SOUVENIRS
DE
la princesse JVatalle.BorissoTna Bolg^oronkoir
NÉE COMTESSE SCHÉREMÉTEW
« Après votre départ, je restai dans Tisolement, la tristesse me gagna, et des pensées d'inquiétude vinrent assaillir mon imagination; il me semblait déjà incliner vers la tombe. Je ne savais comment m'y prendre pour me distraire de ces pensées, lorsqu'il me revint en souvenance vous avoir promis de vous laisser un journal, où se trouverait consigné comment j'ai vécu, et tout ^e qui m'est arrivé de mémorable ma vie durant. Quelque malheureuse qu'ait été mon existence, môme jusqu'à ce jour, je tiens à vous faire plaisir et à satisfaire votre désir ou votre curiosité, si Dieu et la faiblesse de ma santé me permettent d'achever ce manuscrit. Je ferai mon possible pour me rappeler de toutes les circonstances de ma vie.
»Ler bonheur n'est nullement l'apanage constant des personnes de grande famille; le plus souvent les gens de naissance illustre sont malheureux, et les personnes nées dans une condition humble s'élèvent, s'enrichissent et jouent un rôle important. Telle est la volonté divine. Lorsque je vins au monde, tous les amis et les connaissances de mon père célébrèrent ma naissance, voyant mes parens se réjouir et rendre grâces à Dieu. Mon père et ma mère voyaient en moi la future consolation de leur vieillesse, et d'après. les idées mondaines, il semblait que rien ne démit me faire défaut dans l'avenir. Vous savez ce qu'étaient mes parens ; vous connaissez la position que ma famille occupait et occupe jusqu'à ce jour; mes frères et soeurs vivent dans l'abondance des biens de ce monde, recherchés par tous, nageant dai;is îe luxe. L'on ne pouvait prévoir que les événemens me feraient arriver à ma position actuelle. Pourquoi n'aurais-je point été aussi heureuse que mes soeurs? J'y comptais d'autant plus que j'étais l'aînée, la favorite de ma mère, et mon éducation avait été la plus soignée de toutes. L'on se disait généralement que la fille d'un aussi grand seigneur, grâce à sa haute position, à son immense fortune, sans parler déjà de ses qualités personnelles, verrait venir à elle les plus grands
partis de Russie; les combinaisons humaines me promettaient la plus large dose des félicités terrestres, mais les arrêts de Dieu ne sont nuliement toiijours d*accord avec le jugement des hommes. Il lai a plu de m'imposer une destinée impossible à prévoir, ni par les autres, ni par moi-même.
» J'étais fort encline à la gaieté ; j'avais cinq ans lors de la mort de mon père*, mais je grandis dans la somptueuse maison de ma mère. Elle s'occupait beaucoup dé mon éducation, me faisait scrupuleusement étudier, et apportait tous les soins à me donner de bonnes qualités. Je lui étais bien chère; elle se flattait de pouvoir jouir de mes succès; elle s'imaginait, qu'arrivée à l'âge de raison, je serais pour elle une compagne sûre et dans la joie et dans les chagrins; elle m'élevait comme il convenait à une personne de qualité, et m'adorait plus que Je ne le méritais. Mais tout cet édifice de mon bonheur croula avec la mort de ma mère; j'avais quatorze ans lorsque je vins à la perdre**, et ce fut le commencement de mes malheurs. J'avais beau pleurer, il me paraissait toujours que je n'étais point a8sez< affligée. Mais ni mes pleurs, ni mes sanglots ne pouvaient plus me rendre ma mère; je restai dans ia maison de mon frère aîné, devenu le chef de la famille***. Mon • existence subit une transformation complète; impossible à éniimérer tous les ciiagrins qu'il me fut donné d'essuyer. Force me fat de les dévorer en silwice. Malgré mon espoir d'être heureuse dans un prochain avenir, v mes yeux laissaient souvent couler des larmes; ma jeunesse m'inspirait courage; je me disais ; mon temps viendra, je m'amuserai ; j'ignorais que les espérances sont souvent déçues, et que l'Être suprême me réservait une existence pleine de malheurs.
» Privée, par la mort de ma mère, de la société que je voyais journellement dans sa maison , je fus prise d'un accès d'orgueil : je ne voulus point sortir, même pour la promenade, crainte de laisser arriver à mon oreille une expression malsonnanle; Ton observait, dans ce temps-là, une grande réserve relativement à la dignité personnelle. Ainsi, je me condamnai moi-même à une réclusion à-peu-près absolue; à celte époque, les usages du monde différaient de ceux d'aujourd'hui : i'on observait d'un oeil sévère les faits et gestes des jeunes personnes, surtout de celles appartenant à de grandes familles, et l'on n'avait point encore contracté l'habitude de courir de maison en maison. J*écris ici -comme j'aurais causé avec vous, et je vous raconte tous mes souvenirs. Vous voyez que ma jeunesse ne fut point gaie et que mon coeur resta étranger aux plaisirs. J'imposai à mes élans juvéniles le frein 4e la raison; je me consolai en pensant que viendrait un jour pour moi l'époque des plaisirs; en attendant, je tâchai de contracter l'ha-
• Le 7 février 1719.
*• Le 22 juillet 1728.
••• Le comte Pierre Schérémétew, né en 17 13 ; il était d'un an plus âgé que sa soeur.
èitade de m'^nnyer. Ainsi s 'écoula plus d'cme année depuis la moit de ma mère — je passai mon romps dans Tennui. D'ordinaire, les épouseurs affluent là où se trouve un riche parti ; Theure vint de faire XBon entrée dans cette existence mondaine, qui souriait si fort à mon imagination. Je reçus beaucoup de propositions de mariage, mais je laisse cela, et je vous raconterai ce qui eut lieu. Mes fiançailles produisirent un efiet immense ; je paraissai être la personne la plus beu^ reuse du monde, mon fiancé étant Thommè ie plus influent de Fempire. A toutes les qualités dont la nature Favait doué, il joignait un rang élevé à la cour et dans Tannée, et j'avoue que j'étais heureuse de son amour pour moi. Je le payai de retour; je l'aimai beaucoup, quoique ne l'ayant point connu avant nos fiançailles*; mais Son amoar franc et sincère m'avait gagné le coeur. Il est vrai que tout cela bril* lait par son éclat; de tous côtés j'entendai s'écrier : ahf qu'elle est heureuse! Cette exclamation répétée flattait mes oreilles, et je ne pré^ voyai point devoir être trahie et abandonnée par le bonheur. Il semble que j'ai entrevu de loin ce bonheur donné par Dieu, et entrevu seulement pour pouvoir m'en faire une idée; ma jeunesse ne me permettait poinl de me laisser aller à de profondes réflexions, et je me réjouissai de me trouver en présence d'une félicité pareille. Rien ne me faisait défaut: mon bien-aimé était là sous mes yeux; les liens formés par l'amour, se trouvaient rendus indissolubles jusqu'à la mort; ajoutez à cela naissance, illustration, richesse» hommages de respect témoignés de tous «ôtés, chacun recherchant ma bienveillance, se recommandant à ma protection, et vous pouvez juger si une donzelle de quinze ans, comme je l'étais, pouvait un instant mettre en doute de voir les sphères cér lester s'entr'ouvrir devant elle.
»En attendant, l'on procédait aux préparatifs de nos fiançailles, el il faut avouer que rarement il fut donné de voir la réunion d'une compagnie aussi illustre : toute la famille impériale, le, corps diplomatique, les grands seigneurs du pays, le ghênêralitet ^ en un mot, il y avait à l'hôtel de mcm frère autant de monde qu'il en pouvait contenir: pas un appartement qu'il ne fût plein. Les fiançailles eurent lieu dans la grande salle, célébrées par un archevêque et deux archimandrites; après la cérémonie, tous les parens du fiancé me comblèrent de ca^ deaux de la plus insigne richesse ; c'étaient des bcfucles d'oreilles m diamans, des montres, des pendules, des tabatières,, des toilettes en ar^ gent et en vermeil, et toutes sortes d'objets de prix; mes mains ne suffisaient point à accepter tout ce que l'on me donnait; mes amies durent me prêter leur aide dans cette collecte. La bague nuptiale de mm fiancé était du prix de douze mille roubles f, et la mienne du prix de
* Précisément à canse de cela; une connaissance plus intime da conctère du prinee Ivan aurait &it reculer la comtesse Natalie. f JSnyiron 75,000 francs de monnaie actuelle.
six mille roubles. Mon frère fît cadeau à mon fiancé d^une vaisselle d^argent pesant six ponds *, ainsi que de vieilles coupes de verm^l, à couvercles (koubki) et sans couvercles (fliajki).
