‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 7 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SOMMAIRE : 1^ premier comte lagoajinski; origine de son élévation; ses vices odieux et ses grandes qualités — Affreuse destinée de sa veuve. — Sottise de sa belle-fille. — Les comtes Ragoasinski; leur origine. — Le vice-chancelier baron Schafirow; vicissitudes de son existence. — Les Vessélovski; leurs vicissitudes. — Le maréchal Munich; ses grands talens, ses vices, les services importons rendus par lui à la Russie. — Son fils le comte Jean-Ernest. — Le baron de Miinicby frère du maréchal — Le maréchal Lascy. ~ La fiunille Balk. — Les Balk-Polew. — Les Oliick. — Les Schëpélew; Dmitri Ândréiévitch, grand-maréchal de la cour; il protège sa fitmille; les comtes Schouvalow sont redevables aux Schépélew du commencement de leur élévation et de leurs richesses. — Les Kochélew. — Les Villebois; Pamiral-aventurier; son fils le grand-maitre de Partillerie. — Les Léontiew, redevables de leur fortune à leur parenté avec les Narychkine et les Golovkine. — Les Olsonfiew, opritchniki d'origine; le crédit de cour et les conçussions de Mathieu Olsoufiew. — Les Séniavine. — Les Ivanow; le fils d'un concussionnaire dépouillé par un antre concussionnaire.— Makarow. — Le premier baron Tcherkassp.w; son courage civil. — Le baron Pospélow. — Les barons Soloview; leur immense fortune; la façon odieuse dont on amena leur ruine.

Le comte Paul Ivanovitch lagoujinski fut Fun des hommes les plus remarquables de son temps; il fut redevable, à des vices odieux, de Torigioe première de sou élévation, mais plus tard il la justifia par de grands talens, une fidélité à toute épreuve, une probité pécuniaire incorruptible, et le courage civil de dire la vérité à tous, sans en excepter le terrible souverain, son bienfaiteur.

Son père, Jean lagoujinski, lithuanien du culte luthérien, vint à Moscou en 1687; il exerça les fonctions de maître d^orgue à Téglise luthérienne de Moscou, et de maître à l'école établie sous le patronage de cette église. Plus tard, le crédit de son fils le fit admettre dans Tarmée russe avec le grade d'officier, et en 1713 il obtint sa démission avec le rang de major.

Il eut deux fils : Taîné, un homme insignifiant, servit dans Tarmée russe avec le grade de colonel et mourut en 1722.

Le second fils du maître d'orgue et d'école, Paul lagoujinski, né en 1683, avait quatre ans jors de Tarrivée de sa famille en Russie. — Très-beau de sa personne et de sa figure, bien tourné, élégant de manières, il devint le mignon du maréchal comte Golovine, et celui-ci le plaça, en 1701, en la môme qualité auprès de Pierre I, dans l'espoir fondé d'avoir, auprès du czar, un homme dévoué à lui, Golovine, et capable en même temps de contrebalancer l'influence d'un autre mignon fort intelligent aussi, le célèbre Menchikow, dont la puissance de cour commençait à faire ombrage aux grands seigneurs.

lagoujinski s'insinua vite dans là confiance du czar, d'autant plus qu'il n'était ni ne fut jamais vénal ni concussionnaire, deux vices ai)horrés par Pierre I, et dont Menchikov^^, d'ailleurs un homme de génie, se trouvait possédé au plus haut degré. Quelques semaines après son admission dans le nombre des denstchiks du czar, eelui-ci dit à son nouveau serviteur : c Veux-tu recevoir un riche cadeau?» — « Je ^ le crois bien, » répondit le jeune homme. — Va de ma pî^rt deman- » der des nouvelles de la sanié du vieux boyar prince André Ivano- » vich Galitsyne* mais fais bien attention à ne point entrer en équipage

• dans la cour de sa maison; laisse ton cabriolet dans la. rue,* traverse »la cour à pied et la tête découverte; ne l'assieds point lorsqu'il » t'engagera à t'asseoir; dis-lui que tu crois devoir rester debout en

• présence d'un aussi haut personnage; et je te réponds que tune me » reviendras point avec les mains vides. » — lagoujinski se conforma ponctuellement à ces instructions. A son refus de s'asseœr, le vieux prince lui dit, que c'était admirablement bien à un jeune homme de respecter à ce point les vieillards de grande race; il ajouta, suivant l'usage répandu parmi les vieillards de toutes les époques : « là jeunesse » a dégénéré, et vous, mon cher ami, vous êtes une rare et brillante » exception! » Ensuite, il se fit apporter une bourse remplie de ducats sur un plateau d'argent et l'offrit à lagoujinski, en lui renouvelant l'invitation de s'asseoir. Sur son nouveau refus, il se fit apporter encore ime coupe en vermeil, la lui remit également et le congédia avec les complimens les plus pompeux.

Le czar maria son je'une favori avec une* personne de grande naissance, Anna Fédorovna Hitroyo, petite-fille d'Alexandre Sévasti^novitch Hitrovo, okolnitchyi sous le règne de Fédor IIL lagoujinski : embrassa la religion grecque pour conclure ce mariage, qui fut très-malheureux, grâce au caractère désagréable, hargneux, jaloux et fanta^ue de la dame. Aussi, en 1722, il divorça avec elle, ou plutôt Pierre. !•' fit enfermer M'"'' lagoujinski dans un couvent, et sans aucune formalité de

• Il mournt la même année. — Bantych-Kamenski assure que cette anecdote se rapporte au boyar prince Ivan Borissovitch Répnine, le père du maréchal 0*est*un6 erreur : le prince Ivau Répnine était mort le 5 juin 1697, quatre ans arant Tadinission de lagoujinski à la cou? de Pierre I. •

divorce, sans recourir au synode, il maria gon favori, Tannée suivante} avec ia comtesse Anna Golovkine, fille du chancelier de ce nom. *

lagoujinski jouit de la confiance éndère de Pierre^ 1; véridique^ probe et courageux, il fut très-utile à son souverain auquel il fit constamment entendre le langage de la vérité, sans jamais le tromper. Ayant reçu un jour Tordre de rédiger un oukaze, en .vertn duquel^ tout bomme^ qui aur£ût ooneussionné, m fùtnce que la petite somme nécessaire pour acheter une corde, devait être pendu, — il dit au (aar : « V. M. veut » donc devenir un souverain sans' ^ets? » — « Comment cela? » de* manda Pierre, et reçut pour réponse : t aui service de- Y. M. tout le • monde volel » (yieôs na ciyacôi, rocy^apii, Bcft eopyiorb !). Le cziar partit d^uui édat de rire^ et if ne fut plus question de* Toukaze.

En janvier 1722, Pierre créa au sénat la charge si importante de procureur-géQéral de Vempire, et en investît lagoujinski, en présentant lequel aux sénateurs^ il dit : « c'est mon oeil : par hii je serai au eou^ rant de tout ce qui se passera au sénat. » ■— Pierre se trouvait alors à la. veille de partir pour sa campagne de Perse, et il était bien aisé de laisser sur les lieux un homme sûr et dévoué. Avec cela, lagoujinski était bon et obligeant; il rendait beaucoup de services, et grâce à son franc-parler avec le czar, il évita à bien des gens la disgrâce, Texil et peut-être la ruine. Aimable dans le monde, beau danseur, élégant, il animait les réunions: de la cour, mais en même temps* il avait, â Tinstar de la plupart dé ses contemporains, la passion de la boisson, et dans ses momens d^ivresse, il devenait furibond. Sa pro« bité lui avait valu la haine de Menchikow, et sa droiture, sa véracâté lui avaient attiré celle dOstermann; aussi la. guerre de eour que lui faisaient ces deux hommes, le pbrta à désirer fe remplacement de Catherine par la princesse Marie Cantémir, et peut-être, les événemens eussent-ils pris une autre direetion s'il avait accomp^^né le czar daijis la campagne de Perse, pendant laquelle Marie Cantémir vil échouer ses intrigues (voyez page 67), — Catherine, voulant ramener à elle. un homme si puissant et.sî influent, obtint, le Jour de son sacre, le cor don bleu pour cet ennemi si dangereux, ce qui n'empêcha point lagoujinski, six mois plu6 tard, de mettre son bienfaiteur sur la voie de Tintrigue de Tinipératrice avec Moêns. — Malgré cela, Catherine I, montée sur le trône, comprit M"' lagoujinski dans le nombre des quatre dames à portrait nommées le jour du mariage de la duchesse de Holstein (les trois autres étaient : la baronne Ostermann, la princesse Tclierkaski, née Troubelskoy, et M"' Tchernychew, née Rjevski),

Un jour, sous le règne de Catherine, lagoujinski dînant chez le due de Holstein avec Menchikow, et à demi-ivre, dit des insolences à Menchikow; celui-ci Tayant menacé de le faire mettre aux arrêts, lagoujinski courut chez Tinipératrice demander justice contre le maréchal. Catherine lui ayant observe qu'il se trouvait dans un état inconvenant

et non-présentable, il entra en foreur : arracha son habit, sa veste, sa cravate, les jeta par terre, et tirant son épée, en présenta la garde à l'impératrice, en criant : • tranchez donc de vos mains la tête au fidèle » serviteur de l'empereur votre époux et votre bienfaiteur! » On le fil sortir de force; il se jeta dans sa voiture et au lieu de retourner chez lui, il se fit conduire à la cathédrale de la forteresse; il se jeta sur la tombe de Pierre I, arracha le drap qui recouvrsût le sépulcre, et grattant celui-ci avec ses ongles, il cria : « sortez donc de la tombe^ »6 mon maître, pour me venger! Voyez comme on règne après vous »en Russie! Ceux, à qui vous vouliez faire trancher la tête, tiennent > les rênes du gouvernement, et oeux que vous aimiez et qui vous ont » servi avec fidélité, subissent des avanies et des persécutions! »

Sous un autre souverain, lagoujinski aurait chèrement expi^ cette scène inouïe, et Menchikow réclama son exil en Sibérie, mais Catherine avait le coeur bon. Le chancelier Golovkine vint solliciter le pardon de son gendre, et le duc de Holstein s'interposa également, lagoujinski lui avait rendu plusieurs services sous le règne de Pierre I, et d'ailleurs le duc, ivrogne fieffé, aimait ce gai et aimable compagnon de table, plein d'entrain, de vivacité, et buvant sec. L'intervention du duc de Holstein fut efiicace : Catherine affectionnait beaucoup son gendre, fière qu'elle était de voir sa fille mariée au petit-fils de ce même Charles XI de Suède, dont elle, simple paysanne, était née la sujette! lagoujinski fut éloigné honorablement; il fut envoyé à Grodno, où se réunit, en 1726, la diète polonaise, avec la mission de s'opposer à l'élévation au trône de Courlande du maréchal de Saxe, fils naturel du roi-électeur Auguste U. — Ce voyage le plaça en relations plus intimes avec Anne, duchesse douairière de Courlande. — Six semaines après la chute de Menchikow, il fut avancé comme général en chef, et l'année suivante, le jour du sacre de Pierre II, il fut nommé grand-écuyer*.

* D'après la liste des rangs publiée par Pierre I, en 1722, de toutes les charges de cour, le grand-maréchal seul avait le rang de la 2-e classe; le grand-écuyer était de la 3-e classe; le grand-chambellan et le grand-maître de la cour de l'empereur — de la 4-e; le grand-miUtre de la cour de Pimpératrioe, le grand-éehanson, le maître de la cour de l'empereur et le secrétaire du cabinet impérial ^ de la 5-e; le grandveneur, le maréchal de la cour, l'écuyer de la cour, le premier médecin et les cham^ bellans — de la 6-e; le maître de la cour de l'impératrice et les médecins de cour — de la 7 -e; l'intendant de la cour — de la 8-e; le veneur, le maître des cérémonies, le dief de la cuisine (ober'-ktichenmeister) et les gentilshommes de la chambre — de la 9-e classe. Il y avait encore des gentilshommes de cour (hof-yunker) de la 12-e classe.

Four les dames, le rang à la cour était rég^ amsi par l'ordonnance de 1 722 :

La dame d'honneur (ober-^/meisterina) de Pimpératrice précédait les femmes des maréchaux.

Les dames à portrait (staUs-damy) et les ober-hoûneisteriny des grandes-duchesses précédaient les fenmies des généraux en chef.

Aa moment de la mort de ce prince, en janvier 1730, lagoujinsk?, Tan des représentans les plus éminens du parti des hommes nouveaux, s'éieva avec énergie contre la limitation du pouvoir impérial, désirée par la vieille noblesse russe; il envoya clandestinement à Mittau son aide-de-camp, avec un message, où il conseillait à la duchesse Anne d'accepter le trône à quelques conditions que ce soit, sauf à les violer ensuite. Son messager ayant été découvert et arrêté, lagoujinski fut jeté en prison. Les Dôlgoroukow et les Galitsjrne voulaient lui faire trancher la tête, et il fut redevable de son salut seulement à Tintervention de son beau-père le chancelier Golovkine. Aussi, après le rétablissement du pouvoir absolu momentanément suspendu, son étoile de cour brilla d'un éclat inusité en ce temps-là : seul de tous les courtisans, il ne s'inclinait point devant Bieren. 0 fut pétabli dans les foncti<ms de procureur-général du sénat, dont il avait dû se démettre après l'inconvenante scène à la cour de Catherine I, citée plus haut, et le 19 janvier 1731, il fut créé comte. Mais en novembre 1731, à un souper, où il s'était grisé, suivant son habitude, il agonisa Bieren d'injures et voulut le percer de son épée. Pour tout autre, un épisode de ee genre aurait abouti à la Sibérie, si ce n'est à l'échafaud, mais l'impératrice, en souvenir des services rendus par lui à son avènement au trône, et dans l'espérance de ceux qu'il pourrait lui rendre, un jour dans certaines éventualités, lui adressa une mercuriale de vive

Les demoiselles à portrait précédaient les femmes des généraux-majors et les dedunseUes d'honneur, celles des brigadiers.

Enfin, les fils des princes, comtes et barons rosses avaient le droit d'entrée à la ooat, si même ils ne se trouvaient point au service. Cette danse fut supprimée par l'impératrice Anne, à la demande de Bieren.

Lors du sacre d'Anne, en 1730, Bieren ayant été nommé grand-chambeUan, toutes les grandes charges de cour ftirent investies du rang de la 2-e classe, et tontes les charges de cour — du rang de la a-e classe.

L'impératrice Elisabeth, le Jour de son sacre, nomma une demoiselle à portrait, la première qui eut portée ce titre, la princesse Barbe Tcherkaski, depuis comtesse Schérémétew, et lui donna rang avec les dames à portrait Le même jour, elle plaça les chambellans dans la 4-e classe, et les gentilshommes de la chambre — dans hi 5-e; privilèges qui furent ôtés aux uns et aux autres par Alexandre I, en 1609.

