‹ Mémoires du prince Pierre DolgoroukowChapitre 20 sur 37 · SI · texte numérisé non relu

SI

* tat Utt gîbet, alors vous n'aurez point achevé Toeuvre de voire im- ■ mortel oncle, i Tous les assistans partirent d'un éclat de rire ; Bieren riait à se tenir les côtes, et l'impératrice partagea rhiiarité générale. Le grand-veneur était perdu '

On porta à la connaissance de l'impératrice, qu^en 1737 le maître d'hôtel du grand- veneur avait puisé 500 roubles dans la caisse du comptoir des écuries de la cour. Le secrétaire de ce comptoir, Mouromtsow, ayant été interrogé, déclara qu'il avait opéré la remise dé cette somme sur l'ordre de son chef, le grand-veneur. Le jour même, le samedi de la semaine de Pâques, 12 avril, le général OuchakôW arriva chez Yolynski accompagné du sous-lieutenatit aux gardes Kako* vinski et d'une escouade de soldats, et lui signi6a les arrêts forcés à subir avec toute la rigueur possible, sous la garde et la surveillance de Poffioier et de son escouade. Le grand-veneur, son fils adolescent, ses deux filles, une nièce élevée chez lui, furent mis aux arrêts dans leurs chambres respectives; non-seulement il fut défendu d'ôter les doubles croisées des fenêtres, mais encore les^vasistas eux-mêmes furent encloués ; le grand-veneur fut relégué dans son cabinet, dont les portes furent enclouées, une seule exceptée, auprès de laquelle étaient placés, jour et nuit, deux factionnaires armés; on ne le laissait sortir de son cabine êou8 attctm prétexte. Il sollicita l'autortsation de faire venir journellement Dii prêtre, un médecin et des pauvres pour leur faire l'aumône. Oh n'autorisa que la visite du médecin, le Portugais Sanchez, et seulement en présence de Kakovinski*.

Le lendemain fut nommée une commission d'enquête, composée de neuf membres; l'on eut soin de n'y faire entrer aucun Allemand, pour en imposer an public par une apparence d'impartialité. C'étaient : les généraux en chef Tchemychew, Ouchakow, Roumiantsow; les lieute^ Bant-généraux : prince Nikita Troubetskoy (récemment nommé procureurgénéral de l'empire et l'un des commensaux de Yolynski), Michel Hroust* chow et prince Basile Répnine, les conseillers privés Basile Novossiltsoiiv €t Ivan Népluiew, et le général-major Pierre Schipow. A l'exception du seul Répnine (voyez page 4!26), les huit autres étaient de plats valets de conr, rampant- devant Bieren et capables de toutes les bassesses,

La commission d'enquête ouvrit ses séances le mardi 15 avril, et Id jour même elle fit arrêter le secrétaire du grand-veneur, Basile Glad^ kow, son aide-de-camp Ivan Rodionow et son maître d'hôtel Basile Kou-* banetz; le lendemain, elle fit arrêter léropkine et Hroustchow, et le 20 avril, l'assesseur du comptoir de la cour Smirnow; l'on envoya aiËSsi us courrier à Nijni pour y arrêter le vice-gouverneur Ivan Yolynski, frère de^ l'accusé, et l'amener à Pétersbourg.

♦ Ce Kakovinski eut un û\ë, Nicolas Nikitîtch, commacndant de place à Mosocra sons le règne de Catherine II. La fille de ce dernier, Anastasie Nicolaîévna, mariée k Nikità Pétrovitch Hitrovo, a été l'aïeule maternelle du prince Serge. Ouroussow et de madame Maltsow.

La copQmissktt tenait ses séances tous les joars, depni» sept heoces dtt matin jusqu'à deu^i heures de raprès-midi, sauf une demi-heure pour laisser k temps de faire servir à déjeûner à ses membres; mais pendant ces sept heures consécutives l'on ne donnait rien à manger à Tac* ensé, dans le hut d'afTaihlir ses forces. Les séances auraient lieu au palais italien (bâti sous Pierre I sur la Fontanka, là où se trouvent maintenant les bâtimens de Tinstitut de Sainte-tlatherine; le nom du palais lui venait de son architecture et de son aménagement intérieur» tous les deux dans le style italien). Volynski avait complètement perdu courage $ il était terrifié au point de se jeter à genoux lors des interrogatoires, et de se prosterner par terre devant les membres de la commission. De tous eôié» surgissaient les preuves des concussions de Taccusé, mais ee genre de crime était bien commun en Russie*! Bieren voulait obtenir ou infv^nter des preuves saillantes du crime de lèse-majesté. A cet effet, sur les avis d'Ostermann^ il soudoya le maître d'hôtel de Taceusé, Koubanetz. C'était un tatar du Kouban; fait prisonnier dans Tenfance, amené à Astrahan, baptisé, il avait été employé à titre de commis chez un marchand de cette ville, nommé Klémentiew, et placé ensuite cotnme scribe à la chancellerie du gouverneur de la province* Volynski, en occupant ce poste, avait porté son attention sur ce jeune homme intelligent et fourbe; il en avait fait son maître d'hôtel, son homme de confiance, son bras droit dans les concussions et les piiévarications; c'était par l'intermédiaire de Koubanetz qu'il recevait et extorquait l'argent et les cadeaux ; il n'avait point de secrets pour cet homme; en sa présence, pouf ainsi dire, il pensait tout haut. Une fois vendu par Koubanetz> le grand-veneur était perdu : il tombait à la dis^ erétion de ses ennemis. Le coup était bien calculé, et porta terriblement juste.