»]lbi jeunesse me faisait croire que ma position était solide pour toujours; j'ignorais alors qu'en ce monde rien n'est solide, mais tout est passage et fragile. Les fiançailles avaient lien à sept heures du soir; Tfaôtel était entouré de tonneaux de goudron allumé; une foule de peuple se pressait autour des carrosses qui arrivaient ou partaient ; la rue se trouvait remplie, et Ton entendait, dans la foule, ces mots : c'est la fille de feu notre père gui va se marier f; die épouse un trèsgrand seigneur; elle sera le soutien de sa famille^ et fera arriver ses frères à une position semblable à celle que leur père a occupée. Vous savez bien que mon père était le premier des feld-marécbaux de son temps, et adoré par le peuple, qui a gardé le souvenir de sa mémoire. Je ne parlerai point des fêtes données à Toccasion de mes fiançailles; ma position actuelle, le caractère monacal dont je suis revêtue, m'imposent le silence à cet égard; je dirai en deux mots que rien de ce que l'imagination pouvait inventer ne fut oublié à cette occasion, mais mon bonheur ne fut guère durable: il se prolongea du 24 décembre au 18 janvier.
• Alors s'évanouirent toutes mes espérances de bonheur; je subis le sort de Nathan, fils du roi David; pour avoir goûté du miel, je faillis mourir; j'expiai vingt-six jours de bonheur par quarante années de malheurs; deux ans pour chaque journée; il me reste encore six jours à expier; qui peut connaître Tavenir? peut-être mon existence infortunée est-elle encore appelée à se prolonger?
» Maintenant, ma narration va prendre une autre tournure : en rassemblant mes souvenirs sur tout ce que j'ai éprouvé après ces jours d'un bonheur qui me paraissait inébranlable, je sens mon in« telligence vaciller. Je n'avais pas un seul ami pour me prévenir de ne marcher qu'avec précaution dans une voie aussi glissante. Mon Dieu! quel terrible orage éclata : les malheurs vinrent de tous côtés fondre sur moi. Donnez-moi, Seigneur, la force nécessaire pour pouvoir décrire ces malheurs, pour les porter à la connaissance de ceux qui désirent les connaître, et à la consolation des afiligés, afin que le souvenir de mes infortunes allège le poids de celles dont ils souffrent, eux. J'ai aussi souffert, j'ai traîné ma vie dans le malheur, j'ai passé par les persécutions, l'exil, la misère, la séparation avec mon bien-aimé, ^ifin par tout ce que l'imagination peut se représenter. Je ne tire point gloire de ma patience dans ces épreuves, mais je rends grâces à la
• Un quintal.
f Le maréchal comte Schérémétew avait été célèbre pour sa bienfidsance et 8a munificence; sa mânoire était adorée par le peuple de Moscou, par les soldats et par ses sera.
miséricorde divine do m'avoir donné la force do supporter tout ce que j'ai enduré et continue à endurer; Taide de Dieu peut seul placer un être humain à même de supporter de pareils coups du sort. Prenez en considération ma position dans mon enfance et mon adolescence, et comparez-la à celle où je me trouve aujourd'hui!
»Tel fut le commencement des malheurs incroyables qui vinrent m'atteindre. L'empereur mourut, et la couronne passa sur la tête d'une personne qui ne pouvait guère s'y attendre. Il paraît qu'il avait plu à Dieu de punir notre nation pour ses péchés en nous enlevant un aussi excellent souverain; aussi fut-ce une lamentation générale dans le peuple. Mes parens et alliés se réunirent, tous affligés, pleurant et. ne sachant -comment m'annoncer ceUe nouvelle; j'avais Thabitude de me lever tard, à neuf heures passées; à mon lever, j'aperçus les yeux de tous mouillés de larmes, que Ton ne parvenait point à me cacher. Je connaissai la maladie de l'empereur ; je la savais grjtve» mais j'avais grand espoir en Dieu qu'il ne nous rendrait point 'orphelins; il paraît que nous avions mérité de le devenir. L'on fut bien obligé de m'annoncer cette nouvelle; à peine était-elle parvenue à mes oreilles, je m'évanouis, et revenue à moi -môme, je ne cessais de répéter : ahl je suis perdue, je suis perdue! C'étaient les seules paroles que l'on m'entendit prononcer. L'on avait beau vouloir me consoler, mes larmes coulaient sans s'arrêter, et les consolations prodiguées restaient en pure perte. Je connaissais l'usage suivant lequel, af>rès la mort d'un souverain, la perte des favoris est inévitable*; qu'avais-je donc à attendre? Il est vrai que je ne prévoyais point toute l'étendue de mes malheurs: quoique mon fiancé ait joui de l'affection de son souverain, se trouvât revêtu d'emplois importans et fût appelé au maniement des affaires d'état; mais la loyauté reconnue de ses procédés m'inspirait une lueur d'espoir. Connaissant son innocence, sachant qu'il n'avait jamais pris part à aucune affaire digne de blâme f; il me semblait qu'il était impossible, sans jugement préalable, d'accuser un homme, de le poursuivre, lui enlever sa position, le dépouiller de sa fortune; plus tard, il me fut donné d'apprendre que le bon droit ne -saurait servir de garantie contre le malheur.
»Je pleurais, j'étais inconsolable. Mes parens et mes amis s'imaginèrent avoir trouvé un moyen de consolation en me disant : qu'à mon âge il était inutile de s'affliger à ce point; que, si mon fiancé se trouvait menacé de tomber dans le malJieur, je pourrais retirer la parole à lui donnée; qu'il se présenterait d'autres partis tout aussi brillans, à la seule exception de ne point avoir un rang aussi élevé à la cour. II est vrai qu'en ce môme temps ma main avait été recherchée par un
* Ces mots peignent l'époque.
t On voit que la comtesse Natalie nourrissait de grandes illusions sur le compte du prince Ivan.
homme dont je n^âvais point voulu; mais les prétentions duquel se trouvaient appuyées par ma famille. Ces propos produisirent sur moi une impression si pénible, que je ne savais y faire de réponse. Songet vous-même : était-il bon, consciencieux et bonnête de lui promettre avec plaisir ma main quand il était puissant, et de la lui refuser au jour de son malheur? Je ne pouvais consentir à suivre des conseils aussi déloyaux, et je pris la ferme résolution, après avoir donné mon coeur à cet bomme, de vivre et de mourir avec lui, sans que personne d'autre puisse avoir la moindre prétention à être aimé de moi. Je n'a-, vais point l'habitude d'aimer aujourd'hui l'un, demain un autre; maintenant, c'est la mode du jour ; mais moi j'ai prouvé à l'univers entier la constance de mes affections. Dans tous nos malheurs je restai la fidèle compagne de mon mari, et, je puis le dire aujourd'hui, jamais,, au milieu de toutes les catastrophes qui sont venues nous atteindre, je n'ai regretté de l'avoir épousé, et n'ai offensé Dieu par une plainte folle. Dieu m'en est témoin : j'ai tout supporté par amour pour mon mari, et, autant qu'il me fût possible, je soutins son courage à lui. Ma famille en pensait autrement, et me donnait, par pitié pour moi, des conseils tout différens.
» Le soir, mon fiancé vint me voir : il se plaignait de son malheur ; il me parla de la mort de notre souverain si regretté, et comment ce prince, tant qu'il conserva sa connaissance, lui faisait ses adieux à lui. Tout en causant, nous versions des larmes tous les deux, et nous nous fînoies sennent l'un à l'autre, que la mort seule pourrait nous séparer; j'étais prête à le suivre à travers tous les abîmes terrestres!