Sous le règne de Pierre I il n'y avait, en fait de grandes charges de cour, qu'un grand»maitre impérial^ Basile Olsoufiew, bisaïeul du premier comte de ee nom; un grand-maître de la cour de l'impératrice, Mathieu Olsoufiew, firère aîné du précédent, et un grand- échanson, le comte André Apraxine. — Il y avait, en ûdt de secondes charges, un maréchal de la cour, Schépélew, et un écuyer de la cour, Kochélew; tous les deux mariés à des filles de ce pasteur Gliick, dans hi maison duquel Catherine I avait été servante.

Les membres de la fiunille impériale, hommes et femmes, avaient» chacun, un grand-maitre de leur cour.

Le titre de grand-chambellan fut conféré, pour la première fois, en 1726, an prince Alexandre Menchikow fils; celui de grand-écuyer, en 1728 — à lagoujinski; celui de grand-maréchal de la cour, en 1730 — au comte Reinhold de Loewenwolde; celui de grand-veneori en 1736 -— au célèbre VolynskL

voix, loi retira les fonctions de procureur-général et Tenvoya, en qualité de ministre, à Berlin, en le remplaçant, dans la charge de grande écuyer, par le comte Chairles-Gastave de Loewenwolde, Tami de Bi^ea Après la mort de Loewenwolde, en 1735,' il fut rappelé, fut nomm^ derechef grand-écuyer, fut nommé lieut^ant-eolonel de la garde à cheval et élevé au poste important de ministre du cabinet. -^ Mais sa santé se trouvait ébranlée par les excès de plaisirs ei les orgies fré»quentes; il mourut à Pétersbourg, le 6 avril 1736, à Tâge de K3 ansi et fut inhumé au couvent de Nevski, dans Téglise de FAnnonciation, le long du mur extérieur, et les pieds dirigés vers sa tombe fut ^cée, 64 ans plus tard, celle du célèbre Souvorow.

Ici, il faut raconter une anecdote, pouvant donner une idée, et du <;ynisme du haut clergé russe, et de Tînconvenante indifférence de plusieurs d'entre les grandes familles russes pour les tombes de leurs aïeux.

Dans cette même église dé TAnnonciation sont inhumés mes deux oncles, les frères de mon père. Il va sans dire que je visitais leurs tombes et faisais chanter des De profundis. Pendant plusieurs annéesi, Taccès de Pétersbourg me fut interdît par l'empereur Nicolas ; pendant ce temps, la belle-fille de lagoujinski mourut; son nom s'éteignit, et à la même époque, Ton éleva au poste de métropolitain de Pétersbourg, en 1843, un prélat, nommé Antoine, qui administra le ctiocèse jusqu'^ sa mort, arrivée en novembre 1848. — Cet Antoine ne se distinguait nullement par son ascétisme; il avait le goût du luxe, de la dépense et de la bonne chère.

En mai 1849, ayant obtenu Tautorisation de venir passer quelques jours à Pétersbourg, je me rendis à l'église de TAnnonciation. Quel ne fut point mon étonnement de ne plus retrouver la plaque lumulairé de lagoujinski sur le mur, au pied duquel se trouvait sa tombe (celle de Souvorow se trouvait placée les pieds dirigés vers la sienne). — J'en exprimais ma stupéfaction au prêtre qui vint chanter le De profundis pour mes oncles. Le prêtre voulut d'abord nier Fexistence de la tombe, et à ma réponse, que j'étais un ancien visiteur de ce couvent, il me demanda: « êtes-vous l'un des parens de lagoujinski?» A ma réponse négative, il me dit : «il y avait une vieille femme qui envoj^it de • l'argent au couvent pour les De profundis; elle est morte; les hérl- » tiers n'envoient plus le sou; il nous est pourtant impossible de con- » server les tombes qui ne rapportent rien au couvent. Au reste, cette » mesure (rasporiajénié) a été prise par ordre de Son Éminence. »

Pour donner une idée du degré d'audace et dé cynisme de cette profanation d'une tombe, accomplie par l'ordre du métropolitain Antoine, il faut ajoute^r que de toutes les églises existantes au couvent de Nevski, celle de l'Annonciation est la çeule où. l'on ne, puisse acheter une sépulture à prix d'argent, la seule où l'inliumation ait Ueu uni-

i/fiiefMefd en v^rtn d^iin oi*dre impérial *. Ao moment où la pfofatiation de }a tombe dn comte lagoujinskî fut accomplie, ri y avait à Pétersbourg, dans des positions élevées, deux d'entre les arrière-petits-fils de celui dont on violait le tombeau : le prince Paul Gagarine^ membre du conseil de Pempire (le président actuel du comité des ministres), et le prince Serge Gagarine^ grand-maître de la cour impériale (mort en 1852): Le fils de ce dernier est aujourd'hui aide-de-camp du grand-duc Michel; Tun des neveux est maréchal de noblesse à Moscou; la nièce est mariée au prince Menchikow;' enfin, le prince Grégoire Gagarine, viceprésident de Facadémie des beaux-arts, est également an descendant de lagoujinski. '~

La veitve du comte lagoujinski, née comt^se Anna Golovkine, était Tune des femmes les plus spirituelles et les plus aimables de éon temps. Laide de visage, marquée de la petite-Vérole, elle était grande, d'une taille élancée, fort élégante et fort gracieuse dans ses manières; elle avait Tair grande dame de la tête aux pieds. L'etil de son frère le comte Michel Golovkine, qu'elle aimait tendrement ainsi que- sa vertueuse femme, lui brisa le coeur; dans l'espérance- de pouvoir être titile à son frère et à sa belle-soeur, elle épousa, en 1742, le comte Michel Bestoujew-Rioumine, frère aîné du chancelier, et lui-même un habile intrigant de cour. Ce mariage fut la source de ses épouvantables malheurs. L'année suivante, elle fut impliquée dans la soi-disante conspiration de M"* Lapouhine, dont les torts, de môme que ceux de la malheureuse comtesse Bestoujew, se bornaient à quelques propos tmprudens au sujet de l'impératrice et à quelques regrets à l'égard de !a déplorable destinée de la maison de Brunswick éa Russie, précipitée dti trône dans les cachots. Les ennemis du chancelier Bestoujew espéraient, en impliquant sa belle-soeur dans le prétendu complot, arriver à y impliquer le chancelier lui-môme. C'était là le but, entre autres, dû principal inquisiteur dans cette affaire, le procureur-général, l'infâme prince Nikita louriéviteh Troubetskoy, le beau-frère de la comtesse (sst première femme avait été une comtesse Gobvkine). La malheureuse comtesse Bestoujew fut knoutée on, place publique, eut la langue coupée et fut envoyée a Iakoutsk en Sibérie, à 8,000 verstes de Moscou. Elle y mourut en odeur de sainteté, complètement abandonnée par son mari, lequel n'attendit môme point sa mort pour se remarier.

Le comte lagoujinski avait eu, de son premier mariage* avec Anna Fédorovna Hitrovo, un fils, mort jeune, et trois filles : Natâlie, mariée an comte Fédor Golovine, petit-fils du maréchal de ce nom, protecteur de lagoujinski, et l'auteur de sa fortune; Catherine, mariée au général

* Dans PégHse de l'Annonciation, entre le célèbre SouTorow et mes â«ux oncles, Bont inhumés également : le comte Panine, Pillustre ministre de Catherine II; la maréchale princesse de Hesse-Hombourg, née princesse Troubetskoy, et plusieurs princesses des maisons ci -devant régnantes de Géorgie et d'Imérétie.

Basile Lapôohiae, oncle-gemain de Tempereur Pierre II, taé à la bataille de GrosS'Iaegernsdorff, et Pauline, mariée au pri&ee Serge Gagarine (voyez l'anecdote page 119). — De son second mariage, assez illégal, avec la comtesse Golovkine, il eut un fils, Serge, et deux filles : JMarie (née en 1732, morte en 1755), mariée au comte André léfimovski, cousin-germain de Timpératrice Elisabeth, laquelle, malgré cette alliance^ ne voulut jamais permettre à la mère de sa cousine de sortir de son affreux exil à Iakoutsk, et Anna, laquelle épousa ' le comte Pierre Fédorovitch Apraxine, Tun des hommes les plus spirituels et les plus aimables, mais aussi les plus dissolus de son temps. Il enleva, en 1775, la comtesse Elisabeth Razoumovski, et l'épousa du vivant de sa femme. Catherine II, qui avait horreur du scandale public et tenait beaucoup d'ailleurs à ménager le père de la donzelle, le maréchalhetman Razoumovski, fit dire à la comtesse Anna qu'elle avait le choix : entre l'exil de son mari aux travaux forcés en Sibérie ou sa propre retraite au couvent. — La comtesse, âgée de 42 ans, ennuyée du monde en général, de son fou de mari en pariiculier, choisit cette dernière issue; elle entra au couvent de Saint-Fédor, à Kiew; elle y prit le voile sous le nom d'Augusta, et y vécut pendant un quart de siècle. Devenue abbesse de ce couvent en 1787, elle y mourut en iSOl.

Le comte Serge lagoujinski ne manquait point d'esprit; il aimaitles beaux-arts ; il habita l'Italie et en rapporta des dessins soi-disans de Raphaël, lesquels, plus tard, donnèrent lieu à une polémique si animée entre le comte Serge Grigoriévitch Stroganow et le professeur Schevyrew. Mais le bon sens fit complètement défaut au comte Serge lagoujinski pendant sa vie entière; ses manies dépensières touchaient à la folie, et il mangea la plus grande partie de l'immense fortune de son père, fruit des larges et magnifiques dons de Pierre 1 et de l'impératrice Anne. — Il mourut en 1806, à l'âge de 75 ans, sans laisser d'enfans 4e ses deux mariages. Il avait épousé, jeane encore, Anastasie Schouvalow, soeur du célèbre favori d'Elisabeth, Ivan Schouvalow, lequel, malgré tout son crédit, ne parvint jamais à obtenir le rappel de Pexil de la mère de son beau-frère. — Sa seconde femme fut Barbe Nicolaïevna Saltykow, tante-germaine du maréchal prince Saltykow. Elle lui survécut de long-temps; elle habitait sa terre de Saforino, située entre Moscou et le couvent de Saint-Serge, et y mourut en novembre 1843, à l'âge de 94 ans. Elle était d'une sottise pommée, et on l'accuse d'avoir détruit les papiers laissés par son beau-père, papiers si intéressans pour l'histoire de Russie.

Le célèbre Pouchkine, lorsqu'il songea à écrire l'histoire de Pierre I, voulut se faire introduire chez la vieille belle-fille de l'un des amis les plus intimes du czar; elle refusa de le recevoir, disant qu'elle n'avait point l'habitude de faire sa société de rimailleurs et d'écrivail-

leurs (pHéMafH h nncapHiuRB), comme s'exprimait la vieille sotte. On lui représenta que Pouchkine appartenait à Tune des plus anciennes familles de la noblesse russe; à cela elle répondit qu'elle l'aurait reçu s'il ne s'était point mêlé d'écrire, et ajouta : « il imprimera ce que je » pourrais lui raconter ou lui communiquer, et Dieu sait ce qui peut » en arriver. Ma pauvre belle-mère est morte en Sibérie, à Iakoutsk, > avec la langue coupée et après avoir reçu le knout : je veux, moi, « mourir tranquille dans mon lit, à Saforino. «

Sava Loukitch Vladislavitch, plus tard comte Ragouzinski, était Je fils d'un marchand, natif de Raguse, qui exerçait le commerce à Constantinople. Sava hérita du commerce paternel et devint en même temps l'agent secret des ambassadeurs de Russie en Turquie : le prince Dmitri Mihaïlovitch Galitsyne, Emeliane Ignatiévitch Oukraintsow et le premier comte Tolstoy. Il fit en 1702 son premier voyage en Russie; il présenta à Pierre P' des lettres de recommandation de ses ambassadeurs, portant témoignage des services signalés rendus par lui; le czar causa avec Sava, acquit la conviction de se trouver en présence d'un homme fort intelligent et très-capable, et lui accorda, pour une période décennale, le privilège d'exercer le commerce sans payer aucun droit Vladislavitch vint alors se fixer en Russie, tout en faisant de Iréqnens voyages en Turquie, où, sous le prétexte d'affaires commer« étales, il fut l'instrument le plus actif des négociations occultes de Pierre !•' avec les hospodars de Moldavie et de Valachie, (voyex page 66J, ainsi qu'avec les populations de Serbie et du Monténégro, lesquelles se seraient levées en masse, sans l'échec si rapide et si malencontreux de la campagne du Prouth. Le czar lui fit don, en 1708^ d'une maison à Moscou; en 1710, il lui conféra les droits de la noblesse russe sons le nom de Vladislavitcb-Ragouzinski et le rang de conseiller de cour; il lui fit cadeau des belles terres confisquées à l'un des neveux de Mazeppa, Lomikovski. Vladislavitch acheta, desi magistrats de la république de Raguse, sa ville natale, le titre de comte pour lui et pour son neveu Efime Ivanovitch, et devenu fort riche, il eessa de s'occuper de commerce. Chargé par Pierre P d'une mission à Rome, il fut ensuite envoyé par Catherine I, en 1725, comme Ambassadeur en Chine. Dans cette dernière mission il courut de grands dangers personnels; fit preuve d'une remarquable présence d'esprit et d'une courageuse fermeté; il retourna à Moscou sous le règne de Pierre II, reçut le rang de conseiller privé, fort rare à cette époque, et le cordon de Saint-Alexandre, mais il ne fut plus employé activement îusqu'à sa mort, arrivée en 1738. Son neveu, le comte Efime, fut chambellan des impératrices Anne et Elisabeth, et mourut dans le grade de lieutensmt-général en 1749. Avec sa mort, si nous ne nous trompons, s'éteignit la famille des comtes Ragouzinski.

