grand-père, une jeune personne de 22 ans, c'est-à-dire de 20 ans moins âgée que le comte André. — Ma grandetante n'avait guère envie de ce mariage, mais elle céda, comme le font souvent les jeunes personnes, aux exhortations de sa tante, la princesse Anna Serghéievna Dolgoroukow, directrice de l'institut des demoiselles nobles à Smolnoy, dans la maison de laquelle elle a été élevée. On lui représenta que le comte Bestoujew était l'un des plus grands partis de la Russie : elle céda, et pendant cette courte union, elle endura toutes les souffrances possibles, morales et physiques, sans en excepter les mauvais traitemens. — Un an après leur mariage, en juillet 1765, une nuit, à Kamennoy-Ostrow, ma grand'tante, rossée par son époux, sauta par la fenêtre, et recouverte seulement d'un peignoir, chaussée de pantouflles de lit, elle s'enfuit en ville, où elle trouva un asile chez une amie de sa famille, M°** Laptew (la mère de ma grandemère paternelle).
Lorsque le vieux comte Alexis adressa de vifs reproches à son fils, le comte André, toujours ivre suivant son habitude, se montra si insolent envers son père, que celui-ci demanda et obtint de Catherine II la réclusion de son fils au couvent de Svirski (dans la province actuelle d'Olonetz). — Quelques mois après, l'ex-chancelier mourut, le 10 avril 1766, après avoir déshérité son fils, et légué sa fortune à ses deux neveux, les princes Michel et Alexis Volkonski (dont l'aîné fut ensuite ambassadeur en Pologne et gouverneur-général de Moscou).
Le comte André mourut au couvent en 1768, et avec sa mort s'éteignit la branche comtale des Bestoujew.
Ma grand'tante se remaria au comte Chrétien de Wittgenstein, et fut parfaitement heureuse avec son second époux.
Le chancelier Bestoujew était doué d'une intelligence vaste, prompte, lucide; pour ce qui est de son caractère, aucune parole humaine ne saurait en exprimer la perversité; il n'y avait FÎen de sacré pour lui.
et j'aurai encore à revenir plus d'une fois sur ce sujet. C'était un négociateur de. première force, habile connaisseur du coeur humain, entendant à merveille l'art de manier les hommes, ainsi que celui de les duper. Il était doué d'une grande présence d'esprit.
Un jour, sous le règne de la bigote Elisabeth, des prêtres de Pétersbourg vinrent lui demander de faire ôter aux luthériens l'église de Pierre-et-Paul, et de les obliger à en bâtir une nouvelle hors des barrières de la ville. L'un des prêtres afiRrmait avoir eu, en rêve, une vision de la Sainte- Vierge qui lui avait ordonné de venir solliciter le chancelier à ce sujet. Bestoujew lui demanda : «Quel jour avez- vous eu ce rêve?» — «Il y a cinq jours, » répondit le prêtre. — «Je le »sais, » répliqua le chancelier; «j'ai eu, moi aussi, il y a deux jours» » en rêve, une vision de la Sainte- Vierge; elle m'a raconté vous avoir
• apparu, et vous avoir parlé, mais elle m'a dit aussi avoir changé » d'idée, de façon que je ne puis accueillir votre demande : vous com- » prenez que je suis trop bon chrétien pour me permettre dô jamais » désobéir à la Sainte- Vierge ! «
— L'impératrice Elisabeth exigeait l'observation scrupuleuse des carêmes et des jours de jeûne. Le chancelier, qui ne se souciait nullement de se priver de viande, envoya mille roubles au patriarche de Constantinople et en obtint une dispense sans réserve aucune.
La femme du chancelier, nommée par Elisabeth hofmeislerina de sa cour, suivit son mari en exil, et y mourut six mois avant son rappel. C'était une femme dissolue et dépravée, cynique dans ses propos et par-là souvent fort embarrassante pour son mari, obligé, à titre de chancelierj de faire les honneurs de Pétersbpurg au corps diplomatique. Lors du mariage du vice-chancelier comte Michel Vorontsow avec la comtesse Anna Skavronski, tout Pétersbourg jasait de ce que le nouveï époux, déçu, la nuit de ses noces, de trouver sa femme autre qu'il ne s'attendait à la recevoir, était allé se plaindre à l'impératrice, laquelle chercha à le- consoler. — La comtesse Bestoujew s'en allait disant : « quel imbécile! s'imaginait-il que cette jeune fille devait s'imposer des
• privations pour le plaisir de son futur mari? — Il faut avouer, » ajoutait-elle, que les hommes sont bien exigeans de tenir à de pareilles » vétilles! »
Le frère aîné du chancelier Bestoujew, le comte Michel, né en 1688, avait été envoyé par Pierre P', en qualité de ministre de Russie, auprès du roi d'Angleterre George I. Son début diplomatique n'eut guère de succès ; ses talens incontestables ne pouvaient empêcher l'Angleterre de suivre sa ligne de politique naturelle et de conclure un traité d'alliance avec la Suède. Bestoujew fut rappelé, mais peu de temps après la signature de la paix entre la Russie et la Suède, il fut envoyé comme ministre à Stockholm, poste éminemment délicat et épineux, puisque la Russie venait de faire descendre la Suède, si redoutée
tf une partie de l'Europe pendant un siècle à peu près, au rang des puissances du second ordre*. — Sous le règne de Catherine I, il fut envoyé comme ministre auprès de la cour de Pologne et de Saxe, et après Tavénement de Fimpératricè Anne, en 1730, il fat transféré comme ministre à Berlin. Dans ce dernier poste, il parvint, par son habileté diplomatique, à obtenir du sauvage roi Frédéric-Guillaume I Télargissement et le pardon du prince royal (depuis le célèbre Frédéric H), enfermé dans la forteresse du Custrin pour le punir d'un projet de départ clandestin pour l'étranger.
Le baron de Mardefeldt , ministre de Prusse en Russie, déclara, dans une note officielle, par ordre de son roi, que le prince royal se trou-
* Fonr donner une idée de la valetir de Parg^it à cette époque, il &nt dire que le traitement annpel dn ministre de Russie à Stockholm était de 3,300 roubles.
Mazeppa, lors de son passage au camp suédois, avait emporté avec soi deux petits tonneaux remplis d'or, qu'il légua, en mourant, à son neveu de prédilection, André Voïnarovski, fils de sa soeur, un jeune homme qu'il avait fiiit élever en Allemagiie et qui était son héritier désigné. Charles XII, à Bendéry, emprunta à Mazeppa 240,000 thalers allemands, arec promesse de les payer à Yoînarovski, promesse ignoblement violée. Après la mort de Mazeppa, son neveu, plus épris de plaisirs que d'ambition, refusa le po6te..de hetman auquel voulaient l'élire ses compagnons d'émigration; il distribua quelques centaines de ducats pour amener l'élection du secrétaire de son oncle, Orlik; donna à celui-ci 3,000 ducats pour frais d'InstaHation et partît luimême, avec sa femme, pour l'Allemagne, où il se faisait appeler comte et menait grand train. Il eut l'imprudence de venir à Hambourg en 1716, dans un moment où les troupes russes, aUiées aux Prussiens et aux Danois, occupaient la Foméranie et le Mecklembourg. — Le ministre de Russie à Hambourg, BÔtticher, se permit de Êdre arrêter Voïnarovski dans la rue. Le sénat de Hambourg, poussé et soutenu par les ministres d'Angleterre et de France, réclama et obtint sa mise en liberté, mais BÔtticher, le digne beau-père d'Alexis Bestoujew, un fin et rusé coquin, sut peirsuader à Voïnarovski de rentrer volontairement en Russie, lui garantissant, au nom du czar, une amnistie complète. L'étourdi donna dans le piège; il partit pour Fétersbourg, de façon à y arriver le 23 novembre au soir, veille de la fête de Catherine. Le lendemain, 24, il vint se jeter aux pieds du czar, lequel, après lui avoir dit qu'il avait mérité d'avoir la t^te tranchée, lui annonça que, par égard pour la fête de ce jour-là, îl lui faisait grâce... de la vie. Il Ait sur-le-champ arrêté et envoyé en exil étemel au fin fond de la Sibérie, à Iakoutsk, oh il vécut pendant un quart de siècle dabs les privations et la misère. -— Millier, lors de son séjour à Iakoutsk en 1736, y trouva Voïnarovski tombé dans la sauvagerie et la mélancolie, ayant complètement perdu l'habitude de la société et des usages européens.
Ce ne fut point là le iseul exemple du manque de foi de Fierre I; il avait juré à son fils Alexis de lui accorder une amnistie, et juré par le nom de Dieu et par écrit : l'on sait ce qu'il en advint (ce dernier fait est cité même par l'hiatorien Oustrialow, ce modèle de platitude et de bassesse si bien surnommé DanHevski en frac),
La femme de Voïnarovski proposa à Fierre I, par l'intermédiaire de Michel BestoujevF, de faire abandon au gouvernement russe de la moitié de la somme, duo par la Suède à son mari et si déloyalement retenue par le gouvernement suédois, si on voulait mettre son mari en liberté et le laisser retourner en Allemagne ; elle promettait à Michel Bestoujevy 10,000 ducats de Hollande si sa demande était accueiUie. — Michel Bestoujeve se donna toutes les peines imaginables pour y réussir, mais Fierre I ne voulut point en entendre parler.
vait redevable de son élargissement à rintervention de Fimpératrice de Russie.
Peu après, le comte Michel fut envoyé, derechef, comme ministre à Stockholm, où il se souilla par la part prise par lui à l'assassinat du major Zinkler, massacré en Silésie par les agens russes, le 28 juin 1739» dans le but de s'emparer des dépêches cpie lui avait confiées le ministre de Suède à Gonstantinople pour le cabinet suédois* Le peuple de Stockholm, indigné et en même temps soudoyé par l'argent de la légation française, brisa les vitres de la maison occupée par Bestoujew. Quelques mois après, la Suède déclara à la Russie une guerre qui se prolongea pendant trois années, et coûta encore à la Suède la perte de plusieurs villes. Au moment de la déclaration de guerre, le cabinet de Stockholm fit arrêter le ministre de Russie et le fit garder par huit sous-officiers des gardes suédoises, jusqu'au jour où l'on apprit que le ministre de Suède en Russie, Éric de Nolcken, avait traversé tranquillement la frontière russe. .