» D'heure en heure, les événemens prenaient une tournure plus fâcheuse pour nous. Qu'étaient devenus nos flatteurs, nos amis?. Tous s'étaient cachés : les parens les plus proches se conduisaient comme, s'ils avaient été les plus éloignés. Pour faire leur cour aux favoris nouveaux, tous nous délaissèrent; tous me craignaient, évitant de me rencontrer et redoutaient ma présence. Un homme destiné à une grandeur momentanée, et ensuite à de longs malheurs, aurait été bien plus heureux de ne jamais venir au monde: tous l'évitent et personne nei voudrait lui adresser la parole.
» L'une des princesses de la famille impériale * fut élue au trône, et pendant ce temps l'on faisait les préparatifs des obsèques de l'empereur décédé. Ce jour de malheur vint enfin; le funèbre cortège passa devant notre maison f; j'étais à la fenêtre, à contempler cette lugubre céré-
• Anna Ivanovna, duchesse douairière de Courlande.
t Pierre II, décédé au palais Le Fort, fut inhumé au Kremlin, dans la cathédrale de TArchange- Michel, antique sépulture des grands-ducs de Moscou et éies czars de Russie. Ce dernier rejeton de la dynastie Romanow est le seul empereur de Russie dont les cendres reposent à Moscou. Le cortège funèbre passa par la rue Vzdvijenka, où se trouve Thôtel Schérémétew dans lequel habitait la comtesse Natalie. Cet hôtel appartient aujourd'hui à son petit-neveu, le comte Dmitri Schérémétew.
monie. Mon Dieal je ne sais, en vérité) comment il me fut possible de survivre à ce spectacle! Le clergé marchait en avant; des arcfaevéques^ de» archimandrites, des ecclésiastiques de tout raftg; ensuite, comme toujours dans les obsèques de hauts personnages, on portait les ar* moiries des diverses provinces de Tempire, les divers ordres dont Tempereur était décoré; mon fiancé marchait aussi en avant du cercueil, tenant entre ses mains un coussin sur lequel se trouvait Tune des décorations de feu notre souverain ; il était accompagné de deux assistans. Mon coeur se brisait à sa vue; il portait un long manteau à& deuil; son chapeau se trouvait recouvert d'un crôpe tombant jusqu'à terre; ses cheveux épars flottaient au gré du vent ; il était pâle c<Hnmo un mort En passant devant la fenêtre où je me trouvais, il me jeta un regard ; ses yeux, baignés dé larmes, semblaient me dire : qtU enterrons-nomf qui est-ce que f accompagne powr la dernière fois? J'éprouvais une (^faillance : je tombai sur la fenêtre, et il me fat impossible de rester à ma place. Apparut le char funèbre, et je m'évanouis complètement ; ayant repris mes sens, je me retirai en «anglotanC et en me disant à moi-môme : quel trésor la terre va engloutir, un trésor que le soleil lui-môme paraissait étonné d'éclairer en ce monde I Il unissait l'intelligence à une mâle beauté, une bonté innée, un amour sincère pour ses sujets. 0 mon Dieu! accordez-moi la force nécessaire pour pouvoir supporter ce malheur, la perte de cet excellent souverain. Seigneur tout-puissant, rien ne Vous est impossible : si Voua pouviez le ressusciter pour un moment, lui ouvrir les yeux et lui faire voir son fidèle serviteur marchant devant son cercueil, privé de tout espoir de consolation, ni d'allégement à son affliction.
• Un grand nombre de gentilshommes de bonne famille marchaient à la suite du cercueil; il me semblait voir le ciel et les élémens verser des larmes — mais je suis certaine que, parmi ces gentilshommes, plu8 d'un se réjouissait au fond du coeur, dans l'espoir d'obtenir les grâces de la nouvelle impératrice.
> Quelques jours après les obsèques eut lieu l'entrée solennelle de la nouvelle souveraine, au son des cloches et au bruit des salves du canon*. Je voulus aller voir cette cérémonie; je me rendis au palais, où, d'uno chambre écartée, je vis défiler le cortège; mon fiancé, en sa qualité de major aux gardes, se trouvait à cheval devant son régiment; ce fut sa dernière apparition en public, à lui. Vous pouvez vous faire une idée des sentimens qui agitaient mon âme; depuis^ je. n'ai plus revu l'impératrice. En revenant à la maison, il me fallut passer entre les régimens des gardes* Je pressais le cocher d'aller pins vite, j*étais toute confuse, et je pwdis la tête. Parmi les officiers et les
* Les obsèques de Pierre II eurent lieu le mercredi 11 février (23 jours ai»-è8 sa mort), tt l'entrée à Moscon de l'ûnpératrice Anne ent lien le dimanche Tdlmler 1730 (j'indique toutes les dates en vieux style).
soldats^ ]e9 nns criaieiil : c'est la fiancée du prince Ivan, qui a été eomme un père pour nous/ d'autres accouraient vers mon carrosse, me disant : nous avons perdu notre souverain bieti-aimé, mais aussi plusieurs criaient : votre temps est passée une nouvdle époque va commencer. Obligée d'endurer tous ces propos, Je fus heureuse de rev^r chez moi et d'échapper à cet enfer.
» A peine l'impératrice eut-elle repris en mains le pouvoir absolu ♦, commencèrent les persécutions contre notre famille. I^'impératrice elle^ même nous portait moins de haine que son farori et inséparable corn* pagnon**; celui-ci aurait voulu nous exterminer tous, sans que tracô en Postât 5 il nous en voulait surtout de ce qu^au moment de Télection de l'impératrice, l'on avait stipulé, par une clause spéciale, que ce favori, chambellan de la duchesse, ne serait jamais admis en Russie, mais resterait à l'étranger, et ne pourrait être appelé à aucunes fonc* tions. A peine fut- il arrivé, qu'il reprit son empire sur elle, se fit nommer à de hautes fonctions, commença à nous persécuter, et il eut recours à tous les moyens possibles pour exterminer notre race. Il avait dit publiquement : je détruirai jusqu'aux maisons par eux habitées! Ce n'étaient point là de vains propos : il tint parole, et une fws son crédit de cour devenu tout-puissant, il ne pouvait plus nous regarder avec calme. Il nous redoutait; il connaissait l'origine de notre famille; il savait que nous étions princes par droit de naissance, et non en vertu d'un diplôme; que nos aïeux avaient régné il y a plusieurs siècles; avaient ensuite servi la patrie avec une haute distinctiwi, avaient versé leur sang pour leur pays; avaient occupé les plus hautes fonctions, et joué un grand rôle tant dans les affaires intérieures que dans les relations avec les puissances étrangères. Quant à lui, sorti de la boue, il était arrivé à une position telle, que la couronne seule lui faisait défaut. Il faisait tout ce qui lui plaisait; déjà on le traitait d'altesse sérénissime et on lui baisait la main
» Orgueilleuse comme je l'étais alors, je ne pouvais croire que cet homme parvienne à réaliser son intention d'écraser les grandes racés de la Russie. Cependant il y parvint; il renversa encore tme autre famille tout aussi illustre que la nôtre*** : il la ruina et l'exila. Tout s'incline devant lui. Uais je laisse ce sujet, voulant parler de mes propres malheurs, et non de la bassesse, des vices d'autrui.
» Le favori ne savait d'abord comment s'y prendre pour nous faire exiler. En premier lieu, il commença par faire venir nos anciens amis, il les reçut d'une façon aimable, et les interrogea sur notre genre de vie, nos habitudes aux jours de notre pouvoir; leur demandant si nous avions offensé quelqu'un, ou bien commis des concussions. Personne
* Le %5 féviwtp dix joim après son entrée ac^noene à Motoou. ** Jeaa-Emett Biereni depuis due de Conrlaiide. *•• Les princes Galitsyne. -
ne répondit mot*. Mécontent de cela /il fit pobiier un oûkaze pour autoriser chacun à porter plainte à l'impératrice elle-même contre les vexations qu'il aurait eu à subir, et ceci encore ne servit à rien.
