CHAPITRE XI
SOMMAIRE : Les Dolgoroukow à Bérëtow. — Leur dure captivité. — L'excellent BobrovskL — Mort de la princesse Alexis. — Méchanceté de son mari et sa mort.
— Exil du maréchal, de son fr^re et de ses neveux. — Supplice de Stolétow; emprisonnement de lélaghine; exil du prince B^losselski. — Réclusion et mort du prince Dmitri Galitsyne. — Exil du prince Alexandre TcherkaskL — Exil de mon trisaïeul et de sa femme ; expulsion de Pabbé Jubé et départ du duc de Lirîa.
— Audience de ma trisaïeule chez l'impératrice Anne; soufflet et injures. — Rappel du prince Serge. — Machinations des ennemis de la famille Dolgoroukow.. -^ Existence de la famille exilée à Bérëzow. — Embûches h, eux tendues. — Arres*
' tation àa prince Ivan et de trente personnes avec lui. — Exils et supplices. — Les Dolgoroukow sont amenés à Novgorod. — Leur procès. — Supplices et exils. — Bappel de Pexil. — Le maréchal et son frère. — La princesse Natalie. — Ses fils,
— La princesse Catherine, Tex-fiancée impériale. — Sa dure prison et le caractère altier dont elle y fait preuve. — Son mariage ; sa mort — Le prince Nicolas. — Le prince Alexis; circonstances de son troisième mariage. — Le prince Alexandre;
' la tendetta de famille. — Ma trisaïeule; sa ruine par le clergé catholique; sa , pseudo*abjnration. — Mon trisaïeul.^- Mon bisaïeul; il est ruiné par sa tante. — Les , frères de mon bisaïeul; le prince Alexandre. — Anecdote qui se rattache à sa mort.
— Le prince Vladimir Serghe'iëvitch, ministre à Berlin. — Le prince Vladimir Pétrovitch, gouverneur des provinces baltiques.
Le prince Alexis Dolgoroukow et sa famille étaient donc arrivés au Heu de leur dur exiL Après avoir, lui et son fils Ivan, abusé d'une manière inouïe de leur crédit illimité sur l'esprit de Pierre II; après avoir voulu, au moment de la mort du jeune souverain, accaparer le pouvoir absolu, ils se trouvaient sur les rives de la mer Glaciale, plongés dans la captivité la plus étroite et la plus affreuse.
A Bérèzow, ils avaient été logés dans le bâtiment de la prison (ostrog) de cette petite ville, situé à 20 sagènes (environ 43 mètres) de Féglise actuelle de la Nativité de la Sainte Vierge. Ils occupaient, au milieu de Tenceinte de ce bâtiment, une maison de bois à un seul rezde- chaussée, à peine meublée. La princesse Natalie et son mari, toujours plus mai logés que les autres membres de la famille, eurent pour asile un hangar, séparé à Fintérieur par une cloison, et dans lequel hangar on construisit à la hâte deux poêles. Au milieu de la cour de
la pribun se trouTau un bassin, où, pendant Fêté si fugitif de cette contrée, nageaient des oies et des canards, devenus une distraction pour les malheureux prisonniers, surtout pour les filles du prince Alexis^ dont le passe-temps consistait à nourrir ces canards et ces oies.
La surveillance de la famille exilée avait été confiée à un oEBcier spécialement envoyé dans ce but, le major Simon Pétrow. Les fonctions de voïévode (chef de la ville et du district) se trouvaient occupées en ce moment par un nommé Bobrovski, un homme bon et excelle;it, lequel fil son possible pour alléger le sort des captifs, et par son influence obtint de Pétrow de fermer les yeux sur les infractions, commises aux ordres si tyranniques envoyés de la capitale relativement à la famille Dolgoroukow. Il y avait défense de les laisser sortir de la prison, excepté pour se rendre à Téglise, et encore sous la garde de soldats armés; les jeunes personnes elles-mêmes allaient à Fégiise escortées de soldats, le fusil à la main! Il était défendu de les laisser communiquer avec personne et do leur donner plumes , encre et papier. Bobrovski et Pétrow accordèrent les adoucissemens- en leur pouvoir, c'est-à-dire permirent aux exilés de se promener dans la ville, de recevoir des visites, et même, au prince Ivan surtout, de visiter parfois certains d'entre les fonctionnaires de la petite ville. Ces deux hommes, bons et respectables, payèrent cher leur généreuse conduite ; tous les deux furent exilés plus tard.
La petite-filte de cet excellent et respectable Bobrovski épousa un Hitrow, un homme fort à son aise, et de ce mariage naquit une fille, Séraphine, héritière d'une fortune de mille serfs. Séraphine Hitrow épousa, dans les premières années du dix-neuvième siècle, le comte André léfimovski, dont la mère était une Dolgoroukow, petite-fille du prince Ivan et de la princesse Natalie. Le fils du respectable Bobrovski, lui-même déjà un vieillard septuagénaire, arriva de Sibérie à Moscou pour faire la connaissance du mari de sa petite-fille et de tous les descendans de ces Dolgoroul^ ow auxquels, aux jours de leur malheur, son père avait témoigné tant de sympathies et de bontés. L'entrevue fut des plus touchantes ; le prince Ivan, petit-fils d'Ivan et de Natalie, raconte ainsi, dans ses Mémoires, la visite à lui faite p;^r le vieux Bobrovski à Vladimir, où le prince se trouvait en quahlé de gouverneur de la province. « Je versai des larmes de joie et d'amertume à la fois, à • Taspect de ce respectable vieillard; je l'écoutai avec avidité, et sans » laisser échapper une seule de ses paroles, me raconter le passé, l'exil »de mon aïeul, les services à lui rendus par le père du narrateur. » Lui, me voyant pour la première fois, versait des larmes au souvenir » des malheurs de notre famille, et moi je l'interrogeai en sanglotant » et ne pouvais assez me rassasier de ses récits ! » Les Dolgoroukow et les léfimovski supplièrent en vain le vieux Bobrovski de rester avec eikx, de passer à Moscou le reste de ses jours; il ne voulut point quitter
la contrée où s'était écoulée sa longue existence, contrée triste et froide, mais chère à son coeur de Sibérien. Il retourna en Sibérie.
La princesse Alexis arriva à £érëzow toute malade et mourut au bout de quelques semaines ; elle fut inhumée près de Téglise de la Nativité de la Sainte Vierge, et sur sa tombe fut érigée une chapelle de bois, détruite par un incendie en 1764. Le prince Alexis, dans Fexii et ilans le malheur, était devenu plus désagréable que jamais et rendait la vie dure à ses enfans, surtout à Ivan et à Catherine, qu'il accusait de ne s'y être point pris assez à temps pour faire signer à Pierre II des dispositions testamentaires, lesquelles, proclamées du vivant du souverain, auraient été plus difficiles à casser; Ivan et Catherine furent plus d'une fois battus par leur père. Enfin, celui-ci mourut en 1734 et fut inhumé à côté de sa femme.