Yol3mski avait déjà avoué, dans ses interrogatoires, que les insinuations contenues dans sa lettre à l'impératrice avaient en vue le grandécuyer prince Kourakine, l'amiral comte Nicolas Geiovine, et surtout, de préférence, le vice-chancelier comte Ostermann ; il dit de ce dernier, en pleine séance : Ostermann ne parle jamais franchement à perêonme^ pas même à sa femme. Népluiew s'écria alors d'une voix rude : ii n'est pas convenable de parler ici des relations du comte Ostermann avec sa femme. Volynski se reconnaissait coupable d'emportement et de violence à l'égard de Trédiakovski : il sollicitait Tindulgence de l'impératrice et celle du duc de Courlande

On accusait également le grand-veneur d'avoir cherché à indisposer l'impératrice contre Bieren par l'intermédiaire de la princesse Agrip^ pine Stcherbatow. Celle-ci, une princesse Prozorovski en son nom (la soeur du maréchal, mais de beaucoup plus âgée que. lui), était la belle-

* ]]lfitare autres, U se trouvait accusé d'avoir concussionné jusqu'à TOOj^OOO roubles dans l'adniinistration des haras de Tétat^ composés de 15,000 chevaux.

soeur du prince Slcherbatow, le diplomate, la femme de sou frire afné, le prince Fédor Andréiévitch (la souche de la seconde branche actuelle de cette famille, voyez paçe 76). Admise dans rintimité dé l'impératrice, elle y jouait un rôle de bouffonne, faisant rire Anne par ses lazzis et son talent de contrefaire les gens. Ayant appris rarréstation de Volynski, elle fut saisie d'une frayeur atroce; elle courut se jeter aux pieds de Bîeren et lui embrasser les genoux. Elle fut sauvéô par l'intercession f Ostermann, beau-frère de son beau-frère à elle.

Après les délations de Koubanetz, l'affaire du grand-veneur prit une autre tournure. Cet lK)mme nomma toutes les personnes qui venaient Id soir chez son mattre assister aux entretiens politiques, à la lecture des projets de réforme dont la rédaction lui avait été confiée par Timpératrice, enfin à la lecture des commentaires de Juste Lipse sur Tacite, ce livre qui joua un si grand rôle dans cette affaire. Placé entre les promesses de récompenses et les menaces de tortures, le maître d'hôtel raconta les propos que Volynski avait tenu en sa présence; comment il s'applaa^ dissait de l'échec essuyé par Bieren dans son projet favori de faire épouser, à son fils aîné^ la nièce de l'impératrice; comment, enfin, il déclarait impossible de parler hautement du caractère de Messaline, afin dé ne point avoir l'air de paraître faire allusion à l'impératrice Anne.

A la suite de ces dénonciations de Koubanetz, Volynski et ses eo* accusés furent transférés dans les prisons de l'amirauté, dans la nuit du 24 au 25 avril, Volynski se trouvant escorté par vingt-quatre soldats de Préobrajenski, armés de fusils chargés La commission d'enquête fut déclarée dissoute et remplacée par une nouvelle, composée de deux membres seulement : Ouchakow, Pennemi de Volynski, et Néplûiew, la créature d'Ostermann, cet ennemi juré du grand-veneur. Deux jours après, celui-ci et ses co-accusés furent incarcérés à la forteresse de Pierre et Paul. Le 30 avril, Soïmonow y fut également incarcéré. En môme temps, André lakovlew fut rappelé de son exil à Vyborg, rétabli dans ses fonctions de secrétaire du cabinet impérial, et lui, l'ennemi de Volynski, persécuté par ce dernier, il fut chargé du soin de procéder à l'examen des papiers et de la correspondance saisis chez le grand-veneur, ainsi qu'à Tinventaire de ses meubles, effets, livres,bijoux, etc.

De nouvelles accusations surgissaient tous les jours, les unes plus absurdes .que les autres; l'on imputait à crime au grand-veneur d'avoir outragé la majesté souveraine en se permettant de donner Fépithète de tyran à Ivan-)e-Terrible; on l'accusait de projets d'usurpation du trône de Russie, et Ton basait l'accusation sur un arbre généalogique de sa famille, trouvé chez lui, dans lequel il aurait fait peindre, avec des couronnes princières sur la tète, son aïeul Dmitri Mihaïlovitch Vo« lynski et la femme de celui-ci, la princesse Anne de Moscou, soeur du graûd-duc Dmitri Donskoyî!!

Le grand- veneuF fiit mis à la torture le 22 mai; ce jour-là même Eichler fut incarcéré à la forteresse, et de La Suda subit ce même sort cinq jours après. Les tortures devinrent à peu près quotidiennes; elles étaient atroces, et leur violence fut telle que, dès le premier jour de la torture, Volynski avait perdu l'usage de la main droite : il ne se trouvait plus en état de pouvoir signer ses dépositions et les aveux que la souffrance lui arrachait

Le 30 mai, les deux inquisiteurs, Oucbakow et Népluiew, se rendirent chez le comte Platon Moussine-Pouchkine, indisposé et gardant la chambre; ils avaient reçu Tordre de lui faire subir un interrogatoire. Le comte, un homme riche, haut placé par ses alliances, ses relations, ses fonctions de sénateur et de président du collège de commerce, se distinguait, je Tai dit, par son aversion profonde pour les Allemands et une franchise de langage, nullement usuelle à la cour de Russie. La position élevée du comte avait donné lieu, jusque-là, à des ménagemens de la part des inquisiteurs; mais, dans cet interrogatoire, il exprima franchement sa désapprobation au sujet de Tinfluence prédominante des Allemands et des rapports trop intimes de Bieren avec Timpératrice. Invité k raconter ce qui se passait chez Volynski, il répondit qu'un Pouchkine n'était point un délateur/ Les deux inquisiteurs s'empressèrent de faire leur rapport à l'impératrice au sujet de ces paroles; le lendemain môme l'iiîfortuné comte fut conduit à la forteresse; sa femme et ses enfans furent mis aux arrêts dans leur maison et des sentinelles furent placées aux portes.

Koubanetz, instigué par les ennemis du grand-veneur, fit encore une nouvelle délation : il affirma que son maître aurait souvent consulté l'almanach pour y voir l'âge du jeune duc de Holstein. C'était verser de l'huile sur le feu; ordre fut donné de redoubler de rigueur dans les tortures, auxquelles l'on soumettait les malheureux accusés*

Le 19 juin, un tribunal fut chargé de juger le grand-veneur et ses co-aocusés. Ce tribunal devait se composer des sénateurs et de quinze personnes, nominalement désignées par l'impératrice (c'est-à-dire par Bieren et Ostermann). Le sénat comptait alors douze membres (nous imprimons en lettres italiques les noms des neuf sénateurs qui siégèrent dans ee tribunal de sang) : les généraux en chef Tchernychew et Ouchakow ; \e conmWer privé actuel comte Michel Golovkine ; les conseillers privés Basile Novossiltsow^ Alexandre Narychkine (le beau-frère de Volynski), et comte Platon Moussine-Pouchkine; le lieutenant-général Michel Hroustchow, les généraux-majors: Alexis Tarakanow, Ivan Bakmétew, Nikita Boumiantsow (l'oncle du maréchal), Michel FUozofow et Pierre Schipow.