Le grand - père du vice - chancelier Schafirow était un Israélite

lithuani^, Sch&fir, coiinii sôus le sobriqaet de SclM^ousckka et eontmis^ sionnaire («aHTOfn>):de plasieafs propriétaires nobles de la province de Smolensk. Lors de la conquête de Smolensk par le czar Alexis, Schaïoascfaka se fît baptiser sous le nom de Schafirow. Il avait nu fils, Paul, et une filki, auxquels il donna une très-bonne éducaticm : la fille épousa Yessélovski, un autre Israélite baptisé; elle fut la grànd'mère des Yessélovski si connus du temps de Pierre I. Paul Schafirow, qui connai$sa:it la langue allemande, et, tout naturellement, la langue polonaise, entra, à Moscou, au service du département des affaires étrangères (noCoj&CKift npHKaai) en qualité de translateur. Il avait deux fils, auxquels il donna une excellente éducation : le plus jeune, Michel, fut un homme nul; la protection de son frère lui procura plus tard les fonctions de conseiller au collège du contrôle (peBHsioBi- .. icojjerifl), et après Tabolition de celiii-ci, au collège des mines (6epn-^ * ^KOJjerifl). Mais l'aîné, Pierre Pavlovitch Schafirow, était doué d'une intdligence supérieure^ d'une grande finesse et d'une parfaite habileté pour les négociations diplomatiques. Encore tout jeune homme en i69l et destiné au commence par son père, il se trouvait placé, en qualité ^e commis, dans le magasin d'un riche marchand de Moscou, Ievréinow> lorsque Pierre I, ayant visité ce magasin, lia, suivant son habitude, conversation avec les commis, fut frappé des réponses intelligentes de Schafirow, et s'apèrcevant qu'il connaissait le polonais, l'allemaBd, le français, le hollandais et le latin, il le fit entrer aux affaires étrangères en qualité de translateur. Il accompagna le czar dans son voyage à travers l'Europe; fut employé à la correspondance diplomatique, resta itupnès de la personne de Pierre I, et fut nommé, en 1704, au poste important de secrétaire privé, du czar. Deux ans après, le comte <îolovine étant mort, la direction des affaires étrangères fut confiée au comte Golovkine, avec Schafirow pour adjoint Parmi les jeunes secrétaires de*s affaires «étrangères, se trouvait Ostermann, plus tard le •successeur de tous les..deux. Après la bataille de Pokava, le czar créa les places de chancelier et de vice-chancelier; il appela Golovkine 4 la première, Schafirow à fa seconde de ces fonctions, et l'année suivant^ il lui donna le itilre de baron, pour la première fois conféré en RussiCw Le nouveau baron accompagna le czar dans la campagne du Prouth, négocia l'armistice et le traité de paix qui sauvèrent l'armée russe, et fut envoyé à Constantinople, avec le: comte Michel Schérémétew, fils aîné du maréchal, à titre d'otages. Enfermé aux Sept*Toars, il employa les loisirs de la captivité à l'étude de la langue italienne. De retour en Russie, il reçut des terres considérables, mais en même temps il se livrait à des concussions de tous genres. De même que son chef, le chancelier Golovkine,, il fut à la solde de Mazeppa et du prince Mathieu Gagarine; il contribua à jeter le voile sur les préparatifs, hostiles à la Russie^ de Mazeppa, préparatifs dénoncés par les ennemis

du rusé hetman; il contribua à couvrir, tant qu'il fut en son pouvoir, les exactions de Gagarine en Sibérie, et en même temps ses intrigues pour détacher la Sibérie de la Russie et Fériger en royaume indépendant. En un mot, le vice-cfaancelier mettait, à trahir le czar son bienfaiteur au profit de Taccroissement de sa propre fortune, autant de zèle et de finesse qu'il en apportait, d'un autre côté, à le servir ostensiblement.

Mais la rapidité de l'élévation de Schafirow, le poids de son crédit de cour, celui de son influence politique, l'importance de la position sociale à lui procurée par son rang de vice-chancelier, par les égards obligés, les attentions prévenantes que lui témoignaient les représentans de toutes les cours européennes, son immense fortune, ses alliances avec les plus grandes familles de la Russie* inspiraient de vives jalousies, de profondes rancunes, et lui créaient des ennemis dangereux, devenus encore plus acharnés à sa perte par suite de ses imprudences de langue. Tenant un grand et magnifique état de maison, prodigue dans ses dépenses, il ne se gênait nullement pour tourner en ridicule la p^cimonie, souvent crapuleuse, de son chef le chancelier Golovkine, dont il convoitait la place, sans même trop dissimuler ses vues. D attaquait vivement les concussions de Menchikow, quoique lui-même se donnât large carrière à cet égard. Enfin il avait, parmi les principaux employés des affaires étrangères, un ennemi bien dangereux dans la personne de l'intelligent, rusé et habile Ostermann, visant à renverser Schafirow pour prendre sa place.

Pendant la campagne de Pierre I*' en Perse, les ennemis du vicechancelier parvinrent à lui préparer sa chute. Le premier procureur du sénat, Grégoire Skomiakow-Pissarew, ce même drôle qui, envoyé en 1718 de Moscou au couvent de Souzdal pour y arrêter la czarine Eudoxie, y avait fait fouetter plus de cinquante nonnes, et en avait même fait mourir plusieurs sous les verges, avait un frère, Etienne, colonel chargé de l'arpentage dans les provinces. Le baron Schafirow, ayant appris que ce colonel, lors de la délimitation des terrains de la ville de Potchëp, donnée à Menchikow par le czar après la bataille de Poltava, s'était signalé par ses concussions et avait annexé aux propriétés de Menchikow des terrains, dont les voisins se trouvaient possesseurs légitimes, le dénonça à Pierre I, lequel, de sa main, appliqua au prince-maréchal une rude bastonnade, et fit traduire le colonel devant un tribunal.

* Des cinq filles de Schafirow* Paînée, Marthe, était mariée au prince Serge Dolgoroakow, l'oncle de la fiancée de Pierre II ; la seconde, Natalie, au comte Alexandre Oolovine ; la troisième avait épousé le prince Alexis Gagarine, fils unique du célèbre prince Mathieu ; la quatrième avait épousé le prince Basile Havanski, et la plus jeune — Michel Saltykow. Le fils unique du rice-chancelier, le baron Esaii, avait épousé Eudoxie Andréiévna Izmailow. Ce baron Esaii était démesurément gros; l'on avait mis en doute pour lui la possibilité de se marier, et le jour de sa noce, Pierre I, d'ordinaire teUement cynique, se surpassa lui-même.....

Le frère du vice-chancelier, Michel Schafirow, ayant ea un congé de six mois qu'il était venu passer à Moscou, désira ne point avoir de ' retenue sur ses appointemens pendant ce laps de temps. Le vice-chancelier sollicita du sénat un bukaze à cet effet : le premier-procureur, par rancune, y mit opposition ; de là surgit une querelle ; des expressions . insultantes furent échangées : le vice-chancelier et le premier-procureur, , m plein sénat, se traitèrent mutuellement de voleursy injure d'autant plus blessante, qu'elle était vraie à l'égard de tous les deux; enfin le maréchal prince Menchikow, ayant voulu prendre parti pour le premier-procureur, reçut du vice-châncelier, pour son compte, la môme épithète (tout aussi méritée). En un mot, le scandale fut épouvantable, Golovkine au sénat, et Ostermann dans les entretiens privés, attisèrent le feu; l'on envoya au czar des rapports; on lui écrivit, ainsi qu'à sa

femme, des lettres qui brûlaient le papier Pierre I, à son retour,

fit arrêter Schafirow, et le fit traduire devant une commission d'enquête dont l'arrêt le condamna à mort. Le 15 février 1723, recouvert d'une pelisse déchirée, il fut amené, dans un mauvais traîneau, sur la place Rouge près du Kremlin de Moscou, (la cour se trouvait pour le moment dans la vieille capitale). Au milieu de cette place (na lobnom micsté)^ était dressé un échafaud : l'on y fit monter le vice-chancelier; on lui fit la lecture de son arrêt, ensuite on lui ôta sa pelisse et sa perruque; on lui fit placer la tête sur un billot; le bourreau donna, sur le bout du billot, un coup du revers de la hache; ensuite Makarow, le successeur de Schafirow, depuis 17 ans, dans les fonctions de secrétaire privé, lut la commutation de la sentence en un exil perpétuel en Sibérie. Cependant, au lieu d'être conduit en Sibérie, il le fut à Novgorod, où il vécut sous la garde des soldats préposés à cet effet. •^— Dépguillé de sa place de vice-chancelier, de son cordon bleu, de son titre de baron, du rang de conseiller privé actuel à lui conféré Tannée précédente, il le fut également de sa fortune, composée de quinze mille serfs et d'immenses capitaux placés dans diverses entreprises industrielles en Russie. — Malgré son habileté, il n'avait point suivi l'exemple de son ennemi Menchikow, lequel avait sauvé ses descendans d'une ruine complète et leur avait même procuré une belle fortune, en plaçant de grands capitaux aux banques d'Amsterdam et de Londres.

Tout ce que possédait Schafirow fut confisqué; il se trouva plongé dans là misère et il y resta pendant deux années. — A la mort de Pierre f, Basséwitz, le conseiller du duc de Holstein, et ancien ami de Schafirow, voulant aussi tenir un peu en échec le nouveau vice-chancelier Ostermann par la présence d'un rival à redouter, engagea le duc à obtenir de l'impératrice l'amnistie et le rappel de l'exilé.

Neuf jours après la mort de l'empereur, le 6 février 1725, Schafirow fut rétabli dans le titre de baron et obtint le retrait de l'escouade pré-

posée à sa garde. A la fin de mars, il fut rappelé à Pétersboarg; il eut une audience de rimpératrice, reçut l'accueil le plus gracieux; mais on ne ^lui restitua qu'une bien minime partie de sa fortune. Le 14 juillet, il fut nommé président du collège du commerce avec le grade de conseiller d'état actuel^ bien inférieur à celui dont il avait été investi auparavant.

Sous le règne de Pierre II, dont Ostermann avait été le gouverneur, une lutte ixès-vive s'engagea entre lui et Schafirow, fortement appuyé par les Dolgoroukow, si puissans à cette époque. Il fallut beaucoup .d'efforts à Ostermann pour se maintenir à son poste, et il est probable que son rival aurait fini par triompher, mais la mort de Pierre II et Favénement d'Anne au trône portèrent au pinacle le crédit d'Ostermann. Celui-ci, pour éloigner son rival, le fit envoyer sur les rives de la mer Caspienne pour négocier un traité avec la Perse. Après la signature de ce traité, en 1732, Schafirow retourna à Pétersbourg, fut nommé conseiller privé et sénateur, mais ce fut seulement en 1734 qu'il se vit restituer son ancien grade de conseiller privé actuel.

En 1737, Ostermann sut l'éloigner derechef, en le faisant partir pour Niemirow, où les négociations de paix avec la Turquie se prolongèrent pendant dix mois, et n'aboutirent à rien.

Le baron Schafirow mourut à Pétersbourg, le 1 mars 1739, presque septuagénaire, et laissa une très-modique fortune à son fils unique, . ËsaO. Celui-ci mourut en 1756, laissant cinq filles* et tK)is fils : Pierre, Paul et Basile; un seul des trois fut marié, le baron Paul, lequel n'eut point d'enfans de sa femme, la princesse Elisabeth Alexéieyna Krapotkîne, morte dans un âge avancé, en 1820.

Le baron Pierre Mssa une fille naturelle, appelée Firova, mariée à son cousin-germain le prince Alexandre Romodanovski-Ladyjenski.

L^alliance des Vessélovski avec les Schafirow les amena à jouer un rôle politique. Les Vessélovski étaient des israélites de Smolensk, qui se firent baptiser; ils rendirent des services à l'armée russe lors de la reprise de Smolensk par les Russes en 16S4; furent anoblis par le czar Alexis, et prirent les armoiries appelées Ogonczyky qui sont celles de l'ancienne famille polonaise des Wîesiolowskif.

• L'aînée, Marthe, 1ht la première femme du conseiller privé actuel Alexandre Grigoriévitcii SaloToy; la seconde, Natalie, fat mariée au célèbre général Passeck, Pmi des aasassins de Pierre II f. Les trois filles cadettes, Anna, Catherine et Marie, n'étaient point mariées au moment de la mort de leur père. L*impératrice Elisabeth les nomma demoiselles d'homieor et leur donna un appartement au palais. Elles étaient laides et pauvres. Pour les marier, Catherine II gratifia chacune d'entre elles d'une dot de 24,000 roubles. Anna épousa un homme fort riche, dont elle n'eut point d'en&ns; c'était Piene Mihailovitch Vlassow, capitaine aux gardes. Catherine fut mariée au prince Michel Volkonskl; leur petit-fils a épousé une princesse Paskévitch* Marie fut mariée à Ladjjeoski, créé prince Romodanovski sous le règne de l'empereur Paul.

t La fiunille Wiesiolowski a pris son nom de la terre de Wiesîolowo, située dans le palatinat de Lenosyça. L'tm d'eux, Pierre, o^z»^Aorofmy, vint se fixer, au seizième

L*un d'eux épous» ia fille de Tisraélite baptisé Schafir, ane tante dtt vioe-chancelier baron Schafirow, et en eut un fils, Paul Vessélovski, marié deux fois. De sa première femme, Marie Nicolaïevna Arszénewski*, il eut trois fils : Abraham, Isaac et Fédor; de sa seconde femme, dont le nom m'est inconnu, il eut deux filles : madame Doumovo et madame Stchépotiew.

Abraham Pavlovitch (né en 1685) fut admis, par son oncle-germain le baron Schafirow, au département des affaires étrangères (possolskoy prikaze), et envoyé, en 1709, à Copenhague pour y annoncer l'immense nouvelle de la victoire de Poltava. — En 1715 il fut nommé ministre-résident de Russie à Vienne, poste d'autant plus important, que l'empereur Charles VI et le malheureux czarévitch Alexis étaient beaux-frères, ayant épousé deux soeurs, deux princesses de la branche aînée de Brunswick-Wolfenbiiltelf. — Après le procès et le supplice d'Alexis, Charles VI, dans un mécontentement bien légitime contre Pierre I, conclut avec l'Angleterre, en 1719, un traité hostile à la Russie, et fit envoyer à Vessélovski ses passeports, avec l'injonction, peu diplomatique et fort inconvenante, d'avoir à partir en huit jours.

Le czar, attribuant à tort à son représentant un échec dont lui-même était la cause indirecte, l'envoya dans un poste inférieur en le nommant, chargé d'affaires à Cassel. Sur ces entrefaites. Ton découvrit, dans les papiers des personnes arrêtées pour l'affaire du czarévitch, des

siècle, en Lithuanie, oti son fils Pierre, maréchal de la cour, épousa une Lnbomirskiy et en eut deux fils : Nicolas, castellan de Samogitie, et Christophe, grand-maréchal de Lithuanie, marié à Alexandrino Sobieska. Leur cousin issu de germain, Jean, fut castellan d'Ëlbing.

* Fédor Arszénevski, bourgeois lithuanien, rendit des services à l'armée russe lors de la reprise de Smolensk par les Busses en 1654. Son fils, Nicolas, entra au service russe,dans les troupes régulières, devint lieutenant-colonel et fut anobli. Be ses arrière- ' petits-fils, Ésaii Zaharovitch fut gouverneur de Smolensk sons le règne d'Elisabeth, et Jacques Stépanovitch, sous le règne de Catherine II, fiit lieutenant-général et gouverneur de Nijni. De leurs enfims, Pierre Issaîévitch fut gouverneur de Smolensk sous le règne de Catherine II; Marie lacovlevna épousa un Tatistchew, et fut la mère de l'ambassadeur de ce nom; Nicolas lacovlévitch épousa une Galitsyne et fut gouverneur d'Astrahan sous le règne de Paul. Des deux frères de ce dernier, Élie ' fiit président du collège des manufactures et sénateur; et Pierre, gouvecneiir de Moscou, obtint d'Alexandre I^ le 10 juillet 1801, un ookaze de légitimation pour bon fils naturel Élie Gorodetski.

f Cette branche s'éteignit en 1 735. Les trois nièces du dernier duc épousèrent : l'aînée — l'empereur Charles VT; la pninée — le czarévitch Alexis, et la plus jeune

Ferdinand-Albert, duc de Brunswick-Bevem, lequel hérita du duché de Wolfen-

biittel, et fonda la deuxième branche de ce nom. Le malheureux Antoine-Ulric, le père d'Ivan VI, était le second des six fils de Ferdinand- Albert; l'aîné des six a été le père du duc de Brunswick battu à Yalmy en 1792 et mortellement blessé à léna en 1806, grand-père des ducs actuels. Le plus jeune des cinq fières d'Antoine-UMc a été ce duc Ferdinani (né en 1721, mort en 1792), si connu par ses lumières, sa bienfaisance et ses vertus, le grand-maître de la franc-maçonnerie allemande.

indices mettant sur la voie des ménagement et des égards témoignés par Vessélovski au czarévitch, pendant que celui-ci cherchait et trouvait un refuge mystérieux à Naples, à cette époque province autrichienne, — égards et ménagemens bien naturels vis-à-vis de Théritier d'une couronne dont Vessélovski était le représentant à Vienne.

