‹ Mémoires du trottoirChapitre 25 sur 56 · IMPRESSIONS DE VOYAGE I · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE VOYAGE I

II n'y a pas de ville au monde où Ton abuse plus qu'à Nice du titre et de la particule.

On ne rencontre ici que princes, marquis, comtes et barons. La police y est habituée et ne s'en inquiète guère. De temps en temps, on met la main au collet d'un de ces gentilshommes, s'il a commis quelque méfait, et l'on reconnaît un ancien garçon d"hôtelou un cocher de bonne maison qui est devenu Tamant d'une vieille anglaise ou le bâton de consolation d'une dame russe — retour de l'âge.

Quand Alfred Asseline descendit pour la première fois à l'hôtel de..., on lui demanda ses nom et prénoms — qu'il consigna loyalement sur une feuille de papier.

Le lendemain, en descendant, il se vit inscrit sur la pancarte de la maison.

N° 36. Prince Alfredo Asselini.

— Mais non, dit-il au maître d'hôtel, je ne suis pas prince !

— Marqueso, alors?

— Ni marquis.

— Alors signor, je vous soupplie, au moins cévalie!

l34 MÉMOIRES DU TROTTOIR

Asseline, ne voulant pas même être chevalier, alla se fixer dans une maison meublée.

Un racontar, tout italien, pour terminer.

Une princesse qui a eu beaucoup d'amants, bonne fille, gaie, sceptique, se moquant de tout, avait autorisé Seligman à lui rendre visite.

Seligman arrive à dix heures du matin. Il traverse une antichambre, un salon, une salle à manger... pas de domestiques.

Entendant un bruit de voix, il pousse une porte — et se retire vivement en apercevant la princesse au lit à côté d'un monsieur.

— Vous pouvez entrer, crie-t-elle, c'est le prince!

LES CODES DE POLITESSE

ipvttftjBLaiN provincial, de ceux qui vivent de douze mille livres de rente, petit propriétaire, petit m esprit, étant venu passer quelques jours à Paris, rencontra sur le boulevard un de ses compatriotes; gentilhomme ruiné, qui, élégamment vêtu, descendait d'un riche phaéton.

— Que fais-tu ici ? demanda le provincial.

— Je fais du luxe, répondit l'autre avec aplomb.

Comment? Par quels moyens? C'est le mystère. On fait du luxe comme on fait du ventre, comme on ferait du commerce.

L'Angleterre a produit en une année onze codes différents de politesse aristocratique et de belles ma-

nières. Dans le même espace de temps, Paris en a fourni dix-huit. Depuis le Manuel de F homme et de la femme comme il faut, par le vicomte de Marennes, jusqu'au Guide de i 'étranger dans les salons, on ne compte plus ce genre de publications. La Civilité puérile et honnête est enfoncée.

On n'imaginerait pas l'avidité des classes moyennes à savoir comment boivent, mangent etdorment les gens des sphères autrefois supérieures. Pénétrer dans le monde lointain de la mode et du grand ton, quelle jouissance! Les rêveuses de province, celles qui apprennent l'adultère dans les cabinets de lecture, pâlissent sur les détails d'une toilette, se montent la tête à 5o degrés Réaumur sur la description d'un devant de chemise.

La fille de l'épicier veut savoir comment le vicomte de Clamecy fait la cour à sa cousine; le jeune saute-ruisseau veut lier connaissance avec les hauts viveurs ; le maître d'hôtel prête à la femme du quincaillier le livre ennuyeux, mais utile, dans lequel l'un et l'autre apprennent la couleur des gants à la mode et le nom du tailleur qui fait payer le plus cher un habit noir et un gilet en cœur.

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Nous possédons à l'heure présente :

Philosophie des belles manières ; Livre des raffinés; L'art de briller ; La bonne tenue; Les salons en poche, etc., etc.

Ce besoin de briller, qui est devenu une maladie épidémîque, un trait distinctif du caractère national, éclate à toutes les pages des romans de Balzac. Les journaux ont fait retentir le nom de cet excellent jeune homme, fruit précieux de la serre chaude des vanités qu'on appelle Paris; héros de comptoir qui, désespérant « d'être jamais plus grand que Napoléon ! » comme il le disait lui-même, tout calcul fait, se tua.