Chargé d'une négociation auprès du roi d'Angleterre George II, qui se trouvait pour le moment en Hanovre, Bestoujew s'y rendit, et la chute de son frère Alexis, qui coïncida avec celle de Bieren, n'ébranla en rien sa position, grâce à la mansuétude de la nouvelle régente, la princesse de Brunswick. Après l'avènement d'Elisabeth, son frère étant rentré en faveur, ayant été appelé au poste de vice-chancelier, il arriva à Pétersbourg et fut nommé grand-maréchal de la cour. — Cette place se trouvait convoitée par Dmitri Andréiévitch Schépélew; eelui-ci, étant marié à l'une des filles de ce pasteur Gluck dans la maison duquel Catherine I" avait été servante, avait joui de la bienveillance la plus cordiale de cette princesse et de Pierre I*', jouissait de celle d'Elisabeth et exerçait les fonctions de maréchal de la cour déjà depuis une trentaine d'années. — Michel Bestoujew, rédoutant de s'en faire un ennemi, spécula sur l'ambition de Schépélew. — Le jour du sacre de l'impératrice, il lui céda la place de grand-maréchal; obtint de belles terres, le cordon bleu, et pour son père, le titre de comte. A la même époque, il épousa la veuve du comte lagoujinski, née comtesse Anna Golovkine, l'une des femmes les plus spirituelles et les plus aimables de son temps. Quelques propos imprudens firent impliquer la malheureuse comtesse^ l'année suivante, dans l'affaire de M"* Lapouhine, et dès ce moment, Lestocq et le prince Nikita Troubetskoy s'ingénièrent à donner à cette affaire (dont j'aurai à jparler plus loin), et qui reposait sur de simples propos de mécontens de cour, les pro-
* Cet odieux assassinat fnt préparé par Bieren, le yice-chancelier Ostenaann et Michel Bestoujew. Les deu± meurtriers : Entier, silésien, sujet autrichien et capitaine dans Tarmée russe, et Lévîtski, lieutenant et sujet russe, furent envoyés en Sibérie dans l'espérance d*étouffer cette affaire. Ils iiirent mis en libeiié sous le règne d'JÉlisabcth, après TexU d'Ostermann.
portions du complot le plus vaste et le plus dangereux. L'on espérait, en impliquant la comtesse Michel Bestoujew, arriver à impliquer son mari, et en même temps, le frère de celui-ci, le vice-chancelier : là était le but réel de Trqubetskoy et de Lestocq;- Le comte Michel fut arrêté dans sa propre maison, et gardé à vue par des soldats pendant trois mois consécutifs, mais il avait été assez habile et assez prudent pour ne point donner lieu à aucune preuve contre soi, même en fait de propos tenus, et il fut mis en liberté. Il n'en fut pas de même de sa malheureuse femme. Celle-ci, dont tout le délit réel, ainsi que celui de la belle M"" Lapouhine, du mari et du fils aîné de cette dernière, consistait en quelques paroles peu respectueuses à rencontre de l'impératrice, et en quelques regrets inoffensifs au sujet de la déplorable destinée de la maison de Brunswick, partagea le sort des Lapouhine : knoutée en place publique, elle eut la langue coupée et fut envoyée à Iakoutsk, où elle mourut en exil.
Le comte Michel, nommé ministre de Russie à Berlin, et peu de temps après transféré à Dresde en la même qualité, non-seulement eut Finfamie de renier sa malheureuse femme, de ne point solliciter l'autorisation de lui faire parvenir le moindre secours, mais encore, vieillard sexagénaire, il épousa, en mars 1749, M"»* de Haugwitz, veuve du grand-échanson de la cour de Saxe. Ce mariage, conclu sans l'autorisation de l'impératrice Elisabeth, fut vivement blâmé par celle-ci; mais le crédit de son frère le chancelier lui servit d'égide, et il fut transféré à Vienne en qualité de ministre. — En 1752, il reçut l'ordre de rentrer en Russie. En passant par Dresde, il s'arrangea de manière à se déclarer malade, et cette maladie se prolongea pendant trois années consécutives. — Enfin, son frère le chancelier ayant préparé le terrain pour son retour à Pétersbourg, il y revint : il y fut parfaitement accueilli; il y passa un hiver, et partit pour Paris, en 1756, en qualité d'ambassadeur, pour y mettre la dernière main à une alliance et à uneîguerre contre ce même Frédéric II, à l'élargissement duquel de sa triste prison de Custrin il avait contribué un quart de siècle auparavant.
Deux ans après, son frère le chancelier fut exilé, mais on laissa le comte Michel tranquille, bien persuadé qu'il n'obéirait point à l'ordre de rappel en Russie si on lui en envoyait un. II mourut à Paris, en 1760, à -l'âge de 72 ans, sans avoir eu d'enfans de ses deux mariages, laissant la réputation d'un homme de fort grand mérite, qui n'égalait point peut-être son frère en talens d'homme d'état, mais pouvait marcher à côté de lui sous le rapport de la perversité ainsi que de la fourberie, ce qui n'est pas peu dire.
La famille des^^Matiouchkine se trouvait alliée à la maison impériale parje mariage d'Ivan Pavlovitch Matiouchkine avec Fédossia Loukianovna Stréchnew, belle-soeur du czar Michel Romanow. Le trisaïeul
d'Ivan, Fédor lacovlévitch Maliouchkine, propriétaire novgorodien, avait hérité de son père à lui, Jacques Séménovitch, des terres qui lui furent ôtées en Tan 1500, après la conquête de la république de Novgorod par le grand-duc Ivan III. Ce prince donna en échange, à Fédor et à ses trois fils, des propriétés dans le district dé lâroslaw.
De son mariage avec la belle-soeur du czar Michel, Ivan Matiouchkine eut trois fils, dont le puiné, Athanase, fut un ami intime de son cousin-germain le czar Alexis. Ce prince, passionné pour là chasse, avait nommé Matiouchkine grand-veneur (jioB^ia MOCROBCRaro nyîH). Lié avec le célèbre Matyéiew, il contribua beaucoup à le rapprocher du czar, Faida à arranger le mariage de celui-ci avec Natalïe Narychkine, et se brouilla par conséquent avec les Miloslavski, ainsi qu'avec la czarine Sophie. Après la mort d'Alexis, en janvier 1676, Matiouchkine fut envoyé, en qualité de voïévode, dans la ville éloignée et septentrionale de Holmogory, ce qui était un exil déguisé; il y tomba^ malade quelques jours après son arrivée, et mourut le 4, mai. — Il avait été marié deux fois. De son premier lit il avait eu un fils, Ivan, lequel ne partagea point Texil de son père, et plus tard, sous la régence de Sophie, fut môme nommé okolnitchyi. Il ne laissa point de postérité. Du second lit, naquit, déjà posthume, un fils appelé Michel. La disgrâce d' Athanase Matiouchkine, contre l'usage du temps, n'entraîna ni celle de son vieux père, ni celle de son frère Pierre, tous les deux nommés okolnitchyi le par àa sacre de Fédor III, et Pierre Matiouchkine reçut môme plus tard, sous la régence de Sophie, le litre de boyar.
Le fils posthume d'Âthanase, Michel, fut le compagnon des jeux d'enfance de Pierre P', qui le prit en grande affection. Devenu lieutenantgénéral et major aux gardes, il se fit aimer et estimer de tout le monde pour sa probité et sa droiture. Sa conduite à la cour ne cessa jamais d'être honorable et digne. Il disait toujours la vérité à Pierre P', lequel ne mit jamais en doute son dévouement, en ayant eu des preuves réelles. Pendant les dernières années du règne de ce prince et sous celui de Catherine I, il commanda les troupes russes dans les provinces conquises sur la Perse. Catherine I** le nomma général en chef. Sous le règne de Pierre II, il fut rappelé à la cour et nommé lieutenant-colonel dés gardes. Après l'avènement d'Anne, la dignité de son attitude à l'égard de Bieren lui valut le poste de gouverneur de Kiew, exil déguisé pour un personnage de son importance; mais ses liens de parenté avec la famille impériale, la grande considération dont il jouissait, l'affection générale qu'inspirait son caractère ouvert, franc, toujours gai et de bonne humeur, lui firent obtenir, après quelques mois de séjour à Kiew, la faveur, à cette époque fort recherchée, de prendre sa démission. Il vint se fixer à Moscou, où il mourut en 1737, laissant deux fils, dont l'aîné, Michel, m'ourut célibataire, et le second,
Dmitrî, marié à U princesse kum Gagarine, ramie de Catherine U, el la petite-fille da célèbre prince Mathieu Gagarine, fut le grand-père maternel des comtes Michel et Malien Wielhorski.
Il existe en Russie deux familles du nom dlzmaïlow : Tune originaire du grand-duché de Tver; Tautre^ dont il ya être question ici, originaire du grand-duché de Riazane*, après Fannexion duquel au grand-duché de Moscou elle vint se fixer dans cette ville, et joua un rôle important dans l'histoire de Russie. Sous le règne de Pierre II, la famille Izmaïlow occupait une belle position sociale; il y avait deux d^entre ses membres qui jouissaient d'une influence réelle à la cour et dans la société : c'étaient Ivan Pétrovitch, grand-maître de la cour de Taïeule de Tempereur, la vieille czarine Eudoxie, et son neveu Léon Vassiliévitch, géaéral-major et major aux gardes, ancien ambassadeur^ en Chine sous le règne de Pierre I"*'. Ce Léon Izmaïlow fut le père de celui qui tint une cimduite si indigne, en 1762, à l'égard de son bienfaiteur Pierre III.
La famille Lévachow est d'origine allemande. Un gentilhomme livonien de la famille .Dolen (aujourd'hui éteinte dans les provinces baltiques), vint se fixer à Tver au quatorzième siècle. J'ignore quelles circonstances le portèrent à cette émigration et à un changement de cblte. U embrassa le rit grec, et fut boyar à Tver, sous le nom de Basile Ivanoviteh Dell. De lui sont issus les Lévachow, les Svétchine et les lahontow. Sous le règne de Pierre II, l'un des Lévachow, le lieutenant-général Basile lacoviévitoh, occupait une position élevée, et ce qui était bien plus rare en ce temps-là pour un homme de cette position, il jouissait de la réputation méritée d'un homme parfaitement honnôle. Il eii donnait, à cette môme époque, une preuve nouvelle. — Appelé, à la suite du départ pour Moscou du maréchal prince Dolgoroukow et du général Matiouchkine, à gouverner les provinces conquises sur la Perse, il faisait, suivant en cela l'exemple de DolgorAikow et de Matiouchkine, des économies considérables au profil du trésor de Tétat, ce qui indignait les concussionnaires de la pour.
Le vieux chancelier Golovkine, toujours calme et froid, se laissait.
* Les Izaïaîlow de Riazane 8<^t iasua d'Ivan Ivanoviteh Schaîne, lequel vint de T«hemigow se fixer à Riazane dans les dernières années du quatorzième siècle; il ent deux fils, donti le plus jeune, Prooope, fut la scniehe des IssmaUow, et de Taîné» Constantin, se trouvent issus les Nasariew, les Dénissiew et Tune des deux ^milles du nom de Bonlgakow.
L'autre Emilie des Boulgakow est Issue d'Élizar Bonlgakow, tué dans la guerre des Busses contre les Tatars de Kazan, en l'an 1467, et de son neveu Ivan Ivanoviteh^ propriétaire dans le district de Kachine, en l'an 1603.