Pierre lui fit intiiher Tordre d'avoir à revenir en Russie sur-le- . champ. Plus intelh'gent et plus prudent que le czarévitch, il refusa. Pierre exigea son extradition; elle fut refusée par le landgrave régnant de Hesse-Cassel, dont la belle-fille, Ulrique-ËIéonore, venait de monter sur le trône de Suède, et dont le fils allait être proclamé roi de Suède. Le landgrave offrit à Vessélovski un asile dans ses états, mais le diplomate spirituel et habile connaissait la valeur des promesses de souverains : il préféra chercher un asile sûr dans une république. Il vint à Genève, où il se maria et se fixa définitivement.

Sous le règne de Pierre II, le fils de ce prince pour la cause duquel il s'était vu obligé d'émigrer, et sous celui d'Elisabeth^ lors du rappel de ses deux frères à la cour, Abraham Pavlovitch aurait parfaitement été à môme, comme l'a fait son frère Fédor, de retourner en Russie en toute sécurité, mais il ne le voulut point; peut-être (par un sentiment que nous sommes, plus que tout autre, à même de pouvoir comprendre et apprécier), lui était-il impossible, après avoir vécu dans un pays libre, de se résigner à retourner dans sa patrie, placée sous un régime despotique. Quoi qu'il en fût, Abraham Vessélovski passa soixante années à Genève; il mourut en 1781, à l'âge Je 96 ans, ayant eu, de son mariage avec Marianne Fabri, quatre filles dont l'aînée, Catherine, épousa un Genevois, Philibert Cramer, membre du conseil et trésorier-général à Genève; la seconde. Renée, épousa un pasteur anglais, John Simpkinson, et la troisième, Marie, fut également mariée à un Anglais, nommé Ciisson.

Le frère puiné d'Abraham Vessélovski, Isaac Pavlovitch, également un homme de mérite (tous les trois frères le furent incontestablement), fut très-lié avec le prince Menchikow dont il était considéré comme l'un des principaux agens. La protection de Menchikow le préserva de toutes poursuites lors de l'émigration de ses frères, émigration ayant vivement irrité Pierre I.

Après la chute de Menchikow, Isaac Pavlovitch, très-lié avec la princesse Agrippine Volkonski et les amis politiques de celle-ci, hostiles à la duchesse de Courlande et aux soeurs de cette dernière, fut compromis, par ses lettres, dans l'affaire de la princesse Volkonski, et renvoyé des deux capitales, avec la défense d'y remettre les pieds. — n fut rappelé par l'impératrice Elisabeth; fut chargé d'enseigner la langue russe au jeune duc de Holstein, depuis Pierre III; il devint membre du collège des affaires étrangères, conseiller privé et cordon de Saint- Alexandre, et mourut en 1754.

Fédor Pavlovitch, le plus jeune des trois frères Vessélovski, entra' dans la diplomatie, presque adolescent, en 1707, et occupa successive-' ment le poste de secrétaire de légation auprès de diverses cours. En 1717, il fut nommé ministre-;résident en Angleterre, et il obtint l'autorisation de faire construire à Londres Téglise grecque aujourd'hui existante dans la Cité. En 1719, le cabinet de Saint-James signa un traité d'alliance avec l'Autriche, rappela son ministre de Pétersbourg, envoya dans la Baltique l'amiral Norris avec une escadre, et en janvier suivant conclût avec la Suède un traité hostile à la Russie.

Pierre P remplaça Vessélovski par Michel Bestoujew-Rioumine, et' fit intimer à Fédor Pavlovitch l'ordre de se rendre à Copenhague pour y occuper le poste de secrétaire de légation, fonctions inférieures à celles dont il avait été investi jusques-là. Il ne se mit poiiit en route. Bestoujew reçut du czar l'ordre sauvage de le' faire partir sur-leqhamp; sinon, d'exiger son extradition. Le gouvernement anglais refusa Textradition, comme Ton devait bien s'y attendre, et Vessélovski, de' son côté, était trop raisonnable pour aller se précipiter dans la gueule du loup. Il resta en Angleterre jusqu'à l'avènement au trône de l'impératrice Elisabeth; il retourna en Russie en 1743, fut nommé major et envoyé auprès du prince régnant d'Anhalt-Zerbst avec la lettre de demande en mariage de sa fille (depuis Catherine II) pour le grandduc héréditaire de Russie. Au retour, il fut nommé maître des cér^ monies de la cour. 11 se trouvait dans d'excellens rapports avec le célèbre favori d'Elisabeth, Ivan Schouvalow; celuî-cî le fit nommer, en 1760, curateur de l'université de Moscou, avec le rang de généralmajor, et lui fit conférer, fan suivant, le cordon de Saint-Alexandre*

Après l'avènement de Catherine II au trône, Vessélovski, plus que septuagénaire, voulut finir ses jours dans le calme et le repos; il obtint sa démission avec le rang de conseiller privé. '

Sous le règne de Pierre II, le célèbre Munich était gouverneurgénéral de Pétersbourg depuis le moment où la cour avait transpopté sa résidence à Moscou, et la carrière militaire et politique de cet homme illustre est trop connue pour que j'aille en parler avec de tîrop grands détails. Son père, Antoine-Gûnthér Munich (né en 1650, mort en 1721), oldenbourgeois d'origine, fut un habile ingénieur civil; il était directeur des digues et de la navigation dans les comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst, à cette époque provinces danoises; il fut anobli par le roi de Danemarck Chrétien V, en 1686. Il laissa trois fils : Jean-Rodolphe, lequel succéda à son père dans ses fonctions de directeur des digues; Burchard- Christophe, le célèbre maréchal, né en 1683, et Chrétien-Guillaume.

Le maréchal Munich reçut, dans la maison paternelle, une éducation forte et soignée; il hérita de son père une inclination prononcée pour les mathématiques, l'art hydraulique et la science des constructions.

mais il. avait en ipême temps une véritable passion^ pour le mUitairo, et à rage de 18 as^s il entra au service de Hesse-Darmstadt, Son père le rappela bientôt; le maria à une fort jolie personne, Christine-Lucrèce de Wilzleben, et le fit nommer au {Joste d'ingénieur civil en chef de la principauté d'Ost-Frise, mais le jeune homme n'y tint pas longtemps; il planta là et son poste et sa femme, et s'engagea, avec le grade de major, au service de Hesse-Cassel, dans le contingent hessois placé 30US les ordres du célèbre prince Eugène de Savoie, Fait prisonnier par les Français à la bataille de Denain, et interné à Cambrai^ il y reçut de Fénélon l'accueil le plus aimable et vécut dans son intimité jusqu'à la paix d'Utrecht. — De retour à Gassel, il chercha un théâtre plus vaste, plus propice à son immense ambition. I| entra au service saxon d'AuguSjte II, roi de Pologne et électeur de Saxe; il y fit la connaissance de l'ambassadeur de Russie à Varsovie, le prince Grégoire Fédorovitch Dqlgoroukow, frère du célèbre prince Jacques et grand-père de la fiancée de Pierre IL Le prince Grégoire le décida à prendre du service en Russie, mais la négociation engagée pour faire entrer au service russe cet homme, appelé à exercer une influence si considérable sur les destinées de. notre pays, pensa échouer au dernier moment; le prince Grégoire .avait fait espérer à Munich, général-major saxon, son admission en Russie comme lieutenant-général; le czar ne voulait l'admettre qu'avec son grade actuel. L'ambitieux Munich fut sur le» point de refuseï:, mais il suivit le conseil du prince Grégoire, lequel lui disait : « croyez-njoi, acceptez.; je suis vieux; je connais les

• hommes, je connais mon pays; vous ferez en Russie une carrière » inrniense! » — Munich alla prendre congé de son vieux père, qui se trouvait sur le lit de mort, et après avoir fermé les yeux au vieillard^ il arriva en Russie en 1721. — Pierre P' le chargea de l'exécution du canal de Ladoga, et fut si enchanté de ses travaux et de ses talens, qu'il Favança (1722) comme lieutenant-général, et dit à l'impératrice (1724) : t les travaux de mon Munich m'ont rendu la santé, » le cou: duisit au sénat, et le présentant aux sénateurs leur dit : «il achèvera

• bientôt le percement du canal de Ladoga; je n'ai encore jamais eu *à mon service un étranger qui sache, à ce point, entreprendre de

• grandes choses et y travailler avec autant d'habileté; coopérez-lui en * > tout et faites droit à toutes ses réclamations. »

La mort de Pierre P' jeta les rênes du pouvoir, sous le règne nominal de Catherine I, entre les mains de Menchikow, qui ne pouvait souffrir Munich; en revanche, celui-ci était fort lié avec Ostermann, plus tard son ennemi irréconciliable. La protection d'Ostermann lui obtint le grade de général en chef, et sous Iç règne de Pierre II, la protection de la famille Dolgoroukow, à laquelle Munich se trouvait redevable de son admission au service de Russie, lui remplaça largement celle d'Ostermann, dont le crédit fut à peu près nul à la cour de

Pierre IL Lorsque ce prince partit de Pétersbourg dans les premiers jours de février 1728 pour aller se faire sacrer à Moscou, il confia à Munich le poste de gouverneur-général de Pétersbourg, poste d'antai^t plus important, que le jeune empereur était décidé à ne plus retourner dans cette ville et à fixer sa résidence à Moscou.

Le jour du sacre de Pierre II, Munich fut créé comte, et Tan suivant, après la mort du général Gûnther, il fut nommé grand-maître de rartillerie*. — Après Tavénement d'Anne au trône, Ostermann, remonté au pinacle du crédit de cour, appela l'attention de Bieren sur les talens de Munich; il fut, après la mort du maréchal prince Michel Galitsyne, nommé président du collège de la guerre, et peu après, il fut nommé feld-maréchal et ministre du cabinet. — Flatteur assidu de Bieren, il vit son crédit augmenter de jour en jour; Ostermann en prit de l'ombrage, et devint son ennemi. — J'aurai encore plus d'une fois à parler de Munich dans ces Mémoires; ici je dirai quelques mots au sujet de son caractère, beaucoup trop exalté dans ses biographies devenues de véritables panégyriques.

Le caractère de Munich était comme un Janus à deux faces : visà-vis de ceux dont il n'avait nul besoin, il était hautain, arrogant, insolent; vis-à-vis de ses subordonnés — et en ce temps-là, en Russie, le sort, non-seulement des subordonnés, mais encore de leurs familles, se trouvait à la merci absolue des caprices de leurs chefs — vis-à-vis de ses subordonnés il était cruel, tyran implacable et ne tenant nul compte ni de la vie, ni de l'honneur des individus. Cet homme, élevé en Europe, ayant passé deux années consécutives à Cambrai dans l'intimité du doux et tendre Fénélon, n'était nullement avare du sang de ses soldats; il les sacrifiait sans hésiter, et il se laissait aller, visà-vis des officiers, aux violences les plus indices. Ainsi, dans ses campagnes contre les Turcs, il lui arriva, après avoir dégradé des colonels, de les faire charger de chaînes et de les faire conduire, en cet état, à côté de leurs anciens régimens.

Un lieutenant-général, Artémius Grigoriévitch Zagriajski, fut dégradé par lui et obligé de servir comme simple dragon pendant une campagne entière, pour s'être laissé surprendre par l'ennemi. — Mais le petit-fils de ce général, Nicolas Alexandrovitch Zagriajski, grandéchanson de l'empereur Paul (le mari de M"* Zagriajski dont parle Ségur dans ses Mémoires), racontait un jour à mon grand-père, que la cause réelle de l'afifront fait à son aïeul consistait dans des propos sur le compte du maréchal, propos tenus par lui à souper quelques jours auparavant et transmis immédiatement à Munich, lequel avait l'habitude de remplir son camp d'espions, et dont le caractère vindicatif n'oubliait jamais le plus léger manque d'égards.

* Il avait été créé baron, ainsi que son frère Chrétien-Guinaume, en 1726, par le prince régnant d'Ost-Frise.

Mais bien différenr élâit le maréchal Mûnieh Yis*à-yis de ceux dont il pouvait avoir besoin. A son arrivée en Russie, il fit assidûment la cour au maréchal Bruce, ainsi qu'à Ostermann; il essaya de la faire à Menchikow, mais celui-ci ne lui pardonna jamais d'avoir été choisi pour remplacer, dans la direction de la construction du canal de La^ jloga, le général-major Pissarew, créature de Menchikow, et d'avoir été obligé de démolir et faire recommencer à nouveau plusieurs ée%, travaux accomplis par Pissarew, dont Tincapacité était notoire.

Sous le règne de Pierre II, Munich fut le très-humble serviteur de la famille Dolgoroukow, comme plus tard, sous celui d'Anne, il fut le courtisan empressé de Bieren, à l'élévation duquel à la régence il contribua puissamment, par crainte de sa vengeance si Bieren arrivait à la ré^ gence malgré son opposition, et s'il le renversa au bout de trois semaines, ce fut par rancune de ne point avoir obtenu le crédit auqud il aspirait. Après avoir placé la régence entre les mains de la princesse de Brunswiiek, déçu dans son espoir d'être le maître de la Russie, il offrit sa démission en se flattant qu'on n'oserait l'agréer, et une fois la démission acceptée, il entra en pourparlers avec Frédéric II pour se rendre en Prusse et y prendre du service. H avait reçu en don de ce prince le comté de Wartenberg en Silésie; il avait obtenu de l'empereur Charles VII un diplôme de comte du saint-empire; il faisait ses préparatifs de départ; un appartement au château royal de Kœnigsberg lui ^ait préparé; à Pétersbourg l'on travaillait déjà à l'arrangement de ses équipages de voyage, lorsqu'ÉIisabeth monta sur le trône^ et Munich, au lieu de prendre la route de Prusse, fut obligé de par* courir celle de la Sibérie, et d'y languir dans un exil de vingt mis. De Sibérie, il écrivait, à l'impératrice Elisabeth et au grand-duc héréditaire, pour se faire rappeler à Pétersbourg, des lettres plates, dans lesquelles il se prosternait à leurs pieds et se répandait en supplications telles, qu'une vieille femme aurait pu les écrire. Il espérait sans doute que ces lettres ne verraient jamais le jour; en effet, elles restèrent ignorées de ses biographes, et récemm^t seulement, retrouvées dans les archives, elles viennent d'être livrées à la publicité (elles se trouvent imprimées dans le Rousskoy Arhiv de 1865, pag. 1421 — 1433)^

Ce même homme, qui se posait en césar et en tyran vis-à-vis de ses trx)upes et de ses inférieurs en général, devenait, dans le cabinet de Bieren, un courtisan insinuant et flatteur, courtisan plat, au point do vouloir marier son fils unique avec la soeur de M"* Bieren, plus âgée que lui, malade et rachitique. Lors de l'achèvement du canal de Ladoga, il fit ériger, à l'embouchure du canal, une très-haute pyramide, sur les quatre faces de laquelle se trouvent, en russe et en latin, les flagorneries les plus ridicules pour l'impératrice Anne.