• Pendant ce temps m'arrivaient de tous les côtés les nouvelles les pius alarmantes; il était question de voir notre famille exilée, dépouillée de ses rangs et décorations. L'on peut se représenter la position d'une jeune fille de seize ans, sans appui, sans conseils, obligée pourtant de veiller à son honneur, de remplir ses devoirs et de ne point violer sa parole. Mon immense affection pour mon fiancé avait éloigné de mon coeur tout sentiment de crainte; mais grâce à l'éducation pleine de délicatesse que j'avais reçue et à ma nature frêle, il m'arrivait parfois de me plonger dans un chagrin si vif, que je croyais sentir se pétrifier tous les membres de mon corps. Oh! la vilaine époque! Je doute que le temps de la venue de l'antéchrist fût pire; il me semblait que le soleil ne m'éclairait plus. Aujourd'hui encore, le sang bouillonne dans mes veines en songeant à ce misérable, qui nous a exilés, torturés, ruinés, au point que, jusqu'à cette heure, nous ne pouvons récupérer notre ancienne position; pour ce qui en est de moi, mes pertes sont irréparables; je ne suis plus de ce monde!
»Je restai dans ce triste état jusqu'au mois d'avril. Ma seule consolation consistait à voir mon fiancé : il arrivait; nous pleurions ensemble pendant des heures entières, et puis il retournait à la maison**. Nos entrevues n'avaient guère l'apparence de celles de deux fiancés. En attendant, j'avais un tas de désagrémens de famille; il fallait en finir et nous marier. L'on avait beau remettre la noce de jour en jour ; en présence de mon inébranlable volonté, force leur fut de lever leur opposition. Mon frère aîné était malade de la petite vérole^**, et le plus jeune, qui m'aimait beaucoup, habitait une autre maison, à cause de la maladie de l'aîné; tous mes proches parens refusèrent d'assister à ma noce; les plus éloignés, à plus forte raison, ne voulaient plus me voir; ma grand'mère maternelle venait de mourir****; je restai orpheline et sans appui; c'était Dieu qui me mariait.
* Hélas I La princesse Natalie est dans une erreor complète.
••. Il est singulier que le prince Ivan et sa fiancëe n'aient point en l'idée de fuir à l'étranger.
*•* Ceci n'est point exact. La princesse Natalie, dans son angélique bonté, est trop indulgente pour ses deux frères, lesquels se sont constamment conduits à son égard comme des misérables. Il est connu, par les traditions de &mille, que l'ainé, le comte !^erre, relevait déjà de sa maladie, et que sa convalescence se trouvait achevée au point de lui permettre d'aller faire le valet dans l'antichambre de Bieren. Pour ce qui est du plus jeune, le comte Serge, qui ne demeurait point dans la maison depuis plus de deux mois, rien, sa bassesse et son infamie exceptées, ne pouvait l'empêcher d'aUer assister au mariage de sa soeur, mariage célébré à la campagne.
♦•♦• Marie Ivanovna Saltykow mourut le 28 février 1780, à l'âge de 72 ans. BUe était la fille du boywr prince Ivan Sémënovitch Proasorovski, massacré à Afitrahan lors de la prise de cette ville par Steiiko Rasine, ot la soeur du hojw piinoe Pierre, trésorier de confiance de Fédor III et de Pierre I.
• Irftpossible à décrire le désordre qui régnait autour de moi. Le jour de la noce se trouvant fixé, personne ne veut m'accotnpagnw, aneun de mes parens ne veut me voir. Dieu eut la bonté d'inspirer à deux vieilles dames de ma parenté éloignée de vouloir bien m' accompagner, sinon j'aurais dû faire seule, avec ma femme de chambre, le trajet des quinze vérsles qui séparaient de Moscou la campagne, résidence habituelle, dans Tété, de la famille de mon mari, et où ils se trouvaient pour le moment*. C'était un beau et agréable séjour, un vaste château bâti en briques, avec une chapelle ; de vastes étangs, des serres. Mon beau-père s'y était établi depuis la mort do l'empereur. Leur famille était nombreuse; outre son père et sa mère, mon mari avait trois frères et trois soeurs; jeune et nouvelle venue dans la maison, mon devoir était de me mettre en frais pour leur plaire à tous : repoussant' tout sentiment de crainte, je m'en remis à la volonté divine et me livrai au courant de ma destinée.
» Au moment où je pris congé de mon frère et de tous les habitaas de la maison, chaque barbare se serait montré ému à l'aspect de mes sanglots : je croyais voir pleurer les murs du manoir paternel; mon frère et tous les assistans pleuraient également. Quelle diflFérence entre mes fiançailles et ma noce! Au moment des fiançailles tous s'écriaient : ah! qu'elle est heureuse! Aujourd'hui l'on se sépare de moi en versant des larmes, à tel point je leur paraissais digne de pitié. Quel changement, mon Dieul Mon existence n'a cessé d'être errante depuis le moment où j'ai quitté le toit paternel.
> Mon arrivée dans la maison des parens de mon mari ressemblait à la venue d'une esclave amenée de force; j'avais tant pleuré que mes yeux étaient rouges et enflés. Songez-y vous-même : un mariage conclu dans des circonstances ordinaires exige de sérieuses réflexions, a plus forte raison dans la position où je me trouvais. Mon cortège nuptial se composait d'une seule voiture, où j'étais assise avec deux veuves, tandis que mon fiancé avait réuni ses oncles et tantes; mon entrée dans la maison fut celle d'une pauvre orpheline; tel. fut le sort par moi enduré. Notre cérémonie nuptiale, triste et larmoyante, fut célébrée dans la chapelle du château; mes deux parentes me quittèrent ensuite pour retourner chez elles. Le surlendemain, je me préparai à aller faire visite aux oncles et tantes de mon mari et me recommander à leurs bontés; la campagne où nous nous trouvions était si près de Moscou, que l'on pouvait se rendre en ville dans l'après-dinée et revenir coucher à la maison.
»Au moment où nous allions monter en voiture pour «faire nos vi-r sites, l'on m'annonça l'arrivée d'un secrétaire du sénat, que mon beaupère fut obligé de recevoir. La mission de ee secrétaire consistait à faire part à mon beau-père d'un oukaze de l'impératrice, lui prescri-
• Gorenki.
Tant de se rendre dans une terre éloignée, et d'y habiter sansr oser en sortir. Ohl la vilaine impression qae cela me fit! Moi, je pris sur moi-môme de ne point plenrer; je disais à mon beau-père et à me» mari : « il est impossible d'exiler des innocens, et sans jugement préa- >Iable. » J'ajoutais : «allez vous-même chez Fimpératrice : présentez- > lui votre justification. » Mon beau-père me jeta un regard où se peignait Tétonnement à lui inspiré par ma hardiesse juvénile. Néaounoins je ne voulus point manquer à Taccomplissement des formalités qui suivent une noce; j'engageai mon mari à nous rendre chez Tnn de ses oncles , dont la première parole fut : t avez-vous eu la visite du se- »erôtaire du sénat? Il a été chez moi, et m'a signifié l'ordre impé* »rial de me rendre dans une terre éloignée pour y habiter sans en • sortir.» Sur ces entrefaites arrivèrent les autres oncles; il y eut une réunion de famille; je vis que le mal devenait irréparable; ce furent là mes dragées de noce. Nous eûmes hâte de rentrer chacun chez soi^ et depuis ce jour nous ne nous sommes plus revus; il n'y eut môme point d'adieux; l'on ne nous en laissa point le temps. De retour à la maison, je trouvai tout le monde occupé de préparatifs de voyage; ordre avait été donné de nous mettre en route et de quitter les environs de Moscou avant trois jours : force nous fut de nous soumettre à notre destinée.