Le marédial Dolgoroukow et son frère Michel avaient été un peu ménagés d'abord par le gouvernement; le maréchal avait même été appelé à siéger au sénat. Le prince Michel avait été nommé, le 8 avril 1730, gouverneur d'Aslrahan, et comme il ne se pressait nullement de partir pour cet exil déguisé, il avait été purement et simplement exilé dans une terre par lui possédée au district de Borovsk (dans la province actuelle de Kalouga). Mais le 28 novembre de la môme année, l'intercession du maréchal avait obtenu la nomination du prince Michel comme gouverneur de Kazan. La position du vieux maréchal était difficile et délicate, surtout pour^m homme comme lui, toujours franc, droit, et ne sachant taire la vérité. L'impératrice ne l'aimait guère, Bieren Fabhorrait, les courtisans l'évitaient avec un soin qui était déjà de mauvais augure, et de tous ^6tés l'on travaillàH à sa perte. J'ai déjà parlé du prince Louis de Hesse-Hombourg, général au service de Russie, l'un des plus mauvais drôles de son temps, un espion reconnu. Ce prmee de Hesse dénonça, en décembre 1731, la maréchale Dolgoroukow pour avoir, en présence de plusieurs personnes, tenu sur le compte de l'impératrice des propos outrageans; il n'en fallait pas plus. Surle-champ on fit arrêter le maréchal et sa femme, ainsi que les personnes accusées d'avoir ouï les propos ; c'étaient le neveu du maréchal, prince George louriévitch Dolgoroukow, capitaine aux gardes; le prince Alexis Bariatinski et George Stolétow, tous les deux officiers aux gardes. Ces trois derniers furent mis à la torture; le sénat et le ghénéralitet furent convoqués pour juger les accusés, et avec une bassesse digne de juges russes, ils prononcèrent un arrêt de mort contre tous. L'impératrice commua Farrêt : le maréchal et sa femme furent condanmés à la confiscation de leurs biens et à une réclusion perpétuelle dans la forteresse de Schliisselbourg ; néanmoins, on leur permit de vivre à Ivangorod (près de Narva), sous la garde d'une escouade de soldats. Les trois autres furent condamnés à la confiscation des biens et aux travaux forcés à perpétuité, en Sibérie : le prince George à
Kouznetsk, Bariâtinski à Ohotsk, Stplétow à Nertchinsk^. Le prinee Miche] fut révoqué de son poste à Kazan et derechef exilé à la cam^ pagne. Il avait trois fils : Serge, âgé de 36 ans; Alexandre, de 17, et Basile (plus tard le conquérant de la Crimée), de 9 ans. Le prince Sergç, qui était général-major, fut renvoyé du service et exilé à la campagne; Alexandre fut enrôlé comme simple soldat, avec défense d^avancement, et Basile eut la défense d'étudier quoi que ce soit, avec la perspective de se voir, à Tâge de 15 ans, enrôlé sous la giberne pour sa vie durant. II devint soldat; mais au siège d'Otchakow il se distingua à un tel point que le maréchal Munich, témoin de sa vaillance, et ignorant son nom, Tavança sur place comme officier. Ayant appris que c'était un Dolgoroukow, auquel Tavancement était interdit, le maréchal s'écria : Munich ne ment point; je lui ai annoncé son rang d'officier, et il restera officier, La défense d'étudier avait empêché le prince de la Grimée d'acquérir des connaissances : il était illettré an point de pouvoir à peine signer son nom. Plus tard, devenu gouverneur-général de Moscou, où il fut adoré des habitans, il lui arrivait, en indiquant son opinion sur les papiers soumis à sa signature, de commettre les erreurs d'orthographe les ^lus excentriques. Son chef de chancellerie, Basile Stépanovitch Popow, lui disait alors : « Votre Excellence a commis une erreur en écrivant tel mot, » et le prince jetait avec humeur sa plume par terre, en s'écriant : « mais vous ne savez pas seulement me faire tailler les plumes! »
' Le pauvre Stolétow, exilé à Nertchinsk, y laissa échapper un jour, à table et sous l'influence de la boisson, le récit de quelques paroles échangées par lui W Pétersbourg ave% son beau-frère, le mundschenk de la cour, Serge Nestérow, le hofmeister de la cour impériale, Adrien lélaghine, et le prince Michel Bélosselski; il n'en fallut point davantage pour faire ramener Stolétow, en 1736, à Pétersbourg, où il fut remis entre les mains de la chancellerie secrète, horriblement torturé et enfin décapité, le 12 juin 1736; sa soeur Marthe Nestérow fut condamnée à être fouettée sans miséricorde (néstchadno)^ et exilée à Orenboorg avec ^on mari. lélaghine fut condamné à la prison et Bélosselski exilé à Orenbourg. Les deux derniers furent rappelés par l'impératrice Elisabeth; elle rétablit lélaghine dans ses fonctions de hofmeister, lui conféra le rang de lieutenant-général et le cordon de Saint-Alexandre. Quant à Bélosselski, devenu veuf do sa première femme, une demoiselle Boltine, il épousa, pour se créer une position en cour, la comtesse Natalie Tchernychew, en réalité fille de Pierre I, et par conséquent la soeur de l'impératrice Elisabeth. Le prince Dmitri Galitsyne, le principal chef et le meneur da parti
* Le prince George fut rappelé de l'exil par l'impératrice Elisabeth qui le nomma général-major. Il épousa la princesse Hélène Dolgoroukow, soeur de la fiancée de Pierre II, et mourut en 1747. Sa veuve lui survécut d'un demi-siècle.
