‹ Mémoires du trottoirChapitre 28 sur 56 · FOU PAR AMOUR · texte numérisé non relu

FOU PAR AMOUR

mourra avec moi... dans longtemps d'ici, je l'espère. Ce que je vous indique là est un remède de bonne femme dont je me suis toujours bien trouvé... Adieu, madame.

— Au revoir, monsieur.

SOUVENIRS DE JEUNESSE

e qu'il y a de particulièrement cruel dans cet absorbant métier de chroniqueur, dans ce journalisme qui va de la politique au roman, de la genèse au fait-divers, et où l'on dépense souvent en vingt lignes le sujet d'un volume, c'est qu'on s'y fait plus d'ennemis que d'amis.

Ce n'est pas que chacun de nous n'éprouve souvent le besoin de dire du bien de quelqu'un ou de quelque chose, mais cette géne'reuse aspiration est contraire aux nécessités professionnelles.

Ce que le public attend, ce qu'il cherche, ce qu'il exige, c'est la critique de ce qui se dit et se fait, la satire, l'épigramme. Sortir de là serait se condamner à écrire dans le désert.

Au temps des émeutes impériales, si la police avait voulu disperser un attroupement sans coup férir, elle n'aurait eu qu'à charger un agent, doué d'une bonne voix, de faire aux émeutiers la lecture d'une chronique dans laquelle il eût été dit du bien de tout le monde.

Chacun serait rentré chez soi en haussant les épaules. Paris n'aime pas les benisseurs.

Au temps du Figaro non politique, je rédigeais une fois par semaine une satire de trois ou quatre colonnes qui s'intitulait les Coulisses. J'y allais avec toute la fougue de la jeunesse, et j'aurais contemplé tout homme qui m'eût rappelé au respect des droits acquis, avec l'étonnement que cause la vue d'un monument historique.

Un matin, je partis pour Blois dans l'intention hygiénique de passer quelques jours dans une campagne des environs. Villemessant, qui passait une partie de l'été dans la forêt de Chambon, m'annonça au débotté que nous étions attendus à déjeuner chez un notaire qui voulait absolument me connaître.

Le fondateur du Figaro ajouta :

— Je dois vous dire qu'il a pour vous la plus grande admiration.

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Je m'écriai aussitôt :

— Allons déjeuner chez cet homme de goût ! Après les premiers compliments et les premières

côtelettes d'usage, le notaire dit en écarquillant les yeux :

— Vous devez vous faire bien des ennemis?

— Monsieur, répondis-je avec assurance, quand ils seront cent mille, je me mettrai à leur tête !

Ce projet n7a pu être réalisé par suite de la grande mortalité de ces dernières années.

Les amis? Où les prendre, si ce n'est en dehors de ceux qui relèvent de la publicité.

Un comédien ne vous pardonne jamais de ne pas le trouver admirable dans tous ses rôles. Dix articles élogieux sont oubliés le jour où vous avez signalé une défaillance, une imperfection de M. Saint-Elphège, premier rôle, ou de M. Moncourt, comique grime.

Et les femmes? Si vous parlez de leur beauté, elles se plaignent qu'on ne fait pas assez de cas de leur talent; si vous insistez sur leur talent, elles sont froissées de ce qu'on n'appuie pas suffisamment sur leurs avantages physiques. Une femme se choque de ce qu'on peut dire même de sa robe ou de sa coiffure.

Pour ne compter que des amis, il faudrait :

Admirer tous les peintres,

Célébrer tous les musiciens,

Encenser tous les comédiens,

Diviniser tous les sculpteurs,

Applaudir tous les vaudevillistes,

Vanter tous les romanciers,

Ne passer sous silence aucun tableau du Salon,

Donner du « cher maître » aux plus petits conrères,

Rendre compte de tous les concerts.

Après quoi, le journaliste bénisseur s'apercevrait qu'on le salue du bout du doigt, et que le public fait si peu de cas de lui qu'il se verra contraint d'aller, à bref délai, rédiger un journal en province.

Je faisais ces réflexions, et beaucoup d'autres encore, en feuilletant ce matin les Caravanes de Scaramouche, un chef-d'œuvre de bibliographie que vient de publier Emmanuel Gonzalès. Les eauxfortes et culs-de-lampe sont de M. Henri Guérard, son gendre. Avec quelques illustrations d'Eva Gonzalès, ce serait tout à fait un livre de famille.

Et quel piquant Scaramouche a dessiné Henri

SOUVENIRS DE JEUNESSE

Guérard! Quelle variété dans ses vignettes, qui sont autant de petits Goya!

Pour la génération actuelle, Gonzalès est un ancêtre. Gonzalès, Féval et Jules Sandeau, ont été les artisans de ma destinée.

Je n'avais lu que Walter Scott et Fenimore Cooper (traduction Defauconpret) quand ma mère, par un coup de tête que je ne m'explique pas encore, prit un abonnement à Y Echo des feuilletons. J'étais alors en troisième au lycée de Bordeaux. Les premières livraisons, ornées de gravures sur acier, renfermaient les Mémoires d'un ange, Mlle de la Seiglière, le Docteur Herbault, les Fanfarons du roi, le Loup blanc. J'avais des palpitations en découpant cette brochure quasi-élégante, qui m'apportait des passions et des aventures! J'allais audevant du facteur; je remontais, cachant dans mon gilet Y Echo des feuilletons. Je dévorais les traits de Mlle de Kérouare, de Pierre Mouton, du Chevalier dHarmental. Le cœur me battait comme dans un rendez-vous d'amour...