Tarakanow, pour son bonheur, se trouvait absent; le comte Michel Golovkine, fort sujet aux attaques de goutte, en avait prétexté une pour

ne poiat siéger dans ce tribunal de sang; il s^étatt retiré à Ropcha, une terre de sa femme^ à 36 yerstes de Pétersbourg *.

Les quinze personnages désignés pour siéger dans cet odieut tribunal éCaient : le maréchal prince Ivan Troubetskoy, le prince Alexis Tcherkaski (par sa première femme il était le beau-frère de Yolynski, et, de plus, la comtesse Platon Moussine-Poucbkine était sa propre nièce), le IMTocureur-général prince Nikita Troubetskoy, neveu du maréchal ; les conseillers privés Fédor Naoumow et Ivan Népluiew; le lieutenant-général Etienne Ignatiew; le général-major Pierre Izmaïlow, tous les deux membres du collège de la guerre; le contre-amiral Zahar Michoukow, membre du collège de l'amirauté ; Job Mikouline, lequel venait de remplacer Finfortuné Soïmonow dans les fonctions de commissaire-général de la flotte; trois majors aux gardes : Nicolas Stréchnew, beau-frère d'Ostermann, le prince Pierre Tcberkaski, jusque-là Tami de Yolynski, empressé de tourner le dos à oelui-ci au jour de son désastre, et Dmitri Tchentsow; le vice-président du collège de la justice, prince Ivan Troubetskoy, frère du procureur-général et neveu du maréchal f; Pierre Kvachnine-Samarine, conseiller au collège de la justice, et le brigadier Ivan Ounkovski, maître de police à Pétersbourg.

La composition de ce tribunal offre la preuve évidente à quel point les notions les plus simples, les plus élémentaires de justice, d'équité, enfin d'humanité et de convenances sociales, se trouvaient être complètement étrangères au gouvernement! L'on voit figurer, dans ce tribunal, le vieux maréchal Troubetskoy avec deux neveux^ tandis qu'un troisième était le beau-frère du principal accusé; l'on y voit encore deux beaux-frères de ce dernier; ensuite deux de ses amis, Novossiltsaw et Pierre Tcberkaski, tous les deux arrêtés, interrogés, mis en liberté et siégeant maintenant parmi les juges! L'on y voyait également un beaufrère d'Ostermann, la haine pour lequel avait été l'un des griefs de l'accusation. Enfin, Ouchakow et Népluiew, qui avaient, à eux deux, mené l'enquête, interrogé et torturé les accusés» siégeaient également parmi les juges!

Mais voici un fait pouvant peindre toute la partialité de Timpératrice et la. façon de procéder sous ce régime. Les princes Alexis Tcber- .kaski et Nikita Troubetskoy avaient été convaincus d'avoir assisté aux

* Bopcha avait appartenu à la famille Hastfer. Lors de la conquête de l'Ingrie, Pierre I fit don de Bopcha «a prince-César, Ivan Romodanovski. Elle passa à sa fille, la comtesse Michel Goloykine, et fut confisquée, en 1742, par ordre de rimpératrice Élisabetii, laquelle ne se doutait guère que, vingt ans plus tard, Ton y étranglerait son neveu Pierre ICI. Catherine II commit un manque de convenance ( ce qui lui arrivait rarement) en donnant Bopcha au prince Orlow, frère de l'assassin de son marî. Après la mort du prince Orlow, Bopcha fut achetë^e par l'arménien Lazarew. lequel la vendit ensuite à l'empereur PauL

t Le prince Alexis Troubetskoy, frère du procureur-général et du prince Ivan, était marié à Aima Naiyehkine^ soeur de feu madame Volynski.

réaiMoiift». am: iedareS) m pris patt anx conversations f|m araieBl m lieu chez Yolynski.Troulïetsk^y ne fut interrogé qu'une seule fois| Tcberka^i ne le fut point du tout; tous les deux furent mandés €hez rimpératrico, laquelle, après leur avoir adressé plus^rs questions» et en souvenance des services rendus par eux lors de la restauration du pouvoir absolu en 1730, dontia Tordre de les laisser complètement libres, tranquilles, de ne leur faire 'subir aucun istertogatoîre, et eela an moment môme où leurs co-accusés passMOt par répreuve des tortures les plus atroces! Bien plus, tous Jes deux furent appelés à siéger, à titre de 3uges, pour prononcer sur le sort de leurs eo-accu«és1

Ce prince Nikita Troubetskoy était fortement appuyé en conr. Ses intifeues de 1730 pour en arriver à la restauration dn pouvoir absolu, tmies à la protection do son beau-père, le éhaxkcekïet Golovkine, et de sa beUe*soeur, la comtesse Michel Golovkine, à Fexil en Sibérie die laquelle il contribua plus tard d'une façon si décidée (voyez pages 60 et 61), lui valurent le grade de général-major, le rang de major aux gardes et celui de sous^lieutenant aux cbevaliers-gardes. Devenu veuf en 1735, il se remaria quelques mois après. Il épousa une veu!V«, Anna Danilovna Héraskow, née princesse Droutskoy, la maîtresse du maréchal Munich, et il Tépousa pour avoir Tappui de Munich! Lors de la guerre avec les Turcs, le maréchal fit nommer le prince Nikiia commissaire-général des guerres avec le rang de lieutenant-général, fonctions où le prince Nikita se signala par les vols les plus odieul. Le maréchal, qui était président du collège de la guerre, le fît nommer président pojr intérim pendant que lui-même se trouvait à Tarmée, et lui obtint, le jour de la célébration de la paix, le cordon d'Alexandre- Nevski. Bieren fit nommer Troubetskoy gouyemenr de la Sibérie; alors Mtmicb, âgé de 57 ans, mais encore vert et robuste, ne voulant point se séparer de sa maîtresse, obtint la révocation de eetle nomination et fit appeler le prince Nikita aux fonctions si importantes de procureurgénéral de Tempire! Dès que cette dernière nomination eut été publiée, le prince Antiochus Cantémir, ministre de Russie à Paris, lequel, dans ses poésies, tonnait contre les alms et chantait la vertu, mais ^i était un plat-pied de première force (témoin toutes les bassesses faites par lui pour engager* le maréchal duc de Biron à reconnaître Bieren pour un agnat de sa maison) , Cantémir, suivant son système de basse flagornerie, s'empressa d'adresser à Troubetskoy une louangeuse épîlre en vers.