Les Izmaïlow de Tv«r sont issus d'un lithuanien, nommé Marc Démidovicz. Fait prisonnier dans un combat^ au quatorzième siècle, il se maria et se fixa à Tver, ot il devint la souche, outre les Izmaïlow, des Kindérew> des Korobow, des Faltinine et des Soumine.
emporter par sa mauvaise humeur et 4isait: «Ton a déjà rappelé de ». la frontière de Perse deux imbéciles; il faut rappeler le troisième. »
Dans les idées du vieux chancelier, ainsi que dans celles de la plupart des courtisans russes passés et présens, un homme probe ne pouvait être un homme d'esprit. Mais Pierre II, et après lui Timpératrioe Anne, ne se rangèrent point de Tavis de Golovkine; ils maintinrent Lévachow au poste difficile et pénible qu'il occupa avec tant de distinct tion et de loyauté, jusqu'au moment où le gouvernement d'Anne commit la faute de restituer, au shah de Perse, les provinces conquises par Pierre I*'.
Étranger à toute ambition, ainsi qu'aux petitesses de l'amour-propre, le brave et excellent Lévachow resta, en fait de récompenses et de dons de terres, en arrière de tous ses collègues, ce qui s'explique par son éloignement pour les intrigues de cour et led bassesses. Il occupa des emplois élevés, mais ne fut jamais un courtisan. Devenu général en chef dans un âge avancé, il mourut dans le poste de gouverneurgénéral de Moscou, à l'âge de 84 ans, le 7 avril 1751, dans la nuit du samedi-saint au dimanche de Pâques, au moment même où les cloches de Moiscou sonnaient pour les matines de la grande fête du jour, et le respect général accompagna son cercueil dans la tombe. Il fut l'aïeul du grand-veneur Lévachow, et le bisaïeul du premier comte de ce nom : ni l'un, ni l'autre ne lui ressemblaient guère*.
• Le grand-venenr Basile lyanoyitch Lévachow (né en 1740» mort en 1804) ne fut jamaifi marié, mais il eut plusieurs enfans naturels qui portèrent d'abord le nom de Kartachow, et plus tard lurent légitimés sous celui de Lévachow. H eut à la fois deux maîtresses : l'une, Akoulina Sémenovna, fille d'un matelot, se trouvait à l'école théâtrale à Pétersbourg, en qualité d'élève destinée au théâtre; elle plut k Lévachow, et le directeur des thè&tres, Basile Ilitch Bibikow (le frère du célèbre Bibikow du règne de Catherine II) lui permit de quitter l'école et d'aller s'installer chez son amant. — L'autre maîtresse du grand-veneur, noAmée Matrëna, avait été ramassée par loi dans une maison de tolérance. De cette dernière il eut un fils, Constantin, mort de blessures reçues à la guerre, et une fiUe^ Anna, mariée à Nicolas Fédorovitch Mationnine. Pour ce qui en fut d'Akoulina, il en eut deux filles : Marie, morte sans avoir été mariée, et Alexandrine. Celle-ci épousa Bimon Nicolaïévitch Ozérow, auquel le crédit de son beau-fi'ère le comte Lévachow procura une place de sénateur. — Le grand-veneur eut aussi d'Akoulina deux fils, tous les deux appelés Basile, et dont l'afné devint le comte Lévachow. Ils portèrent tous, ainsi que je l'ai dit, le nom de Kartachow; un oukaze de l'empereur Paul, du 5 août 1798, leur confêra les droits de la noblesse héréditaire avec le nom de Lévachow. Un autre onkaze du 14 décembre 1799 les institua héritiers des biens acquis par leur père. Un oukaze d'Alexandre I, du 23 février 1804, quelques jours après la mort de leur père, les déclara aptes à irecueiUir tous les héritages de famille qui pourraient leur échoir.
Akoulina Sémenovna vécut jusqu'à un âge avancé; elle habitait Tune des terres de son fils le comte Lévachow. Lors du premier mariage de celui-ci, de mauvais phûsans envoyèrent à tout Pétersbourg des lettres d'annonce, où il était écrit que : ** la demoiselle Akoulina Sémenovna avait l'honneur de faire part du mariage de son <*fils l'aide- de-camp-géuéral Léwchow avec mademoiselle Catherine Miatlew."
La famiHe Novossiltsow, par ses intrigues de cour, par la lîaUon de M"* Stroganow, née Novossiltsow, avec Pierre I, et par rinfluence de la richesse des Stroganow, en était arrivée à jouer nn rôle fort peu honorable, mais brillant. Elle est issue de George Szalyi, lithna^ nien, venu, en Russie au quatorzième siècle. Il eut deux fils : Pierre,* devenu la souche des Schépélew, et Jacques, celle des Novossiltsow, Ce Jacques louriévitch fut okolnitchyi à la cour du prince de Kolomna, Vladimir Andrétéviteh-le-Brave (cousin-germain du grand-duc Dmîtri Dunskoy), et lors de la fondation de Serpouhow par ce prince, en Fan 1372, il fut chargé de la construction des remparts et des édifices publics de cette ville.
Marie lacoviévna Novossiltsow avait ^usé, dans les dernières an** nées du dix-septième siècle, Grégoire Dmitriévitch Stroganow; elle fut Tune des maîtresses de Pierre I el Tune des compagnes de ses orgies; elle buvait sec, et sa nièce, élevée dans sa maison, Daria Alexéievna Novossiltsow, née en 1709, par conséquent âgée .seulement de 15 ans lors de la mort de Pierre I, racontait avec dégoût, dans sa vieillesse, qu'elle fut plus d'une fois obligée, non-seulement de goûter, mais de boire dans un verre d'eau-de-vie que lui présentait Pierre I, croyant se livrer à une aimable plaisanterie^ Cette demoiselle épousa un vieillard, de trente années plus âgé qu'elle, et par un singulier jeu de la destinée, ce vieillard, Pierre Alexéiévitch Sakovnine, était le fils de celui qui conspira contre Pierre I, et mourut victime des atroces tortures qu'on lui fit subir. — M. Karabanow m'a raconté avoir entendu, dans sa jeunesse, ce récit de la bouche même de la vieille Sakovnine, décédée en 1793, à Tâge de 84 ans.
M"' Stroganow avait cinq frères Novossiltsow, dont le plus jeune, Basile lacovlévitch, était Tun des hommes les plus intelligens et les plus fourbes de son temps. Il profita de la liaison de sa soeur avec Pierre I* pour faire une belle carrière et devint sénateur; il fut l'un des plus plats courtisans de Bieren, et c'est beaucoup dire, eu égard à l'incommensurable bassesse, de laquelle les seigneurs de la cour de Russie firent preuve vis-à-vis du petit-fils du palefrenier courlandais. Bieren le fit nommer président du collège du commerce, et Novossiltsow se laissa aller jusqu'à exercer, dans la société de Pétersbourg, le métier d'espion au profit de sou ignoble protecteur. Le jour de la chute de Bieren, il fut du très-petit nombre de personnes arrêtées et traduites devant la commission^ d'enquête appelée à juger le duc de Gourlande et ses adhérons intimes. La mansuétude de la princesserégente le sauva de la Sibérie; il fut seulement exilé à la campagne*.
* n existe encore nne fiimUle du nom de Novossiltsow, d'une tonte antre origine. Ivan Novossiltsow, bourgeois de Mtsensk, sous le règne d'Elisabeth, commit arec plusieurs complices, un toI avec effirac^n aux environs de la viUe d'Orel. Ils furent jugés, reçurent le knout, et ses complices furent envoyés en Sibérie^ tandis que
Uotigkie de Fimmesse fortmia des Stiroganow ^st aaâdi n<Me qu^rile est patrioticpie^ et cette faintile, dont la noblesse légale^ne remonte qu'à Pierre I, formait^ tnen avant ce temps^ sous le titre iHmémijfié liaudi^ Hue véritable caste à part dans Vétat. Les Stroganow, enacore marchands, se trouvaient investis de droit» souverains que ne. possédai^oul plus» depuis plusieurs générations, les familier j^incières issues de Rurik. Ôs avaient leurs propres forteresses,, leur» propires troupes, leurs propres tribunaux et le droit, dans les conflits avec left voiévôdes des districts environnans, d'être jugés uniquement par la chambre, des boyars ellerméme (douma botarskaia).
L*ancétre de cette famille, Lucas Spiridonovitch Stiroganow, marchand Bovgorodien, vint se fixer, en 1498, dans la ville de Solvytcbégodsk (dans la province actuelle de* Yologda); il y établit le centre d'un grand commerce. Son peUt-iiIs> Anika Fédorovitcb* fonda^ en 1515, une exploitation de sel sur la rivière Yytchegda. et acquit une. fortune knmense; il employait seize mille ouvriers; il avait faijt v^ir un mé^ decin étranger; il avait établi une pharmacie, chose sans exemple en ce temps-là, dans ce pays éloigné 1 Ses filis et petits-iâs colonisèr^t la contrée qui s'étend jusqu'aux pieds des monts Oural^; ils y bâtirent de grands villages entourés de remparts de terre, et devinrent les poâsea-
Novosslltsow, encore jeune et robuste, fut enrôlé comme soldat. Il arriva, je ne saiâ comment, à obtenir le grade d'officier, lequel, en Russie, jusqu'en 1845, conférait la noblesse héréditaire. Voilà donc le voleur anobli. Son fils Pierre, un hoitmie fort intel^ ligent, devint, sous le règne de. Catherine II, membre db cottage de la guenre et grand-maître des vivres de Taxmée. L'impératrice, plus d'une fois mise en garde contre les concussions de Novossiltsow, disait : ''je sais qu'il soigne beaucoup ses ** propres intérêts, mais il soigne également ceux de l'armée; il est intelligent et ^ actif; il &ut vivre soi«>même tout en laissant vivre les autres (iiiiBa b KBib 4&Bal /(pyran)." Il fut marié à une femme d'un esprit remarquable, Catherine AVexsao^ drovna Torsoukow, dont le frère, Ardalion Toisoukow, avait épousé la ni^ et fiUe adoptive de cette fiuneuse Marie Savichna Férékousihine, qui iut la fenune de chambre de confiance de Catherine II, et se trouvait chargée d'introduire les amans de rimpératrice le premier soir de leur entrée en fonctions, après les avoir mis an &it des us et coutumes de la vie intime de Catherine. Le crédit de la Férékousihine fut d'un grand appui à Novossiltsow : le fils du voleur knoutë finit par devenir sénateur, U eut trois fils» dont le puîné, Alexandre, ihoumt célibataire; l'aîné, Nicolas, devint sénateur; il épousa une pei'sonne de grande famille, mais pauvre, la comtesse Catherine Ivanovna Apraxine; il en eut trois fils et deux filles, doqt l'une, madame Emmanuel Narychkine, laide, méchante, commère, à prétentions incioyables, faisait absolument l'efiet d'une cuisinière ayant envie de se poser en grande dame, et n'arrivant pas même à ressembler è une femme de chambre de bonne maison. Le plus jeune des trois petits-fils du voleoi* knouté, Pierre Pétrovitch, qui fiit vice-gouverneur à Moscou et gouverneur à Riazane, épousa, en premières noces, la fille naturelle et l^timéo du sénateur Paul Mansourow; il en eut un fils et une fille; celle-ci fut mariée au prince Nicolas Viazemski, l'un des hommes les plus bétes de la Russie. Piefie Pétrovitch Novossiltsow a épousé, en secondes noces, mademoiselle Timachew-Behrmg.