Bientôt Y Echo des feuilletons ne me suffit plus. J'achetai les vieilles brochures au souffleur du théâtre, et sur mes économies, je m'abonnai à la Revue pittoresque qui publiait les chefs-d'œuvre de Méry, de Gozlan, les nouvelles parisiennes d'Amédée Achard et d'Eugène Guinot. J'étais perdu.

Un jour, passant sur le quai de Bourgogne, Ravisai deux magnifiques volumes in-40, édition de luxe du Fils du Diable. Portrait de Paul Féval, douze gravures représentant le manoir de Bluthaupt sur une roche escarpée, plantée de mélèzes, les trois hommes rouges, la comtesse de Reynold, le madgyar Yanos Georgyi...

Une étiquette placée sur la couverture tentait d'amorcer l'amateur: Occasion, vingt francs.

Vingt francs ! Je n'en avais que six. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Il me fallait le Fils du Diable. Un emprunt seul pouvait me mettre à même de satisfaire ce désir, et j'abordai nettement la question auprès de ma sœur, alors âgée de onze ans.

— J'ai absolument besoin de quinze francs, lui dis-je.

(Le franc supplémentaire pour ne pas rester sans le sou.)

— Mais... comment me les rendras-tu? objecta la petite blondine.

— Je te les rendrai le jour de ma fête sur ce que papa me donnera.

— C'est bien long.

Quatre mois.

SOUVENIRS DE JEUNESSE

— Et si j'en ai bessoin d'ici là ?

— Tu as des économies, et je n'en ai pas.

— Parce que tu dépenses tout I

Voyant qu'il fallait recourir aux grands moyens :

— Ecoute, lui dis-je, je te ferai un billet; c'est sacre, cela.

— Alors je veux bien.

Je lis le billet — et je courus acheter le Fils du Diable.

Dès lors, tout le cabinet de lecture de la rue Porte-Dijeaux y passa. En rhétorique, j'avais déjà lu Balzac et Stendhal, qui me firent connaître up nouveau genre d'émotion.

C'est ainsi que, aujourd'hui, le roman-feuilleton du journal à cinq centimes prépare des lecteurs pour l'avenir.

Sans partager les idées absolues de Zola, qui a raison sur bien des points, je crois qu'une grande minorité des Français est mûre pour le roman d'étude. Le roman, il faut bien le dire, est devenu la seule forme de la littérature. Les ouvrages pseudoscientifiques de Jules Verne sont un commencement d'instruction pour une masse de lecteurs qui ne pourraient digérer un voyage ou une étude sut-

la métallurgie, s'il ne s'y mêlait un bout d'intrigue. Politique, religion, sciences, philosophie, tout passe sous la forme du roman.

Où Zola est injuste, c'est quand il nie absolument la valeur des œuvres d'imagination. Un roman d'intrigue équivaut à la solution d'un problème d'algèbre.

Alexandre Dumas a appris l'histoire de France à un tas de gens dont l'érudition se serait arrêtée, sans lui, à Joseph vendu par ses frères. La description de la prise de la Bastille, par Dumas, dans Ange Pitou, est bien supérieure à celle de Michelet.

Frédéric Soulié, dans la Croisade des Albigeois, dans les Deux Cadavres, a apporté sa part à l'instruction publique.

C'est Méry qui a donné aux femmes une idée des Indes, au point de vue des mœurs, du paysage et du climat.

Les puissants romanciers que nous avons lus dans notre jeunesse ont rendu de véritables services. Ils ont agrandi le champ de la pensée, ouvert des horizons nouveaux, ce que ne font point les naturalistes, vissés à l'étude d'un ulcère ou à la description d'une crise hystérique.

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Avec les Frères de la Côte, Gonzalès ouvrait la voie à Paul Duplessis, l'auteur de Montbars V Exterminateur et du Batteur d'estrade. Que de points historiques, que de luttes sur terre et sur mer ignorerait le public sans Tà-peu-près que leur ont présenté les romanciers...

Voilà pourquoi je voudrais parler un peu de tous ces producteurs, que les nécessités professionnelles me forcent à négliger.

Le silence m'est d'autant plus pénible que peu de mes confrères sont des inconnus pour moi. Je me rappelle Ferdinand Fabre, l'auteur des Courbe\on, de Y Abbé Tigrane et de Mon oncle Célestin, quand il errait dans le quartier Latin, le ventre plat comme deux quittances collées ensemble. Le premier soir que je le vis, il venait de porter son habit noir au mont-de-piété pour festoyer avec une des dernières grisettes.

On lui avait prêté six francs. Angelo de Soir était jaloux: on ne lui en avait donné que cinq sur son habit, et il nous annonça qu'il irait, le lendemain, faire une scène au commissionnaire de la rue de Condé.

Théodore de Banville venait de publier ses Odes

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funambulesques. Il luttait d'esprit avec Murger. Le nom de Banville est là, sur mes notes, avec plusieurs autres: « Faire un médaillon de Banville. — Anecdotes. — Le dîner che^ les Goncourt. — La soirée avec Roger de Beauvoir, etc. »

Et après? Que dire de Banville? Trois colonnes de louanges et de compliments. Cela manquerait totalement d'intérêt...

Voilà pourquoi, mes chers amis,vous, les cent cinquante que je voudrais opposer aux cent mille ennemis que m'annonçait le notaire de Blois, je vous range méthodiquement dans ma bibliothèque, sans emboucher la trompette à chacune de vos victoires. Vous n'êtes point chair à chronique; ce qu'il faut au courriériste parisien, c'est le fameux lapin de la Cuisinière bourgeoise, celui qui demande à être écorché vif.

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