En général, ce qui prédominait dans le caractère du maréchal Munich, avec la passion du pouvoir et de l'argent, lequel constitue également

une puissaiiee, c' élAiXi de par aitrey de. poser enhéros, engriknd.hoiixaie, et pour y arriver^ il ne recula jsunats ni devant les cruautés, ni devant les intrigues,' ni môme devant les bassesses cachées et voilées, pourvu seulement qu'elles restent voilées. D ne tenait compte que de Tapparence : tous les moyens lui étaient bons, mais il voulait |?os«r/ Ainsi, condamné à mort en 1742, il se présenta sur Téchafaud sous Fappal^oce d'un héros; il éblouit jusqu'à ses ennemis, mais du fond de soa exil il écrivait des lettres pleines d'humilité et de flagorneries. Sa vanité n'avait point de homes. Faisant graver un jour son por- , trait, et ayant reçu une épreuve, il la renvoya au graveur avec ces mots écrits en allemand : « Celui qui ressemblera à Munich s^a véri- < tablement grand; il sera un héros, l'ami des hommes, un politiquq » consommé et un chrétien irréprochable* » — Sur la façade de sa maison, il avait fait représenter des Turcs enchaînés, et lors de l'ari rivée à Pétersbourg, en 1740, d'un ambassadeur de Turquie, il l'a-: borda< au palais en lui demandaut s'il avait entendu parler du maréchal Munich? — «Oui,» répondit le Turc avec un malaise évident — «Voulez-vous faire sa connaissance?» — «Non, non,» s'écria l'ambassadeur, et s'adressant à son interprète, il ajouta : «Dites dono à cet » homme de me laisser tranquille; ne serait-ce point là Miinich lui- • môrne?*».

Revenu à Pétersbourg après vin^ ans d'exil en Sibérie, il se montra, pendant le peu d'années qu'il vécut encore, moins violent qu'il m l'avait été sous le règne d'Anne : le régime de Catherine II ne se prêtait plus à ces sauvageries. Néanmoins, l'ancien Munich reparaissait parfois. — Ainsi, chargé par l'impératrice de la direction des travaux au Port-Baltique (Rogerwick, à 47 vérstes de Réyal), où se trouvaient employés plusieurs milliers de forçats, il entra un jour en colère contre les autorités de Réval, qui avaient oublié de le complimenter à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, et il envoya à Réval plur sieurs centaines de forçats pour être logés chez les bourgeois de ta ville» L'affaire fit un bruit épouvantable; Catherine fut obligée de s'en mêler, eravec le tact exquis dont elle se trouvait douée, elle sut calmer l'extravagant maréchal sans froisser en rien son amour-propre si follement irascible*

* L'un des serviteurs de cet ambassadeur turc ayant eu une rixe dans la me, la police lui fit donner la verge. L'ambassadeur voulut exigei' d'abord que le grand* maître de police fût pendu devant les fendtrés de Tambassade. On calma le serviteur fustigé en lui payant une somme d'argent; il se désista de sa plainte. Alors l'ambas** sadeur lui fit donner 500 coups de bâton sur la plant^des pieds.

Un autre d'entre les serviteurs de l'ambassadeur avait attiré chez lui une jeune finnoise et l'avait violée. Sa mère porta plainte. Alors l'ambassadeur s'écria : "Cîom- "ment! un croyant s'est souillé avec une chienne de chrétienne; il feut le mettre ''dans la position de ne pouvoir plus commettre à l'avenir cet insigne péché," et il /It trans^riner^e pauvre homme en eunuque.

If'âVàltuûè telle passion pôur poser éi se fls^oniier soî-m^me, qae' sfe^'trbttvânt sW son Ht de mort, il ordonna à son secrétaire Prltsch' der lui apporter Taete d'accasatîoil dreôsé cidûtre lui en janvier 1744, se le fit lirei eii prêsefnce de sa famMle et de seis amis^ l-éeoula en' sùuriaût, et la lecture finie, il dit ; «tout cela ne sont que des men- »soiigcis; la juâtice (fivine n'aura rien à me reprocher; je meurs' ^'tratiqtiilte. »

Les biographes ont souvent parlé de V intégrité du maréchal Mûhich;^ il aurait été bien plttâ juste de parler de son habileté : il régla constamment sa conduite, sous ce rapport, suivant lé cai^actère des personnes dont sa position politique se trouvait dépendre. Sous Pierre I, qui avait lés concussions en horreur, Munich, chargé du percement très-lucratif du canal de Ladoga, se signala par son incoituptible probité. Sôiis le règne d'Anne, en d'autres termes, sous le régime d'un concussioiinaire éhonté comme Tétait Bieren, ce même Munich, président du collège de la guerre, profita de sa' place pour augmenter considérablemen't sa fortune, et la preuve en est, qu'outre les belles terres à lui octroyées par Piètre I^ Piei*re II et surtout par l'impératrice Anne, il en acheta encore de fort considérables, malgré qu'il était arrivé en Russie avec une fortune des plus médiocres. Au moment de son exili outre Wartenberg en Silésîe, à lui donné par' Frédéric II*, il possédait en Russie seulement, en biens-fonds, un revenu annuel de 90,000 roubles, environ 600,000 francs de naonnaie actuelle.

Dans sa famille, dans sa maisofâ, Munich était un vrai tyran domestique; tout le inonde devait obéir à ses caprices sans se permettre» Te plus léger murmure; sa femme, ses enfans, seô commensaux, se» visiteurs même, à moins que leur rang ou bien leur position socialo n'obligent l'âpre maréchal à des ménagemens particuliers. •*— Ainsi, iï avait la pasisioù, à ses repas, de mettre du suere dans tous les piats, Même dans la choucroute; à offrait du sucre à se» convives, et il entrait en colère si on le refusait.

Après son retour de l'exil, mon grand-père, encore tout |eune bomme^ dînait un jour chez le vieux maréchal. Celui-ci lui ayant offert du sucre, et mon grand-père l'ayant remercié, Mtiiiich, s'adiressant an convive assis à sa droite, le général en chef Nicolas • Mihaïlovitch Léontiew, 1©

* Le comté de Wartenberg est Tune des seigneuries d*état (standes-herrschaft) de la Silésiê, c'est-à-dire donnant à son possesseur une voix virile aux états provinciaux, ti'cmpereur Charles VI avait fait cadeau de Wartenberg à Bieren. Au moment de l'exil de Bieren, Frêdérib II fit la conquête de la Silésîe ; il confisqua Wattenberg et eju fit don à Hiiiiîch. Dix-huit mois après, krs de l'exil de Mijnich, Frédéric II reprit Wartenberg et en perçut les revenus pendant viugt années à son propre profit En 1762, Bieren et Munich revinrent tous deux de l'exil, et Bieren, en sa qualité de propriétaire plus ancien, se vit restituer Wartenberg, qu'il légua à son plus jeune fils, Chartes, dont le petit-fils, pair héréditaire de Prusse, possède aujourd'hui cette propriété.

beau-frère du maréchal Roomiantsow, loi dit : t Les jeunes gens d'auyjourd^hui ont des goûts différons des nôtres,» et saupoudrant de sucre un morceau de veau placé sur l'assiette de Léonjiew, le maréchal ajouta : cnous autres vieillards, nous avons bon goût, nous aimons^ »la bonne chère; n'est-ii pas vrai, général?» — «Votre excellence a » raison, » répondît Léontiew en dissimulant un sourire dont Munich ne s'apercevait point, mais qui pensa de faire éclater de rire mon grand-père.

U lui arriva plus d'une fois d'entrer en colère contre ses secrétaires, s'ils cmbliaient une virgule ou bien s'il leur arrivait de plier une lettre autrement que le maréchal n'avait l'habitude de le faire.

Mais tous les défauts du caractère de Munich ne doivent point faire oublier les services éminens par lui rendus à la Russie, et le plus insigne de tous, incontestablement, fut de l'avoir délivrée de ce monstre de Bieren! — Munich fut le créateur du corps des cadets, institution,, pour son époque, fort utile; bien des hommes distingués du drx-huitième siècle ayant fait leurs études dans cet établissement. U fit égaliser les appointemens des officiers d'origine russe avec ceux des officiers d'origine étrangère; les premiers^ jusques-Ià, se trouvaient réduits à la demi-solde. Il fut le véritable créateur du canal de Ladoga, indispensable à Fapprovisionnement de Pétersbourg; il donna une meilleure organisation à l'armée; il aurait étendu les limites de la Russre jusqu'au Daaube> si l'Autriche, notre alliée d'alors, n'avait conclu une* paix séparée, contrairement aux engagemens pris par elle; enfin, il fut constamment victorieux, et, malgré notre profonde aversion pour la guerre, nous trouvons parfaitement juste le propos de Catherine. II : « là, où les coups sont inévitables, il vaut mieux en » donner qu'en recevoir. » . ,

Le maréchal Munich, devenu veuf, en 1727, de sa première femme, qui lui avait laissé un fils et trois filles, se remaria avec une Maltzahn, veuve Saltykow, laquelle partagea son long exil. Il n'eut point d'eplans de ce second mariage.

Le comte Jean-Ernest Munich, fils unique du maréchal, était un homme nuL II avait 13 ans lors de l'arrivée en Russie de son père, qui le laissa à Riga pour y continuer ses études, et deux ans après lui donna le choix entre la carrière militaire et celle de la diplomatie. Le jeune homme ayant opté pour cette dernière, fut envoyé à Genève, où il se trouva confié aux soins du savant pasteur Ézécbiel Gallatin; il apprit plusieurs langues, mais témoigna une aversion insurmontable pour les mathématiques, cette science favorite de son père. A l'âge de 20 ans il entra dans la diplomatie, et trois ans après, il fut nommé chargé d'affaires à Paris, mais son incapacité notoire, d'ailleurs bien mise en évidence par le vice-chancelier Ostermann, devenu l'ennemi de son père, provoqua son rappel. Alors le maréchal, par une ambi-

lion dénaturée, voulut forcer son fils à épouser la soeur de la comtesse Bieren, M"* de Treyden, plus âgée que le jeune homme, malade et raèhitique. — Le comte Jean-Ernest, par obéidsanee, vint faire à M"* de Treyden une déclaration d'amour, lui promettant de la bien soigner dans ses maladies, et — ainsi qu'il le racontait luimême à ses amis — il fut ravi de bonheur en recevant un refus net et positif. Nommé chambellan, il épousa, quelques années plus tard, la baronne Anna-Dorothée de Mengden, dont la soeur, Julie, était l'amie intime et la confidente de la princesse Anne de Brnnts^ick. Ce mariage lui valut le cordon de Saint- Alexandre, et le jour de l'avènement d'Anne à la régence, le grade de lieutenant-général et la place de hofmeister du petit empereur. Ce mariage fut également très-utile à son père. — Lorsque celui-ci, sous la régence, eut donné sa démission, les ennemis du maréchal : Ostermann, Michel Golovkine, Reinhold Loewenwolde, supplièrent la régente de l'envoyer en Sibérie, ou au moins de l'interner dans une ville éloignée; le crédit de la famille Mengden sauva le maréchal.

Le jour de l'avènement d'Elisabeth au trône, le comte Jean-^Emest Munich fut arrêté avec son père, mais lui et sa femme ne furent exilés qu'à Yologda, où une pension annuelle de 1200 roubles fut allouée pour leur entretien; l'immense fortune du maréchal ayant été confisquée. Il passa, de même que son père, vingt années dans l'exil; en fut rappelé également par Pierre III, et mourut octogénaire en 1788.

De nos jours, la famille des comtes Munich a deux représentans : le comte François-Frédéric (petit-fils de Jean-Ernest), ancien officier russe, aujourd'hui grand-maréchal de la cour grand-ducale d'Oldenbourg, octogénaire, n'ayant point de postérité mâle, et scm neveu le comte Christophe, eélibatàire.

Le plus jeune des deux frères du maréchal, le baron Chrétien- Guillaume, conseiller privé actuel de la petite cour du prince d'Ost- Frisè, fut appelé en Russie par son frère le maréchal, lequel, Payant perdu de vue depuis long-temps, ne le connaissait guère, et par son crédit, le fit admettre au service russe avec le même titre qu'il avait à la cour microscopique d'Ost-Frise*. C'était un homme plus que nul, vaniteux, d'une âme basse, au point d'être jaloux de son frère le maréchal et d'intriguer contre lui; avec cela ridicule au possible par ses prétentions de séducteur et par le vermillon dont il assaisonnait largement ses joues; l'on disait de cet homme, toujours fardé, qu'il était la plus mauvaise peinture de la maison Munich. Il ne pouvait passer devant une glace sans s'arrêter pour s'y mirer et s'admirer, et il donnait des heures entières à sa toilette. H se posa en amoureux de la

* La maison d'Ost-Frise s'éteignît au dix-huitième siècle ; sa principauté échut à la Prusse; M, annexée à la Hollande après le traité de Tilsit, ensuite à la France, et depuis le congrès de Vienne, elle fait partie du royaume de Hanovre.

grande-dnchesse Elisabeth, laquelle. riait de lui et; le tournait- en ridîeule. Après raYénement d'Elisabeth au trône, le baron Munich ^;a^t af^l^di it Texil de son frère ]e maréchal, reçut toutes les récom-

, penses dont Tinilamie de sa conduite le rendait digne . aux , yeux des courtisas de . Pétersbourg :. dans le coun^nt de Tapuée 1742, il bft nommé : grand-maitre de la cour de rimpôratrice (25 avril); chevalier de Saint-Ales^ndre (29 juin) et de Saint-André (18 décembre). C'était un fort méchant homme; se. piquant d'orthodoxie lu^érienne, il persécutait les Fr;ère$-]|oraves et les faisait jeter ea prison, où plusieurs d'entre eux sont morts. Il conserva ses fonctions de cour à peu près pendant tout le règne d'Elisabeth; en 1760 seulement elle voulut ap-

i peler i la charge de grand-maîtt'e de sa cour son cousin-germain, le comte Martin Skavronski, et le septuagénaire Munich reçut l'invitation de présenter $a démission. Deux ans après, ce dr6Ie eut le chagrin de voir revoir de l'exil son frère le maréchal; il lui survécut de six

jiinois, et mourut octogénaire en avril 1768, laissant un fils, s^ncien

-colonel au service russe, mort sans avoir eu de postérité, et deux fiUes. — Toutes les deux épousèrent successivement le comte Harald- Gustave d'Igelstrôm, chambellan polonais, frère de celui qui fut ambassadeur de Catherine II à Varsovie, et l'aïeul des comtes Igelstroim

Le baron Munich, si vaniteux, si rempli d'amour-propre, ayant appris un jour qu'un billet du docteur Abraham Boerhaave, où il se trouvait tourné en ridicule, circulait, à Pétersbourg, en tomba sérieusement malade de chagrin* — L'impératrice lui envoya, pour le guérir, Abraham Boerhaave lui-même, qui lui rendit la santé*.