Au moojbent oà ses amis, Yolynski et autres^ gémissaient dans les tortures, le nonreau procureur-général, par Tappui de Mûnicti, oètenait encore le rang de conseiller privé actuel.

Pendant ce temps, pour en imposer au public, et surtout au corps diplomatique, Bieren, Ostermann et les Allemands en général, faisaient courir le bruit de la. déc(Hi verte d'ime vaste conspiration, dont YolyAski

Mraii Aé h chef. La terreur planait sur Pèter$bo«trgç Foii osait à f&tm, m :se reaoo0tniût, méoie dans les salons, faire une vaguie alla- 4kn ait prooès, pbj&t des préoccupations générales du plibltc.

Le vendredi 20 juin, le tribunal de sang tint sa seule et unique séanceu Les fonctions de secrétaire étaient remplies par im parent de Tun.des accusés, Hroustchow, assesseur à ia terrible chancellerie se- -crête. Le procurenr-fénéral, prince Nikha Troubetskoy, proposa, contre ses anciens, co-accusés, une sentmioe épouvantable : il proposa de condamner de La Suda à éire décapité; Ei^ler — - roué; Moussine-Pouchkine, Soïmonow, léropkine H Hroustchow — écaftelés ; Volynski — en^ paie vivant^ après avoir eu préalablement la langue coupée; enfin, les enfans de Volynski (si complètement Unocens en cette affaire) — à être exilés en Sibérie pour leur vie durant, et la confiscation en masse de lous les l»^s des accusés, amsi que de ceux appartenant à leurs familles.

Le tribunal, à l'unanimitd, prononça cette sentence alroce 11 y avait

là des parens, des amis des accusés, il y avait deux des beaux-frères de Volynski; mais la terreur qui planait sur la société russe était si îoleose, que non-seulement pas une voix ne s'éleva, mais personne a'osa môme témoigner la moindre hésitation ! Cette séance rappela les plus mauvais ^ours du bas-empire à Byzance et du joug mongol eu Bttssie.N Alexandre Narychkine, le beau-frère de Volynski, le même qui, fious le règne plein de mansuétude de Pierre II, avait fait preuve de tani d*indépendanoe et d'unjs dignité poussée jusqu'à forgueil le plus hautain — vota avec les autres ! Son petit-fils racontait, un demi-siècle fios tard, à mon aïeul, que son graûd-père, en sortant de la séance, afirès être monté en voiture, s'évanouit : on le ramena à la maison sans connaissance; oa fut obligé de le saigner ce jour- là et le jour suivant; la nuit il eut le délire, pendant lequel il répétait ; je suis un !$célémt (izverghe) : fui condamné des innocens; fat condamné mon frère! Dix^utt mois plus tard, après Tavénement d'Elisabeth au tr^e, l'on demandait au sénateur Pierre Mihaïloviteh Schipow s'il avait éprouvé an sentiment bien amer en adhérant à l'arrêt ^iu 20 juin 1740. < Cer- » tainemeni, répondit ce véritable sénateur russe, cela m'a causé beau- » coup de chagrin ; je savais bien que tous ces gens-là étaient imiô- »>ceiis; mais que voulez-vous? il vaut mieux faire écarteler et empaler «les autres plutôt que de s'exposer à l'être soi-même! >

Ce proipos donne la clef du caractère de Men des gens parmi la noblesse russe]

Bierien, pour compromettre dans ses intérêts le plus grand nomtre .possible de Russes haut placés, fit communiquer cet arrêt à quatre personnages retenus, par leurs fonctions de cour, à Péterhoff, auprès de rimpératrice, en les faisant inviter à donner leur opinion à cet égard. C'étaient : le grand-écuyer prince Kourakine, le maréchal do la cour âcàéffélew, raide-de-cai^p-général de service Sdâile Saltykow et le

chambelfeui de s^vice Etienne Laponhine; tons les quatre doonèrent lenr adhésion à cet arrêt : Kourakine avec jubilation^ les trms autres avec un sentiment de répugnance quMls prenaient bien soin de dîMfmuler

L'impératrice ne voulait point signer Tarrêt de mort; 3 y eut deux jours de lutte et des scènes d'une grande vivacité entre elle et son favori. Anne, si dure de coeur, alla pourtant» en cette occasion, jusqu'à verser des larmes; Bieren la menaça de s'éloigner; elle céda; l'arrêt fut quelque peu modifié, mais pourtant sa teneur resta atroce. Cet arrêt, signé par Anne le 23 juin, condamna :

Volynski à être décapité, après avoir eu préalablement la langue et la main droite coupées, et ses biens confisqués;

Ses deux filles à être enfermées dans des couvons, en Sibérie; ' Son fils, à être envoyé en Sibérie pour y être détenu, jusqu'à l'âge de quinze ans, sans pouvoir communiquer avec personne, et une fois arrivé à ses quinze ans, à être inscrit comme soldat pour sa vie durant;

Le comte 'Moussine-Pouchkine à avoir la langue coupée et à être envoyé au couvent de Solovetsk, sur la mer Blanche, pour y être tenu dans la détention la plus rigoureuse et nourri comme un simple moine; la fortune par lui acquise et celle acquise par son père devant être confisquées, de façon que ses enfans de ses deux mariages hériteraient seulement de la fortune de leur bisaïeul, ainsi que de celles de leurs mères ;

léropkine et Hroustehow à être décapités et leurs biens confisqué^, sauf quarante serfs laissés à chacun des enfans de Hroustehow, lesquels conservaient leurs droits à l'héritage de leur mère*;

Soïmonow et Eichler à être knoutés sur l'échafaud en place publique et envoyés aux travaux forcés en Sibérie; la fortune de Soïmonow devant être confisquée, à l'exception de quarante serfs à laisser à chacun de ses enfans, qui conservaient leurs droits à rhéritage de leur mère (elle était une Otiaiew, d'une très-ancienne famille);

De La Suda à être fouetté sur l'échafaud en place publique et exilé au*Kamchatka.