L'Allemagne se contente de son Almanach de Gotha. A Vienne, a paru un ouvrage intitulé : Règles de l'étiquette, et qui traite du cérémonial de façon à rappeler la plaisanterie de Kotzebue : « Connaissez-vous le traité de mon oncle sur les aiguillettes des pages ? son in-folio sur l'art de battre les cartes ? ses huit volumes en 34o chapitres sur les révérences à faire aux piqueurs de Son Altesse ? »

Ce livre de formalités serait encore éclipsé, en fait de niaiserie, par le Code américain de la politesse.publié à Philadelphie par « un gentilhomme. »

Ce gentilhomme des Etats-Unis ressemble un peu à son compatriote Fenimore Cooper. Cooper raconte que, se trouvant à la table delady Holland, il eut le tort de refuser l'un des mets que la maîtresse de la maison lui fit offrir ; — comme si la table était un supplice et non un instrument de plaisir et de santé. « Entre les services, dit tristement l'illustre romancier, lady Holland me pria d'accepter un hareng frais; je refusai. Je n ignore pas que V étiquette s'y opposait!... Elle insista: — Vous ne savez pas ce que vous faites, dît-elle^ ils viennent d'Amsterdam ; on ne peut les avoir que par V ambassade. »

Cooper croyait donc que tout homme bien élevé est contraint de dévorer indistinctement ce qui lui est offert 1

Le code américain « des belles manières » est rempli de bévues qui prouvent l'imparfaite éducation de ce peuple nouveau, qui nous envoie de si bons jambons.

Si le plus risible des traités de politesse appartient à l'Amérique, le plus abstrait et le plus vague est celui de l'Italien Melchior Gioja.

Vicieux et modéré, débauché et plein de ré-

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serve, sensuel et contenu, l'Italien est le seul qui, parmi les peuples de l'Europe, unisse la durée des passions à la facilite des émotions. Que peut faire un traité mondain avec une éducation de couvent et des habitudes de sigisbe'isme séculaire?

A cette situation languissante, voluptueuse, abandonnée, qui s'enivre de musique, d'amours secrètes et de liberté privée ; à la situation morale ou immorale de l'Italie, opposez la Nouvelle Amérique, où rien ne languit, où rien ne dort, où tout est mouvement, mais mouvement matériel; vie, mais vie industrielle; force, mais force brute; ambition, mais tendant aux richesses; prétention, mais prétention de parvenu.

« Un fait réel, dit le gentilhomme de Philadelphie, c'est que la société des Etats-Unis est beaucoup plus exclusive que celle d'Angleterre, infiniment plus que celle de France. Dans ces dernières contrées, l'admission des classes inférieures parmi les rangs supérieurs a lieu sans rien confondre; là, il n'est pas indispensable d'élever, comme ici, des barrières d'airain entre les subdivisions de la société.

» Ce que nous appelons bonne société aux Etats- Unis, dit Cooper, varie selon les provinces. A New York, on estime surtout la fortune; à Philadelphie, la race ; à Boston, le talent et la renommée littéraire. »

Ces distinctions m'étonnent. La faculté d'être agréable aux autres, de se soumettre, sans effort, aux lois d'une politesse générale, de n'être jamais importun, jamais gênant, constitue, sous toutes les latitudes, le véritable bon ton : le savoir-vivre.

En France, toutes les castes sont confondues. « Je suis peuple, » voilà le cri national.

Balzac dit : Quand un homme a gagné vingt mille francs de rente, sa femme est une femme honnête.

— Une femme honnête doit avoir une existence pécuniaire qui permette à son amant de penser qu'elle ne lui sera jamais à charge.

— Une femme logée au troisième étage, n'est pas une femme honnête.

— La nièce non mariée d'un évêque, et quand elle demeure chez lui, peut passer pour une femme honnête, parce que, si elle a une intrigue, elle est obligée de tromper son oncle.

« En appliquant ces principes, ajoute Balzac, un habitant de TArdèche peut résoudre toutes les difficultés qui se présenteront en cette matière. »

Les abbés ont disparu. Abbés de Fleury, de Ber-

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nis, de Polignac, l'abbé de Broglie ne vous a pas remplaces.

L'avocat est plutôt dissertateur que causeur. Il est redondant; il monopolise la conversation. Son mérite est de mettre sur le tapis des sujets souvent intéressants ; son malheur est de se croire toujours en l'ace du tribunal.