Le mai'échal comte Pierre Lascy était d'origine irlandaise; né dans le comté de Limerick en 1678, il suivit, encore enfant, son père émigré pour la cause des Stuarts; il , fit ses premières armes dans les rangs français sous les ordres du maréchal Catinat, et en 1700 il fut admis, au service russe sur la recommandation du maréchal duc de Croy. Q servit avec une grande distinction, et à la mort de Pierre I, il était lieutenant-général. Catherine l'avança comme, général en chef; sous le règne d'Anne, Munich, qui connaissait ses talens militaires,

* Ijies deux neveux du célèbre Boerhaave (né en 1668; mort en 1738), celui auquel on mandarin chinois adressa un jour une lettre avec cette suscription : à Monsieur Boerhaave, médecin célèbre, en Europe, " les deux fils de sa soeur madame Caau, héritèrent de son nom, et vinrent tous les deux s'établir en Russie. L'aSné, H^mann (né en 1705; mort eu 1768), arriva en Bussie sous la régence, et après l'exU de Lestocq il le remplaça en qualité de premier médecin de l'impératrice. — Le plus jeune, Abraham (né en 1715; mort en 1758), fut un savant professeur d'anatoinie et de physiologie et un médecin célèbre; il vint se fixer en Russie sous le règne d'Elisabeth; il eut une nombreuse cUentële^ et se trouvant atteint d'une surdité incunable, U se faisait sioftçmjpafpieT, dans ses visites, par le chirurgien Mouth, très-habile à converser avec .lui. aii ndpy^i^ de signes.

son énéîgie à ta guerre, ainsi (|ae la souplesse de son earâ;($tèP6^à la coUr et dans la vie privée, Ini fît donner le' commandement d'une armée, à la tète de laquelle Lascy se signala fort; gagna le bâton de maréchal, lé titre de comte, et à la concluision de la paix avec la Turquie^ il fut nommé goutemeur-général des provinces baltiqcies. — Excellent généra], brave soldat, il se distinguait par son énergie à la. guerre. «— Ainsi, dans la campagne de Crimée, plusieurs généraux étant venus' lui représenter les risques auxquels la hardiesse de ses ma&oeuvres exposait Farmée, il fit appeler deux cents dragons pour escorter et faire reconduire aux frontières de Russie ces généraux, qui eurent toutes les peines du monde à obtenir de lui leur pardon. — Mais à la cour, ce n'était plus le même homme; le brave militaire devenait pusillanime; tout le faisait trembler, et les hommes inflnens n'avaient point de courtisan plus assidu. — Lorsqu'il avait à expédier, de l'armée, un courrier porteur d'une bonne nouvelle, il avait bien soin de choisir : sous le règne d'Anne, un protégé de Bieren ou un allemand, parent de M"* Bieren; sous le règne d'Elisabeth, tantôt un neveu de Lestocq, tantôt un Bestoujew, parent du chancelier. — Au moment où il prenait congé d'Elisabeth pour se rendre à l'armée, en 174^, elle le bénit avec une image russe dont elle lui fit cadeau; le vieux maréchal faisait, porter cette image après soi, et l'avait toujours dans sa chambre ou dans sa tente.

Au reste, il était poli avec tout le monde, avait d'excellentes manières, beaucoup de prévenance et d'aménité; c'était un homme tout à fait comme il faut. — Il se trouvait à Pétersbourg dans la fameuse nuit de Tavénement d'Elisabeth au trône, lors de Tarrestation des principaux chefs du parti allemand. L'on hésita d'abord sur la façon de procéder à l'égard du maréchal Lascy, mais Lestocq, le connaissant bien, se rendit à son hôtel accompagné d'une escouade de soldats armés, avec l'alternative de l'inviter à se rendre au palais s'il ne témoignait point de mécontentement contre la nouvdie révolution, ou bien, • dans le cas contraire, de l'arrêter sur le champ. Réveillé en sursaut, et apprenant que la révolution était un fait accompli, Lascy sauta au cou de L^estocq en l'accablant de félicitations; il s'babilla, fit atteler son carrosse et accourut au palais, où il prêta serment à la nouvelle impératrice, fut confirmé par elle dans ses fonctions de gouverneur-général des «provinces baltiques et de commandant en chef de l'armée d'opérations contre les Suédois. Le lendemain, le ministre d'Angleterre, Finch, hostile au régime qui venait de s'établir, rencontrant Lascy, lui demanda : « et vous, monsieur le maréchal, au service »de qui étes-vous donc?» — «Au service du sceptre et de la couronne »de Russie» — répondit Lascy, et tourna le dos à Fin^h. Il mourut à Riga, en 1751*.

* Sa descendance s'est éteinte. L'un de ses filé fut général-major au service de

La famille Balk était iioQ branebe de Taneienne niaiscm iiyonieniie des Bakken, Tan desquels, Nicolas, ^tFa au service de Russie avec le grade de capitaine des troupes régulières en 1653, devint colonel, fut admis à donner sa démission, et mourut à Moscou en 1695, laissant deux fils, Fédor et Nicolas; ce dernier fut colonel dans Tarmée de Keire I, et mourut en 1704. L'aîné, Fédor Nicolaïevitch, épousa Matrêna Ivanovna Moêns, soeur de cette Anna Moens dont Pierre !•' , fut amoureux et qu'il aurait épousée, si Menchikow ne les avait brouillés; soeur aussi du ebambellan Moêns, amant de Catherine, torturé et décapité en novembre 1724. M"" Balk, une femme rasée et intrigante, s'était glissée dans la faveur et l'intimité de celle qui avait remplacé sa soeur; le jour du sacre de Catherine, elle avait obtenu le rang de dame à portrait de l'impératrice; elle était la confidente et l'entremetteuse de la liaison de celle-ci avec son frère Moëns; aussi l'empereur lui fit-il donner le knout, et l'envoya en exil; ses deux fils furent également exilés. : l'alné, Paul, âgé de 35 ans, nommé chambellan six mois auparavant, le jour du sacre de Catherine, fut envoyé avec le grade de capitaine dans un régiment de ligne cantonné sur la frontière de Perse; le plus jeune, Pierre, âgé de 12 ans, page de la cour, fut envoyé dans le même régiment avec le grade de sergent. Mais on laissa tranquille le mari de M^*" Balk, qui était général-major et vice-gouverneur de Riga; seulement on lui fit intimer la défense de se présenter à la cour; on laissa également traiiquille sa fille M"*" Lapoubine, si célèbre par sa beauté, sa coquetterie et plus tard, par ses malheurs. Catherine I, montée sur le trône, s'empressa de rappeler à la cour M"''' Balk et ses deux fils; sous le règne de Pierre U, leur alliance avec les Lapoubine, parens de ce prince, valut au père Balk le grade de lieutenant-général et le cordon de Saint- Al^andre, et à son fils aîné, ce même cordon. Fédor Nicolaïevitch Balk mourut en 1739, plus que septuagénaire; son plus jeune fils Pierre, lieutenant-général sous le règne d'Elisabeth, mourut en 1762, sans avoir eu d'enfans de son mariage avec une Schérémétew; l'aîné, Paul, lieutenant-général sous la régence de la princesse de Brunswick, mourut en 1743. — Il avait été marié deux fois : sa première femme, Marie Fédorovna, était la fille de Fédor Mihaïlovich Poiew, d'une ancienne et illustre famille issue des princes de Smolensk de la race de Rurik. Pierre P' autorisa Paul Balk à hériter du nom de son beaupère et à s'appeler BaJk-Polew*.

Russie; un auiare (Joseph-François-Maurice, né à Fétersbourg en 1725; mort à Vienne en 1801), entra au service d'Autriche, devint maréchal, commanda les armées autrichiennes; dirigea le conseil antique de guerre, et jouit d'un grand crédit à la cour de Marie- Thérèse, des deux empereurs ses fils, et de son petit-fils François II.

* Sa seconde femme fut la princesse Anna Dmitriévna Forépki, d'une fiimille isâue des grands-ducs de Lithuanie, et éteinte au dix-huitième siècle. De son premier ma-

Les Schépélew et les Kochéiew, issus de familles très-andesnes, étaient tombés dans la pauvreté et Tobscurité) dont ils arrivèrent à sortir grâoe à leur alliance avec la famille Gluck, alliance devenue également la source de la fortune des Yillebois.

Ernest Gliick, né en 1652 à Yettin dans le pays de Magdebourg, après de brillantes études aux universités de Wittenberg et de Leipzig, < vint chercher fortune en Livonie, où il devint pasteur à Marienbourg et traduisit la Bible en langue lette. Il avait fait plusieurs fois le voyage de Pskow, s'y était lié avec quelques moines du couvent de Pétcherski, avait appris le russe, et avait môme traduit la Bible en langue russe; par malheur, le manuscrit de cette traduction périt dans Tincendie de la maison de Gluck, lors du bombardement de Marienbourg par nos troupes. Le 6 août 1702, Marienbourg fut pris : Gluck et sa famille furent emmenés prisonniers en Russie, où la fortune les attendait. Marthe, la servante des Gluck, devenue, sous le nom de Catherine, la maîtresse de Pierre 1, et reconnaissante envers la famille de ses anciens maîtres qui avaient été excellens pour elle, non-seulement leur obtint leur mise eh liberté, mais encore une pension de 3,000 roubles (c'était, en ce temps-là, des appointemens de ministre plénipotentiaire), et pour le savant pasteur, Tautorisation de fonder à Moscou, dans la maison de Narycbkine, une école où les plus grandes familles de Russie s'empressèrent de placer leurs enfans. Gliîck mourut en 1706,. laissant un fils et trois filles, que Catherine traita comme des soeurs. L'aînée fut mariée à Schépélew; la seconde^ Marguerite Ivanovna, épousa Kochéiew, et en 1716, Pierre I, par un oukaze signé pendant son séjour à Copenhague, fit don à la veuve de Gluck des terres d'Aïou et de Kurrista, près de Derpt en Livonie, avec droit de transmission de ces terres à sa plus jeune fille Elisabeth, depuis mariée à Yillebois.

Le fils de Gluck, resté enfant après la mort de son père, reçut l'éducation la plus soignée, et sous le règne d'Elisabeth, il devint viceprésident du collège de justice des provinces baltiques. C'était un excellent homme, savant, loyal, obligeant, mais d'une originalité incroyable. Toujours grave, froid, ne souriant jamais, constamment distrait, il marchait dans les rues la tête levée, sans rien voir autour de soi; il

riage, le général Balk-Polew ent un fils, Fédor, et trois filles : Natalie, mariée à un {Grince Stcherbatowj Matrëna, qui épousa Serge Saltykow, le célèbre «mant (?e Catherine II, et Marie, mar'u^e au grand-veneur Simon Naiychkine^ ce grand seigneur élégant et fiistueux, dont j'ai parlé plus haut.

Fédor Faylovitch Balk-Folew, chambellan de Catherine lî, épousa Frascovia Sçrghéievna Schérémétew, et en eut un fils unique, avec la mort duquel s'éteignit la famille Balk-Folew : c'était Pierre Fédorovitch, conseiller privé et ministre de Russie aux États-Unis; U mourut à Pétersbourg, le 23 juillet 1849, ayant eu de sa femme, ane Saltyko^s', morte à l'étranger en 18*1, deux filles, dont l'une fat mariée à Ivan Pérrofvitch Miatlew, et Vautre, Sophie, est aujourd'hui la veuve du prince André . Mihaïlovitch Oalitsyne.

lui arrivait de cogner les passans, et parfois de recevoir des apostrophes peu agréables; il lui arrivait d'entrer, par distraction, dans' une maison étrangère, et de s*y croire chez soi; à dîner, il lui arrivait de mettre de la moutarde dans le potage, et ainsi de suite. Tout le monde riait de cet excellent homme, tout en l'estimant sincèrement.

La famille Schépélew est fort ancienne : elle' est de la ioiéme origine que les Novossiltsow (voyez page 163), mais elle était tombée dans la pauvreté, à l'exception d'une seule branche, dont l'un des membres, Aggey Alexéiévitch, était okolnitchyi et général des troupes régulières sous les règnes d'Alexis, Fédor lïl et Pierre I. Il fut le premier d'entre les Russes à porter le titre de général.

J'ai dit plus haut la raison qui engageait les nobles pauvres, jusqu'au moment de l'abolition des châtimens corporels pour la noblesse, en 1762, à préférer le service de cour, même dans les emplois les plus humbles, aux places de fonctionnaires en province.

Dmitri Andréiévitch Schépélew (fils d'André Pétrovitch, stolnik de Pierre I) entra dans les écuries de la cour, en qualité de palefrenier; plus tard, dans les jours de sa vieillesse, devenu gr^nd-maréchal et cordon bleu, il racontait qu'il lui arriva plus d'une fois d'être, chargé de graisser les roues des équipages. — Il devint chef des équipages à l'écurie de la cour (wagenmeister)^ et son mariage avec M"* Gluck lui ouvrit une belle carrière. Il fut nommé maréchal de la cour, conserva cette place durant cinq règnes, et le jour du sacre d'Elisabeth, il fut nommé grand-maréchal. Il fut chargé par cette princesse de la construction du nouveau palais (le palais d'hiver actuel); il mourut en 1759, trois années avant l'achèvement de l'édifice, dont une aile a conservé son nom. C'était un homme sans éducation aucune, rude, grossier, insupportable dans les relations journalières, mais rangé, économe, probe : cette dernière qualité lui valut la faveur de Pierre I*' et la confiance des chefs de l'état durant six règnes consécutifs. Il protégea et poussa les personnes de sa famille : il fit faire un brillant mariage à Ampley Stépanovitch Schépélew (dont le père, Etienne Nikititch, avait été stolnik de Pierre I), en lui faisant épouser une comtesse Matvéiew, soeur consanguine de la première comtesse Roumianlsow ; il plaça auprès de la duchesse de Holstein, en qualité de femme de chambre, Mavra légorovna Schépélew (dont le père, George Iliitch, avait été le petit-fils du générai Aggey Schépélew). Après la mort de la duchesse de Holstein, M"* Mavra devint la femme de chambre de la soeur de feue sa maîtresse, la grande-duchesse Elisabeth; gagna la confiance intime de celle-ci, et après l'avènement d'Elisabeth au trône, Mavra, fort laide de visage et passablement dégoûtante pour les détails physiques de sa personne, mais remplie d'intelligence et douée d'un .esprit d'intrigue à nul autre pareil, fut recherchée et épousée par un jeune ambitieux.

Ce jeune homme de 30 ans» de trois années moins* âgé qoe Mayra, beau de sa personne, Tépousa pour dominer Tesprit de Fimpératrice et y réussit en plein : c'était Pierre Ivanovitch Schouvalow, depuis maréchal et ministre tout-puissant, souche des comtes Schouyalow actuels, redevables à Mavra légorovna de leur élévation et de leurs richesses.