Le jour même, lundi 23 juin, cet arrêt barbare fut signifié aux c<»idamnés, et l'exécution en fut fixée à vendredi. Volynski se montra triste et abattu, préoccupé surtout de la malheureuse destinée de ses enfans. Le prêtre de la cathédrale de la forteresse, qu'il n'avait jamais vu jusque-là, s'étant présenté pour lui offrir des consolations religieuses, il poussa à son aspect un cri d'étonnement, et lui dit l'avoir vu en

* Quelques jours après, les terres de léropkine furent restituées à son frère Akxis ; mais la confiscation fut maintenue pour sa maison, son mobilier et sa belle bibliothèque. Celle-ci, de même que celle de Hroustehow, fut triée en deux : les livres fiu^t donnés à Tacadânie ôm sciences, et les manuserita an collège d^ affres étrangèies.

rêrè, pendant son sommeil dé h bait préeéSente, le trouvant d^ane ressemblance frappante avec Thomme par lui aperçu en rêve!

La journée du jeudi fut employée à dresser réehafaud, non loin de la forteresse (na Sytnom rynké)y et vendredi 27 juin, à 7 heures du «natin, les deux juges-bourreaux, Ouchakow et Népluiew, arrivèrent à \2l forteresse. Volynski achevait d'ouïr la messe et allait communier; les deux juges se rendirent dans la prison de Houssine-Pouchkiae, lui firent donner lecture de Tarrôt et ensuite couper la langue en leur présence. Cette mutilation accomplie, ils se rendirent dans la prison de Volynski, et lui firent couper la langue. Il s'agissait de le mener à l'échafaud, mais le sang lui coulait de la bouche en abond^mce. Les deux juges-bourreaux lui firent mettre une espèce de muselière tenant Je menton, rattachée sur le haut de la tète, et lui fermant hermétiquement la bouche, de façon que le sang lui coulait dans la gorge et lui coupait la respiration. Dans cet état, à demi-évanoui, soutenu sous les bras par deux valets du boarreau, il fut conduit, ou plutôt trainé à Téchafaud, qu'entourait une foule de peuple. Après lecture donnée de la sentence, Volynski eut la main droite coupée, puis ia tète tranchée; léropkîne et Hroutschow furent décapités; Soïmonow et Eichler furent cruellement knoutés, et de La Suda horriblement fouetté. Les trois cadavres restèrent exposés sur Téchafaud pendant une heure environ, «nsuite on les chargea sur une charrette, on les emmena à l'élise de âaint-Samson, Ton y dit les prières des morts, et les trois cadavres furent ensevelis dans la même fosse, que Ton recouvrit d'une pierre -tumulaire. Sur cette pierre fut placée ensuite une petite colonne de ^anit sur un piédestal, surmontée d'une petite urne en marbre blanc. CSe monument existe encore; il menace ruine, et les descendans de Volynski, des gens riches d'ailleurs, ne s'en occupent nullement : aucun d'eux ne s'est donné la peine de faire placer un monument solide sur la tombe de leur aïeul, et depuis près d'un siède aucun d'eux ne Fa «eulem^t visitée*!!!

Catherine II se fit présenter, en 1765, le dossier du procès Volynski; après l'avoir lu, elle écrivit ces belles et sages paroles, annexées depuis à ce dossier et portant témoignage du profond esprit politique de •cette femme :

* Je conseille et je prescris à mon fils et à tous mes descendans de prendre lecture du procès Volynski d'un bout à l'autre, afin qu'ils puissent se mettre en garde contre un cas de procédure aussi illégale. L'impératrice Anne avait donné à Volynski, ministre de son cabinet, l'ordre de rédiger un projet de réformes intérieures, projet qu'il ré-

* La Bgnée masouline de Volynski s'est éteinte arec la mort de son fils ; sa seconde fiUe, Anna, comtesse Hendrikow, n'a point en d'enfiEm»;, mais ^'ainée, Marie^ «omtesse Yoiontsow, a éèé la bisaïeule du oomte Yorontsow-Daclikow et de la prin-

■ cesse Faskévitch, et la irîsaîettle da comte Boutourline, fixé en Italie.

digea &t lai présenta; il lui tseyait dé tirer de ce manuscrit ce qu'il y avait là d'utile et à laisser le reste. Au. contraire^ les ennemis de Yo« lynski, auxquels son projet déplaistait, en tirèrent, par les cfaeyeux, pour ainsi dire, une accusation de haute trahison et d'aspiration à usurper le pouvoir impérial, ce qui ïi'est nullement prouvé. L'on y voit, de plus, le peu de foi que l'on peut ajouter aux paroles prononcées dans les tortures, puisqu'auparavant tous ces malheureux affinnaîent l'innocence de Yolynski, et une fois mis à la torture, ils déclarèrent tout ce qu'il plût à leurs ennemis de leur suggérer. L'on ne saurait assez s'élonaer que le genre humain ait pu ajouter plus de foi à des paroles, proférées dans un accès de fièvre chaude, qu'à celles prcnoncées dans un moment de sang*froid. Tout homme soumis à la torture se trouve en proie, à ce moment-là, à un accès de fièvre chaude. Je le demande à tout homme raisonnable, est-il permis, en bonne conscience, de croire aux paroles prononcées dans la torture, et d'y ajouter foi ? Yolynski, orgueilleux et audacieux dans ses procédés, ne fut cependant nullement un traître; au contraire, il fut un bon el^zélé patriote *, formant des voeux ardens pour l'accomplissement, en son pays, de réformes utiles. Ain^, innocent, il fut livré au dernier supplice. Et s'il avait même réellement tenu, sur le compte de l'impératrice Anne, les propos consignés au procès, die, qui était une souveraine vertueuse**, avait l'occasion de faire voir combien peu lui importaient ces bagatelles, qui ne pouvaient rien diminuer de sa majesté et rien enlever à ses qualités personnelles. Tout souverain se trouve avoir à sa disposition un nombre incalculable de moyens de tenir en respe<^ &es sujets par la voie . de la douceur. 8i Yolynski avait vécu de mon temps ^ si j'avais remarqué en lui à la fois des tâJens d'homme d'état et un certain manque de respect à mon égard, j'aurais tâché, par toutes sortes de moyens nonblessans pour lui, de le ramener dans le droit chemin, et si j'avais remarqué en lui peu de capacité, je lui aurais dit, ou fait couiprendre, sans l'offenser toutefois : « soyez heureux et content; vous ne m'êtes 9 point nécessaire. > C'est toujours la faute au souverain si les sujets sont mécontens de lui***. Appliquez-vous ce principe à vous-mêmes, et si l'un de vous, mes très-chers descendans,. venait à lire ces lignes avec dédain, il serait plus aisé de former, à son égard, des voeux plutôt que des espérances, de le voir heureux en ce monde, en Russie surtout > Signé : Catherine.

