‹ Mémoires du trottoirChapitre 12 sur 56 · HISTOIRE D'UN PARRICIDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN PARRICIDE

e vous êtes-vous pas senti profondement ému quand on racontait devant vous le beau trait d'un chien qui s'était laissé mourir de faim sur la tombe de son maître? Sans vouloir porter atteinte à la considération dont jouissent nos amis à quatre pattes, et sans diminuer en rien leur mérite, je tiens à faire la juste part de l'espèce humaine. Il ne faut pas que la réputation du chien s'établisse à nos dépens. Il a son mérite, nous avons le nôtre. Il peut être notre égal, mais non notre supérieur.

C'est pourquoi je veux vous conter -aujourd'hui l'histoire d'un homme qui s'est laissé mourir de chagrin sur le tombeau de son chien.

Toutes les religions nous recommandent le respect de la vieillesse; elles en font une condition expresse de notre bonheur dans l'autre monde.

Il y a quelques années, un jeune paysan de vingtdeux ans fut condamné à mort; il avait tué son père et sa mère à coups de serpette pour hériter plus vite d'une somme de dix-huit cents francs. Au moment de l'exécution, le prêtre lui tendit le crucifix en disant:

Tes père et mère honoreras, Arin de vivre longuement.

Et, à l'instant précis où la vérité de ce commandement lui était démontrée, la tête du mauvais fils roulait sur l'échafaud.

Les vieillards sont égoïstes et entêtés. Ceux qui perdent la mémoire et s'obstinent à vouloir diriger leurs affaires sont de véritables fléaux dans les fa-

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milles. On voit des veuves qui ont passe quatrevingts ans détenir de grosses fortunes provenant de la communauté. N'ayant pas de besoins, elles ne dépensent rien, amassent pour le plaisiv d'amasser et laissent leurs petits-enfants croupir dans une misère noire. Un vieillard qui a perdu la vue, ou à peu près, conserve ses valeurs dans le tiroir d'une commode. Matin et soir, il touche la liasse, pour s'assurer qu'on ne l'a pas dépouillé; et, quand il s'imagine que l'époque d'une échéance est arrivée, il prend des ciseaux pour détacher les coupons et détruit tous les deux ou trois mois une partie de la fortune qu'il avait soigneusement économisée pour ses enfants, quand il jouissait de ses facultés. Les jours d'élection, on voit de vieilles ganaches, à l'œil égaré, le menton en bénitier, aller porter leurs bulletins dans l'urne.

Tombés en enfance, ils ne devraient pas être considérés comme majeurs. A deux doigts du cimetière, ils n'ont plus d'intérêt social. Peu importe; la loi n'a pas voulu intervenir.

Cette négligence ou cette timidité des législateurs a des conséquences graves. On laisse l'administration de leurs biens à des gens qui

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sont incapables d'administrer quoi que ce soit. Un vieil idiot épouse sa bonne et dépouille ses enfants. Une dévote octogénaire dénature ses biens et les part; ?on confesseur, un vicaire de sa

paroisse, et le supérieur d'une communauté. Tout cela parce que la loi, qui dit que tous les Français sont majeurs à vingt et un ans, a oublié d'ajouter qu'ils cessaient de l'être à soixante-dix.

Dans les campagnes, la plupart des vieillards meurent empoisonnés. Le paysan n'aime pas les bouches inutiles. Puis, les vieux geignent ou grondent. Plus ils avancent en âge et plus ils sont jaloux du commandement. On les supporte le plus ]u'on peut; puis, c'est la bru qui a assez du beaupère, ou le gendre qui songe que, si le père de sa femme venait à mourir, il aurait le champ, la vigne et la vache. Quand le vieux n'est pas content, il menace. Il devient de plus en plus exigeant et, pour obtenir davantage, il donne à entendre qu'après tout il est maître de son bien.

Alors on lui met des allumettes dans sa soupe, ou on laisse tomber par mégarde deux pièces de dix centimes dans la cruche où il se désaltère, — et il boit sur du vert-de-gris. On voit, dans les villages,

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sur le seuil d'une maisonnette, un vieux bonhomme amaigri qui fait des grimaces en disant d'une voix dolente: J'avons la colique. — Quinze jours après, il est enterré.

Quant à ceux qui se laissent enjôler par leurs enfants ou par leurs neveux, et qui les mettent en possession de l'héritage moyennant une petite rente, c'est comme s'ils avaient signé leur arrêt de mort. Cela va bien pendant six mois ; puis on se refroidit. Au bout de deux ans, on commence à se demander quand cela nuira, et, comme cela ne finit pas assez vite, on hâte le dénouement.

La nature fournit tant de moyens à l'homme des champs: la ciguë, la jusquiame, la pomme épineuse, le champignon, il n'a qu'à cueillir. Les maladroits vont à la ville acheter de la mort aux rats ; ils sont quelquefois pinces. Les autres font tranquillement leur affaire avec ce qu'ils ont sous la main. Il y a un officier de santé pour sept ou huit villages; on n'a garde de le déranger, et les vieux vont voir ce qui se passe entre les racines.

Le fils Gibeau, de Saint-Maurice-en-Aunîs, n'é-

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tait point de ces natures cupides qui souhaitent la mort de leur père. Et d'ailleurs, il n'attendait pas après.

M. Gibeau père, ancien percepteur à Marennes, avait pris sa retraite avec une dizaine de mille francs de rente, et son fils avait payé quarante mille francs sur table son étude de notaire avec la dot de mademoiselle Marie Leblanc, son épouse. La famille habitait une jolie maison, précédée d'un jardin, sur la route de Nieul. Derrière la maison se trouvaient le potager, toujours bien fourni, un petit bois et une pièce de vigne qui, bon ou mal an, donnait de douze à quinze pièces de vin.