Les Koehélew sont issus d'un lithuanien, Arthur Eochelski, venu k Pskow au commencement du seizième ^ècle. Plus tard, en l'an 1550, le» fils et petits*fils d'Arthur se virent enlever leurs terres patrimoniales et reçurent d'autres en échange, dans les districts plus rapprochés de Moscou. L'un d'eux, Maxime Grigoriévitch Koehélew, fut tué à l'assaut, le jour de la prise de Kazan, en 1552. — Cette famille était tombée dans la pauvreté dont elle fut tirée par Rodione Mihaïlovitch Koehéleur, lequel, devenu veuf de sa première femme, épousa Marguerite Gluck. Il devint lieutenant-général et écuyer de la cour, et mourut en 1749*.

François Guillemotte de Villebois, était un « gentilhomme bas-breton, ,. t contrebandier de son métier, » ainsi qu'il le dit lui-môme, avec un remarquable cynisme, dans ses Mémoires, dont l'original se trouve déposé à la bibliothèque publique de Paris, Mémoires remplis de blagues et de mensonges, et dont il ne faut prendre lecture qu'avec la réserve la plus scrupuleuse f. — Il entra au service russe en qualité de mousse de vaisseau en 1694; il était encore fort jeune; il resta long-temps dans les rangs inférieurs, et fut avancé au grade de lieutenant de vaisseau seulement en 1716, après 22 années de service; en 1718, il épousa Elisabeth Gluck, ce qui le rapprocha du czar, et lui valut le poste d'aide-de-camp de ce prince. — M"** de Villeboi^ fut

De sa première femme, dont j*igûore le nom de famUIe, il avait eu une fille, C i* ne, mariée à Basile Andréiévitcli Rimski-Eorsakow. Elle fut \» grand'mère de M-me Arharow.

De son mariage avec M-Ue Gluck, il eut plusieurs énfans. L'un de ses fils, Ivan, fut conseiller privé et gouverneur de Voronèje. Le neveu de celui-ci, Rodione Alexandrovitch, grand-maître de la cour d'Alexandre I, fot l'un dés principaux francs-maçons russes. De ses deux soeurs, l'une, Marguerite Alexandrovna, épousfi ApoUon Andréiévitch Volkow, et fut la grand'mère de Léon Nicolaïévitch Volkow, membre de la chambre provinciale ( ryOepHCKaa yopasa) de Toula ; l'autre, Daria Alexandrovna, épousa le grand-maître des cérémonies Valoi^iéw; elle a î^té la grand'mëre du ministre actuel de Pintérieur.

t II 7 a dans ses Mémoires bien des faits erronés, ainsi, par exemple, la rencontre des Menchikow et des Dolgoroukow en Sibérie. Mais la blague la plus superlative, es^ celle de la brutalité soi-disant conmiise par Villebois dans la chambre à couchée de Catherine et des paroles soi-disant prononcées par le czar : ^'il faut pourtant punir cet animal-là". Il est bien certain que Pierre I n'eut jamais éprouvé la moindre hésitation, non-seulement à punir, mais à faire décapiter et peut-être même empaler celui qui se serait permis de se porter à un pareil acte de brutalité sur la personne* de Catherine I .

Dommée dame à. poitrait te jour du sacre dé Catheriae, et moorat la même année, laissant un fils. Son mari se remaria bientôt à une demoiselle de Koskull, et eut un fils, Alexandre.

Après Tayénement d'Elisabeth au trône, le vieux VîUebois, adjoint aai commandant du port de Cronstadt avec le grade de commodore, et veuf pour la deuxième fois, pour faire sa cour à l'impératrice embrassa la religion grecque, changea son nom de François en celui de Nikita; se fit appeler Nikita Pétrovitch, fut promu contre-amiral et nommé commandant en chef à Cronstadt. — Son fils du premier lit embrassa Clément la religion grecque, mais celui du second lit, Alexandre^ encore adolescent, ne voulut point se prêter à un changement de religion. — En 1746, le vieux Villebois obtint l'autorisation de se retirer du service avec le grade de vice-amiral et le cordon de St-Alexandre. U mourut en Livonie, en 1760, plus qu'octogénaire. C'était un aventurier dans toute la force du terme; courageux, fanfaron, hâbleur, n'ayant ni foi, ni loi.

Son fils aîné, qui avait embraâsé la religion grecque, épousa la fille du pasteur luthérien de Moscou; il eut seize enfans de ce mariage: tes fils professaient la religion du père; les filles, celle de leur mère.

Le 'second fils de l'amiral-avenlurier, Alexandre de Villebois, fui Fun des hommes les plus distingués de son temps; Pierre III l'avait pris en affection particulière pour son refus de renoncer au 'culte luthérien et d'embrasser la religion grecque, que Pierre III ne pouvait souffrir : la protection du grand-duc lui fit faire une rapide carrière^ parfaitement justifiée d'ailleurs par les talens de Villebois.. Après son avènement au trône, Pierre III le nomma grsmd-maître de rartillerie et lui conféra le cordon bleu. Catherine U, qui réservait cette plaoja pour son favori Orlow, abreuva Villebois de petits désagrémens qui le décidèrent à se retirer du service en 1765. — Deux ans plus tard, il reparut momentanément à la cour, cette fois-là à titre de député des provinces baltiques aux états-généraux, convoqués par Timpératrice pour la rédaction d'un code de lois. Défenseur acharné des privilèges de la noblesse des provinces baltiques et de l'autonomie de ces provinees, il se brouilla encore plus avec Catherine, et retourna en, Livonie, où il mourut en 1781, laissant, de son mariage avec une baronne de Biidberg, un fils, Etienne, marié à une Krudener.

La famille Léôntiew se trouvait redevable de sa fortune à ses liens de parenté avec les Narychkine et les Golovkine. Le père de Michel Ivanoviteh Léôntiew était un cousin-germain de la czarine Natalie (mère de Pierre I)j il se trouvait aussi allié au chancelier Golovkine*. —

* Léonce DmitriéTitch Léôntiew, Pan des nobles les plas pauvres de son temps, bisaïeul de Michel Ivanoviteh, avait épousé Prascovia Ivanovna Raîevski, dont la soeur, Akoulina, flit la grand'mère du chancelier Oolovkine. La fiUe de Itéonce» Anna, épousa Cyiille Narychkine et fut la mère de la czarine Natalie.

Jeune encore, il épousa une nièce de la maréchale Menchikow, el de cette façon il se créa, à la cour, des appuis bien puissans en vue de toutes les éventualités. A la mort de Pierre, il était brigadier; Cathe* fine l'avança comme général-major; Pierre II lui conféra le oordcm de Saint-Alexandre. D fut Tun des trois députés chargés de porter à la duchesse de Courlande la nouvelle de son élection au trône et des conditions quasi-constitutionnelles à elle imposées. Il échappa aux désa^ grémens que ce message était de nature à lui attirer après le rétablissement du pouvoir absolu; il y échappa, grâce à sa finesse^ à soa savoir-faire, aidés et soutenus par Tappui de la famille Golovkine, alliée à la nouvelle impératrice, ainsi que par le crédit de lagoujinski et celui de Nikita Troubetskoy, gendres du chancelier. Il courtisa Bieren, il fit les campagnes de Turquie sous les ordres de Munich, et à la mort d'Anne, il se trouvait lieutenant-général et gouverneur de Kiew. La régente le nomma gouverneur de la Petite-Russie et général en chef. — Sous le règne d'Elisabeth, ses liens de parenté avec les Narychkine lui furent aussi utiles que l'avaient été, sous le règne d'Anne, ceux qui l'unissaient aux Golovkine. — Ceux-là venaient de tomber en disgrâce, et Léontiew, en vrai et digne courtisan russe, s'empressa de tourner le dos à ses parens disgraciés, dont il avait, si peu de temps auparavant, recherché et obtenu l'appui si fructueux. Il mourut en 1753, après avoir marié son fils Nicolas à une comtesse Roumiantsow, soeur du célèbre maréchal.

Michel Ivanovitch Léontiew était le vrai type du courtisan russe : hautain, raide, insolent envers ses inférieurs; dur et méchant jusqu'à la tyrannie avec ses subordonnés; rusé à la cour; insinuant et aimable à l'égard de tous ceux qui pouvaient lui être utiles; plat et vil vis àvis des hommes puissans; ne reculant devant aucune bassesse, ni aucune infamie là où il y avait quelque chose à gagner. De nos jours encore, allez à Pétersbourg, voyez les saJons du grand monde russe, vous serez frappé du nombre d'hommes pareils, qu'il vous arrivera d'y rencontrer....!

Les Olsoufiew sont issus d'un Michel Ivanovitch Olsoufiew, opritchnik d'Ivan-le-Terrible, nommé par lui doumnoy dvorianine. C'était, du reste, un courageux militaire; il se signala à la bataille de Malodi, où le prince Michel Vorotynski, en 1572, tailla en pièces les hordes du khan de Crimée, et sauva Moscou de cette nouvelle invasion des Tatars. Ses descendans restèrent plongés dans l'obscurité la plus complète jusqu'au règne de Pierre I, auprès duquel Mathieu Dmilriévilch Olsoufiew et son frère Basile* commencèrent leur service en qualité de simples domestiques. Mathieu, un insinuant et rusé courtisan, se

• Basile a été le bisaïeul du premier comte Olsoufiew. Voici une petite anecdote de ce dernier. £n 1852 il me demanda si je pouvais lui donner des détails biographiques $xu les personnes qui, au dix-huitième siècle, avaieut eu, à la cour de Russie, le titre

glissa dans la confiance de Catherine^ et devenu grand-maitre de sa cour, il fit appeler son frère Basile aux mêmes fonctions auprès du czar. — Basile OIsoufiew, veuf d'un premier mariage, avait ensuite épousé une suédoise, Eve Hollender. Elle accoucha d'un fils : Pierre I" consentit à en être le parrain, et dit à ce sujet : t La première Eve »se trouvant issue de la côte d'Adam, pour cette fois-ci c'est Adam » qui doit provenir d'Eve. » Le nouveau-né fut baptisé sous le nom d'Adam; il devint plus tard secrétaire d'état de Catherine II, et fut le grand-père du premier comte OIsoufiew.

Mathieu Dmitriévitch OIsoufiew fut chargé, par Pierre I, de l'administration des haras de la couronne; c'était un concussionnaire effronté, et Catherine, à laquelle il avait donné des preuves d'un dévouement signalé, eut plus d'une fois à le proléger contre le courroux du czar. Lui, de son côté, fut le principal négociateur de la fameuse intrigue qui, par le moyen du médecin Palikala, fit avorter la princesse Marie Cantémir, et en brisant toutes chances de mariage entre celle-ci et Pierre I, sauva Catherine d'un danger imminent. Catherine, le jour de son sacre, fit nommer dame à portrait la jeune femme d'Olsoufiew*^ montée sur le trône, elle prit pour amant Reinhold de Loewenwolde et le nomma grand-maître de sa cour à la place d'Olsoufîew, auquel, pour dorer la pilule, elle conféra le cordon de Saint-Alexandre. li se relira du service, alla se fixer à Moscou, et y tiiourul en 1753, dans un âge avancé.

La famille Séniavine, à laquelle son alliance avec les OIsoufiew avait été fort utile sous le règne de Pierre I et de Catherine I, et dont le nom se trouve si honorablement lié à l'histoire de la marine russe, est une branche de l'illustre maison polonaise des Sieniawski, laquelle était, elle-même, une branche de l'antique maison Granowskif.

4e daines à portrait. Je jetai quelques notes sur le papier et les lui remis. Il alla les porter à la grande-duchesse héréditaire (P impératrice actuelle), en les faisant passer pour le firuit de ses recherches historiques à lui. Le plaisant de la diose, c'est qu'il me raconta lui-même cet escamotage, en ajoutant : '*je craignais que ces notes ne '*vou8 attirent un désagrément quelconque ; j'ai déclaré les avoir rédigées, moi, et je ** n'ai même point prononcé votre nom". — Madame la comtesse Sophie Borch doit se souvenir de cette anecdote, que je lui racontai dans le temps.

. * Anna Ivanovna, née Séniavine; elle était sa troisième fenrnie. Il n'avait point eu d'enfiins de son premier mariage avec une Véliaminow; il eut deux fils de sa seconde femme, une Dannenstjema, et de la Séniavine, quatre fils et trois filles ; ces neuf enfaos se partagèrent sa riche succession.

f Les Granowski sont connus dès le treizième siècle. L'un d'eux, Raphaël, épousa, au quinzième siècle, l'héritière de la magnifique terre de Sieniawa, dont il prit le nom et le transmit à ses descendans. La fiimiUe Sieniawski joua un grand rôle dans l'histoire et s'éteignit en Pologne en 1726, avec la mort d' Adam-Nicolas, casteUan de Cracovie, palatin de Belz, grand-hetman de la couronne en Pologne, marié It la princesse Elisabeth Lubomirska. Leur fiUe unique, Sophie, épousa d^abord Stanislas Dënhoff^ p^tin de Ploçk et hetman de lâthnanie, et se remaria ensuite avec le

Akime Ivanovitçh Séniavine, riche propriétaire du district de Borovsk, laissa sept fils, dont plusieurs occupèrent des fonctions élevées dans la marine et Tarmée sous le règne de Pierre I. Ce prince affectionnait particulièrement, et à 'juste titre, le plus jeune des sept, Naoume Akimovitch, dont le nom se trouve lié au premier succès remporté par un vaisseau russe sur un vaisseau suédois. Il fut plus tard vice-amiral; commanda la flottille russe sur la mer Noire lors des campagnes de Munich contre les Turcs, mourut de la peste, et fut inhumé, dans le fort d'Oust-Samara, dans une mosqme.

Trois d'entre ses frères jouirent également de la bienveillance de Pierre i : le général-major Ouliane Akimovitch; le brigadier Ivan Faîne, et le contre-amiral Ivan le jeune, père de M"* Oisoufiew*.

Avtamon Ivanovitçh Ivanow, fils d'un prêtre de Moscou, débuta dans les modestes fonctions de scribe. Rempli d'intelligence et de talens, mais concussionnaire avide, il fit une belle carrière et gagna une grande fortune; il devint secrétaire d'état (doumnoy diak) et chef du département des propriétés foncières (poméstnoy prikaze), où il s'enrichit largement, mais tout en agissant de façon à ne donner aucune

prince Auguste-Alexandre Czartoryski, palatin de Russie, auquel elle apporta en dot l'immense fortune des Sieniawski, fortune en grande partie engloutie dans la confiscation, en 1831, par l'empereur Nicolas, des biens de leur petit-fils, le célèbre et xei^ctable prince Adam Czartoryski.

Une branche de la famille Sieniawski existe en Russie sous le nom de Séniavine, adopté par l'un des membres de cette maison, propriétaire à Smolensk, lors de la première reprise de Smolensk par la Kussie, en 1508. Il embrassa, en janvier 1525, la religion grecque, et reçut en récompense, dans la province de Smolensk, les terres de Bérézouievo et Hohonlenkovo, et dans la province sfctuelle de Kalouga, au district de BoroYsk, les terres de Fatovo, lourovo, Antonovo et Barisso-Mahovo.

