‹ Mémoires du trottoirChapitre 27 sur 56 · FOU PAR AMOUR · texte numérisé non relu

FOU PAR AMOUR

es remèdes de bonne femme ontparlois du bon. Il est peu de personnes qui n'en aient essayé, et il en est beaucoup qui s'en sont trouvées bien.

Se glisser une clé dans le dos ou lever les bras en l'air pour arrêter un saignement de nez, appuyer le pied sur un morceau de fer pour couper une crampe ; boire à petites gorgées en se bouchant hermétiquement les oreilles pour se débarrasser du hoquet; se gargariser avec du lait dans lequel on a fait bouillir deux ou trois figues pour combattre l'inflammation de la bouche ou de la gorge; cent autres recettes

qui permettent de laisser les médecins chez eux ont fait leur chemin dans le monde et sont devenues l'A B G des ménagères avisées.

Une de ces bonnes femmes qui dégotent les princes de la science avait donné à mon ami Japhet un remède dont ce rusé personnage sut tirer parti en plus d'une circonstance.

Japhet, partant pour le Midi, était monté dans un des splendides wagons qui conduisent les voyageurs de Paris à Bordeaux. Deux personnesy avaient déjà pris position. Un homme d'une soixantaine d'années, le col entouré d'une cravate d'un blanc sale, officier de la Légion d'honneur et sentant sa commission mixte d'une lieue, était assis dans le coin qui tourne le dos à la machine; une jeune dame, vêtue d'une robe grise et d'un petit chapeau frais, coquet, mais sans prétention, lui faisait face, étalant ses affaires sur le filet.

Japhet était de mauvaise humeur. Il avait eu l'imprudence d'entrer la veille au théâtre des Variétés. Non seulement il avait vu jouer Y Œil du Commodore, mais encore, placé près d'une porte, i s'était trouvé en plein courant d'air, si bien qu'il souffrait de la onzième dent du bas, côté gauche.

— Vos billets, messieurs, s'il vous plaît! dit le contrôleur.

— Voilà.

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— Merci bien !

Un coup de sifflet retentit et le train se mit en marche au milieu d'un de ces nuages d'une fumée grasse et infecte qui démontrent obscurément aux actionnaires que l'administration, soucieuse de leurs intérêts, n'emploie jamais le charbon de première qualité

Le remède que la bonne femme ci-dessus mentionnée avait indiqué à Japhet est de ceux qu'on peut employer facilement en voyage.

« Si vous avez mal aux dents, versez un peu d'eau-de-vie dans le creux de votre main et aspirez fortement par les narines. »

L'alcool cause un petit picotement, les yeux se mouillent; mais c'est l'affaire d'un instant, et la douleur cesse presque aussitôt. Vous avez une heure de calme, après quoi vous recommencez si la souffrance reparaît.

Donc, Japhet prit un flacon clisse dans son sac de nuit, remplit de fine Champagne le creux de sa main gauche et se mit à renifler en conscience.

La jeune dame regarda cette manœuvre avec un certain étonnement, et le vieux débris des commissions mixtes sembla contrarié de ne pouvoir com-

damner son compagnon de route à la déportation dans une enceinte fortifiée.

La douleur ayant disparu, le visage de Japhet exprima une vive satisfaction, et Tétonnement du pandour inamovible lui parut si amusant qu'il partit d'un éclat de rire. La jolie dame se mordit la lèvre pour se retenir sur cette pente joviale.

— Quel temps délicieux, madame! lui dit alors Japhet. La campagne a mis ses habits de fête pour vous voir passer. Après un hiver si rude, les oiseaux comprennent leur devoir; ils ont de grands vides à combler, et il n'y a pas d'arbre qui ne cache un ou deux nids. Regardez, voici une fauvette à la crête de ce buisson, deux rouge-gorges sur la branche de cet ormeau..., à la cime, un merle qui siffle... Voici un nid de ramiers sur ce chêne qui disparaît déjà derrière nous... Les moineaux observent le paysage, commodément installés sur le fil du télégraphe, et les hirondelles fendent les airs avec une vitesse qui fait honte à la locomotive!

— En effet, monsieur, murmura la dame d'une voix douce, la campagne est charmante.

— Vous allez à Bordeaux, madame?

— J'y passe sans m'y arrêter. Je vais à Bayonne.

— Si j'avais su, j'aurais pris mon billet pour cette sous- préfecture arrosée par l'Adour.

— Mais si vous n'y avez pas d'affaire?

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— Qui sait?

Le train s'arrêta.

— Les Aubrais! vingt minutes d'arrêt! Table d'hôte... Par ici, la table d'hôte!...

— Allons déjeuner, dit Japhet.

Il offrit la main à la jeune dame, qui sauta lestement du wagon.

Omelette aux fines herbes,

Brochet sauce aux câpres,

Côtelette de mouton pure'e de pommes,

Poulet rôti,

Gâteau de riz,

Fromage et dessert.

— Vous ne prenez pas de café, madame?

— Non, monsieur.

— Je n'en prendrai pas non plus.

— Mais pourquoi vous gêner?

— Je n'y perds rien sous le rapport du moka et j'y gagne au point de vue de la conversation.

« Messieurs les voyageurs, en voiture! »

— Ah! mon Dieu, où donc est notre wagon!

— J'ai pris le numéro, madame... 1042... c'est

— En effet, j'aperçois mon sac.

; 6o MÉMOIRES DU TROTTOIR

La jolie dame gravit le marchepied, et Japhet aperçut la plus jolie jambe qui lui eût jamais trotté par la tête.

Il referma la portière.