* Anika Stroganow ent quatre firères; la descendance dé deux d'entre eux existe encore, dit- on, parmi les populations rurales de la Russie septentrionale.
séurs d'ctne Taiste étendue die pays. — Souvent inquiétés par les invasions des peuplades sauvages de la Sibérie, ils prirent à leur solde une bande nombreuse de cosaques, livrée jusques-là au métier de brigands le long du cours du Volga, et conduite par le célèbre lermak; ils leur proposèrent d'aller châtier les peuplades sibériennes, et de coniquérir, pour le czar de Russie, la contrée sur le versant oriental des monts Ourals, leur faisant entrevoir en perspective, non-seulement une amnistie pleine et entière pour leurs anciens brigandages, mais encore des récompenses et des richesses. lermak et ses aventureux compagnons acceptèrent la proposition à eux faite par les Stroganow; ceux-ci leut fournirent 50© fusils, 3 canons, 15,000 livres de poudre et 15,000 livres de plomb j de plus, une masse de vivres. Les cosaques accomiplirent, en peu éé temps, la conquête' de la Sibérie occidentale, et les Stroganow firent h(H»mage de ce pays au czar Ivan-le-Terrible, lequel lexLT accorda les privilèges énumérés plus haut, avec le droit de posséder, en propriété héréditaire, en-deçà comme au-delà des monts Ourals, toutes les terres qu'ils arriveraient à coloniser.
Pendan^t la lutte pour rindépendance nationale contre les Polonais, dans les premières années du dix-septième siècle, les Stroganow firent d'immenses sacrifices pour concourir au salut de la patrie; ils levèrent des troupes à leur frais; ils dépensèrent énormément d'argent et conquirent la considération générale.
Après l'avènement au trône de Michel Romanow, ce prince et les états-généraux (douma zemskaïa) qui gouvernaient de concert avec le ozar, décernèrent aux Stroganow, avec le titre pour eux spécialement créé dHménityié lioudi, un diplôme où se trouvaient énumérés les grands services rendus à l'état par cette illustre maison.
Le célèbre Anika Stroganow avait laissé trois fils, dont l'aîné et le plus jeune furent la souche de deux branches; chacune des deux se trouvait représentée, à la fin du dix-septième siècle, par un seul rejeton mâle. Celui de la branche aînée, Daniel Ivanovitch , avait deux filles; l'aînée était mariée à Serge Miloslavski (dont la lignée s'éteignit en 1791), et l'autre avait épousé le boyar prince Pierre Ouroussow, veuf de cette malheureuse Eudoxie Sakovnine, à laquelle son attachement au culte des dissidens avait valu la palme du martyre et une fin déplorable dans les prisons de la ville de Borovsk, en 1678. Le représentxmt de la branche cadette des Stroganow, Grégoire Dmitriévitch, avait une soeur, mariée au prince André Galitsyne (cousin-germain du célèbre ministre de la czarine Sophie et du gouverneur de Pierre I), et deux cousines-germaines, dont l'une avait épousé Michel Timoféiévitch Lihatchew, l'un des favoris de Fédor Illet de Pierre I, et l'autre, mariée à un Saltykow, fut l'aïeule du maréchal prince Saltykow.
Grégoire Dmitriévitch Stroganow a.vait été marié à une princesse
Vassa IvanovBa Mestçherski; il n'avait point d'enfans et, dil-on, ne pouvait en avoir, La famille Stroganow se trouvait à la veille de son extinction, lorsque Pierre I, qui commençait à mettre ei^ oeuvre ses réformes, et avait manifesté Fintention de supprimer les immenses privilèges dont jouissaient les Stroganow, proposa à Grégoire Dmitriévitcb, devenu veuf, d'épouser Tune de ses maîtresses, Marie lacovlévna Novossiltsow, Stroganow accepta, dans l'espérance, dit-on, d'assurer le . .maintien des privilèges en, question, et il fut complètement déçu.
M°^ Stroganow, continuant sa liaison avec le czar, mit au monde trois fils : Alexandre, en 1698; Nicolas, en 1706, et Serge, en 1707.
Pierire P' supprima les privilèges des Stroganow, et promit en échange de leur conférer le titre de barons. — Grégoire Dmitrièvitch mourut avant la mise à exécution de cette promesse, accomplie à la suite d'une requête présentée par l'aîné des trois frères, seulement au moment du départ de l'empereur pour la campagne de Perse, le 6 mars 1722.
Le baron Alexandre Stroganow laissa deux filles, qui se partagèrent son immense fortune; l'aînée épousa le prince Michel Galitsyne, fils du grand-amiral de ce nom; elle a été la bisaïeule du jeune et riche prince Serge Galitsyne (dont le père fut ministre de Russie à Madrid); la plus jeune épousa le prince Boris Shahovskoy. Leur fille unique, Elisabeth, après un court mariage avec le prince Louis-Marie d'Arenberg (grand-oncle du duc actuel de ce nom), mariage conclu sans Fautorisation de Cath^ne II et que l'impératrice refusa de reconnaître, en le déclarant nul et non avenu, épousa, de force, un prince Sbabovskoy, et, dégoûtée de son mari, s'empoisonna, laissant, de cette seconde union, une fille, la princesse actuelle de Butera, dont l'immense for-> tune est échue à ses deux fils du premier mariage, les comtes André et Paul Schouvalow.
Le baron Nicolas Stroganow a été le bisaïeul des comtes Serge et Alexandre Stroganow d'aujourd'hui.
Le baron Serge Stroganow, le plus jeune des trois fils de Pierre I, épousa une Narychkine, fille de Cyrille, le premier commandant de place à Pétersbourg; il en eut un fils, Alexandre, fondateur de l'immense majorât Stroganow. Celui-ci ^ousa la comtesse Anna Yorontsow, fille unique du premier chancelier de ce nom, et par sa mère, qui était une Skavronski, nièce-germaine de l'impératrice Elisabeth. Cette alliance permit à Stroganow d'acheter à Vienne, en 1761, le titre de comte du saint-empire, que l'empereur d'Allemagne, François de Lorraine, lui vendit à un prix exorbitant (ce brave empereur aimait l'argent à un tel point, que lors de la guerre entre sa femme Timpé* ratrice Marie-Thérèse et Frédéric H de Prusse, lui, l'époux de Marie- Thérèse, faisait des fournitures de foin au camp prussien)!
Le comte Alexandre Stroganow n'eut point d'enfans de sa première femme la Yorontsow, l'une des dames les plus dissolues de son temps,
et dont on ayait dit qu'elle était la femme de tout le monde, son mari excepté. — Ayant eu le bonheur de la perdre en 1769, il se remaria bientôt à une princesse Troubetskoy, dont il eut un fils, le comte Paul, Tami d'Alexandre L — Le fils unique du comte Paul, Alexandre, fut tué, à rage de 19 ans, à la bataille de Craonne, et le grand majorât Stroganow échut à sa soeur, mariée au comte Serge Stroganow.
JTaurai souvent à parler de cette famille dans mes Mémoires; ici je dirai seulement que sous le règne de Pierre II, les trois Stroganow, fils de Pierre !•', possédaient, chacun, plus de 40,000 serfs; le puiné, le baron Nicolas, passait la plus grande partie de Tannée dans ses terres, où, malgré sa jeunesse, il s'occupait sérieusement de l'administration des vastes propriétés de sa famille; l'aîné et le plus jeune, les barons Alexandre et Serge, habitaient Moscou, où ils tenaient un grand état de maison. Le baron Serge, encore célibataire, se trouvait devenu le point de mire des mamans, ayant des filles à établir.
De toutes les anciennes familles des provinces baltiques, aucune, lors de l'annexion de ces provinces à la Russie, n'avait témoigné plus d'empressement à se jeter dans les bras du gouvernement russe, que ne l'avait fait la famille dés barons de Loewenwolde, originaire du pays de Lunebourg, et fixée, depuis le treizième siècle, en Livonie, où Jean de Loewenwolde avait reçu des terres de l'évoque de Derpt, Bernard II, en 1299. Jean-Gerhard, baron de Loewenwolde, dépouillé, au dix-septième siècle, de ses propriétés par la commission de réduction que le gouvernement suédois avait commis la faute d'établir (voyez page 63), entra au service de Saxe et devint conseiller intime de guerre (geheime kriegsrath) du roi de Pologne, l'électeur de Saxe. — Après la bataille de Poltava, voyant la rapide ascension de la puissance de la Russie, il entra au service russe ; nommé conseiller privé et plénipotentiaire du czar dans les provinces baltiques, il négocia avec la noblesse de ce pays au profit des intérêts de la Russie. Ses négociations furent couronnées d'un plein succès, et Pierre I, enchanté de son agent, le nomma grand-maître de la cour de la princesse de Brunswick, qui venait d'épouser le czarévitch Alexis, à cette époque héritier du trône. Le baron, de son mariage avec Madeleine-Elisabeth de Lôwen, eut une fille, mariée à Behrend- Frédéric de Schlippenbacb, et trois fils : Frédéric-Casimir, Gustave-Reinhold et Charles-Gustave.
L'aîné, Frédéric-Casimir, fut aide-de-camp-général de Pierre I, lequel l'envoya, en 1718, en mission à Vienne pour obtenir le rappel, de Russie, du ministre-résident autrichien de Pleyer, que le czar avait pris en antipathie, parce que Pleyer blâmait assez hautement son manque de foi et de parole à l'égard du czarévitch Alexis, beau-frère de l'empereur Charles VI, ainsi que l'assassinat de ce prince et les hideuses cruautés exercées envers ses partisans. — L'impératrice Anne nomma le comte Frédéric-Casimir conseiller privé et ministre de Rus-
$ie ea Polognis, mais en 1734 il entra au seryiee d'Autr^hé eomnie général-major et mourut dans le rang de gônôral. de la cavalerie autrichienne, sans avoir été marié.