» Songez à ce que je devais éprouver en voyant tous s'agiter, pleurer, faire leurs paquets — je m'agitais aussi. Ne sachant où j'allais, où j'étais destinée à vivre, je ne faisais que pleurer. J'étais habituée à verser des larmes; mais l'existence dans une nouvelle famille m'^rayait^ je dois l'avouer. Ohl que c'était pénible d'être conduite si loin, de ne voit personne des siens 1 Mais par amour pour mon mari j'étais prête à tout endurer; je me mis aussi à faire mes paquets. J'étais jeune, je n'avais jamais voyagé; j'ignorais ce dont on peut avoir besoin en route; étrangère aux événemens du jour, je ne prévoyais point la destinée qui nous attendait; notre âge réuni à nous* deux, mon mari et m(»y formait trente-sept années en tout; il avait, lui, passé son enfance à l'étranger; il avait vécu à la cour; il me laissa libre d'emballer ce qui me plaisait, et il n'y avait là personne pour me donner un bon conseil. Je croyais n'avoir guère besoin de beaucoup de choses : je m'imaginais que bientôt l'on nous ferait revenir de notre exil; je voyais mon beau-père, mes belles-soeurs emballer tous leurs diamans, tous leurs bijoux, et en remplir les poches de leurs habits de voyage pour autant que celles-ci pouvaient contenir d'objets de valeur. Je ne songeais, moi, à rien de pareil; je ne quittai point mon mari d'un seul instant, et j'emballai si peu de chose, que tout ce que j'avais d'objets de prix, en or et en argent, je les envoyai en dépôt chez mcoi frère. Je vais vous raconter à quel point je fus bête : non-seulement je n'em* portai avec moi aucun de mes diamans, mais encore je renvoyai mes
dentelles, mes robes de soie, mes bas de soie, dont j^avais par doa« saines» me disant à moi-même : qae ferais-je de toat cela à la campagne? Je renvoyai également toutes nos superbes pelisses, les miennes et celles de mon mari; je lui laissai seulement une simple fourrure de voyage (touloup)^ et je gardai pour moi une pelisse et une robe noire, la robe du deuil que je portais pour Tempereur. Mon frère m'envoya mille roubles; j'en gardai quatre cents et lui renvoyai le reste, en songeant : c où irai-je donc dépenser tant d'argent; nous allons voyager >à frais communs; mon mari n'est point séparé de biens avec ses pa- »rens. » Plus tard, j'appréciai ma' bêtise; mais il n'y avait plus à re* ymr là-dessus. Je ne gardai, pour ma consolation, qu'une tabatière en <Hr, parce qu'elle m'avait été donnée par feu l'empereur.
'Nous nous mîmes en route. Mon mari et moi étions accompagnés de dix de nos serviteurs; il avait emmené aussi cinq de ses meilleurs cbevaux de selle. J'appris, en route seulement, que nous voyagions à nos propres frais, et non à frais communs avec la famille; nous nous dirigions vers une contrée à moi inconnue, au mois d'avril, au moment même de la débâcle des rivières, au printemps, lorsque les prairies se trouvent sous l'eau, et les ruisseaux débordent de manière à former de véritables lacs; nous avions devant nous un trajet de buil cents verstes!
» Personne de mes parens ne vint prendre congé de moi ; était-ce crainte? était-ce mauvaise volonté? Que Dieu les juge! Ma gouver* liante, étrangère de naissance, qui avait soigné mon enfance, et ma vieille femme de cbambre, voulurent m'accompagner; je fus beureuse de les avoir avec moi! Quoique bien affligée, je tâchais de cacber mon affliction pour ne point accroître encore celle de mon bien-aimé mari, dont rame se trouvait navrée par la pensée d'être devenu la cause de mes nialheursl Je n'avais point partagé les joies de leur famille aux jours de leur prospérité, et je partageais leurs infortunes; nouvelle venue dans la maison, je devais me rendre agréable à chacun, et je comptais sur mon bon caractère.
» A chaque couchée il fallait faire acheter du foin et de l'avoine pour Bos cbevaux; pendant que mon mari allait veiller à la nourriture des cbevaux, je l'accompagnais; je ne savais, d'ennui, que devenir. Et vrai*' ment, ces chevaux méritaient d'être soignés ainsi; jamais, ni avant, ni après, je n'en ai vu d'aussi beaux; je les aurais dessinés si j'avais été peintre.
»A quatre-vingt-dix verstes de Moscou, nous nous arrêtâmes d^s une ville pour dîner; tout-à-coup nous voyons arriver un capitaine auK gardes; il nous annonce l'ordjre d'enlever les décorations dont se trou-^ vaient revêtus mon beau^père et mon mari. Il parait qu'à Moscou ron avait eu honte de commettre ce pillage, et l'on s'était réservé de le faire en route» Dieul quelle justice impériale! Les décoraticxns furent
restituées arec empressement; nous supposions que nos ennemis seraient satisfaits de cet exploit et de notre exil; mais ils avaient encore de bien autres projets.
• Nous continuâmes notre voyage par des chemins affreux, impraticables; personne ne connaissait la route; nos chevaux étaient grands et lourds; nos cochers n'étaient habitués qu'à les guider en ville; la nuit vint nous surprendre; nous fûmes obligés do coucher en plein champ, sans savoir si nous ne nous étions point égares; nous avions passé la journée à faire le tour de ruisseaux débordés. Force fut de s'arrêter et de dresser des tentes. Là nôtre, à mon mari et à moi, fut placée le plus loin de toutes; Ton s'occupa d'abord de dresser celle du beau-père; puis celles des belles-soeurs, ensuite celles des beauxfrères^ et nous, nous étions traités en étrangers : on nous réservait fa dernière place. 11 nous arriva parfois de coucher dans un marais; le matin, le lit était humide et les souliers remplis d'eau. Je me souviens à quel point, ce jour-là, nous fûmes incommodés par l'odeur de l'ail sauvage, seule production du marais où nous nous trouvions; nous fûmes tous pris d'un mal de tète ; pendant le souper, au lieu de manger, nous regardions la lune, et nous allâmes nous coucher. Le matin, à la lumière du jour, nous fûmes stupéfaits de voir où nous nous trouvions : nous étions au milieu d'un marais, loin de toute route, et je ne saurais comprendre comment nous ne nous sommes point embourbés complètement; nous eûmes de la peine à retrouver notre chemin.
»La chasse' servait de- distraction. Mon beau-père était un chasseur passionné. Dès qu'on se trouvait dans un endroit propice à cet exercice, nos messieurs montaient à cheval, lançaient leurs chiens; c'était là leur unique ressource contre l'ennui. Alors je restais seule; je me laissai aller et je pleurais à volonté.
» Un jour, mon mari faisait la route à cheval, et moi je pleurais. Il se faisait tard, la nuit allait venir; je vois tout-à-coup accourir deux hommes à cheval vers la voiture où je me trouvai. Quel ne fut point mon étonnement de voir mon mari, accompagné de son plus jeune frère tout trempé d'eau de la tète aux pieds. Mon mari me dit : « il m'a
• sauvé la vie » Vous pouvez juger de mon effroi : j'ignorai le
danger couru par mon mari. Après nous avoir quittés, ils chevauchaient tout en causant, et ils finirent par s'égarer; voyant qu'il se faisait tard, ils voulurent, au grand trot de leurs chevaux, regagner le temps perdu^ et arrivèrent au bord d'un ruisseau, en apparence peu profond. Mon mari voulut le traverser à cheval, et se serait indubitablement noyé ; il était vêtu d'une fourrure, et montait un cheval peu agile; son frère l'en empêcha, lui disant: «je suis plus légèrement vêtu que toi; mon cheval est bon; laisse-moi aller en avant, et tu passeras ensuite. » Ces mots prononcéSj il fit entrer son coursier dans l'eau; mais à peine les deux pieds de devant y furent-ils que béte et cavalier roulèr^t'dans
k ruisseau, dont la profondear était considérable. Le chapeau de mon beaa-frère tomba à Teau, lai-môme fit le plongeon, et dut son salut à ce qu'il avait saisi, avec ses mains, la crinière du cheval. Heureusement, un domestique les suivait à une certaine distance; il accourut, ôta son habit, se précipita à Feau ; il nageait admirablement; il saisit mon beau-frère par les cheveux et le ramena sur le rivage. Dieu le sauva ainsi; quant au cheval, qui était fort, il trouva également le moyen de gagner le rivage. Toute effrayée, je pleurai, je tremblai; je déciarsû que je ne laisserai plus mon mari monter à cheval; nous hâiâmes notre course vers le village où nous devions coucher; j'y fis reposer mon mari et lui fis prendre des boissons chaudes.