Je ne sais cependant si je ne le préférerais pas à l'homme d'épée. Celui-là est toujours au port d'armes. La tenue rigoureuse, une certaine raideur disciplinaire séparent l'homme des camps du simple bourgeois.

La marque du vrai comme il faut, c'est de n'avoir rien de tranché, rien d'extraordinaire, de ne faire saillie ou tache par aucun côté.

Souvenez-vous de ce pauvre M. X..., qui, devenu immensément riche et envoyé à la Chambre par son arrondissement, fut un jour si préoccupé qu'il monta derrière sa voiture au lieu de monter dedans.

Une question importante. Peut-on être laid et réussir dans le monde? Je n'hésite pas à répondre airlrmativement. Les femmes font le succès; or, les femmes pardonnent à l'homme la laideur et se ré-

servent le privilège de la beauté. « Avec les hommes, dit le proverbe, l'amour entre par les yeux. Avec les femmes, il entre par les oreilles. »

Mirabeau, voulant siduire une femme qu'il n'avait jamais vue, lui disait qu'il ressemblait à un tigre marqué de la petite vérole.

« Qui saura jamais, demande le vieux Spencer, qui saura jamais la courbe que doit de'crire la fantaisie féminine ? »

Je ne saurais mieux terminer cette étude que par une anecdote qui prouve que chacun a sa façon de voir les choses.

Vernet rencontre un jour un ancien danseur nommé Laluyé :

— Que fais-tu maintenant?

— Je ne puis plus danser, répondit Laluyé, l'âge m'a raidi les jambes. Je suis professeur de belles manières à un franc le cachet. Tu ferais bien d'en prendre une douzaine !

— A quoi bon ? fit Vernet.

— A quoi bon ! je parie que tu ne sais même pas entrer dans un salon...

— Comment s'y prend-on ?

— Eh bien! tu as ton chapeau à la main...

LES CODES DE POLITESSE

comme ça ! tu vas droit à la maîtresse de la maison ; tu lui tapes sur le ventre en disant : Hé ! la petite mère, nous avons bien dîne'?... puis, tu mets ton chapeau sur le lit... et tu t'asseois sur la commode !

'est la fameuse liberté des théâtres qui nous vaut la fermeture de nos principales scènes pendant deux ou trois mois d'été. Les directeurs prennent la clé des champs; les artistes vont jouer en province, dans quelques grandes villes et dans les casinos, ne laissant aux Parisiens que l'Hippodrome et les cafés-concerts.

Il y a peu d'années de cela, un théâtre ne fermait que pour cause de réparations, à moins que ce ne fût pour cause de faillite. Le cahier des charges était là; qu'il y eût ou non recette, il fallait ouvrir ses portes. Les étrangers qui visitaient Paris en été ne se cassaient pas le nez sur des clôtures. Il est

vrai que la population ne se re'pandait pas encore autant qu'aujourd'hui dans les campagnes.

La crapandière n'était pas inventée ; Asnières ne se posait pas en concurrent de Biarritz, Enghien en rival de Luchon. Un peu de pluie suffisait à garnir une demi-salle; et l'opérette n'avait pas encore accapare le théâtre au point d'en bannir absolument le bon sens et l'esprit.

Le soleil, après avoir manqué le train, nous est enfin arrivé avec tous ses hauts-fourneaux. Je n'ai pas le courage de m'en plaindre. Les journaux bonapartistes, qui prétendaient que les moissons ne sauraient mûrir en République, en sont quittes pour s'éponger le front. Si l'on n'a pu rentrer les premiers foins, la seconde coupe compensera largement la perte; et les raisins, dont on désespérait, rattrapent rapidement le temps perdu.

Paris d'été se retrouve. Les femmes ont arboré ces costumes légers, aux couleurs fraîches et vives, qui sont la joie du regard.

Que faire le soir? Où aller? Mabille, le Cirque, les cafés-concerts et l'Hippodrome, il n'y a pas à sortir de là.

Je ne puis entrer à l'Hippodrome sans me rappeler ce pauvre Arnault, qui était bien l'imprésario le plus bizarre qu'on ait jamais vu. On allait alors à l'Hippodrome pour s'amuser de la détresse de la troupe, de la maigreur des chevaux et de l'esprit inventif du directeur. Arnault était le Rosambeau du genre équestre.

On se rappelle les immenses affiches qui annonçaient une

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