ôTîgàrcbîqUe, avait d'abord été ménagé par Bieren et les Aîlemanui, Nommé sénateur, il venait rarement siéger au sénat, et lors du transport définitif de la capitale à Pétersbourg, en janvier 1732, il resta à Moscou. 11 passait la plus grande partie de Tannée à sa terre d'Arhangelskoïé, près de Moscou (anjourd'bui la propriété du prince loussoupow); il y avait réuiii une magnifique bibliothèque de plus de sept mille volumes, et il se tenait prudemment éloigné de la cour. Mais Bieren voulait à tout prix se débarrasser de cet homme entreprenant et énergique. J'ai raconté, page 316, comment le prince Constantin Canténiir, gendre de Galitsyne, avait été mis en possession de Théritage paternel; on poussa Antiocbus Cantémir à' reprendre cette vieille affaire, à porter plainte à Timpératrice, et, en 1737, le vieux prince Dmitrî fut enfermé dans la forteresse de Schlûsselbourg , où il mourut en avril de Tannée suivante. Son second fils, Alexis, échappa à Texil grâce à son alliance avec les Saltykow, et Taîné, Serge, que le nouveau gouvernement avait d'abord maintenu dans son poste de ministre à Berlin, fut ensuite envoyé comme gouverneur à Kazan, où il fut tué par la foudre le 1 juillet 1738, peu de temps après la mort de son père. Le prince Dmitri supporta son malheur avec cette fermeté, ce courage stoïque dont sa vie porte Tindélébile et respectable empreinte; les erreurs politiques de cet homme, ses tendances oligarchiques ne sauraient diminuer le sentiment d'admiration inspiré par celte imposante figure historique, fière et hautaine au milieu d'un océan de bassesses, et si énergique dans la poursuite de cette indépendance personnelle dont la plupart de ses contemporains russes, de ses égaux par le rang et la naissance, non-seulement n'appréciaient point la valeur, mais ne savaient même comprendre l'indispensable nécessité , habitués qu'ils étaient à barboter dans cet esclavage si abject, esclavage hérité par eux de leurs pères et légué à leurs descendans, lesquels y barbotent jusqu'à ce jour. Un autre grand seigneur exilé et ruiné, fut le prince Alexandre Tcherkaski. Il occupait, en 1734, le poste de gouverneur de la province de Smolensk, poste non-seulement administratif, mais encore politique et fort important, vu les relations journalières avec les provinces voisines appartenantes encore, à cette époque, à la Pologne. Il est certain qu'un grand seigneur comme Tcherkaski, avec sa fortune immense (il possédait quarante mille serfs), devait avoir le coeur serré par l'obligation de porter l'épouvantable joug du despotisme russe, et cela en présence du voisinage de ces magnats polonais si indépendans, si puissans, si fiers de leur position sociale et de leur immense influence. Les réflexions les plus amères, les plus poignantes venaient Tassaillir tout naturellement à l'inévitable comparaison entre la position respective des noblesses polonaise et russe: Tune si libre, la seconde si abjeclement esclave! D'un autre côté, son immense fortune en faisait un point de mire pour les courtisans provocateurs d'exils et de confiscations,
dans Fespérance de tirer profit de ces dernières. Le gouyem^nen; russe, sous le règne d'Anne, déployait une férocité épouvantable à poursuivre la rentrée des arrérages d'impôts; sommé, en sa qualité de gouverneur de province, de prêter la main à ces atrocités, Tcherkaski le faisait avec une visible répugnance; il eut Tiraprudence de s'exprimer librement sur les mauvaises influences de l'entourage impérial, et de laisser échapper ce propos : il aurait mille fois mieux valu élire au troue le petit prince de Holstein^ sous la régence de la grande-duchesse Elisabeth. Il n'en fallut pas davantage pour inventer toute une accusation d'un complot, ayant pour but l'avènement du petit prince d^ Holstein au trône de Rus&ie. Lors de l'arrestation de Tcherkaski, Ton trouva chez lui deç lettres de plusieurs magnats polonais de ses amis, lesquels, dans ces lettres toutes privées et confidentielles, déploraient la triste position, en Russie, d'un aussi grand seigneur, exposé à subir toutes les avanies et les ignominies possibles, et ne ménageaient nul« lement Bieren. Ceci acheva la perte du malheureux : il fut torturé, exilé en Sibérie et sa fortune confisquée. Après l'avènement au trône d'Elisabeth, il fut rappelé, nommé maréchal de la cour avec le rang de lieutenant-général et chevalier de Saint-Alexandre, indemnités fort insufiîsantes pour un homme de cette position sociale, après les im« menses pertes par lui subies : on ne lui restitua qu'une faible partie de sa fortune, celles d'entre ses terres qui n'avaient point été distribuées à d'autres, et pour ces dernières il ne reçut la moindre indemnité, preuve qu'il n'y avait point eu de complot réel, autrement l'indemnité aurait été plus large. Il mourut en 1749, sans avoir exercé aucune influence à la cour.
Mon trisaïeul, le prince Serge Pélrovitch, n'avait joué aucun rôle important : aussi se borna-t-on à l'exiler à la campagne avec sa femme.
Avant leur départ de Moscou, l'impératrice Anne fit chercher ma trisaïeule pour lui reprocher sa conversion au catholicisme. Elle la reçut dans la chambre de ses demoiselles d'honneur, voisine du ca* binet impérial. Lorsque ma trisaïeule, selon l'étiquette, se baissait pour baiser la main de l'impératrice, celle-ci lui appliqua un vigoureux soufflet, l'agonisa d'injures comme un cocher aurait pu le faire, et termina cette audience par les mots : liors d'ici, drôlesse (pocMa votije^ merzavka).
L'abbe Jubé fut expulsé de Russie, ainsi que la femme de chambre de ma trisaïeule, une nommée Behr, catholique fanatique. Le duc de Liria, se voyant dans une fausse position, sollicita son rappel et partit dans l'hiver qui suivit Tavénement d'Anne au trône.
Mais la famille Dolgoroukow n'était point au bout de ses malheurs. Ainsi qu'il arrive souvent en ce monde, un événement heureu^ç devint la cause première d'une catastrophe épouvantable.
L'habile et rusé baron Schafirow avait obtenu, de Bieren, le rappel
de son gendre le prince Serge Dolgoroukow, extlé à la campagne : il fat même question de l'appeler à un poste diplomatique. Ostermano, ennemi de Schafirow, redoutant de voir ce deniier reprendre de l'influence; Ouchakow, ennemi des Dolgoroukow, craignant leur vengeance, enfin Volynski, rapidement devenu un personnage fort important, et ne se souciant nullement de voir la réapparition, à Thorizon de la cour, d'astres jadis si puissans, se liguèrent ensemble pour convaincre Bieren du danger qu'il y aurait pour lui de laisser reparaître sur la scène une fan^ille, des malheurs de laquelle il avait été l'auteur; on lui démontrait l'utilité, pour lui, d'écraser complètement les Dolgoroukow. Le chef de la chancellerie secrète, Ouchakow, se chargea de lui en fournir le prétexte. *
Après la mort de ses parens, le prince Ivan, à Bérèzow, était de- ^ venu le chef de la famille, mais sa conduite ne pouvait inspirer aucun \ r) sentiment de considération, ni aux siens, ni aux étrangers. — Le mal- | ^ heur épure les coeurs nobles, relève les âmes fortement trempées, mais il exerce une influence dissolvante sur les âmes vulgaires; il les rabaisse encore plus, et au lieu de les amélitirer, il les corrompt encore davantage. Le prince Ivan, négligeant son angélique femme, s'était adonné à la boisson; il passait ses journées à se griser en compagnie de quelques petits employés, de prêtres et de bourgeois de la petite ville où s'écoulait son exil. Sa femme, par la trop grande douceur de son caractère, se trouvait incapable d'en imposer aux soeurs de son mari, des filles impérieuses et capricieuses au plus haut degré. — Les trois frères du prince Ivan étaient des imbéciles, incapables d'apprécier leur adorable belle-soeur, dont l'existence était devenue un véritable martyre. Moralement isolée au sein de cette famille à laquelle elle avait tout sacrifié, contrariée, turlupinée par ses belles-soeurs, délaissée par son mari, elle ne trouvait de consolations qu'auprès du berceau de ses enfans; elle avait deux fils, Michel et Dmitri; le gouvernement lui avait refusé mémej'autorisation de prendre une nourrice; parmi les cinq servantes ayant accompagné la famille exilée, aucune des cinq ne se trouvait apte à remplir les fonctions de nourrice; la santé de la princesse Natalie elle-même laissant beaucoup à désirer, elle fut obligée de partager ce doux devoir mateî'nel avec une vache ! Les enfans étaient allaités, tantôt par la mère, tantôt par du lait de vache.