Son frère Reinhold, malgré Témigration : de leur père en Saxe, entra au service suédois, et se trouvant officier d'infanterie, ii fat fail prisonnier à la bataille de Poltava. D'abord relégué, à Tinçtar de la plupart de ses compagnons d'infortune, dans une ville éloignée^ il fut bientôt, après l'admission de son père au service de Russie, appelé à Pétersbourg et nommé chambellan. Très-beaa de sa personne, insi* nuant, fin comme de l'ambre, passionné pour les plaisirs, et d'uïie âme aussi noire que sa figure était belle, il eut de grands succès auprès des femnaes; joueur, dépensier et passionné pour le luxer, sans avoir un sou ea poche, il se faisait entretenir par ses maîtresses, et au jeu, U filait la carte. Pour se procurer cependant une certaine somme de revenu assuré, ainsi que l'appui de quelques grandes familles du pays, il accepta le poste d'agent secret,, à la cour de Russie, de la duchesse Anne de Courlaude, poste que son talent pour l'intrigue et son intimitjà avec plusieurs dames de la cour le rendaient parfaitement apte à occuper. Il se trouva par-là admis dans l/intimité des familles alliées à la duchesse de Courlande, c'est-à-dire des Saltykovir, des Romodanovski, des Golovkine, etc. Il mena avec beaucoup d'habileté l'intrigue qui aboutit à l'exil, hors des capitales, des ennemis de la duchesse de Courlande : de la princesse Volkonski, de Tchf^rkassow, de Nélédinski, de Fédor Talyzine, de Pachkow et d'Isaac Véssélovski*. , Catherine I'*, après son avènement au trône, prit à la fois deux amans: Reinhold de Loewenwolde et le comte Pierre Sapiéha ; aucun des deux n'était jaloux et ils vivaient entre eux dans un parfait accord, exploitant leur position à qui mieux mieux. Le père de Pierre, le comte Jean Sapiéha, après avoir mangé tous ses biens en Pologne f, était venu chercher fortune en Russie; il profita de la liaison de son fils avec l'impératrice pour obtenir du prince Menehikow, si immensément riche, la promesse de donner en mariage, à ce fils, sa fille aînée,
* George Nélédinski-Méleitski, d'une tr^s-aneienne fàmme d'origine litbuaBienoo, établie en Kuâsie depuis le quinzième siècle, était sénateur à cfette époque. — Son filf Alexandre épousa l'une des filles du grand-écuyer prince Kourakine, et son petit-fils George (le père de madame Samarine), secrétaire d'état de l'empereur Paul, fut trèsconnu par ses vers, son brillant esprit et le charme de sa conversation.
Le fils de Talyzine j Alexandre, dpousa plus tai*d une fille du maréchal Apraxine; il fut l'aïeul de Talyzine qui a été marié à une comtesse Zoubow.
t La famille des Sapiéha est issue de Funigaïk) Sapiéha, casteUan de Troki au quatorzième siècle, qui mourut païen. Son fils Sunigaïlo^ castellan de Troki comme son père^ se fit baptiser dans la religion grecque, que ses descendans abandonnèrent au seizième siècle pour passer au catholicisme, ce qui leur valut le titre de comtes du saint-empire. Une branche des Sapiéha reçut, en 163S, le titre de princes du saintempire et s'éteignit bientôt. Une autre, celle qui a produit les deux nuneaux de cette maison existants aujourd'huii reçut le titie de princes du fittint-empire w 1700.
Marie, e\ lorsqu'il fàt question des fiançailles de oette dernière avec i%éritièr du trône (depuis l'empereur Pierre II), le rusé vieillard obthtt en indemnité, pour son fils, la main de la nièce de fimpératrice, là comtesse Sophie Skavronski, l{u*gement dotée de belles terres, et (ce qui dépassait lee Hmites de rinconvmiaace), il obtint pour soi-même le rang de feld^marédial russe.
Après la mort de Catberinef les Sapiéha, père et fil^, retournèrent en Pologne. Le comte Pierre, de son mariage avec la Skavronski, eut un seul fils, mort en bas-âge; devenu veuf, il épousa une Suikowski; fuC nommé palatin de Smolensk, et mourut en 1790.
Reinhold de Loewenwolde fut nommé, par Catherine, grand-maftre ^ de sa cour; il obtint, pour lui et ses deux frères, le titré dé comtes^ ^ but principal de ses voeux, il reçut, à plusieurs, repriséis, de belles terres et des sommes d'argent considérables. — L'av^ement, en 1730, de la duchesse de Gourlande' an trône de Russie, servit beaucoup ses intérêts. Il se fit nommer grand-maréchal de la cour; cette cour, souâ le règne d'Anne, était fastueuse et d'un luxe asiatique, où régnait un désordre complet; le comte Reinhold se remplît largement les poches^ Pendant toute Tépoque. d'Anne et sous la régence, il nagea dans le luxe et les plaisirs; il jouait un jeu eifréné; il était en liaison avec la plus belle femme de la cour, M"^ Lapouhine; nul ne le surpassait pour la magnificence de ses habits, ni pour la richesse de ses carrosses
et de ses attelages Mais le réveil fut terrible. ».. Dans la nuit
de Favénement d'Elisabeth au trône, le 24 novembre 1741, le comte Reinhold fut arrêté, conduit au palais, envoyé à la forteresse, jugé et condamné à l'exil perpétuel. Sa fortune fut confisquée.
Le respectable prince Jacques Shahovskoy, auquel échut la triste et pénible mission d'expédier en exil, le 10 janTOr 1742, les personnages proscrits par la nouvelle cour, raconte ainsi, dans ses Mémoires, S4M1 entrevue avec Loewenv?oIde dans la prison où il se trouvait détenu !
c Je vis un inconnu se précipiter à mes pieds, embrasser mes genoux >et arec un air humble ôt if^ppé de terreur, me parier d'Une voix >si basse que ses paroles étaient inintelligibles; sa barbe Manche et
• hérissée, la* pâleur de son visage, ses joues creuses, ses vétemens » malpropres et usés, me firent croire que je me trouvais en présence >d'un ouvrier, jeté en prisofl. «Veuillez m'indiquer, dis-je à TofiBcier
• de service, où se trouve le ci-devant comte de Loewenwolde? » — « 11 est devant vous, » fut la réponse de l'officipr. — Alors vinrent se > représenter instantanément à mon imagination la longue et brillante
• existence de cour de ce grand seigneur; les faveurs dont il avait
• été comblé; la confiance des souverains dont il avait joui; son ma^
• gnifique hôtel, où on le voy^t, revêtu des insignes du premier ordre
• de l'empire, briller par l'élégance de ses habits, étonner la ville par
• son luxe — et faisant la coqiparaison entre cette splendeur si récente
» encore et Pétat de malheur affreax dans lequel je le voyais plongé en » ce moment-là, je fus saisi d'un sentiment de pitié inexprimable, et jè »:me dis à moi-môme : » voilà pourtant le sort qui, peut-être, m'attend, » moi aussi ! » (Mémoires du prince Jacques Sfaahoirskoy).
Gomme toutes les âmes basses, Loewenwolde ne sut, ni supporter le malheur avec dignité, ni trouver en soi assez de courage pour se délivrer d'une existence devenue odfeuse. A Solikamsk (à 1866 verstes de Moscou, dans la province actuelle de Perm), où il fat relégué, après avoir été dépouillé de tout ce quMl possédait, et réduit à la misère, il tomba dans une profonde mélancolie et se signala par son servilisme. Nul n'était plus humble envers les petites autorités locales de ce lieu éloigné et sauvage. Quant à son genre de vie, il ooDsistait à passer des heures entières assis sur un banc de bois devant la porte de la maison qu'il habitait, plongé dans le riecueillement, ayant l'air de ne rien voir de ce qui se passait autour de lui; de temps en temps seulement il ise distrayait à jouer avec quelque enfant venant à passer par la rue^ Cet homme qui avait si long-temps nagé dans le luxe, aurait manqué des premières nécessjtés de la vie, si les plus grands propriétaires de ce pays-là, les Stroganow, ne s'étaient noblement chargés de fournir aux besoins de l'existence, dans le malheur et dans l'exil, de cet homme dont ils avaient souvent fait la partie de jeu pendant ses jours de prospérité brillante et d'insigne faveur de cour, faveur dont ils avaient plus d'une fois sollicité l'intervention.
. Loewenwolde passa seize années dans ce triste exil; le chancelier Bestoujew, son ennemi, mettant obstacle à son rappel; enfin, en 1758, le chancelier fut exilé lui-même. Les Stroganow intercédèrent pour leur ancien protecteur, devenu leur protégé; un courrier fut expédié pour lui porter son amnistie; ce courrier arriva à Solikamsk le 23 juillet :
il ne trouva plus qu'un cadavre le comte Reinhold était mort la
V^Ue.......
Le plus jewe des trois comtes Loewenwolde, Charles-Gustave, avait été employé par la duchesse de Gourlande à difiérentes missions. Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, les provinces baltiques et servit d'intermédiaire, le plus souvent, pour la correspondance politique entre la duchesse, établie à Mittau, et son frère Reinhold, fixé en Russie. Lui-même avait le grade de lieutenant-colonel au service russe et en même temps il exerçait en Livonie les fonctions de land^ rath. Il s'était lié avec Bieren, le favori de la duchesse, et après l'avènement de celle-ci au trône de Russie, il se hâta d'accourir à Moscou; nommé aide-de-camp-général de la nouvelle souveraine avec le grade de lieutenant-général, ce fut lui qui obtint la ratification des privilèges de la noblesse des provinces baltiques avec l'omission de la clau^se de réserve si sage, introduite par Pierre !•' : ten tant qu'ils
>n6 seront poiot eontraim aux lois nis9e9«?i H donna également Fidéè d'augmenter la garde impériale par la création de deux noaveaax régimens, ceox . d'izmaïloyski et de la garde à cheval, destinés à faire contrepoids aux deux anciens régimeps; il fut chargé de rorganisati^m de ces régiments nouveaux; il y fit entrer, comme officiers, une masse d'Allemands et quelques russes, de ceux, dont son frère Reinhold et Simon Saltykow lui avaient garanti Thumble bassesse et la aoumijasion à tout prix. Peu après, il fut nomm^, général ea chef, ministre du cabinet et grand-écuyer. Ce dernier po^te lui était nécessaire pour se rapprocher encore davantage de Bieren et de rin^ératrice, Bieren, passionné pour les chevaux, passait j^ie grande partie de se& matinées aux écuries de la cour, où il dotifËait souvent des audiences; et Timpératrice, passionnée pour Bieren, i^ait souvent aux écuries pour deux ou trois heures entières.
Le comte Charles-Gustave fut chargé de parcourir rAllemagne pour y trouver un époux à la nièce de Timpératrice, la princesse Anne de Mecklembourg, Théritière désignée du trône de Russie, et pour le malheur du prince Antoine-Ulric de Brunswick, neveu de Fempereur d'Allemagne, le choix de Loewenwolde se fixa sur lui. — Le comte Charles-Gustaye mourut en i735, et sa miQrt fut une grande perte pour son ami Bieren. Fort iQtelligent, doué d'un esprit juste, d'un coup d'oeil sûr, politique habile, fin courtisan, .et, ce qui était le plus important pour Bieren, d'un caractère bien différent du sien, Loewenwolde, toujours calme et modéré, ne cessa de donner des conseils habiles et prudens. Il ne cessa de mettre obstacle, autant que possible, aux persécutions et aux cruautés qui vinrent déshonorer le règne d'Anne et flétrir, à juste titre, la mémoire de cette créature odieuse et, plus encore, celle de son hideux favorL. L'époque terrible, dont les annales russes ont conservé le souvenir sanglant, stigmatisée par le peuple russe du surnom de l^ronovstchina, ne commença à se. développer qu'après la mort du sage et prudent grand-éc^yer. Il ne laissa point d'enfans de son mariage avec Charlotte de Rosen, laquelle lui survécut de près d'un demi-siècle, et mourut en 1782*.