* Celui-ci eut encore une fille, mariée au sénateur Pierre MihaiJovitch Schipow, .et un fils, le vice-amiral Nicolas Ivanovitçh Séniavine, commandant du port de Cronstadt.

Le vice-amiral Naoume Akimovitch, de son mariage avec Léonille Fédorovna lazjkow, laissa trois fils et deux filles : Paînée, Théodosie, épousa Mathieu Rjevski; la plus jeune, Endoxie, épousa Nicolas Ivanovitçh Zinoview et fut la mère de la princesse Grégoire Orlow; des trois fils, Paîoë, Serge, lieutenant-général sous le règne de Catherine II, épousa une Galitsjne ; le puiné, Jacques, fiit un idiot ; le plus jeune, Alexis, amiral et un homme fort distingué, eut un fils, Grégoire (père d'Ivan et de Léon Séniavine), et quatre filles, dont trois furent mariées : Catherine épousa le comte Simon Yorontsow ; elle fiit la mère du maréchal de ce nom et de lady Pembroke ; Anastasie épousa le sénateur Basile Ivanovitçh Nélidow, et fiit la mère de la comtesse Adlerberg ; Marie épousa le grand-chambellan Alexandre Lvovitoh Naiychkine.

L'un des fi*ères du vice-amiral Naoume Akimovitch, Fédor, fiit le grand-père du respectable amiral Draitri Nicolaïévitch Séniavine, qui commanda la flotte rus>e dans la Méditerranée sous le règne d'Alexandre I ; se fit connaître par son mérite, son austère probité et ses opinions libérales ; ces dernières lui valurent une longue persécution de la part d'Araktchéiew et du ministre de la marine, le marquis de Travcrsay.

prise aux reproches de Pierre I, très-sévère sur cet article, et dont il sut conserver inaltérablement la bienveillance la plus signalée. Il laissa, à sa mort, seize mille serfs et des capitaux considérables. C'était à Tépoque de Texistence, en Russie, des majorats forcés (cette loi, publiée en 1714, fut révoquée en 1730; voyez page 126).

Ivanow avait épousé une personne de très-bonne famille, Catherine, fille de George Savitch Skripitsyne : ils eurent deux fils, Nicolas et Basile. Il laissa à Taîné sa fortune foncière, et à Basile ses capitaux.

En 1724, Mathieu Olsoufiew, grand-maître de la cour et directeur des haras, sollicita de Nicolas Avtanionovitch Ivanow le prêt d'une somme d'argent. Ivanow, sachant qu'OIsoufiew avait l'habitude (d'ailleurs si banale en Russie, même de nos jours), d'emprunter sans payer ses dettes, refusa; et Olsoufiew lui dit ; tmon cher, vous vous en » repentirez amèrement. » Il expliqua à Pierre V" que les plti« belles propriétés d'Ivanow se trouvaient admirablement aptes à l'établissement de haras, et qu'il serait bon, dans uu but d'intérêt public, de les affecter à celte destination, en indemnisant Ivanow par l'octroi en don d'autres propriétés de valeur égale. — L'empereur ordonna à Olsoufiew de présenter à sa signature deux onkazes : l'un pour placer sous l'administration de la direction des haras douze mille serfs, appartenant à Ivanow, et l'autre pour lui accorder un nombre pareil, choisi parmi les paysans de la couronne. — Olsoufiew rédigea le premier oukaze, en négligeant de rédiger l'autre, et il le présenta à la signature de Pierre, couché sur son lit de mort. L'empereur le signa et Ivanow perdit les trois quarts de sa fortune.

Après l'avènement de Catherine I, Menchikow se trouvait toutpuissant, le dépouillé alla lui porter plainte; le grossier parvenu s'écria :

• de quoi viens-tu te plaindre? Ton père était un popoviich (fils de

• prêtre); il n'a fait que voler sa vie durant; tu es encore plus riche » que tu n'aurais mérité de l'être! • — t Si même mon père avait volé, » répondit l'autre, il n'aurait fait que suivre le courant général, ainsi »que votre altesse le sait bien! » Menchikow, si concussionnaire luimême, entra en fureur ; « Veux-tu que je te fasse knouter jusqu'à » mort? » s'écria-t-il en s'avançant, les poings fermés, vers Ivanow, lequel s'enfuit à toutes jambes, heureux d'en être quitte à ce prix-là.

Nicolas Avtamonovitch, de son mariage avec Anna Ivanovna Davydow laissa cinq filles, dont la puînée, Daria, mariée à Gleb Alexéiô^ vitch Saltykow (oncle du maréchal-prince de ce nom), se rendit odieusement célèbre par ses horribles cruautés envers ses serfs, cruautés dont il sera parlé dans ces Mémoires, et qui ont reçu de Catherine II on châtiment sévère, mais juste et mérité. Le souvenir de ce monstre est resté dans la tradition populaire russe sous l'épithète de la méchante ScUiykow (zlaîa Saltytchiha) *,

* Les deux soeurs aînées de la méchante Saltjkow^ Fédora et Tatiana, épousèrent :

Alexis Vassiliôvitch Makftrow avait . remplacé, en 1706, le célèbre Schafirow dans le poste si important de secrétaire privé du cabinet da czar. Fils d'un très-pauvre gentilholnme de Vologda et scribe dans la chancellerie du voïévode de cette ville, il fut chargé, lors d'un séjour de Pierre I" à Vologda, de la rédaction d'un papier destiné à être placé sous les yeux du czar et appelant des explications verbales. Ses réponses portaient un cachet d'intelligence et de droiture dont Pierre I «e trouva frappé; il fit entrer Makarow à sa propre chancellerie et le jeune homme ayant gagné également la confiance de Catherine I, devint l'un des hommes les plus puissans de la cour. Fin, rusé, insinuant, mais intègre, il possé;lait la confiance du czar, et ce dernier n'avait guère de secrets pour lui. Il contribua beaucoup à l'avènement de Catherine I, qui le nomma conseiller privé et lui §t don de superbes terres. Mis à l'écart sous le règne de Pierre il, il fut nommé, par l'impératrice Anne, chef de l'administration des revenus de l'état (présidente kammer-colleghii) place délicate, épineuse, vis-à-vis d'un concussionnaire éhonté et ministre lout-puissant comme l'était Bieren, place dont personne ne voulait, et pour le refus d'accepter laquelle, le comte Roumiantsow, père du matéchal, avait subi un exil de trois années à la campagne. Après deux années de gérance de cette administration, Makarow, en 1736, se mit au lit, joua le mourant, et obtint sa démission, il se retira à Moscou, et il y mourut en 1750, dans un âga très-avancé. Il avait été marié deux fois, et sa fille du second lit épousa le prince Michel Yolkonski, ambassadeur en Pologne et gouverneur-général de Moscou, l'un des neveux et héritiers du chancelien Bestoujew.

Makarow, dans son poste de secrétaire privé du cabinet de Pierre I, avait pour adjoint Ivan Antonovitch Tcherkassow, fils d'un domestique de la cour, placé à la chancellerie du czar, en qualité de scribe, par Schafîrow, en 1705, à l'âge de 15 ans. Son intelligence, sa probité, sa droiture et un courage civil admirable lui tinrent lieu de l'éducation et de l'instruction qui lui faisaient complètement défaut. Il était véridique et courageux au point de tenir tête à Menchikow lui-même, auquel il alla jusqu'à dire un jour, irrité par les airs orgueilleux et méprisans du mignon devenu maréchal : c si le czar savait tout ce > que tu te permets de faire, tu n'aurais point osé prendre des airs • orgueilleux, ni te montrer si insolent à l'égard des gens honnêtes! > Menchikow alla porter plainte à son souverain, et Tcherkassow, interpellé par celui-ci, lui remit une note des méfaits et concussions du maréchal. Celui-ci voyant à qui il avait affaire, devint d'une amabilité affectueuse vis-à-vis du courageux jeune homme.

Pendant la campagne de Perse, l'empereur laissa en Russie Makarow

celle-ci un Mouravîew, et Fédora— Athanase Sémenovitch Joukow, lieutenant-général et sénateur sous le règne d'Elisabeth. Les deux plus jeunes furent mariées : Agrippine avec Ivan Nikiforovitch Tutchew, et Marthe avec Basile Ivanovitch Izmaïlow.

à titre d'homme de confiance, et Tcberkassow fut appelé à accompagner son souverain, en remplissant, par intérim, ces fonctions de secrétaire privé, si importantes sous un régime absolu en général, el spécialement sous un prince aussi omnipotent et travailleur aussi infatigable que Tétait Pierre I, constamment en défiance vis-à-vis des grands personnage^ de sa cour, et en défiance bien légitime, faut-il ajouter. — Sous le règne de Catherine I, Tcberkassow fut éclipsé par Hakarow, et sous le règne de Pierre II, il se trouva compromis dans l'affaire de la princesse Agrippine Volkonski et de ses amis. Tcberkassow, très-dévoué à la postérité de Pierre I, était éminemment hostile aux duchesses de Mecklembourg et de Courlande, ce qui le fit exiler sous le règne d'Anne. Interné à Kazan, ensuite transféré à Astrafaan, il ne se doutait guère que son fils puîné se trouvait destiné à épouser un jour la fille de son persécuteur Bieren. — L'impératrice Elisabeth, montée sur le trône, fit revenir de l'exil le vieil et fidèle serviteur de son père; elle le rétablit dans le poste de secrétaire du cabinet impérial; elle le nomma baron, sénateur, conseiller privé actuel, chevalier de Saint-Alexandre, et le traita sur un pied d'ami. — Il eut toujours libre accès chez l'impératrice et ne cessa jamais de se montrer franc et véridique.

Cette bigote Elisabeth ayant appris que beaucoup de monde, parmi la jeunesse surtout, n'observaient guère les jeûnes et les jours maigres, fit rédiger, signa et envoya au sénat un oukaze, portant que tout serf, dénonçant son maître pour avoir mangé gras un jour maigr^ serait affranchi immédiatement. — La terreur se répandit dans Pétersr bourg; les plus grands seigneurs se montraient ahuris, ne sachant que faire. Tcberkassow souffrait de la goutte; néanmoins, il se fit porter dans un fauteuil au palais, et il obtint le retrait de l'oukaze.

Pierre !•' avait eu, parmi ses aides-de-camp (denstchik), le fils d'un bourgeois de Moscou, nommé Basile Pétrovitch Pospélow. C'était uû beau garçon, gfand, fort, robuste, sans éducation, sans esprit, mais doué d'un excellent coeur. Sa capacité à boire énormément de viii avait attiré sur lui Tattention de son illustre maître; sa fidélité, sa discrétion, sa probité, sa haine pour les commérages lui avaient valu la faveur du czar. L'intimité où les denstchiks vivaient avec Pierre I, les plaçait à même de rendre mille petits services; et parfois même des services importans, non-seulement aux plus grands seigneurs, mais Picore à des membres ^le la famille impériale. — Le brave et honnête ivrogne Pospélow était le denstchik de confiance du czar, ainsi que nous le voyons par l'intéressant journal de Berkholz, et ne refusa jamais à personne l'appui de son crédit. Après la mort de son maître, Catherine, à laquelle il avait également rendu des services, lui demanda, vu la suppression des fonctions de denstchik, à quelle place honorifique aurait-il désiré être nommé; il demanda à devenir gentil-

bonime de la chambre, oe qui lui allait comme des gants à nn chati il Tobtint. — Sous le règne de Pierre II, fantaisie lui prit de devenir baron; il obtint ce titre par l'appui des Dolgoroukow, auxquels il avait rendu des services à la cour de Pierre I, ainsi qu'à la duchesse de Courlande; celle-ci, montée sur le trône, le nomma écuyer de la cour et conseiller privé.

Le beau-'frère de l'impératrice, Mamonow (voyez page 122), avait eu, d'un premier mariage avec je ne sais plus qui, une fille, Anastasie Ivanovna, devenue déjà une demoiselle plus que mûre, et dont la laideur surpassait encore la maturité; on la maria avec Ip baroA Pospélow. Celui-ci mourut en 1747, sans avoir eu d'enfans.

Les barons Soloview, trois frères, étaient du nombre de ces hommes qui, par leur mérite, leur énergie, leur probité, savent faire une belle carrière et s'assurer une position dans le monde, tout en gagnant l'estime des honnêtes gens.

Joseph Âlexéiévitch Soloview, fils d'un très-petit marchand de la ville d'Arhangelsk, devint maître d'hôtel du prince Menchikow, dans la maison duquel, on le sait, Pierre P' venait souvent dîner et souper. Le czar lia conversation avec Soloview, s'aperçut avoir affaire à un homme fort intelligent, sachant parler le hollandais; il le nomma directeur de la douane à Arhangelsk, et l'engagea bientôt à fonder une maison de banque et de commerce en Hollande, en lui avançant les capitaux nécessaires. Soloview s'y prit avec tant d'habileté et de probité à la fois, que sa maison acquit promptement un grand crédit sur les places de l'Europe. — Le chancelier Golovkine, le vice-chancelier Schafirow et Menchikow lui-même, l'ancien protecteur de Soloview, mécontens de ce que celui-ci ne leur donnait point des pots-de-vins aussi considérables qu'ils l'auraient désiré, le calomnièrent auprès du czar, en l'accusant, faussement, d'avoir fait entrer en Russie, en contrebande, une masse de marchandises, avec la connivence de son frère Dmitri, lequel lui avait succédé dans le poste de directeur de la douane à Arhangelsk, marchandises, ajoutèrent-ils, mises en circulation par leur plus jeune frère, Athanase Soloview, chef d'une grande maison de commerce à Pétersbourg. Pierre P' fit arrêter Joseph Soloview, en 1717; le malheureux, amené à Pétersbourg, fut livré aux tortures de la chancellerie secrète; on lui disloqua bras et jambes; en même temps l'on confisqua son immense fortune; ses propriétés mobilières seules, vendues à l'encan, produisirent une somme d'un million de roubles (plus de six millions de francs en monnaie actuelle).

La fausseté de l'accusation fut reconnue. Pierre P' vint faire une visite à Soloview et lui demander pardon, mais la ruine du malheureux se trouvait consommée irrévocablement; une insignifiante place d'assesseur au collège du commerce ne pouvait lui servir d'indemnité, non plus que le titre de baron, promis, par Pierre I, à lui et à ses

deux frères. L'empereur mourut avant d'es avoir sipé le diplôme, délivré par Catherine I, mais seulement à la suite de deux années de sollicitations (i janvier 1727)^ et après que Timpératrice eut achevé de ridiculiser ce titre en Russie, en le conférant, quelques semaines auparavsmty le jour de sa fête, à 'son nain favori, Lucas Tchétibine.

Vingt ans plus tard, le baron Joseph Soloview, déjà septuagénaire, partit pour la Hollande, dans le but. d'y réclamer des créances fort considérables et nou-liquidées encore, mais il mourut en route.

Catherine II fît payer à la famille 40,000 roubles, misérable indemnité pour rimmense fortune, confisquée à cette estimable famille, d'une façon si révoltante et si odieuse.

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