La princesse Catherine, l'ex-fiancée impériale, menait à Bérèzow une conduite dissoli:\e : elle avait contracté une liaison avec un lieutenant de garnison, nommé Ovtsyne. Elle était tombée si bas, que parmi les prétendans à ses faveurs se trouvait un certain Joseph Tichine, petit employé (podiiaichyi) à la douane de Tobolsk, appelé souvent à Bé- Tëzow par les fondions et devoirs de sa place. Un jour, Tichine, pris de vin, ayant exprimé ses vues à la princesse Catherine avec trop de «ans-façon, Ovtsyne, aidé par un officier appelé lacques Lihatchew et
on habitant de la ville, Ignace Kachpérow, rouèrent de coups TicLine, lequel jura de se venger.
Sur ses entrefaites, Ouchakow avait envoyé à Tobolsk l'un de ses parens, capitaine aux gardes, pour tendre des embûches aux exilés. Ce capitaine aux gardes engagea Tichine à présenter une délation portant : 1<* Que le prince Ivan lui avait parlé de Timpératrice dans les termes les plus outrageans. 2** Qu'il avait chez soi une gravure représentant le sacre de "Pierre IL 3** Que le prince Nicolas avait chez soi on livre, imprimé à Kiew, et relatif aux fiançailles de sa soeur avec feu l'empereur. 4** Que le voiévode Bobrovski et le major Pétrow permettaient à la famille exilée de recevoir des visites, et au prince Ivan d'aller chez les habitans de la ville faire bombance et médire de l'impératrice. 5"* Que le clergé de la ville venait sans cesse dîner et souper chez la famille exilée.
Le capitaine aux gardes (lequel, si je ne me trompe, portait aussi le nom d'Ouchakow), après avoir reçu cette délation, vint en personne à Bérëzow, en mai 1738, soi-disant à titre d'envoyé, par le gouvernement, pour tous les adoucissemens possibles à apporter à la position des exilés; il venait les voir, mangeait avec eux, se promenait avec eux dans la ville. Ensuite il partit, et immédiatement après son départ, sur l'ordre donné par lui, le prince Ivan fut séparé des siens et jeté dans un étroit cachot, où on lui donnait les alimens les plus grossiers, et en quantité suffisante seulement pour ne point mourir de faim. La princesse Natalie obtint de l'excellent major Pétrow l'autorisation d'aller, la nuit, voir son mari à travers la petite fenêtre de sa prison et lai porter des alimens.
En septembre, par une nuit sombre et pluvieuse, un bateau vint s^amarrer au rivage de la Sosva : des soldats en descendirent, et procédèrent à l'arrestation de trente et une personnes. On les conduisit aa bateau, on les mit aux fers, et avant l'aube du jour le bateau faisait Toile pour Tobolsk. Parmi les trente et un prisonniers se trouvaient le prince Ivan, Bobrovski, Pétrow, Ovtsyne, Lihalchew, Kachpérow; cinq prêtres : Fédor Pétrovitch Kouznetsow, confesseur du prince Ivan, Élie Prohorow et les trois frères Vassiliew, André, Timotbée et Artéflûns; enfin le diacre Fédor Kakoouline.. Arrivés à Tobolsk, ces malbeareux furent amenés devant leur juge, ef ce juge se trouva être,.... Je capitaine aux gardes, venu à Bérëzow quatre mois auparavant. — Accoscs d'avoir frayé avec les exilés, d'avoir mangé et bu avec eux^ ils forent condamnés : Lihatchew et Kachpérow, après avoir été fouetlés, fareat envoyés en exil à Orenbourg; Bobrovski fut envoyé à Oreaboorg pour y être enrôlé comme simple soldat sa vie durant; "^Hiom et Ovtsyne furent envoyés aux travaux forcés. Le métropolim ie Sibérie, Antoine Stabovski, eut le noble courage d'intercéder fes einq prêtres et le diacre, mais il ne put les sauver : tous le^
cinq furent envoyés aax travaux forcés à Ohotsk, les frères Vàssir liew, Prohorow et le diacre après avoir été fouettés, et Kouznelsow (pour n'avoir point révélé les confessions du prince Ivan), après avoir été knouté et avoir eu les narines arrachées.
Le prince fvan fut jeté à Tobolsk dans une prison, où il se trouvait attaché au mur par une chaîne, ayant les pieds et les mains chargés de fers; on ne le laissait point dormir, enfin, on Tamena à tomber dans un tel état d'excitation nerveuse, qu'il se mit à parier de son passé, et, habilemeut interrogé, il raconta la scène de la confection du faux testament impérial, à Moscou, en janvier 1730. Ce fut on prétexte pour fiieren de donner Tordre de faire conduire le malheureux à Novgorod, où l'on amena également, de Bérëzow, ses frères et soeurs, et du couvent Me Solovetsk, le prince Basile Loukitch. Les oncles du prince Ivan, Serge et Ivan, furent également amenés à Novgorod, où une commission d'enquête fut chargée de les interroger et de les faire parler au moyen de tortures.
C'était en 1739 : la Russie entière — sauf quelques centaines d'Allemands admis à l'exploiter — se trouvait dégoûtée du régime-Bieren; la grande-duchesse Elisabeth et son neveu le petit prince de Holstein, auxyls, en 1730, personne ne songeait et dont ou ne parlait qu'avec ^Mm^ se présentaient à l'imagination des nobles russes comme l'une -•Jp^.^entualités les plus sérieuses de l'avenir; la grande-ducheôse, fimjÀt^ affabilité, sa bienveillance envers les officiers et les soldats de9»gardes, s'était déjà rallié un grand nombre de partisans. Bieren et les Allemands commençaient à redouter vivement cette princesse, et dans chaque procès politique, dans toute explosion publique de mécontentement ils croyaient voir la main des amis d'Elisabeth. Il en fut de môme cette fois-ci, dans l'affaire Dolgoroukow, et bien à tort : ni fés exilés de Bérëzow, ni même l'habile et intrigant captif de Solovetsk n'avaient eu aucune espèce de relations avec les partisans de la césarevna, ainsi que l'on appelait Elisabeth dans le temps. Par malheur pour la famille Dolgoroukow, le seul personnage, à Pétersbourg, qui intercédât pour elle, le vieux baron Schafirow, venait de mourir (1 mars 1739). Il avait, à son lit de mort, recommandé son gendre, le -prince Serge, et ses petits-fils, à la clémence et aux bontés de cette iinpératrice Anne qui ne connut jamais ni bonté, ni clémence. Cette recommandation avait encore aiguillonné la haine des ennemis de la famille.
Les interrogatoires eurent lieu avec une dureté, dégénérant souvent en une véritable férocité : les tortures y jouèrent un grand rôle. L'on trouva le moyen de griser le frère cadet du prince Ivan, Alexandre, et de le fsûre ainsi parler d'une manière très-compromettante pour sa famille. Révenu à lui, dans un accès de désespoir, il saisit un couteau et s'ouvrit le ventre. L'on s'aperçut à temps de cette tentative de suicide:
on lai recourut la plaie; on lui administra les soins nécessaires et on lai sauva la vie.