Alexandre Ivanovitch, premier comte Roumiantsow, fils d'un pauvre propriétaire de Kostroma, dont le trisaïeul avait été anobli sous le règne de Godounow, était né en 1680, et entra, à l'âge de 23 ans, dans les gardes Préobrajenski en qualité de simple soldat. Il devint
^ £De était d'une des plus anciennes fiunilles de TAUemagne, établie dans led prorinoes baltiques depuis les premières années du treizième siècle. Le père de la comtesse de Loewenwolde, Othon de Rosen, colonel suédois, grièvement blessé à la baitaille de Foltava et ùÀt prisonnier, mourut à Moscou de ses blessures. II était le neveu du comte Conrad de Bosen, marédial au senrice dt Jacques H d'Angleterre, et plus tard maréchal de France au serrice de Louis XlV, souche des marquis de Bosen. — LaflUe du dernier marquis de ce nom a été la mère du respectable duc de Brpglie*
l'un des mignons de Pierre I, fut nofminé aide-de^camp du czar (denstchik); se trouva chargé, plus d'une fois, de ces missions auxquelles les hommes ayant rhabitude d'appeler un ehat-^ un chat, donnent le nom d'espionnage, et^ en i7i7', il avait le rang, alors fort recherché, dé capitaine aux gardes.
Le czarévitch Alexis ayant pris la fuite^ il s'agissait de découvrir ie lien de sa retraite et de le décider à commettre la sottise colossale de revenir en Russie. Le czar confia cette mission à l'un des hommes les plus rusés et les plus habiles de l'époque, le vieux Tolstoy, mais connaissant le caractère perfide de son messager, il lui adjoignit Roumiantsow, sur lequel, à ton ou à raison, il croyait pouvoir compiler. La réussite de cette négociation valut à Roumiantsow le rang de major aux gardes, le poste d'aide-de-camp-gén^l et de belles terre&
Pierre ^', qui avait Thabitude d'avoir plusieurs maîtresses à la fois, avait lié intrigue avec la fille ainée du comte Matvéiew, Marie, une personne belle, spirituelle^ aimable, charmante, mais d'une conduite plus que légère. Ayant appris une infidélité de la demoiselle, le czar, à. une soirée donnée au palais de Catfierinebhof , la fit monter au grenier^ où une poignée de verges était préparée, la fouetta et lui annonça qu'il la marierait à un homme, lequel la tiendrait sous un joug sévère et ne lui permettrait d'avoir d'"autre amant que lui, le eaaf*. Le lendemain, Pierre, accompagné de Roumiantsow, arriva chez le comté Matvéiew, et lui présenta son futur gendre. Le comte, riche ex fier, se récria. Le czar le mit au fait de la conduite dissolue de sa fille. «Je la tuerai,» s'écria Matvéiew. — «Ce sont des bètisés,» dit » Pierre, il n'y a aucune raison de la tuer; d'ailleurs, je l'ai, déjà » fouettée hier, et puisque tu n'as point su la surveiller, je la marierai » à Roumiantsow, lequel, je t'en réponds, saura la tenir d^une mam » ferme. 11 n'est point d'une grande naissance, il est vrai, mais tu sais • bien qu'il dépend de moi de l'élever au niveau des plus grands » seigneurs. » — L'on n'avait guère l'habitude de désobéir à Pierre I : Matvéiew se soumit; le mariage eut Ueu; le czar dota richement Isl nouvelle épouse et continua sa liaison avec elle. — De cette liaisoii naquit une fille, Catherine Roumiantsow, mariée à Nicolas Mihaïlovitch Léontiew, plus tard général en chef sous le règne de Catherine H; et au moment de la mort de Pierre I, M"* Roumiantsow se trouvait enceinte, de son fait à lui; elle accoucha, peu de temps après, d'un fils qui fut ie célèbre uiaréchal Roumiantsow. Elle eut ensuite, de son mari, deux filles, dont l'aînée, Pauline, l'amie de Catherine H, époi^a ie comte Jacques Bruce*, et la plus jeune, Daria, fut mariée deux
* Catherine II fut intimement lîie avec la comtease Brace Jusqu'au moment oà eUa la surprit, dans sa propre chambre de toUette à eUe, en flagrant délit arec le fiivori du jour,.,Koraakow> Ce denûer tut renroyé de la cour, eiJa comtesse Brooe zeçat Tordre de voyager. L'amitié se changea en une aversion peu dissimulée.
focs': au comte de Waldstaia efi.ensqite au prince George Nikititch Troubetskoy. • ;
: Piwre I^^ se fit aocempagner par AouiBÎantsow d^ns sa campagne en Perse, après laquelle il. renvoya :<;omme mimsU*e de lUissie à Gonâtantinople. Il était question de préparer une rupture entrç la Russie et la Porte, et de ne faire éçlateif cette rupture qu'au montent désigné parle caar : cdui-oi roulait non-seulea)ent< prendre sa revanche de la maUieufeuse campagne du Proutb, mais en^eore soumettre à sa domir naticm le rivage .septentrional de la mer Noire et le$ bouches 4^ Danvdt»j^ ; projet dont rexécution fut empêchée par la mort de. 09 prince, aussi grand par son génie. qu'il le fut par ses vices, et au^i ext^^aordinaire dans ^es projets que dans ses. fureurs. U avait fait un bon choix dans la personne de fioumiant$ow, lequel, sans être le moms du monde un homme d'état, avait beaucoup d!espf it, une grande iiBesse de cour et une réelle habileté diplomatique. --^ Sous le règne d'Anne, il fut d'abord nommé lieutenant-colonel aux gardes; ensuit^ exilé à la campagne pour son refus de se charger de l'administratijon des revenu^ d,e l'état, tâche bien difficile et bien épineuse en présence des com!;ussions inouïes de Bie^ren : Rouniiantsow, ne voulant ni briser son avenir politique, sous, le régime qui pourrait succéder à celui d'alors, ni se brouiller avec le toul-puîssant fayori, avait donné sa prétendue incapacité pour prétexte de son refus; il dut passer trois années à la campagne, dans la province de Kazan, sous la garde d'une escouade de soldats. Enfin, en 1735, il fut gracié et nonanié gouverneur de. Kazaa; ensuite appelé à l'armée de Munich, nommé général en chef, gouverneur de Kiew et de la Petite-Russie. Sous la régence^ il se rallia an parti de la grande-du,chesse Elisabeth, auquel le rattachaient les traditions de famille de sa femme, les antécédens de sa jeunesse et les souvenirs, de son âge mùr à lui. Apres l'avènement d'Elisabeth au trône, il négocia avec les Suédois la paix d'Abo, obtint pour la Russie la cession de plusieurs villes, avec les forteresses de Neuschlott, Vilipanstrand et Frédrikshamn, et fut créé comte. Il mourut en 1749, septuagénaire. — Causeur agréable, doué d'une mémoire admirable; affable et prévenant avec tout le monde, fort insinuant au* près de ceux dont il avait besoin; gai de caractère, bon vivant, it aimait à boire^ et une fois la pointe de vin en tête, il devenait souvent hargneux et querelleur. En somme, il eut tous les vices et les défauts, nécessaires à un homofê pour faire une brillante carrière dans un état despotique, mais il y joignait une bonté de coeur appelée souvent à désarmer ses rivaux et a diminuer le nombre de ses ennemis.
Sa femme Ini survécut de 40 années; elle mourut en 1788, nonagénaire, et je ne puis m'empêcher de citer ici son portrait tracé dans les Mémoires si curieux de Ségur, lequel l'avait connue dans les der,nières années de sa vie;
«Son corps paralysé marquait seul sa' vieillesse; sa tête étàh plebè de vie; son esprit, de gaîté; son imagination, de jeunesse; comme elle avait beaucoup de mémoire, sa conversation était aussi attrayante et instructive qu'une histoire bien écrite. Elle avait vu poser la première pierre de Pétersbourg; ainsi, ces mots : viêilie comme les meSy n'auraient point été pour elle une locution exagérée.
• Elle avait assisté, en France, au diner de Louis XIY, et elle mè dépeignait sa figure, ses manières, sa physionomie et rhabillement de M*"* de Maintenon, comme si elle venait de les voir la veille. Elle me donnait des détails curieux sur la vie du fameux duc de Hariborough qu'elle avait visité dans son camp.
»Un autre jour, elle me retraçait le tableau fidèle de la reine Anne d'Angleterre, qui l'avait comblée de faveurs*; enfin, elle se plaisait dans ses récits à me faire entendre que Pierre-le-6rand avait été amoureux d'elle, et me laissait même douter si elle avait été rebelle à ses voeux. » (Mémoires du comte de Ségur, tome H).
Grégoire Pétrovitch, premier comte Tchemychew, fut redevable^ comme Roumiantsow, de ses grades, de ses richesses et de son titre, à la spéculation faite par lui d'épouser l'une des maîtresses de' Pierre L n descendait d'un gentilhomme polonais, Jean Czemieçki, lequel vint se fixer en Russie dans les premières années du seizième siècTe, et reçut en don, du grand-duc Basile IV, la terre de Konobéevo. N'ayant point d'enfans, il fit Venir de Pologne et adopta son neveu Élie Czemieçki, lequel arriva en Russie en l'an 1834; embrassa là religion grecque et prit le nom de Tchemychew. Sa lignée se divisa en deux branches; à l'ainée appartenait le méprisable et odieux ministre de la; guerre, créé comte et prince par l'empereur Nicolas ; à la branche cadette appartenait Grégoire Pétrovitch, né en 1670. Son père, colonel des troupes régulières sous la régence de la czarine Sophie, mourut en 1689, laissant dans la misère son fils, lequel commença sa carrière comme simple soldat. Il devint aide-de-camp (denstchik) de Pierre l*', fut appelé à commander le régiment d'infanterie de Tobolsk, fut nommé colonel à l'assaut de Narva, et brigadier le soir de la bataille de Poltava. — Il avait 40 ans lorsque le czar lui proposa d'épouser l'une de ses maîtresses, une jeune personne de 17 ans, belle, spirituelle, d'une ancienne famille, mais dissolue et cynique au plus haut point, et de l'épouser avec la clause de laisser le czar continuer sa liaison avec la dame. C'était Eudoxie Ivanovna Rjevski. Tchemychew accepta; il se maria, fut nommé général-major et reçut quatre mille serfs. —
* La comtesse Roumiantsow, née le 4 avril 1699; morte le é mai 1788 (ces dates m'ont été données par M. Karabanow, lequel, dans sa jeunesse, avait été présenta dans sa maison), avait, par conséquent, cinq ans lors de la fondation de la viUe de Pétersbourg en 1703, et dix ans en 170«, lorsque son père, le comte Matvéiew, avait quitté Londres de la façon décrite à la page 108 de nos Mémoires.
SàccessiVeme&t Ton vit naître quatre filteô et trois fils, Pierre, {Grégoire et Zahar (le qaatrièrae, It$n, le grand-père de Teitcellent et malheureux décembriste comte Tchemychew, naquit dix mois après la piort de Pierre I, et nous ignorons son origine). Â la naissance de chaque enfant, arrivait un don de terres. — L'on sait que Pierre I** mourut de la complication d'ime gravelle avec le mal qui emportai François !•' de France; M"* Tchemychew était la coupable. Le czar fit chercher le mari, lui raconta ce qui en était, et lui dit : t ya fouet- >ter Ëudoxie» (ciyaaft» buc^kh àB^oTbio) et Tchemychew alla fouetter sa femme.