— Tiens! nous sommes seuls, dit la dame, le vieux monsieur est resté ici.

— Oui, madame, il est monté dans le train omnibus qui va à Orléans. Cet homme est évidemment un magistrat, et j'ai remarqué que peu de magistrats osent s'aventurer au delà d'Orléans.

Ici se place un incident fâcheux.

La dent de Japhet avait porté un instant sur l'os de sa côtelette; l'air était un peu vif et il ressentit une petite douleur. Aussitôt il reprit son flacon, versa quelques gouttes de cognac dans le creux de sa main, et se mit à renifler comme ci-dessus.

— Qu'est-ce que vous faites donc là? demanda la dame, qui s'était familiarisée.

Avouer qu'il avait mal aux dents, lui, Japhet? Jamais I

— Madame, répondit-il d'un ton mélancolique, vous m'interrogez sur un'sujet douloureux.

— Mettez que je n'ai rien dit.

— Non... je ne veux rien vous cacher... Vous

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êtes jeune, vous êtes belle; dès le premier instant, je me suis senti attiré vers vous... Vous saurez tout. Madame, je sors d'une maison de santé où j'ai été enfermé comme fou pendant six mois.

— Ah! mon Dieu! fit la dame avec un petit cri.

— Oh! ne craignez rien, ma folie est douce... J'aimais, madame, j'aimais une jeune fille qu'une mort prématurée a placée parmi les anges... Cela doit vous étonner qu'on ait pu aimer avant de vous connaître?... C'est ainsi cependant! Le désespoir troubla ma raison, et ma mère me confia aux soins du docteur Bleu, à Passy. Il y a quinze jours, cet aliéniste distingué pensa que le moment était venu de me rendre à ma famille... et maintenant que je vous ai vue, madame, je puis considérer ma guérison comme assurée.

Pendant ce récit, la jolie voyageuse avait donné des signes d'inquiétude manifestes; elle s'était repliée dans son coin et jetait sur son compagnon de voyage des regards troublés.

— Et celle que vous avez perdue, vous n'y pensez donc plus?

— Bast! elle est au ciel, n'est-ce pas? Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?

Japhet prit la main de Tinconnue et y appuya ses lèvres.

— Monsieur... monsieur!...

— Madame ?

— Respirez donc votre remède.

— Mon remède est bien simple... c'est de la fine Champagne... Tenez, je vais en boire un petit verre à votre santé.

— Et l'inhalation vous en a été recommandée?

— Oui, madame. L'évaporation alcoolique se porte au cerveau et le rappelle à l'ordre...

— Vous avez donc éprouvé quelques troubles en prenant place dans le train?

— Eh! madame, qui ne serait troublé à l'aspect d'une beauté comme la vôtre?

La voyageuse se mit à rire. Japhet en profita pour lui prendre un baiser sur la tempe.

— Mais, monsieur, tout en vous remerciant de vos confidences, je dois vous de'clarer que je ne suis pas de force à aimer un fou.

— Vous êtes dans l'erreur, madame, répliqua gravement Japhet; je vais vous prouver que, si je n'avais été fou, je pourrais être dangereux, et que c'est précisément la crise que j'ai traversée qui doit vous donner en moi une confiance absolue. Pai vingt-cinq ans, vous paraissez en avoir dix-huit...

— Vingt et un, interrompit la dame.

— On ne vous les donnerait pas! Je suppose que les premières effluves de mon amour, un amour qui a quinze mois de jeûne, ne vous trouvent pas

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insensible... Je suppose, en un mot, que vous consentiez à vous donner à moi...

— Cette supposition....

— Laissez-moi continuer, je vous prie. Quelle est, dans ce cas, la crainte d'une femme? Les hommes sont généralement indiscrets, bavards... Ils aiment à se vanter!

— C'est bien vrai, soupira la voyageuse.

— Avec moi, rien de semblable à craindre... Je suppose encore que je sois assez oublieux des règles de l'honneur pour laisser échapper quelques paroles de nature à compromettre une femme; celle qui aurait cédé à une fantaisie, à un caprice, répondrait simplement : « Il est fou ! Ses paroles ne peuvent avoir aucune consistance... Laissez-le dire, le pauvre garçon, il est fou ! »

— C'est vrai, au fait, dit la voyageuse, que Japhet serra dans ses bras.

— Monsieur, lui dit-elle en arrivant à Bordeaux, j'ai un magasin de modes à Bayonne.

— Et moi, madame, un appartement de garçon à Paris.

— Quand le hasard vous conduira dans les Bas-

ses-Pyrénees, n'oubliez pas de venir me serrer la main.

— Je ferai tout exprès le voyage, madame. Et lorsque vous viendrez à Paris...

— J'y vais deux fois par an pour mes affaires...

— Je compte que vous viendrez me faire une petite visite ?

— Vous pouvez y compter.

— Voici ma carte : vicomte Japhet de Seine-et- Marne, 3 bis, rue Labruyère.

— Voici la mienne : Madame Berthe de TAdour, à Bayonne.

La voyageuse referma le carreau de la portière.

— Vous avez froid? demanda Japhet.

— C'est-à-dire que je suis restée assez longtemps dans un courant d'air...

— Et vous souffrez d'une dent?

— Oh! cela ne sera rien... je puis lutter.

Elle ouvrit sa petite bouche rose et montra trentedeux perles.

— Tenez, reprit Japhet en lui remettant le flacon clisse ; quatre gouttes de cognac dans le creux de la main et respirer fortement... c'est le meilleur remède.

— Mais alors?

— Vous n'avez pas eu affaire à un fou? non, madame, mais soyez sans crainte, mon secret

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