L'arrêt impérial condamna le prince Ivan à être écarteié; ses oncles les princes Serge et Ivan, et le prince Basile Loukitch, à être décapités; le maréchal Dolgoroukow et son frère Michel à être enfermés, Tun au couvent de Solovetsk, l'autre à la forteresse de Schlûsselbourg, avec confiscation de leurs biensr Parmi les frères du prince Ivan, Nicolas, âgé de 26 ans, fut condamné à avoir le bout de la langue coupé et a être envoyé aux travaux forcés à Obotsk; Alexis, âgé de 23 ans, à être envoyé au Kamtchatka, pour y servir comme matelot sa vie durant; Alexandre, âgé de 21 ans, fut envoyé aux travaux forcés au Kamtchatka; tous les trois frères reçurent le knout, et leurs trois soeurs furent enfermées dans des couvens. De leurs consins-^ennains, les quatre fils du prince Serge, les deux aînés, Nicolas et Pierre, furent enrôlés comme simples soldats; les deux plus jeunes, Grégoire et Basile, furent placés en apprentissage de métiers ; le petit Basile fat placé ,chê2 un maréchal-ferrant, avec défense de lui enseigner à lire et écrire:
Les' supplices eurent lieu le 8 novembre 1739. A une verste environ de la ville de Novgorod s'étend un vaste terrain maré( arriver auquel on traverse un ravin à lit de ruisseau desséi le ruisseau de Fédor (Fédorovskoy rouîchey); sur ce terr^ geux se trouve le cimetière des pauvres (skoudelnilchiié A un quart de verste de ce cimetière fut dressé un échafai commença par donner le knout aux trois frères du prince Ivan; coupa au prince Nicolas le bout de sa langue; ensuite Ton décapita le prince Ivan Tonde; puis le prince Serge; ensuitele prince Basile Loukitch. Vint le tour d'Ivan le neveu, coitdârmié à être écarteié. 11 fit preuve, en ce moment suprême et terrible, d'une admirable fermeté; il vit a^ river la mort, et quelle mort! avec un courage' véritablement russe. Pendant que le bourreau l'attachait à la fatale planche, il priait Dieu; au moment où le bourreau lui trancha la main diii^îte, il dit : Je te nmerciey oh! mon Dieu; au moment où on lui trancha la jambe gauche, il dit ; de m' avoir accordé^ et après qu'on lui eut tranché la.main gauche, il dit : d'apprendre à te connaître, et il s'évanouit. Ler bourreau acheva le supplice en lui tranchant la jambe droite, et ensuite la tête:- Le petitfils de la victime, le prince Ivan Mihaïlovitch, écrit dans ses Mémoires inédits : « Une fin aussi inattendue, aussi terrible, aussi pleine de soof- » frances rachetait tous les péchés de sa jeunesse, et son sang, en ar- f^, • rosant ce sol novgorodien, cet antique berceau de la liberté russe, » doit réconcilier sa mémoire avec tous les ennemis de notre famille. > Le petit-fils de la victime a raison en affirmant que tant die souffrances, couronnées par une mort pareille, rachètent bien tous les péchés de la jeunesse, mais l'histoire impartiale ne doit rien t^re, et tout en flétrissant
les cruels et ipfàmes bourrôaax da prioee Ivan : Bierep, Oacbakow et compagnie, elle ne saurait non plus arracher de ses annale^ les tristes feuillets du règne de Pierre II,
L'on creusa immé(]iatement deux fosses au cimetière des pauvres, et dans chacune de ces fosses Ton plaça un cercueil; dans chaque cercueil se trouvaient jetés deux cadavres. Après Tavénement d'Elisabeth au trône, le prince Nicolas, frère et neveu des suppliciés, et le prince Midhel, fils aine du malheureux Ivan, bâtirent, près de ce cimetière, une église au nom de Saint-Nicolas; ils firent transporter et inhumer, dans Féglise même, les deux cercueils. Ils se trouvent à gauche de l'entrée, à droite du maitre-autel; au lieu de pierres tumulaires, ils sont recouverts de briques blanchies à la chaux; aucune inscription, ni noms, ni dates. Tai visité, en 1849, cette église solitaire, et je me suis incliné, avec une vive,,el douloureuse émotion, devant ces deux tombes, témoins muets, mais %i éloquens, de la vanité de Tambition et de Tinstabilité des grandeurs de ce monde
Je parlerai ici de la destinée de cçux des membres de la famille qui avaient survécu à cet horrible supplice. J'ai déjà p^^-lé du maréchal (page 29). Rappelé de son exil, ainsi que tous les Dolgoroukow, par TimpéraUrice Elisabeth, le maréchal vécut dans les dernières années de sa vie à Pétersbourg, entouré d'égards et de respects. Son frère Michel fut «iûQ^gié sénateur; il lui survécut et mourut en 1750, à l'âge de
La veuve du prince Ivan, l'angélique princesse Natalie, resta à Bérëzow où elle fut détenue jusqu'à Tavénement d'Elisabeth au trône. Elle arriva alors à Pétersbourg avec ses deux fils, et vécut dans la maison de son frère, le comte Pierre Schérémétew, lequel, ayant hérité de leur père une fortune de soixante-dix r&illB serfs, ne voulut donner à ses 3oeurs qu'une terre de cinq cents serfs à chacune. Le gouvernement restitua aux enfans de la princesse Natalie la terre de Tsarévstchina à Penza, peuplée de 1,200 serfs, et la terre de Yolynskoïé près de Moscou; chacun de ses trois beaux-frères reçut environ 1,500 serfs. Parmi les immenses propriétés confisquées à cette branche de la famille Dolgoroukow, il y en avajt^ encore de bien considérables non-distribuées à d'autres, et faisant partie des domaines de Tétat : il s'agissait de 16,000 serfs. La princesse Natalie, pour en obtenir la restitution, eut recours au comte Lestocq, si puissant .pendant les premières années du règne d'Elisabeth. Lestocq se faisait fort de faire signer à l'impératricô un oukaze à cet effet, mais il exigw.it le don préalable d'une magniiî?juç pendule du prix de 7,000 roubles (environ 50,000 fr. en monnaie actuelle), appartenante au comte Pierre Scliérémétew. Celui-ci, un vr^i misérable, ne voulut point se séparer de sa pendule pour améliorer l'avenir de .sa soeur et de ses neveux, et Lestocq refusa d'intervenir.
L'aîné des fils do la princesse Natalie, Michel, après un mariage
mon et gtérîle avec une Galitsyne, épousa, après une aunée de vetiyage, une Stroganow, et en ménie temps le second fils de la princessti^ Dmitri, achevait ses études et allait entrer dans le monde. C'était en 1757 : la princesse Natalie accomplit le voeu formé par elle depuis longtemps: elle se retira à Kiew et prit le voile sous le nom de Neetarù, au couvent de Saint-Froll. La veille du jour où elle allait prononcer ses voeux, elle se rendit sur la rive escarpée du Dniepre, elle ôta de son doigt la bague nuptiale, et après Tavoir baisée en sanglotant, elle la jeta dans le fleuve. Elle finit ses jours dans ce couvent le 3 juillet 1771; après 57 ans d'une existence véritablement digne d'une sainte. Elle est inhumée dans la cathédrale du grand couvent (Lavra) de Kiew. Deux ans avant sa mort, l'illustre martyre avait fermé les yeux à 6oa second fils, Dmitri, âgé de 31 ans, et qui habitait Kiew depuis plusieurs annéeS) après s'être survécu à lui-môme. Une passion malheureuse avait amené chez lui un ramollissement du cerveau.