Quatre mois après la mott de Pierre I, le jour du mariage de la duchesse de Holstein, Catherine I nomma M*^ Tchemychew dame à portrait, avança son mari comme lieutenant-général, et Tappela, peu de temps après, au poste de gouverneur de Yoronèje. Sous le règne de Pierre If, il ét^t gouverneur de la Livonie. Après Tavénement d'Anne au trône, il fut nommé g^éral en chef, sénateur, et devint un plat courtisan de Bieren. Sous la régence, il se rallia au parti d'Elisabeth; le jour du sacre de celle-ci, il obtint le titre de comte, fort brigué par lui, et dont il fut redevable à rintervention du comte Ouchakow, dont la fille unique se trouvait mariée à T^^né de ses fils, tl moumt en 1745. Cet homme si vil à la cour et dans la vie privée, était Fud des milit^res les plus braves de son temps sur les champs de bataille (ce qui d'ailleurs se rencontre fréquemment dans les annales de tous les pays); il ne manquait point d'esprit; il était sévère dans le service; hautain envers ses inférieurs; dur envers les hommes placés sous sa dépendance; humble et bas vis-à-vis des puissans de la cour, avec cela faux, menteur, perfide et <l'une avarice crasse! — Dans le procès de Volyaski, en 1740, appelé à être l'un de ses juges, il se montra si dur envers les accusés, que Volynski lui dit : « Dieu te punira dans ta postérité. > La malédiction se réalisa : 86 ans plus tard, en 18SI6, son arrière-petit-fils, le dernier rejeton de sa lignée mâle, l'excellent comte Zahar, fut envoyé en Sibérie, et après son rappel de l'exil mourut sans laisser d'enfans.
Sa femme, la trop célèbre maîtresse de Pierre I"^, lui survécut de peu; elle mourut en 1747.
Leur second fils, le comte Grégoire, ne fut poiot marié; c'était un homme insignifiant. — L'aîné, le comte Pierre, le père de la princesse Voldemar Galitsyne, fut successivement ministre de Russie à Copenhague, à Berlin, à Londres et à Paris; c'était un homme d'esprit et de talent, mais d'un orgueil démesuré, d'une vanité outrecuidante et d'une hauteur insoutenable; il ne se fit guère aimer.— Bien différent, de caractère, était son frère le célèbre maréchal comte Zahar, qui ressemblait beaucoup a Pierre I**, non de taille, vu qu'il était petit, mais par les traits du visage; il avait même le tic du terrible empereur leur père.
'l^ maréchal comte Zahar était un homme d'un grand méârHe, ixt caractère le plus respectable et le plus symipatbiqae. J'avùrài à parler encore de lui dans le cours de ces Mémoires.
Le plus jeune des quatre fils de la. première comtesse Tcbemychew^ Ivan Grigoriéviteb, le grand-père du déoembriste, était un bomme da monde, un homme de salon dans Taceeption la plus aimaUe de ce mot; dans sa jeunesse, il avait voyagé en Europe; il avait résidé^ comme^ secrétaire de légation de son frère aîné, dws. les principales cour^ européennes. Esprit léger et superficiel, mais très-bien cultivé; il avait beaucoup lu, il avait connu les hommes les plus distingués de son temps et vécu dans leur, société; ij était un causeur charmât. Avec cela bon, loyal., honnête, dans sa vie privée comme dans sa vie politique, hospitalier, affable, gracieux avec tout le monde; il avait Tune des premières maisons de Pét^sbourg, Tune des mieux montées, des mieux tenues,, des plus fréquentée^ et des plus agréables. Il se trouvait parfaitement secondé par sa. femme, une Isiéniew, unep^-^ sopme de très-ancienne famille, ayenante et aims^le, qu'il avait épousée après être resté veuf d'un mariage stérile avec une léfimovBki, cou** sine-germaine de rimpératrice Elisabeth. L'on ne saurait comprendre povir quelle cause Catherine H, d'ailleurs si habile à choisir et à ûrier les hommes, au lieu d'appeler le comte Ivan à une fonction nulle son» le rapport politique et administratif, par exemple à une grande chargé de cour, lui avait confié la présidence du collège de l'amirauté, c'està-dire la direction de toute la marine de l'empire. Si elle ne voulait point appeler à ce poste des étrangers, comme Knowles, Ëlphinstone, Greig, elle aurait pu le confier à des Russes pur sang, comme l'étaient les amiraux : SpiriJow, Poustcbine, Alexis Séniavine, Basile Tchitcha-: gow (le père du ministre d'Alexandre I);En y appelant Tehemychew, qui n'avait jamais servi dans la marine^ elle avait nommé à la seconde place du collège Ivan Loginovitch Golénistchew-Koutouzow, un marin, et l'avait chargé, pour ai|isi dire, d'être le menin et le tuteur du comte Ivan. L'impératrice raccmtait elle-même^ en riant, qu'ayant reçu; la nuit, le courrier du comte Alexis Orlow qui lui annonçait la fameuse victoire nayale de Tchesmé, elle fit chercher le comte Ivan Tchernychev^r. Celui-ci, dans les bureaux duquel s'étaient produits. des désordres, et des abus, s'imagina qu'on le faisait venir pour le sermonner au sujet de ces abus, et en entrant dans le cabinet de Timpàratrice, avec la figure toute bouleversée, il s'écria : t je vous jure, Aladam^ »que je n'y suis pour rienl» Catherine se mit à rire, et lui dit.qu'ea effet il n'y était pour rien^ car il s'agissait d'une brillante victoire» remportée par la flotte russe. *
Le comte Ivan mourut quelques mois après l'avènement au trône de Paul, lequel lui avait conféré le grade de maréchal. Ceci fit dire que le comte Ivan était à la fois un marin d'eau douce et un maréchal d'eau salée.
Le nâarécbal cbnite Zahai* avait créé, en 1774, un majorât cbnsi-' dérablé, et n^ayant point d'enfàns, il Payait déclaré transmissiblo daos la tignée de son frère le comte Ivan. Le fils unique de ceini-ci, le comte Grégoire, n'ayant eu qu'un fils exilé en Sibérie, le majorât, après la mort da comte Grégoire, en 1831, fut transmis au mari de Faînée de ses filles, Kronglikow, dont les deux fils portent aujourd'hui le nom de eomtes Tchornychew-Krouglikow. Ce majorât donna lieu de la part du ministre de la guerre prince Tcherhychew, à un procès injuste elf odieux, dont il sera question dans ces Mémoires.
A l'époque du protectorat de Gromwell, William Bruce émigra d'Ecosse en Russie et fit, en qualité d'officier des troupes régulières, la guerre contre les Polonais. Nommé par le czar Alexis colonel d'un régiment d'infanterie cantonné à Pskow, il s'y maria, et il eut deux fite, Robert,; né en 1668; et Jacques; né en 1670. Sous le règne do Fôdor m, William fut nommé général et mourut en 1680.
Son second fils, Jacques, l'un des hommes les plus ^inens de son temps, voyagea avec Pierre !•', et fut ensuite appelé à dwiger l'artitlerie russe après la bataille de Narva, où le grànd-maître de l'arlillerie, prince dimérétie, . avait été fait prisonnier par les Suédois. Après la mort de- ce prince^ décédé en Suède après une captivité décennale, Bruce, qui avait commandé rartîllérie à la grande journée de Poltava et à la prise de Riga, fut nommé grand-maître de l'aniHerie russe. H fut Chargé, jjar Pierre F*, de Forganisàtion des écoles de la navigation, de l'artillerie et' du génie militaire, ainsi que de la correspondanco politique et scientifique avec Leibnitz; il fut nommé président du collège des manufactures et de celui des mines, au moment de leur créaéon; il négocia, de concert avec le célèbre Ostermann, la paix de Nys^adt, ei ; resçut le titre de comte. Intimement lié avec Pierre I*^ confident de tous ses plans politiques et de ses projets de réforme^ ^nseitler coristarament consulté par le czar, souvent écoulé, totijoùrs estimé et traité avec les plus grands ^ards, le comte Bruce rendit à la Russie les services les plus signalés et jouit d'une immense influence à la cour, sans jamais se laisser aller à devenir ce que l'on appelle un courtisan, se' nvontrant constamment soucieux de sa dignité personnelle, et l'ayant su conserver inaltérable et intacte au milieu dé cettef eoor si agitée, à demi-sauvâge, remplie d'intrigues et pullulante de bassesses. Après la mort de Pierre !*', il vit son crédit s'éclipser; ne voulant point ramper devant le tout-puissam Menchikow; blessé dans ion légitime orgueil pour n'avoir point été compris dans le nombre des membres du conseil intime suprême lors de la création de celui-ci,' il sollicita rantorisalion de quitter le service, autorisation considérée en ce temps-là comme une faveur insigne; il l'obtint, en 1726, avec le rang honoraire de maréchal, et se retira à sa campagne do^Glinki, à 42 Verstos de Moscou. Il y passa les neuf dernières années de sa
vie dans la retraite la plus studieuse, et mourut le 19 avril 1735, après avoir légué à Tacadémie des sciences de Pétersbourg sa bibliothèque, son musée d'histoire naturelle, son cabinet de physique, d^astronomie et de médailles. II n*eut point d'enfans de son mariage avec Marguerite de Manteuffel, et il institua son unique neveu, Alexandre Bruce, héritier de sa fortune, fruit des dons de Pierre I, fortune con- ' sidérable, mais bien moindre qu'elle ne Feût été si le respectable ma* réchal, qui avait occupé, pendant de longues années, des places si lucratives, ne s'était distingué, à rencontre de la plupart de ses collègues et contemporains de cour, par la probité la plus sévère et la loyauté la plus exquise.
Les vastes connaissances du maréchal en histoire naturelle, en chimie, en physique, en astronomie, faisaient Fobjet de l'admiration de Pierre I et des honmies civilisés de l'époque, et le sujet d'étonnement des masses igno^ rantes. Malgré ses talens si éminens, il lui arriva cependant, ainsi que cela a lieu avec la plupart des hommes distingués, de payer un tribut aux erreurs de son temps; ses études astronomiques furent mêlées d'occupations astrologiques, et son célèbre calendrier, publié par lui en 1711, constitue la preuve évidente des chimères qui traversèrent cette intelligence d'ailleurs si vaste et si élevée. Aussi le peuple le considérait*il comme un sorcier; voyant, dans son appartement de la tour de Souharew à Moscou, la lumière briller dans son cabinet de travail pendant les heures de la nuit, l'imagination populaire créa toute une séri^ de légendes jusqu'à ce jour transmises de génération en génération, et remarquables par leur absurdité. U faut ajouter que dans ses voyages en Europe^ il. avait été affilié à la franc-maçonnerie, et une tradition, assez digne de foi, raconte qu'il y affilia Pierre I, mais ce prince ne permit point la création de loges maçonniques, fondées plus tard en Russie par le général Keitb, ainsi que nous le raconterons plus loin. Mais si, dans les traditions des masses populaires en Russie, le nom de Bruce est devenu le synonyme de celui de sorcier, en revanche, aux yeux des hommes éclairés, des hommes versés dans l'histoire de notre pays, le nom respecté du maréchal Bruce est le symbole de l'intelligence vaste unie à la plus austère probité, et de talens éminens alliés à l'honneur.