» Quelques jours après, nous vînmes coucher dans un petit village situé sur les bords d'une large rivière. A peine avait-on dressé nos tentes, que les paysans vinrent se jeter à nos pieds, et nous supplièrent, en pldurant, de les protéger contre les brigands, qui leur avaient envoyé une lettre anonyme pour leur annoncer qu'ils viendraient les tufir et brûler leur village. «Venez à notre secours, disaient-ils, vous êtes armés ; vous avez des fusils ; sauvez-nous la vie, car nous n'avons pour toute arme que des haches. Il y a énormément de brigands ici aux environs; ces jours derniers, un village voisin a été brûlé, et ses habitans ont dû fuir! » Mon Dieu! de quelle terreur je fus prise; j'ai la crainte des voleurs ; je suppliai de ne point coucher dans ce village et de continuer notre route; Ton ne voulut point m'écouter; on passa la nuit avec les fusils chargés, à couler des balles, à se préparer au combat. Pourtant l'on échappa à ce malheur; peut-être aussi les brigands , venus en bateau par la rivière *, ayant vu un cortège aussi nombreux que le nôtre, craignirent de hasarder une attaque. Je ne saurai exprimer ce que j'éprouvai pendant cette nuit, et je, ne sais, en vérité, comment j'ai eu la force de vivre jusqu'à l'aube matinale. Enfin, grâce à Dieu, nous continuâmes tranquillement notre route, et après trois semaines de voyage, nous arrivâmes dans une de nos terres^ si(uée à peu près à mi-chemin de celle, dans laquelle nous devions nous tendre en exilf.
> Une fois dans cette terre, nous nous y arrêtâmes pour quelque temps, afin de prendre un peu de repos, nous et nos chevaux; j'étais bien aise de me trouver chez moi. Mon petit trésor ayant bien diminué, j'avais au moins la perspective, pendant quelque temps, de ne point être obligée de nourrir nos chevaux à mes frais; mais ce temps fut coart: nous n'avions point passé trois semaines entières dans cette terre qu'un sort affreux vint nous atteindre.
♦ Bans doute POka.
f Cette terre appartenait à la bellcrmère de la princesse Natalle, la princesse Alexis Dolgoroukow, née Pauline Hilkow, fille du prince George louriévitch Hilkow, et de sa seconde femme la princesse Domna Yassili^yna Kassimovski, de la branche aînée de la maison des princes Sibirski et tante du dernier czarévitch de Kassimow; (voyez page 98). Cette terre est située non loin dé la ville de Kassimow.
> Il y avait là une maison seigneuriale dont les fenêtres dmutaienl sur la grande route. Uu jour, assise à la fenêtre dans Taprès-dînée, je vis des nuages de poussière sur la route; des équipages arrivaient^ des hommes accouraient. Bientôt Ton vit se diriger vers la maison : des chariots découverts (téléga) à deux chevaux, suivis d'une calèche; toute la famille courut aux fenêtres; Ton vit assis, dans la calèche, an ofiicier aux gardes, et dans les chariots des soldats, au nombre de vingt^uatre. J'entrevis alors toute retendue de notre infortune : la rage de nos ennemis n'était point satisfaite et ne faisait que s'accroître.
» Je tombai évanouie sur une chaise, et en revenant à moi je vis la chambre pleine de soldats. Je ne me souviens plus de ce qu'ils di* saient à mon beau-père; mais je me rappelle que je saisis mon mari entre mes bras et ne voulais point le quitter, craignant de me le voir enlever. Dans toute la maison Ton n'entendait retentir que des san* glots; ma plume se refuse à décrire tout cela. Je ne savais à qui m'adresser pour me faire expliquer ce qui se passait; la maison était vaste et remplie de monde; tous les serviteurs couraient, pleuraient, s'agitaient, se précipitaient vers leurs maîtres, déclarant ne point voa« loir s'en séparer; les femmes, aux nerfs plus faibles que les hommes, se lamentaient par-dessus tout. C'était effrayant à voir : un spectacle pareil aurait pu attendrir le coeur d'un barbare. L'on ne voulut point nous permettre, à mon mari et à moi, de rentrer chez nous. Nous n^é* tiens point logés, nous deux, dans la grande maison : nous occupions une izba de paysan, et nous avions été obligés de faire notre chambre 4 coucher d'un hangar à foin*. L'on avait placé à toutes les portes des factionnaires armés de fusils à bauonnettes; je n'avais, de ma vie, rien vu, ni entendu de pareil. L'officier donna l'ordre de faire atteler les voitures; l'on allait nous emmener; où? nous l'ignorions 1 Je ne pouvais^ de frayeur, me tenir sur mes jambes!
> Jugez un peu de ma position : mon unique cixisolation était de voir mon mari à cêté de moi, et tous, me voyant en cet état, m'affirmaient qu'on ne me séparerait point de lui. J'aurai voulu interroger l'officier lui-même, mais il n'ouvrait point la bouche et paraissait inabordable; il entrait dans la pièce où je me trouvai, me regardait en haussant les épaules, poussait un soupir et s'en allait; moi, je n'osai point lui adresser la parole. Il se faisait tard : l'officier nous donna l'ordre de monter en voiture et de nous mettre en route. Je revins à moi*mênie; je demandai l'autorisation de me rendre chez moi pour emballer mes effets. J'allai, suivie de deux soldats, et accompagnée de mon mari, poor me rendre au hangar nous servant d^appartem^t Je voulais causw avec mon mari et apprendre de lui quelque chose; mais les soldats ne
* On ne saurait assez flétrir la conduite indigne du prince Alexis et de sa famille envers la princesse Natalie, cet ange ayant tout sacrifié à son afifoction pour leur fils aîné. L'abnégation sublime de cette fenune héroïque ne fut jamais appréciée^ xU par «a tisunille, ni même par celle de son ouui
nous quittaient point des yeux; jugez de ]a terrible position où nous nous Irouvions? Ensuite, ma mémoire me fait défaut; une fois les préparatifs de voyage terminés, l'on monta dans les carrosses et Ton se mit en route. Les soldats accompagnaient les équipages, mais au moins pou* vais-je causer avec mon mari. Il me dit avoir appris de Tofficier qu'il y avait ordre de nous conduire dans une ville des plus éloignées, pour y être détenus en étroite captivité; mais l'ofiicier n'avait point précisé le lieu d'exil. Néanmoins, mon beau-père parvint à attendrhr cet ofScier, et ap[»rit de lui que nous étions destinés à nous trouver relégués dans une prison (ostrog)^ éloignée de la capitale de quatre mille rerstes *, pour y être tenus en captivité étroite, sans voir personne, ne pouvant sortir de la prison que pour nous rendre à l'église^ tdéfense de correspondre avec qui que ce fût; défense de nous donner plumes, encre ai papier. Voilà les belles nouvelles par nous apprises. Jav^s quittées la maison paternelle et ma famille; j'étais maintenant privée de toutes relations avec eux ; je ne pouvais plus avoir de leurs nouvelles, ni de mon plus jeune frère, qui m'aimait beaucoup, ni de mes petites soeurs! Oh! mon Dieu, à quel chagrin Je fus en proie! tout mon sang bouillonnait. Je croyais ne plus jamais revoir personne des miens; je pensais mener une vie errante; personne ne pouvait venir au secours de mon infortune lorsque ma famille elle-même se trouvera dans l'ignorance du lieu de mon séjour, et que je serai empêchée, moi, de correspondre avec eux; dans quelque degré de misère que je me trouve plongée, nul ne pourra me tendre une main secourable; peut-être viendra-t-on leur affirmer que je ne suis plus, que je suis morte; ils verseront des larmes tout en disant; « il valait mieux pour ^le mourir plutôt que de vivre au milieu de souffrances pareilles 1 Je me sentis défaillir, je ne pouvais prononcer un mol, et je versai des larmes.