Les terres et maisons confisquées furent distribuées à placeurs per-

* Nous ne sommes nullement de cet avis.

** L'impératrice Anne était bien, sons tons les rapports, Popposé complet de la yertn, mais Catheriiae II, en parlant ainsi de sa tante^germaine, se mantrail! nne BÎèce xespectïiease josqa'à la blague inclusÎTem^t.

*** Paroles dignes d'être gravées en lettres d'or cUns le cabinet de kma les souvexains.

^omie^; la ipaison de Yolyoski, sur la Hoîka (près de ThAtel Demutb)» fat donnée au baron QurlesTLonis de Hengdea, qui rem[>Iaça le main heureux comte Pouchkine dans la préi^idence du coUége du commercei une autre maison, située sur le quai anglais actuel, fut donnée à Basile Stréchnew, le beau-frère d'Ostermann; enfin, sa maison de campagne, 9ur la Fontanka, près du pont d'Ot^oubow, fut destinée à loger la vénerie impériale, et porte jusqu'à ce jour le nom de sou ancien propriétaire* L^uae des villas du comte Pouchkine, située entre Strélna et PéterbofTi fut donnée au maréchal Munich; une autre, dans le dis*» trict. de Koporié, à Gustave Bieren. Mais pe qu'il y. eut de plus fort, ce fut la reqju^te présentée à Fimpératrice par Tun des amis et des co-acGusés de ees malheureux, le procureur-général prince Nikita Troubetskoy : ce misérable sollicita — et obtint — le don d'un magnifique hôtel sur la Moïka, confisqué à son ami le comte Moussine-Pouchkine!!!

Trédiakovski, si cruellement maltraité par Yolynçki, obtint, sur les biens confisqués de eelui-ci, une somme double de ses appointemens çomtm secrétaire de Tacadémie : la somme, de 720 roubles.

Plusieurs personnes impliquées dans le procès Volynski se trouvaient €iicore détenues; une commission spéciale fijit nommée pour décider de leur sort, et pour comble de scandale, la présidence de cette commission fut déférée au prince Nikita Trouhetskoy *. Voici les décisions prises :

Pierre Mouromtsow, secrétaire à l'administration des écuries de 1^ coor, fut cruellement foijietté le 7 juillet, et ensuite élargi.

Basile Gladkow, secrétaire de Volynski, fut détenu, les fers aux pieds, jusqu'au 21 novembre; ce jour-la, la régente lui fit ôter les fers, et le 2 décembre elle le fit élargir.

Pierre Bohdanow et Basile Désiatow, assesseurs jà l'administration des^ écuries de la cour, furent élargis, par ordre de 1^ régente, le 21 novembre.

Ivan Rodionow, aide-de-camp de Volynski, fut détenu, les fers aux pieds, jusqu'au 21 novembre; ce jour-là on lui ôta les fers; le 13 décembre il fut gracié et envoyé à l'armée, à Tétat-major du général Keith.

Bohdane Rodionow, le père du précédent, convaincu d'avoir plus d'une fois transmis à Volynski des renseignemens de la part d'Eichler, fut fouetté le 7 juillet et exilé à la campagne avec sa femme et ses plQS jeunes enfans; deux de ses fils, âgés, l'un de 19 ans, l'autre de 18 ans, furent envoyés comme soldais dans des garnisons éloignées. La régente amnistia, le 2 janvier 1741, toute la famille Rodionow.

Smirnow, assesseur au comptoir de la cour, accusé d'avoir raconté

* Les autres membres de cette commissÎQn étaient : le conseiller privé Fédor Kaoumow, le sénateur et général-nmjor Ivan Bahmétew, Ivan Maslow, conseiller au collège du contrôle, et Ivan Divow, conseiller au collège 4^ la guerre.

que Bieren s^était mis à genoux devant FimpéFatrice pour la ssoppKer de sévir contre Volynski , fut fouetté le 7 juillet et chassé du service* Une ordonnance de la régente, en date du 30 décembre^ le déclara innocent.

Blanck, Tun des architiectes en sous-ordre à la cour, accusé d^avoir raconté à Smirnow Tépisode de la génuflexion de Bieren deyant Fimpératrice, déclara tenir ce fait de remployé Arnander. Celui-ci, confronté avec Blanck, prouva ne lui avoir rien dit. Alors Blanek dénonça le sous-jardinier Sourmine. Ce dernier reçut la verge, et Blanck, le 7 juillet^ après avoir été cruellement fouetté, fut envoyé en exil en Sibérie, à Tobolsk, avec toute sa famille. En route, sa femme mourut près de Kazan. Il fut rappelé et amnistié par la régente le 9 février

Ivan Volynski, frère du supplicié, accusé d'avoir été le confident de son frère et d^avoir lui-môme commis des prévarications, et le moine Gérasime, Féconome de Fhôtel archiépiscopal à Pétersbourg, accusé d'avoir fourni gratuitement, à feu Volynski, du foin pour ses chevaux, furent détenus jusqu'au 2 décembre^ jour où la régente les ûî élargir. Le foin avait bien été fourni par ordre de Farchevêque, à titre de pot-devin; mais Farchevêque, avec une fourberie et une lâcheté tontà-fait russes, telles qu'un régime despotique est seul capable de les engendrer, avait rejeté la faute sur son économe, Faccusant d'avoir agi de sa propre initiative

Trois jours après le supplice de Volynski, lundi 30 juin, à 11 heures du soir, l'on fit partir pour la Sibérie son fils et ses deux filles, séparément, chacun dans une calèche, accompagnés d'un sous-officier aux gardes, et les demoiselles ayant chacune avec elle une servante, destinée à rester auprès d'elle en Sibérie. Da riche et magnifique hôtel paternel, on leur permit à peine d'emporter avec soi un peu de linge et quelques vieux habits, le tout en quantité complètement insuffisante. Il est curieux d'en voir l'inventaire, placé ici au bas de la page *.