La princesse Catherine, l'ex-fiancée impériale, avait été conduite, en novembre 1739, au couvent de la Résurrection à Goritsy, sur le lac de Béloozéro, (généralement connu sous le nom de couvent de Goritskoy), situé au district de Kirilow (province actuelle de Novgorod), dans une contrée boisée et sauvage. Ce couvent avait plus d'une fois servi de prison d'état. Fondé au seizième siècle, par la princesse ^Ëuphrosine, veuve du prince André Ivanovitch de Staritsa, oncle dlvan-le-Terrible, il avait servi de prison et de tombe à sa fondatrice elle-même, que son terrible neveu y avait fait enfermer, après avoir empoisonné son cousin-germain le prince Vladimir, le fils de la malheureuse Ëuphrosine. Ensuite ce couvent avait servi de prison à la belle-fille d'Ivan- Îe-Terrible, Prascovie Mihàïlovna Salovoy, femme de ce czarévitch Ivan que son père tua dans un accès de colère. Dans les premières années du dix-septième siècle, après la chute de la dynastie Godounow, la czarine Xénie Godounow fut enfermée dans le couvent de Goritskoy.
La réclusion de la princesse Catherine fut des plus rigoureuses: il était défendu de la laisser sortir de sa chambre. Au fond du couvent se trouve une arrière-cour pour les écuries et les greniers; à l'entrée de cette arrière-cour l'on voyait une petite maison, ou plutôt une cabane en bois, avec de petites ouvertures dans les murs tenant lieu de fenêtres; la porte était verrouillée et fermée à cadenas. Cette cabane servit de prison à la fiancée 4e Pierre II, mais ni la rigueur de cette détention, ni la dépendance si absolue où elle se trouvait placée vis-àvis de l'abbesse ne parvinrent à briser, ni même à faire plier ce caractère altier et hautain. L'abbesse était la fille d'un serf, et la princesse Catherine la traitait avec un dédain inouï. Un jour, à la suite d'une scène très-vive, l'abbesse voulut la frapper avec le rosaire qu'elle tenait à la main; la princesse Catherine fit un pas en arrière, releva orgueilleusement la tête, et en lui montrant du doigt la potte, lui dit : Ton dmnr
wf de respecter la lumière jusque dans les ténèbres: n'oublie point que je suis,inai^ une princesse^ et foi, tu n'es qu'une esclave! (Ty,doljna oumjate stfétito tmê: né zabyvay, chto ia kniajna, a ty holopka). L'abbesse fat Irflement stupéfaite, qu'elle sortit de la chambre sans mol dire. Une autre fois, le gouverneur de la province, faisant sa tournée, visita le couvent, où il fut accueilli avec les plus grands honneurs. L'abbesse ramena dans la prison de la princesse Catherine; celle-ci, à Taspectdu haue fonctionnaire, resta assise. Interpellée, pourquoi ne se levait-elle point, elle tourna le dos sans répondre. Pour la punir, Ton recouvrit <rane planche la petite ouverture donnant le jour à sa chambre, et elle fut condamnée à rester dans Tobscurité. Cette dure captivité se prolongea pendant deux années, jusqu'à Tavénement d'Elisabeth au trône,- Alors arriva de Pétersbourg un équipage pour reconduire la princesse Catherine dans la capitale. L'abbesse et les nonnes vinrent se prosterner à ses pieds pour solliciter sa protection; elle quitta avec solennité le lieu dé sa prison, et plus d'une fois elle y envoya ensuite des présens et de l'argent.
L'impératrice Elisabeth tenait beaucoup à marier l'ex-fiancée impériale, à laquelle, jadis, le jour de ses fiançailles, elle avait dû venir baiser la main, mais il n'était guère facile de trouver un établissement pour une personne que tout le monde savait être dissolue, d'un caractère impérieux, et laquelle, en môme temps, avait trop d'orgueil pour épouser le premier venu. Enfin, en 174S, après trois années de vains efforts, le comte Alexandre Bruce, à peine devenu veuf de sa première femme, aussi une Dolgoroukow, nièce du maréchal, consentit à épouser la princesse Catherine. Après le mariage, les nouveaux époux allèrent à Novgorod saluer les tombes du frère aîné et des oncles de la comtesse. Celle-ci prit froid dans ce voyage; de retour à Pétersbourg, elle tomba malade et mourut bieptét. Sur son lit de mort, elle se fit apporter toutes ses robes et les fit jeter au feu, afin que personne ne puisse les porter après elle: sa hauteur et son extrême orgueil ne la quittèrent point même à ce moment suprême!
Son frère le prince Nicolas, qui avait eu le bout de la langue coupé, obtint de l'impératrice Elisabeth le rang de brigadier et l'autorisation de vivre hors du service. Il se fixa à Moscou; épousa une Galitsyne, une demoiselle d'un âge plus que mûr, et devenu veuf après quelques stnnées de mariage, il épousa en secondes noces une Brédihine, dont le père avait été voïévode à Novgorod en 1739, au moment du su[^lice de la famille Dolgoroukow. La petite Brédihine, alors âgée de six ans» avait assisté au triste spectacle de ce supplice, et certes, elle ne se doutait nullement que le jeune homme, auquel, en sa présence, Ton venait d'administrer le knout et de couper le bout de la langue, se trouvait deètiné à devenir son mari dix-sept ans plus tard. De ce second ma^ riage naquit, entre autres, celte princesse Barbe Dolgoroukow qui faisait
la traite des blancs (voyez page 227). J'ai connu, dans ma jennessô, le fils da prince Nicolas de son second lit, le prince Alexandre, mort à Moscou en 1844 à Tâge de 86 ans; il était d'une bêtise frisaat l'idiotisme; il avait épousé une demoiselle de Litsyne, fille naturelle de ce prince Alexandre Gantsyne qui fut vice-chancelier et grand-chambellan 50US le règne de Catherine IL
; Le troisième frère de la princesse Catherine, le prince Alexis, envoyé aa Kamtchatka pour être enrôlé comme simple matelot, y avait coatraoté des habitudes d'ivrognerie crapuleuse. De retour de l'exil, devenu officier de marine, il épousa une princesse Mychetski, et il en eut un ûls, Grégoire, mort en 1812 sans avoir été 'marié, un homme fort distingué et fort respectable, l'un des principaux francs-maçons russes de son temps. Devenu veuf, le prince Alexis se remaria avec une veuve Pléçtchéiew ; il en eut un fils, Ivan, et une fille, la princesse Pierre Mencbikow. Devenu veuf pour la seconde fois, il prit pour maîtresse la femmç d'un matelot, dont il eut quatre fils, Paul, Jacques, Alexis et André; après la mort du mari-matelot, le prince Alexis épousa sa maîtresse; I^s quatre garçons assistèrent au mariage de leur mère; lorsque le prêtre, suivant le rit, conduisit les nouveaux époux trois fois autour du lutrin placé au milieu de l'église, et sur lequel se trouve déposée la croix, les quatre garçons suivaient leur mère, à la robe de laquelle on les avait rattachés par des rubans roses; cela constituait jadis en Russie une légitimation et s'aLpfehil privéntchivate. L'un de ces garçons, Alexis, fut plus tard ministre de la justice sous le règne de l'empereur Nicolas.