» Mon mari fut irès-efFrayé et regretta fort de m'*avoir dit la vérité; il redoutait de me voir expirer de douleur; son amour sincère pour moi m'engagea à prendre sur moi-même et à dissimuler retendue de mon chagrin; j'essuyai mes larmes, et je fus encore obligée de le consoler, Afm de ne point le voir se plonger dans le désespoir; il était, lui, plus cher à mon coeur que l'univers entier. Voilà où j^en avais été amenée par mon amour pour lui; f avais tout abandonné : les honneurs, la ricbesse, ma propre famille; je partageai ses souffrances et sa destinée errante ; j'y étais portée par mon amour si pur, un amour dont je n'ai à rougir ni devant Dieu, ni devant les hommes, car mon mari seul possédait mon coeur tout entier; il me semblait qu'il était né pour moi et moi pour lui; il me paraissait impossible de nous voir vivre l'un sans l'autre. Je n'ai jamais cessé de penser ainsi; je ne regrette nullement d'avoir
* Bérësow se trouve à 3,352 verstes de Moscou, et k 4,029 verstes de Pétersbooig. Il coniieiit une popnlatioti d« 1,462 habitans (i^eceiisement de l'an 1858).
passé ma vie comme je l'ai fait, et je rends grâces à Dieu de m'avoir fait connaître un homme dont Famour méritait le sacrifice de mon exi!^ lence entière, ainsi que d'accepter la vie errante à moi échue en partage, et les malheurs que je fus obligée d'endurer, malheurs sans exem?ple, je puis le dire ! Vous en lirez le récit, si la faiblesse de ma santé me permet de l'écrire.
> L'on nous amena dans une ville située sur une grande rivière*. J'étais toute en larmes ; mon beau-père fut frappé de terreur en voyant l'état où je me trouvai, mais il nous était impossible de causer à coeur ouvert, r.oflîcier et le sous-officier étaient là présens; l'on nous avait tous logés ensemble, et à toutes les portes se trouvaient des faction* naires armés de baïonnettes. Nous habitâmes ce lieu pendant une semaine entière, pendant que l'on était à préparer la grande barque destinée à nous conduire en exil. J'étais terrifiée, mais force me fut de me taire. Ma gouvernante, à laquelle ma mère m'avait confiée sur son lit de mort, n'avait point voulu se séparer de moi; elle m'avait suivie à la campagne dans l'espérance de laisser passer la bourrasque; mais nos prévisions furent déçues : elle fut obligée de me quitter. Étrangère, et n'ayant nullement l'habitude de ces cruautés que l'on se permet d'exercer en Russie, il lui fut impossible de les supporter; néanmoins elle allait chaque jour au bateau de malheur destiné à nous conduire ; elle y arrangeait (out; elle en drapait les murs, afin que l'humidité y pénétrât le moins possible, et de m'éviter de gagner un refroidissement; elle fit dresser un pavillon sur le pont du bateau, elle arrangea la cabine destinée à mon mari et à moi, et tout cela elle le faisait en versant des larmes.
> Arriva en6n le jour néfaste de notre départ. L'on nous laissa emmener avec nous dix serviteurs, et de plus une femme de chambre pour chacune de nous. Je voulais emmener ma femme de chambre, à laquelle j'étais si habituée; mes belles-soeurs s'y opposèrent : elles emmenèrent celles auxquelles elles étaient habituées, et à moi, l'on m'en donna une nouvelle, ayant été en apprentissage chez les blanchisseuses et ne sachant que laver le linge. Ma femme de chambre pleurait et ne voulait point me quitter; je fus obligée de l'engager à se soumettre à notre destinée. Je fis mes paquets; je me mettais en route sans avoir une bonne servante et sans un sou d'argent; ma gouvernante me remit tout ce qu'elle avait dans sa bourse : une soixantaine de roubles; ce fut là mon trésor de voyage. Je ne me souviens plus si nous nous renr dîmes à pied ou en équipage, de la maison oCi nous étions logés, au bateau; la distance était peu considérable; j'y pris congé de ma gouvernante et de mon ancienne femme de chambre ^ qui avaient obtenu
^ ♦ Kassimow Burl'Oka. La famille exilée fut conduite, de Kassimow en bateau par l*Oka, le Volga et la Kama, jusqu'à Perin ; de là à Tobokk en équipage, et de Tobolsk, derechef en bateau, par Tlrtysch, l'Ob et la Sosya, jusqu'à Béretow.
rauk)ri8ation de me reconduire jusqu'au bateau. J'entrai dans notre cabine, je vis qu'elle avait été arrangée avec le plus ^rand soin, pour autant que le permettait Texiguilé des ressources; je remerciai moa ancienne gouvernante pour l'éducation qu'elle m'avait donnée, pour l'affection qu'elle me témoignait; à l'idée que nous nous voyions pour la dernière fois, nous nous jetâmes au cou l'une de l'autre, nous étreignant dans un embrassemeni si fort, que l'on piU difficilement nous séparer. le m'évanouis et me réveillai dans ma cabine, couchée sur mon lit, «ion mari devant moi, tenant ma main, et me faisant respirer des $els^ Je sautai du lit, je courus sur le pont, espérant revoir encore une fois ma gouvernante et ma femme de chambre^ mais nous étions déjà loin du lieu de notre départ ! En prenant congé des mien^, j'avais perdu une perle fine superbe que je portais eu bracelet; je l'avais laissée iomber à l'eau. Mais il s'agissait bien de perles fines : je perdais le bonheur de mon existence, je perdais tout et restai isolée par amour pour mon mari.
. » Notre navigation dura toute la nuit. Le lendemain, on vit se lever un vent épouvantable; un orage éclata accompagné de tonnerre et d'éclairs. L'orage fait toujours bien plus de bruit sur eau que sur terre; dès mon enfance je craignai le tonnerre; ici, la violence du vent faisait tournoyer le bateau; à chaque coup de tonnerre l'on voyait les hommes ^'affaisser; la plus jeune de mes belles-soeurs était fort craintive^ elle ne, faisait que pleurer et pousser des cris; je pensais voir arrivV la fin du monde; nous fûmes obligés d'aborder Je rivage et nous n'avons {>oint fermé l'oeil de toute la nuit. A l'aube du jour, le temps se rçmit au beau, nous continuâmes notre navigation, et ce voyage dura trois semaines.
» Lorsqu'il faisait beau temps, je restai assise à la fenêtre de ma «cabine, occupée tantôt à verser des larmes, tantôt à laver mes niouxîhoirs, vu la proximité de Teau. Parfois j'achetai un esturgeon, je ratlacliai avec une ficelle, et je lui faisais accompagner le bateau à la nage, afin de ne point élre la seule captive et de faire partager à l'esturgeon ma triste destinée. Lorsqu'il y avait grand vent et que le bateau éprouvait du roulis, je me trouvai prise de maux de tête et de maux de coeur; l'on me faisait alors monter sur le pont, on m'y arrangeait un lit, et je restai étendue, recouverte d'une pelisse, jusqu'au moment où le roulis venait à cesser. Le vent est bien plus sensible sur eau que sur terre. Parfois mon mari venait s'asseoir à côté de moL Le beau temps une fois revenu, je me sentais bien; seulement il m'è- Cait impossible de manger sans avoir mal au coeur.
» Un jour, un ouragan vint à éclater, et personne sur le bateau ne connaissait la carte de la rivière, ignorant les récifs de même que les endroits profonds et les lieux d'abordage sûrs. Nos bateliers étaient de simples laboureurs, qui voyageaient à la grâce de Dieu et du vent; le
joar tombait, la naît approchait, Ton ne sat point, à cause da yeni; s*amarrer au rivage; on jeta l'ancre au milieu de la rivière; l'ancre ne put tenir et le bateau alla à la dérive. Mon compagnon d'infortune ne me laissa point monter sur le pont, il craignait de me voir écrasée au milieu de ce brouhaha : passagers et bateliers couraient sur le pont, les uns pompant l'eau qui envahissait le bâtiment, les autres tâchant de jeter solidement l'ancre, tous travaillant. Tout-à-coup le bateau se trouva porté dans une petite baie de la rivière; tous les efforts furent vains; j'entendis retentir un grand bruit; j'allai voir ce qui en était: notre bâtiment se trouvait complètement encaissé ^tre les deux rivages. Je demandai où nous étions? Nui ne pouvait me le dire, nul ne le savait; sur l'un des rivages il y avait un petit bois de jeunes boaféaux clairsemés; ce rivage, cédant sous la pression du bateau, croula dans l'eau et à son tour soulevait le bâtiment en le laissant retomber ensuite. Nous nous crûmes perdus; déjà l'oflScier, le sous-ofiicier et les soldats songeaient à s'emparer des canots et à se sauver, en nous abandonnant à notre perte. Enfin, le mouvement des vagues enleva la terre, nous nous vîmes dans le voisinage d'un hc, et nous échappâmes feains et saufs aux périls que nous avions courus. Le vent se calma, nous reprimes le courant du fleuve; mais cette aventure aquatique causa un grand préjudice à ma santé; néanmoins je supportai tout, sachant que je ne me trouvais point au bout de mes infortunes. Je prévoyais encore de grands malheurs; je m'y préparai, et Dieu me •donna la force de les endurer.