Le frère aîné du maréchal, Robert Bruce (appelé en Russie Roman Vilimovitch), fut aussi, comme son frère, l'un des compagnons des jeux d'enfance de Pierre !•'; il fut nommé capitaine aux gardes Préobrajenski lors de la création de la garde russe en 1695; ensuite il fut colonel d'un régiment d'infanterie, et plus tard commandant de place à Pétersbourg, où il bâtit la forteresse de Pierre-^t-Paul, dans laquelle il fut inhumé (à côté de la cathédrale, vis-à-vis le maîtreautel). — Il mourut dans le grade de lieutenant-général, en 1720, et Pierre P', qui l'aimait et Testimait, lui fit faire des obsèques magni-
fiqnes. Sans ê(re doué de taleng érainens, comme Féuit s<m frère, il fat UB homme de mérite : instniit) ea^iable, bon militaire» brave soldat, savant ingénieur et ce qni vaat bien mieux, loyal et probe. — Lui et son frère furent du petit nombre des étrangers qui servirrat la Russie, avec zèle et fidélité, sans considérer notre pays eonune une \acbe à hit, bonne seulement à traire*.
Le général Robert Bruce laissa une fille, qui épousa le généralmajor Bauer, fils du brave et loyal général Bauer du temps de Pierre I (voyez la note au bas de la page 38), et un fils, Alexandre, un homme nul et insignifiant Celui-ci épousa, en 1728, fort jeune encore, une Dolgoroukow, nièce du maréchal, plus âgée que lui de plusieurs années, et dont il eut un fils, Jacques. — Son oncle le maréchal Bruce voulait lui transmettre son titre de comte; il en avait obtenu Fautorisation de Tempereur, mais Pierre H mourut avant la signature de Toukaze. L'impératrice Anne, mécontente de son alliance avec la famille, par elle abhorrée, des Dolgoroukow, refusa de signer Toukaze, et le titre s'éteignit avec la mort du maréchal; en 1735. Qp iut seulement en 1740, lors des fêtes données pour célébrer la conclusion de la paix avec la Turquie, que les maréchaux MOnich et Lascy, anciens amis de son oncle, obtinrent à Alexandre Bruce le titre de comte. Il devint veuf en juillet 1745^ et il eut la faiblesse de consentir à épouser, après quelques semaines setUemeni de veuvage^ la princesse Catherine Dolgoroukow, Tancienne fiancée de Pierre II. — L'impératrice Elisabeth tenait beaucoup à marier cette dame. Quinze années auparar vant, elle avait été titrée fMrincesse-fiancée et aUesse impériale, et malgré le retrait officiel de ces titres, le public, et même le peuple, continuaient à ne point la désigner autrement, ce qui irritait Elisabeth. D'un autre côté, le caractère altier et violent de la princesse Catherine et la dépravation connue de sa conduite, rendaient son établissement fort difficile. Le comte Bruce commit la bassesse de l'épouser, dans des vues d'ambition, mais le sort en disposa autrement : la comtesse, à la suite d'un voyage à Novgorod pour y saluer les tombes de son frère et de ses oncles, exécutés six années auparavant, prit froid, tomba malade et mourut à la fin de la même année 1745.
Le comte Bruce se remaria encore; sa troisième femme, Natalie Fédorovna Kalytcbow, avait une vingtaine d'années de moins que lui (née en 1730, morte en 1777). 11 se retira du service en 1761, et mourut l'année saivante.
Son fils unique, Jacques, le dernier comte Bruce (né en 1732, mort en 1791), était d'une nullité complète, mais un honnête homme;
* Un neveu-germiuii de Robert Bruce, Pierre-Henri Bruce, avait été officier au senrice de RuBsie et aide-de-camp du général Adam Weyde. Il retourna ensuite en Ecosse, où il mourut en 1757, laissant après soi des Mémoires publiés à Londres, en 1782.
vif et paide-dàm ses formes, mais obligeant et boh. dkntQ Bruce e!^ Fiche, it- se trouvait être un grand parti, aussi la spirituelle et rusée eomtesse Roumiaritsow, raûrfenne maîtresse de Pierre 1, le maria-t-elle Avec sa fille Pauline, de trois années plus âgée que lui. D ne pouvait sivoir d-enfans, mais la comtesse P^lme étak de Técole de madame sa mère et ne se refusa aucune jouissance* -^ Intimement liée avèe Catherine tl, confidente de cet!» princesse, elle eut aussi une série d^amans, maiâ ce fut seulement plus de 25 ans après mn mariage^ après un quart de siècle de plaisirs, qu'elle eut, grâce àlvan-Nicolaîévitch Kofsakow, une fille, appelée Catherine, héritière du nom et de la fortune des comtes Bruce. La comtesse Paulirie profila de son eré4 dit à la cour pour faire de son mari un sénateur, un gén^M en chefi; un lieutenant-colonel des gard^ Sémênovski, un' gouvernâur-général de Novgorod et de Tver. — Après qae rimpératrice, entraiit un jour^ à Timproviste, dans sa chambre de toilette, f eût surpris la comtesse Bruce en flagrant délit avec Kèrsakow, alors favori en titre, îles deux atnies se brouillèrent et devinrent ennemies; mais Catherine, toujours observatrice scrupuleuse des formes et' des apparences, confina au comte Bruce, quelque temps après, le e(»rdon bleu, et même, après la mort, arrivée à une année de dibtance, dés gouTeméurs-généraux dePétersbourg et de Moscou, les ijaaréchaux prince Alexandre Galitsynë «I comte Zahar Tcbernychexv, elle confia à Bruce, simuitauément, le post« dé gouverneur-général dans le& deux capitales, i étant parfaitement sûre de sa probité pécuniaire, et lé sat^hant trop nul pour être politiquement dangereux. — Mais cette mesure Jroissa les habitans de Moscou,* et Catherine, toujours soucieuse de ménager Topinion publique, remphqs^ Bruée à Moscou par le péièbre léropkine, en «onservant au* premier son poste de Pétersbourg, d'autant plus qu'elle avait /orhié le projet de marier un jour son favori, le comte Maraotoow, av«c la jeune Catherine Bruce, malgré la différence d'âge de vii^ années existantô entre eux. Ce projet fut lûis à néam par la liaison^ et ^isuite par le mariage de Màmonow avec la princesse Daria Stcherbatow. >
Un jour, à Moscou, le comte Bruc© donnait un grand dîner ofiiciel) il avait à sa droite le célèbre métropolitain Platôny et il «e mit à dé-r iiigrer son prédécesseur, le maréchal Tchemychew. «Votre Excellence i» se trompe, <]it le métropolitain; nous avons, en Russie, bien peu * d'hommes de ' la trempe clés maréchaux Tchemyobew et Roumiimtsow. »0n a beau jeter les yeux autour de soi; l'on n'aperçoit pairtout qq^ •ides Bruce et des Platon î »
' Le comte survécut à- sa. femme de trois années, et laissa la jeune Catherine Bruce confiée aux soins de sa cousine-germaine à lui, la maréchale comtesse Moussine-Pouchkine, née Dolgoroukow. Cette maréchale avait un fils imique, Basile, un homme nul, mais, héritier d'une superbe fortune; pour accroître celle-ci, la maréchale maria ce fi!§
âveo ift: eomtes^ Gafthërioe Bruce, et ohûnt de remperem* Paul ia transmiasioïi, à son fii$, du nom de JBruce.
Le comte Basile, grâpe au crédit de coar de son père le maréchaj, et girâèe à. la terreur, inspirée à tous par sa mère la maréchale, une : vraie mégère du grand monde> obtint, à T^ge de 25 ans, le grade à^ conâdiUer privé et Je poste de ministre à Naples. Sa nuUité $'y dé- :pIoja danfi tout spn éclat; ses dépécbes imypatientaient 1,'empereur Pau). Il y avait surtout une escadre anglaise, au sujet de laquelle il annonçait tantôt qu'elle s'était mise en route, tantôt qu'elle ne s'était point mise en route. L'empereur, si facile à se fâcher, entra en colère, et dit à Rastaptchine, président des affaires étrangères : «écrivez-lui de • partir lui-même; qu'il s'en aille; .je n'ai pas besoin des services d'un » pareil imbécile. »
Le mariage de la comtesse Catherine Bruce fut malheureux; unie, contre son gré, a un homme qu'elle n'aimait ni ne respectait; victime de sa grande fortune, malheureuse pour avoir reçu, en naissant, cette richesse qui forme le but de la poursuite de la plupart des mortels, elle ne se soumit point tranquillement à son sort : elle avait dans ses veines le sang de sa mère et celui de son aïeule, la première comtesse Roumiantsow. Elle n'eut point d'enfans; elle se mit à s'amuser, abandonna son époux et partit pour l'étranger. — Lors de son mariage, elle avait, à l'instigation et sous l'influence de sa mégère de belle-mère, signé un acte en vertu duquel elle instituait son mari héritier de toute sa fortune à elle, composée de treize mille serfs.
Après son départ pour l'Italie, le comte Basile fit mettre le séquestre sur toute sa fortune; mais lors de l'un des voyages d'Alexandre I à l'étranger, la comtesse Bruce vint publiquement se jeter aux pieds de l'empereur, et ce prince, si gracieux envers les dames, ordonna la levée du séquestre et la restitution de la fortune à la comtesse. Elle mourut bientôt après, et un procès s'engagea entre le comte et les héritiers désignés par le testament de la défunte. J'ignore les détails de cette affaire, mais je me souviens parfaitement, dans mon enfance, en 1829 et en 1830, du bruit fait par ce procès, dans la société de Pétersbourg, où l'on blâmait énergiquement l'avidité du comte Basile, lequel, fort riche par lui-même, n'avait point d'enfans, était sexagénaire et hydropique. Je me souviens également avoir vu l'un des héritiers désignés par la comtesse, venu à Pétersbourg pour y mener ce procès, un vénitien, le jeune comte Gritti.
Le comte Basile, pour influencer ses juges, était rentré au service abandonné par lui depuis plus d'un quart de siècle; il avait payé le chef de la police politique d'alors, le comte Benkendorft*, et il s'était fait nommer grand-échanson de la cour impériale. Il mourut en 1836, en partie d'bydropisie, en partie par sa propre bêtise : au lieu de faire chercher un pédicure, il se fit extraire un cor par son valet de chambre,
dont la maladresse occasionna une plaie ao pied, et la plaie amena la gangrène. Avec sa mort s'éteignirent, et le titre de comte Bruce, et la branche ainôe des comtes Moussine-Pouchkine.
Il existe encore des Bruce en Russie. Lors de mon entrée à l'école des pages, en 1828, parmi les officiers-surveillans il y en avait un du nom de Bruce, un homme parfaitement bien élevé, bon et aimable; il quitta bientôt Fécole des pages, et depuis ce temps je Tai complètement perdu de vue. •