Le notaire était resté veuf avec deux enfants; il avait alors quarante ans à peine, et son père venait d'atteindre sa soixante-dix-neuvième année. Depuis douze ans environ, ses facultés baissaient. Il avait eu de grands chagrins dans sa vie. Sa femme, décédée en 1866, ne lui avait jamais pardonné une galanterie de quelques semaines avec une dame de Saujon. Le nom de madame Tibérie, la femme légère, revenait à tout bout de champ dans sa conversation. M. Gibeau baissait la tête et restait bouche close. Il avait perdu cinq enfants; son fils, le notaire actuel, survivait seul. A chaque enfant qui lui mourait presque sur les genoux, le percepteur sanglotait des nuits entières. C'était

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pour lui un deail continuel, une douleur sans trêve.

Doué d'un tempérament exceptionnellement robuste, il avait résisté. Le corps était reste solide tandis que la tête déménageait. Quoique habitant avec son fils et ses deux petits-enfants, M. Gibeau s'était fait une vie à part. Il vivait seul dans la maison. Il s'était installé dans une grande pièce audessus de la remise et il y passait toutes ses journées à scier des barreaux de chaise, à donner des coups de marteau à tort et à travers. Il s'était improvisé menuisier, attachant à ses œuvres une grande importance. Il ne voulait laisser à personne le soin de reparer les ustensiles ou les meubles avariés, et, prétendant restaurer le mobilier, il cassait tout. 11 avait brisé un piano sous prétexte d'arranger la pédale, mis deux fauteuils en pièce pour y replacer des roulettes. Quand on lui faisait quelque observation, il s'emportait, disant qu'après tout il était le maître, et allait s'enfermer dans son atelier.

C'est à peine s'il embrassait ses petits-enfants. On ne le voyait qu'à l'heure des repas. Encore l'oubliait-il souvent. Il fallait aller le chercher, et il grondait en se mettant à table, reprochant aigrement à son fils de l'empêcher de ùavailU

Le père Gibeau avait un compagnon qui, pour lui, remplaçait toute la famille, les vivants aussi bien que les morts. C'était un vieux chien, qui atteignait doucement sa seizième année. Flac était un braque de forte taille, noir et blanc avec des roux, un bonhomme de chien qui léchait toutes les mains et remuait la queue pour tous les gouvernements. Il était l'arrière-petit-fils d'une chienne que M. Gibeau avait eue en 1820.

Flac ne quittait son maître ni le jour ni la nuit. Quand M. Gibeau sortait, Flac emboîtait ie pas. tS'il pleuvait, Flac se couchait dans un coin de l'atelier e it dix heures aux pieds de son maître, pendant que celui-ci s'escrimait contre une porte d'armoire à laquelle il croyait remettre une ferrure ou contre un tabouret qu'il s^maginait réparer.

A table, Flac appuyait sa grosse tête sur le genou le M. Gibeau, recevant de temps en temps une bouchée, et ne quittant la salle à manger que lorsqu'il plaisait à M. Gibeau de rentrer dans son privé.

L'ex-percepteur venait d'atteindre sa quatre-

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vingt-sixième année et Flac commençait ses dixsept ans. Le vieux chien était tout rhumatisé; le train de derrière suivait tout d'une pièce les pattes de devant.

Depuis longtemps on ne le baignait plus, dans la crainte d'augmenter ses douleurs; il projetait les puces comme un tison qui roule projette les étincelles.

Enfin, l'âge, les infirmités et l'absence de savon aidant, Flac empestait; par moments, on n'y pouvait tenir. Les enfants se bouchaient le nez, et le vieux Gibeau se mettait en colère, disant que ces simagrées n'avaient d'autre but que de l'humilier.

Le soir, il montait dans sa chambre, pliait ses vêtements sur le pied de son lit et aidait Flac à s'installer par-dessus. Puis, M. Gibeau se couchait et s'endormait, ayant Flac sur les pieds en guise d edredon.

Puis, tous deux se mettaient à ronrler à qui mieux mieux. Flac emplissait la maison de ses soupirs de crécelle.

ê é Le vieux Gibeau avait défendu qu'on brossât ses

habits; il voulait tout faire lui-même. Un matin, les bonnes refusèrent de faire son lit. Celle qui entrait dans la chambre se grattait toute la journée, relevant ses jupes à chaque instant ou entr'ouvrant son corsage pour chercher ses puces.

Le notaire prit la résolution d'en finir.

Il alla chez le pharmacien et, au déjeuner, il jeta un petite pincée d'une poudre blanche dans la pâtée de Flac. Cela ne fut pas long. A peine le vieux chien eut-il donné deux coups de gueule dans sa terrine qu'il se souleva de toute sa hauteur sur ses pattes de derrière et retomba raide mort.

Quelques minutes après, on entendit le père Gibeau qui sifflait, s'interrompant de temps en temps pour appeler Flac. Enfin il se décida à descendre; il entra dans la cuisine et demanda: Vous n'avez pas vu Flac? Je ne sais pas où est ce chien...

On ne savait trop que répondre.

— Eh bien? demanda le père Gibeau.

— Dame, monsieur, répondit la servante, il était là tout à l'heure... Mais, vous comprenez, il est bien vieux...

— Qu'est-ce que ça fait, cela? Un chien doit obéir...

— Mais, monsieur, c'est qu'il est mort...

Le vieillard pâlit sous ses rides; ses yeux, déjà presque éteints, se dilatèrent. Il balbutia: « Flac

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