Le plus jeune des frères de la fiancée impériale, le prince Alexandre Dolgoroukow, au retour do l'exil, épousa une Matiouchkine, dont le père, Cyrille Pétrovitch, était un cousin issu de germain de Pierre I et l'oncle germain du comte Matiouchkine. Ce fut l'un des petits-fils du prince Alexandre qui, à Perm, fit servir à ses convives, à dîner, son chien rôti (voyez page 4). J'ai raconté plus haut comment les inquisiteurs de Bieren avaient arraché au prince Alexandre, sous l'influence des fumées de vin, les dépositions les plus compromettantes pour sa famille. Au retour de l'exil, ses frères et soeurs ne voulurent jamais le voir; ses enfans n'étaient point désignés autrement, dans le langage de famille, que sous le nom de branche maudite, et ceci dura jusqu'au moment où son fils aîné, Alexandre, obtint la bienveillance de l'empereur Paul qui le nomma sénateur et conseiller privé actuel. La bienveillance impériale, en Russie, passe avant tout : elle fit évanouir cette vendetta.
J'ai déjà dit que la soeur aînée de la princesse Catherine, Anna, ne se maria point, et la plus jeune, Hélène, épousa le prince George louriévitch Dolgoroukow, rappelé de Sibérie, où il avait été envoyé par Bieren aux travaux forcés dans la ville de Kouzneîsk. Le prince George mourut en 1747; la princesse Hélène lui survécut d'un demi-siècle;
elle mourat en 1709, dans la 84* année de son âge. Elle habitait Moscou, où elle vivait assez retirée; dans sa maison régnait' nne étiquette solennelle et minutieuse qui éloigna d^elle beaucoup de monde; dans son salon , l'on voyait les portraits de sa soeur Catherine et de Pierre II, avec des couronnes impériales placées au-dessus des cadres; en général, la princesse Hélène était connue par son excessive fierté et un orgueil poussé jusqu'au ridicule.
Les quatre cousins-germains de la fiancée impériale, les fils du malbenreux prince Serge, décapité à Novgorod, furent également rappelés par l'impératrice Elisabeth et nommés officiers aux gardes. L'un d'eux, le prince Pierre, devint un oflicier-général fort, distingué. Il fut tué à la prise, par nos troupes, de la ville de Hotine en Bessarabie, en 1769, et se trouve inhumé dans la cathédrale du grand couvent (lavra) de Kiew. Il laissa une fille naturelle, Anna Pétrovna Roukow, laquelle épousa le prince Alexis Léontiévitch Shahovskoy.
Mon trisaïeul et sa femme avaient été exilés à la campagne; n'ayant Joué aucun rôle important, ils avaient échappé à la confiscation, mais si Bieren ne les avait point dépouillés, les amis de ma trisaïeule, les jésuites et les abbés, y avaient suppléé; les pieux personnages, ad ma* jorem Dei gloriam, avaient littéralement dévalisé la princesse Irène. De ses quatre fils, le second et le troisième, Nicolas et Alexandre, se trouvaient vis-à-vis de rien; l'aîné, Vladimir, et le plus jeune, Pierre, mon bisaïeul , avaient une fortune personnelle, léguée à chacun d'eux par leurs marraines ; le prince Pierre possédait quatre mille serfs, à lui légués par sa marraine la czarine Prascovia, veuve du czar Ivan V et mère de l'impératrice Anne. Il va sans dire que sous le règne de celle-ci l'on ne toucha point à une fortune prenant sa source dans la munificence de la mère de l'impératrice, mais mon bisaïeul était destiné à se voir ruiné par une autre voie. Il avait épousé, à l'âge de 19 ans, Sophie Pétrovna Apostoll, petite-fille du hétman petit-russien de ce nom, une jeune personne d'une éducation fort distinguée, son père lui-même en ayant reçu une très -remarquable pour son temps (voyez page 223). Mais le ménage ne resta point uni; mon bisaïeul faisait de fréquentes et longues absences, laissant sa femme dans la maison de son beau-père; pendant l'une de ces absences, il commit l'insigne folie de donner à l'une de ses tantes, la princesse Eudoxie Pétrovna, une vieille fille dominée par la passion du jeu, une procuration pour l'administration de ses biens, au lieu de donner ceUe procuration à sa femme. Dans cet acte, il in-' sera, suivant l'absurde usage si souvent usité en Russie, la clause d'autorisation pour engager et vendre les biens. La vilaine princesse Eudoxie, ayant fait des pertes considérables au jeu, vendit les biens de son trop confiant neveu, et le réduisit à la misère. Force fut alors à mon bisaïeul de continuer son service dans l'armée, et de vivre de ses appointemens, de colonel d'abord, de brigadier ensuite, enfin de général-major, jusqu'à
sa mort, arrivée en 1773, à Fâge de K3 ans. Sa femme centinua i résider en Petite-Rassie chez son père. Je parlerai plus loin de leur» enfans.
Ici je reviens à ma trisaïeule, la catholique princesse Irène.
Sous le règne d'Elisabeth, elle et son mari revinrent à Pétersbourg, et se trouvaient, grâce aux jésuites et aux abbés, dans le dénuement le plus absolu. L'impératrice Elisabeth, fort bigote, exigea de la princesse Irène une abjuration positive de la religion catholique. N'osant désobéir à Timpératrice, ma trisaïeule profita de ce que le prêtre, chargé de recevoir son abjuration, ignorait le latin; elle lui persuada que Tacte ne serait valable que pour autant qu'il serait prononcé en cette langue; elle prononça, la figure rayonnante, un discours en latin, dans lequel
elle abjura solennellement, positivement et irrévocablement la reli*
gion luthérienne (qu'elle n'avait jamais professée), et l'impératrice di^ sait à tout venant: je vois qu'Irène Dolgoroukow m'est bien dévouée; elle s'est empressée d'abjurer le papisme et de revenir à l'orthodoxie!
L'obligation de pratiquer extérieurement notre religion pesait beaucoup à la princesse Irène; elle sollicita l'autorisation de faire un voyage à l'étranger. Mais déjà l'histoire de la fausse abjuration commençait à transpirer; on lui refusa un passeport; et elle se trouvait surveillée à Moscou où elle avait fixé son séjour. Alors elle se mit à réunir ses dernières ressources dans le but de s'enfuir par Smolensk et la Pologne pour se rendre à Rome; elle allait se mettre en route lorsqu'elle tomba malade et mourut le 28 novembre 1751, dans la 52* année de son âge. Elle est inhumée, a Moscou, dans le couvent de Bohoïavlenskoy.
Son mari, mon trisaïeul le prince Serge Pétrovitch, lui survécut de dix années. Il fut, après la mort de sa femme, ministre à Constantinople et président du collège du commerce, postes fort lucratifs, dans lesquelles il se signala par son intégrité.