* L'on permit à Marie Volynski de prendre avec soi : un matelas, 2 coussins, une vieille couverture, 12 chemises, 5 mouchoirs de poche en coton, 6 fichus, 3 essuiemains, 2 paires de has en coton, une paire de souliers, une vieille pelisse en pewi de renard doublée de satin, un peignoir et une jupe.

Anna Volynski eut la permission d'emporter avec soi : un matelas, 2 coussins, une vieille couverture d'été (pour la Sibérie!), 7 fichus, 4 mouchoirs de poche en coton, 12 chemises, 3 essuiemains, 2 paires de bas en coton, un peignoir, une légère demi-pelisse, une vieille pelisse en peau de renard, doublée de satin noir, un vieux capuchon en velours noir, une jupe et une paire de souliers.

Le jeune Pierre Volynski eut la permission de prendre avec soi : un matelas, 3 coussins, 3 essuiemains, 3 serviettes, 12 chemises, 4 paires de bas, une paire de sou« liers, une vieille couverture, deux vieux pantalons en drap, un habit use avec une veste identique, couleur fiimée, une vieille veste en velours noir, un vieux casaquin de satin, doublé d'une vieille peau de renard et une vieille pelisse en peau de renard,. Telle était la garde-robe accOTdée à ces maUieorenz, nés et élevés au sein 4u luxe I ! !

Marie Yolynski, amenée à Eniseîsk le 3 novembre, fat contrainte d^ prendre le voile le lendemain même, au couvent de la Nativité de h Sainte- Vierge, sous le nom de Marianne. Pour ce qui en fut de sa soeur Anna, on lui avait désigné pour lieu d'exil la petite ville de Iakoutsk, et on Ty conduisait, lorsqu'un courrier la rejoignit en route : le gouvernement ayant appris du 'Synode qu'il n'existait point, à Iakoutsk, de couvent de femmes, prescrivait de conduire la jeune captive à Irkoutsk. (Le gouveniement avait tant d'ordre dans son administration, qu'il ignorait les lieux d'existence des couvens de femmes!) Anna Yolynski fut amenée à Irkoutsk dans la matinée du 26 novembre, et forcée de prendre le voile le jour même, sous le nom c d'Anissia ^^ dans le couvent de Znamenskoy.

Le jeune Pierre Yolynski fut amené à Sélenghînsk le 12 janvier 1741, et remis au commandant de la forteresse, le brigadier Buchholz. On lui assigna, pour sa nourriture, dix copeks par jour!!

La régente, princesse de Brunswick, par un oukaze du 31 janvier 1741, déclara nuls et non-avenus les voeux forcés prononcés par les deux filles de Yolynski, ordonna leur mise en liberté immédiate, ainsi que celle de leur frère, et .'leur prescrivit de vivre, les demoiselfes jusqu'à leur mariage, et le fils jusqu'à son entrée au service, à Moscou, dans la maison de leur oncle maternel, Alexandre Lvovilch Narychkine. Partis des lieux de leur exil, ils se réunirent à Tobolsk en juillet, et continuèrent ensemble leur voyage jusqu'à Moscou, où ils arrivèrent en septembre, deux mois avant la chute de la maison de Brtmswick et Tavénement au trône de leur cousine issue de germaine, Timpératrice Elisabeth. Pierre Yolynski mourut jeune, mais ses deux soeurs occupèrent des positions élevées dans la société de leur temps. Anna Yolynski, immédiatement après Favénement d'Elisabeth au trône, épousa André Simonovitch Hendrikow, cousin-germain de Timpératrice (voyez page 42). Le jour du sacre d'Elisabeth, les Hendrikow furent créés comtes et la comtesse André Hendrikow fut nommée dame à portrait; elle n'eut point d'enfans. Marie Yolynski épousa Ivan Hilarionovitch Yoronlsow, frère cadet du chancelier (lequel obtint, pour ses deux frères, en 1760, le titre de comtes du saint-empire) ; elle a été la bisaïeule du comte Hilarion Yorontsow-Dachkow et de la princesse Paskéviich actuelle.

Le traître Koubanelz , le maître d'hôtel de Yolynski, avait été mis en liberté le 9 juin 1740, avec l'ordre, pourtant, de ne point quitter Pétersbourg et de ne sortir qu'accompagné d'un soldat chargé de le surveiller; cette surveillance fut levée le 2 décembre, et le 18 février suivant il obtint l'autorisation de résider où il voudrait.

Le malheureux comte Moussine-Pouchkine, après avoir eu la langue coupée, fut envoyé au couvent de Solovetsk, sur la mer Blanche, et au sein de cet exil si dur, sous ce cUmat si rigoureux, l'on mit le

cemble à se» souffrances en I-eufermant dans un câchot Yérttahlenieiit affreux. Que Ton se représente un mur épais situé à quatre sagènea (environ 8i mètres) d'un lac; dans ce mur deux cachots , chacun do deux sagjènes de long (environ 4 i mètres), non chauffés, sombres^ sans poële, par conséquent d'une atmosphère glaciale pendant Tbiver si lonj[ et si rigoureux sous cette latitude; sans fenêtres, ni lucarnes, ni lam^ pes> par conséquent complètement sombres, même à Theuire de midi| deux fois par jour le gardien de la prison y entrait avep une lumière ; le matin pour apporter au captif les pauvres alimens de moine et ba- ^ layer la chambre ; dans le courant de la journée, pour apporter encore vue fois des alimens tout aussi pauvres ; le gaipdieu, en s'en alls^nt, em-^ portait la lumière, et le captif restait plongé dans robscurité. Le cachot était fermé psur deux portes^ chacune à cadenas et à verroux de fer. A la porte, extérieurement, dans une chambre, se tenait un factionnaire armé, se réchauffant auprès d'un poêle dont la chaleur ne pouvait pé* nétrer dans le cachot; le captif était obligé d'y rester, même en été, vêtu d'une pelisse, et en hiver de deux pelisses, les .pieds dans des bottes fourrées I Dans l'un de ces cachots, un Petit-Russien appelé Patoka avait gémi pendant quatorze années consécutives; il y avait eii pour successeur un prince Mestcherski, que Ton fit passer dans vm autre prison pour écrouer le malheureux Moussine-Pouchkine dans cet affreux cachot. Il y arriva à la fin de juillet, crachant le sang> et quel* ques semaines après, Bieren envoya à Solovetsk le sous-lieutenant ms^ gardes Yyndom^ki, pour le questionner au sujet de paiemens à faire à divers de ses créanciers. C'est dans cette affreuse prison que se trouva plongé le malheureux mutilé, né et élevé ai^ sein du luxe, habitué à toutes les aises de. la vieMl Le 28 octobre^ Bieren, devenu régeut» sui^ les instances du prince Alexis Tcherkaski (l'oncle de la femme du mal* heureux) et de la grande-duchesse Elisabeth, sa cousine-germaine (voyez page 147) et ancienne maîtresse, accorda à l'infortoué comte l'autorisation de vivre dans l'une des terres de sa femme; il se fixa non loin de Simbirsk. L'impératrice Elisabeth, par un oukaze du 25 juillet 1742, le déclara innocent et ordonna de lé considérer comme démissionnaire du service.