» Nous arrivâmes à l'endroit à partir duquel nous devions faire route en équipage*. J'étais contente en me croyant débarrassée des ennuis du voyage; je me trompai; il me fut donné d'apprendre que rien de bon ne m'attendait, et le repos m'était refusé par le sort. Quelle route! Trois cents verstes en traversée de montagnes; il y en avait, de ces montagnes, qui offraient cinq verstes à gravir et autant à redescendre; les chemins remplis de pierres et de cailloux, et si étroits qu'un équipage à un cheval pouvait seul y passer; des deux côtés, des ravins remplis d'arbres, et si on allait à deux chevaux de front, l'on courait risque de rouler dans l'un des ravins. Je n'avais jamais vu de montagnes de cette hauteur; arrivé au sommet, Y(m apercevait des ravins d'une profondeur immense, remplis de chênes et de pins d'une épaisseur comme je n'en avais jamais vus. Le voyage sur cette route de pierres pensa me faire mourir; cent fois je sollicitai halte et repos. Personne n'avait pitié de moi : l'officier et le sous-ofiicier ne songeaient
• La vUle actuelle de Perm, à cette époque-là appelée Piisine de cuivre de lagojihinski. Cette usine fut donnée par l'impératrice Elisabeth au chancelier Michel Vorontsow; passa, après sa mort, à son frère le comte Roman; fut érigée en yille de district en 1781, et lors de Porganisation de la province de Perm, en 1797, déclarée chef-lien provincial sons le nom de Perm.
qtfà achever le voyage le plus vile possible, pour pouvoir retourner chez eux. Nous étions en route du matin au soir; nulle habitation^ seulement, de quarante verstes en quarante verstes, de petites maison- Bettes où les voyageurs pouvaient trouver abri et laisser reposer leurs chevaux. Un jour, il n'avait fait que pleuvoir; les kibitka dans les* quelles nous voyagions étaient petites et mal couvertes, la pluie perçait partout; nous étions trempés jusqu'aux os. En arrivant au relais, aa moment où nous mettions pied à terre, Teau ruisselait de nos vètemens, et nous ne pouvions même arriver à nous sécher. La cabane du relais étant petite et notre famille étant nombreuse, chacun voulait se mettre à Taise de préférence aux autres*. Ma malheureuse étoile me réservait une nouvelle épreuve. J'avais Thabitude de me tenir fort droite; pour m'y habituer, dans mon enfance j'avais reçu des tapes plus d'une fois; j'étais de grande taille; en entrant dans la cabane d'abri, dont la porte était basse, j'oubliai de m'incliner, je donnai de la tête contre la porte et tombai évanouie. Mon mari fut saisi de frayeur, il me crut tuée raide; mais ma jeunesse me sauva. Ma pauvre belle-mère gagna ce jour-là un tel refroidissement qu'elle en tomba malade et mourut au bout de deux mois. Je ne saurais dire ce que j'endurai pendant ce voyage en fait de misères et d'inquiétudes; si, au moins, j'avais été seule et n'avais point vu souffrir mon mari, comme c'était le cas, et souffrir, lai étant innocent 1
» Je ne me souviens plus du nombre de semaines que nous avons mis à faire ce voyage; nous arrivâmes enfin à la ville f, chef-lieu de la province dans laquelle se trouvait située la prison à nous destinée. L'on nous annonça le départ de l'officier aux gardes qui nous avait amenés, et notre voyage par eau, en bateau, jusqu'à notre prison, sous la garde d'un officier de la garnison locale et de vingt-quatre soldats. Nous vécûmes une sema'me entière dans celte ville pendant qu'on radoubait le bâtiment destiné à nous conduire, et notre officier nous re* mit à l'autre, comme on le fait en Russie avec les prisonniers politiques. Ce fut touchant à attendrir un coeur de pierre: l'officier aux gardes pleurait en nous quittant, et nous disait : « c'est maintenant que vous allez souffrir; ces hommes-là n'ont aucun usage du monde : iU se permettront de vous traiter comme si vous étiez des gens indignes d'égards. Ne vous attendez point, de leur part, à la moindre condescendance...» Et nous versâmes aussi des larmes en prenant congé de lui, tout comme s'il s'était agi, en vérité, de l'un de nos parens. Nous avions eu le temps, au milieu de nos malheurs, de nous habituer à cet homme; il nous avait connus aux jours de notre prospérité^ et il aurait eu conscience de se montrer dur à notre égard.
• Touchante union de famille! Il faut avouer que la malheureuse princesse Natalîe était tombée dans un yêritable enfer. t Tobolsk, à cette époque chef-lieu de toute la Sibérie.
< Une fois b bateau radoubé et mis à flot, notre nonvel officier nous y conduisit en cortège; une foule de soldats, le fusil à la main, nous suivaient comme si nous avions été des brigands; je marchais les yeux baissés, sans rien voir autour de moi; une foule de monde remplissait la rue par laquelle on nous conduisait. Arrivés à Tembarcadère, je vis avec effroi la différence entre ce bateau^là et celui sur lequel nous avions voyagé; Ton nous avait donné, par négligence^ le plus mauvais d'entre tous les bateaux, une carcasse pouvant chavirer du jour au lendemain; nous étions des détenus (aré$tanty), Ton ne nous désignait point autrement; aucune appellaticm ne pouvait être pire!..,.. Nous étions traités en conséquence! Les planches du bateau étaient disjointes, des trous partout ; au premier coup de vent les planches grinçaient; le bateau était noir et sale; les ouvriers y avaient fait du feu pour leur cuisine, et Ton ne s'était point donné la peine de le nettoyer ni laver; en un mot, personne n'aurait voulu voyager sur un aussi vilain bâtiment. Il était déjà hors de service, destiné à être fendu en bûches pour bois de chauffage ; pour ne point nous garder à long séjour dans le chef-lieu de province, Ton s'était hâté de nous assigner ce bateau; peut-être même y avait-il eu des ordres secrets donnés pour nous faire périr. Néanmoins, Dieu ne voulut point notre mort ; nous arrivâmes sains et saufs au lieu de notre détention.
» Nous fûmes obligés d'obéir à l'oflicier qui nous menait et qui nous commandait; nous cherchâmes tous les moyens de l'amadouer: impossible! Avec un homme d'esprit, les souffrances sont moins pénil)les; mais celui là était si bête! Né simple paysan, parvenu au rang de capitaine, il s'imaginait être un fort gi^and personnage, et voyant en nous des criminels d'étal, il croyait de son devoir de se montrer dur à notre égard; il lui paraissait au-dessous de sa dignité de nous adresser la parole; mais cet orgueil ne l'empêchait point de venir manger notre dîner! Imaginez-vous la bôtise de cet homme : il nous arrivait en chemise, un manteau de soldat jeté sur ses épaules, les pieds nus en pantouffles , et s'asseyait ainsi à nôtre table! J'étais jeune et moqueuse : je ne pouvais m'empêcher de rire à l'aspect de cette drôle de figure; voyant cela, il me dit en riant : < tu as de la chance que mes livres » aient brûlé, sinon j'aurais causé avec toi. » Je voulus engager l'entretien : il garda le silence. Yoilà le chef qui nous était inçosé; il aurait eu beau veiller et vouloir nous empêcher de fuir, il y aurait échoué si telle avait été notre intention. Et pourquoi redoutaient-ils de nous voir échapper? Nous étions empêchés de fuir par la conviction de notre innocence, et, il faut Tavouer aussi, par la raison que notre famille était nombreuse. Et ce fut, surveillés par cet imbécile d'officierj que- nous naviguâmes pendant un mois entier pour arriver au lieu de notre détention. »