Des frères de mon bisaïeul, les princes Nicolas et Alexandre furent des hommes médiocres, mais l'aîné, le prince Vladimir Serghéiévitch, avait beaucoup d'esprit, d'instruction, un mérite sérieux; c'était un babile diplomate, mais en même temps un homme respectable, un homme de coeur et d'honneur, ayant toujours su garder et conserver sa dignité, ce qui n'était guère facile en Russie à cette époque. Après avoir fait d'excellentes études, il était entré dans le corps du génie militaire, mais la dignité de sa conduite lui avait valu l'aversion du tout-puissant comte Pierre Schouvalow. Blessé de ne point voir le prince Vladimir se ranger parmi ses courtisans, il lui refusait tout avancement, et au moment de l'avènement de Catherine II au trône, mon arrière-grandoncle,' déjà âgé pour lors de 45 ans, avait seulement le rang de lieutenant-colonel. Catherine était douée d'un coup d'oeil d'aigle pour discerner les hommes et les apprécier à leur juste valeur. La paix entre la Russie et la Prusse se trouvait signée; il s'agissait d'envoyer un ministre à
fierlin, à la cour de Frédéric II, poste éminent et brillant ^ mais fort difficile : rbabileté et Tastuce de Frédéric égalaient son génie. L^impératrice appela à ce poste le célèbre prince Nicolas Répnine, Tun des hommes les plus remarquables de son temps, mais peu de mois après, elle conGa à Répnine une mission encore plus importante : celle de mi* lustre à Varsovie. L^ambassadeur russe en Pologne, le comte Keyser> lingk, devenu vieux, inGrme et n'ayant d'ailleurs jamais brillé par Té* nergie, se trouvait, malgré son grand esprit, insuffisant en présence de Téventualité prochaine de la mort du vieux roi Auguste III, dont la couronne était convoitée par Catherine pour son ancien amant Poniatowski. Le prince Répnine, intelligent, rusé, énergique et souple à la fois, fut envoyé à Varsovie; le prince Vladimir Sergbéiévitch fut avancé comme colonel et nommé ministre auprès de Frédéric il. Il occupa ce poste important pendant vintg-cinq années consécutives, jusqu'après la mort du célèbre roi, qui lui témoigna toujours estime et bienveillance.
Je vais narrer ici une anecdote fort connue dans son temps, et je la transcris sans l'accompagner d'aucun commentaire. La bigoterie catholique de ma trisaïeule la princesse Irène, les extravagances çomr mises par elle dans ce sens, avaient eu le résultat ordinaire produit, par des exagérations, sur l'esprit des membres de la famille, témoins rapprochés et intimes de tout ce qui a lieu. Les fils de la bigote prin* cesse Irène, les élèves de l'abbé Jiibé étaient, à l'exception du seul prince Alexandre, complètement incrédules. Le prince Vladimir, la veille de son départ de Pétershourg pour Berlin, soupait avec le prince Alexandre, lequel faisait ses préparatifs de voyage pour Madrid, où il allait se rendre en qualité de chargé d'affaires de Russie. Les deux frères se donnèrent parole à ce que le premier d'entr'eux venant à mourir, viendrait avertir l'autre de ce qu'il en est au-delà de la tombe. Plusieurs années après, mon aïeul, attaché à la légation de Russie à Berlin, vit un matin son oncle singulièrement affecté, triste et préoccupé. Il lui demanda s'il n'était point indisposé, et reçut pour réponse, que la nuit, étant éveillé, il avait vu apparaître l'ombre de son frère, et avait entendu ces paroles : mon frère, il faut avoir de la foi (brate, vér). Plus tard, la poste de Madrid apporta la nouvelle que le prince Alexandre y était décédé après une courte maladie, et décédé dans la nuit môme de la vision ! J'ai connu des personnes qui avaient entendu raconter ce fait au prince Vladimir lui-môme*.
Après la mort de Frédéric II, le prince Vladimir, ne se trouvant guère en bons termes avec le nouveau roi Frédéric-Guillaume II, sollicita son rappel, d'autant plus que devenu septuagénaire, il aspirait au repos. Il vint se fixer à Moscou, et il y finit ses jours en 1803, à l'âge de 86 ans. Il avait adopté les enfans de son frère Nicolas, mort en 1781 :
• Ma grand'mëre, ma tante Korsakow, le comte Pierre Tolstoy, enfin le vieux Monravicw- Apostoll, le père des décembristes.
dans Fespérance de tirer profit de ces dernières. Le goaveprnemeni russe, sous le règne d'Anne, déployait une férocité épouvantable à poursuivre la rentrée des arrérages d'impôts; sommé, en sa qualité de gouverneur de province, de prêter la main à ces atrocités, Tcherkaski le faisait avec une visible répugnance; il eut Tiraprudence de s'exprimer librement sur les mauvaises influences de l'entourage impérial, et de laisser échapper ce propos : il aurait mille fois mieux valu élire au, trône le petit prince de Hdêtein^ sous la régence de la grande-duchesse Elisabeth, Il n'en fallut pas davantage pour inventer toute une accusation d'un complot, ayant pour but l'avènement du petit prince d^ Holstein au trône de Russie. Lors de l'arrestation de Tcherkaski, Ton trouva chez lui de§ lettres de plusieurs magnats polonais de ses amis, lesquels, dans ces lettres toutes privées et confidentielles, déploraient la triste position, en Russie, d'un aussi grand seigneur, exposé à subir toutes les avanies et les ignominies possibles, et ne ménageaient nul« lement Bieren, Ceci acheva la perte du malheureux : il fut torturé, exilé en Sibérie et sa fortune confisquée. Après l'avènement au trône d'Elisabeth, il fut rappelé, nommé maréchal de la cour avec le rang de lieutenant-général et chevalier de Saint-Alexandre, indemnités fort insufiisantes pour un homme de cette position sociale, après les im-» menses pertes par lui subies : on ne lui restitua qu'une faible partie de sa fortune, celles d'entre ses terres qui n'avaient point été distribuées à d'autres, et pour ces dernières il ne reçut la moindre indemnité, preuve qu'il n'y avait point eu de complot réel, autrement l'indemnité aurait été plus large. Il mourut en 1749, sans avoir exercé aucune influence à la cour.
Mon trisaïeul, le prince Serge Pétrovitch, n'avait joué aucun rôle important : aussi se borna-t-on à l'exiler à la campagne avec sa femme.
Avant leur départ de Moscou, l'impératrice Anne fit chercher ma trisaïeule pour lui reprocher sa conversion au catholicisme. Elle la reçut dans la chambre de ses demoiselles d'honneur, voisine du cabinet impérial. Lorsque ma trisaïeule, selon l'étiquette, se baissait pour baiser la main de l'impératrice, celle-ci lui appliqua un vigoureux soufflet, l'agonisa d'injures comme un cocher aurait pu le faire, et termina cette audience par les mots : hors d'ici, drôlesse (pochla vone^ merzavka).
L'abbe Jubé fut expulsé de Russie, ainsi que la femme de chambre de ma trisaïeule, une nommée Behr, catholique fanatique. Le duc de Liria, se voyant dans une fausse position, sollicita son rappel et partit dans l'hiver qui suivit l'avènement d'Anne au trône.
Mais la famille Dolgoroukow n'était point au bout de ses malheurs. Ainsi qu'il arrive souvent en ce monde, un événement beureu^ç devint la cause première d'une catastrophe épouvantable.
L'habile et rusé baron Schafirow avait obtenu, de Bieren, le rappel