Eichler fut envoyé aux travaux forcés à JigaAsk, à mille verstes plus loin que Iakoutsk, c'est-à-dire à plus de dix mille verstes de Pétersbourg. La régente, par un oukaze du 30 décembre, l'autorisa à quitter son exil et à vivre dans les terres de sa femme*.

* La seocmde femme dfEichler, Anna liOghinotna Stchetrbatchéw, d*aae âun!Ue ^'ancienne noMesse, était la yeuye de Mîkita VassUiéyifcch Zotx)w, petit-fils du comte Zotow le prince-pape, et fut Païeule des denx Zotow aax<][aels l'empereur Alexandre I restitua le titre de comte conféré à leur trisaïeul par Pierre I- Les belles-filles d'Eichler, les demoiselles Zotow, épousèrent, Pune le prince Jacques Vassiliévitch Hîlkow (elle fat Païeule des princes Hilkow actuels); Tautre, le prince Alexis VassiliéTÎtch Havanski (elle a éié lam^ du sénafcettr prince BdâlecHavaiiski, liiortàMoficoaoi 1830);

De Là Soda fal envoyé aux travaux forcés au Kamtchatka; la ré* gaite, par un oakaze du 8 avril 1741, le fit mettre en liberté et lui it donner une place à Moscou; le 10 décembre suivant, Timpératrice Elisabeth lui accorda Fautorisation d^habiter Pétersbourg.

Smmonov, lors de sa terrible catastrophe, se trouvait âgé de 58 ans, omis le sort le destinait à une existence séculaire, il fut envoyé aux tt^avanx forcés à Ohotsk; mais, le 8 avril 1741, un oukaze de la régente Fautorisa à aller habiter Tune dés terres de sa femme*. Soiraonow, n'ayant aucun goût pour Texistence à la campagne et la vie rurale, disposant alors de ressources matérielles fort médiocres, ne se pressa point de quitter la Sibérie; Timpératrice Elisabeth, après son avènement au trône, l'autorisa, par un oukaze du 10 décembre 1741, à vivre où il lui plairait : il se fixa à Irkoutsk. Robuste, plein de santé et de forces, malgré tontes les vicissitudes par lui traversées, il accomplit, à rage de soixante et onze ans, un voyage scientifique en Sibérie^ levant des plans, mesurant la profondeur des rivières, donnant des conseils aux administrateurs du pays. En 1757, le gouverneur de la Sibérie, Tamiral Basile Aléxéiévitch Miatlew, après s'être bien rempli les poches durant sa longue administration, voulut revenir à Moscou pour y jouir du fruit de ses concussions; Soimonow fut appelé à le remplacer avec le rang de conseiller privé. 11 gouverna la Sibérie pendant six années avec une sagesse, une équité et un désintéressement admirables. Malgré son âge avancé, il était d'une activité fabuleuse; toujours levé à quatre heures du matin; travaillant, sauf les heures de repas et une demi-heure de sieste après dîner, jusqu'à dix heures du soir, accomplissant annuellement des tournées' de plusieurs milliers de verstes; voulant tout voir par lui-même, il laissa un souvenir cher aux Sibériens. Catherine II l'appela, en 1763, à siéger au sénat, et trois ans plus tard lui accorda sa démission avec le rang de conseiller privé actuel. 11 mourut en 1780, à l'âge de 98 ans. L'on dit qu'il avait laissé

* Dans les Mémoires de la Société Historique de Moscou on lit un récit de M. Abramow, racontant comment on eut toutes les peines du monde à retrouyer Soimonow parmi les forçats travaillant à Ohotsk, et comment on lui cousnt, au nez, de la peau fraîche pour remplacer les narines qui lui avaient été arrachées. Il est fâcheux de trouver de pareilles fables dans les Mémoires d'une Société, dont les publications se distinguent par leur exactitude consciencieuse, portent le cachet d'une érudition remarquable, et constituent un service essentiel rendu à l'histoire de Russie. Les Mémoires de la Société Historique de Moscou rachètent cette erreur par une masse de documens curieux et importans.

Soimonow n'avait jamais eu les narines arrachées, et l'on n'eut aucune peine à le retrouver à Ohotsk, où il se trouvait sous son propre nom, condanmé, il est vrai, aux travaux forcés, mais nuUement astreint au travail et passant son temps avec deux autres exUés, le comte de Vier et Skomiakow-Plssarew; de Vier remplissait même les fonctions de commandant de la ville. Mon aïeul, âgé d'une trentaine d'années, avait beaucoup connu Soimonow, déjà nonagénaire, à Moscou, où ce respectable vieillard passait la plus grande partie de Tannée dans les derniers tempe de sa vie.

dO

en manuscrit une Histoire de Pierre f; il serait bien à désirer de voir la publication d*un ouvrage sur une époque aussi importante de nos annales, ouvrage écrit par un contemporain, et un contemporain aussi loyal, aussi véridique.

Soîmonow laissa plusieurs enfans. Son fils ainéf, Michel, également un homme de mérite et de loyauté, mourut en 1804, après avoir dirigé, sous les règnes de Paul et d'Alexandre I, Tadministration des mines et Fhôtel des monnaies. L'un des neveux du vénérable Fédor Ivanovitch, Pierre Alexandrovitch Soîmonow, secrétaire d'état de Catherine II, fut le père de la célèbre madame Svétchine et de la respectable princesse Grégoire Gagarine, et l'oncle de l'excellent et ai* mable Alexandre Nicolaïévitch SoïmoDow, mort, il y a quelques années; à Moscou, où il avait un salon si hospitalier et si agréable.

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