LES COULISSES D UN JOURNAL
dans une voiture et va faire l'expédition à la poste.
Les trains partent — emportant dans toutes les directions ce papier plié en huit qui paraît si peu de chose et qui a coûté tant de travail.
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e parlerai peu, a dit Jean-Jacques Rousseau, de l'importance d'une bonne éducation; je ne m'arrêterai pas non plus à prouver que celle qui est en usage est mauvaise; mille autres l'ont dit avant moi. Je remarquerai seulement que depuis des temps infinis, il n'y a qu'un cri contre la pratique établie, sans que personne s'avise d'en proposer une meilleure. »
Tel était sans doute aussi l'avis de M. de Bonnepanse, qui cependant n'avait jamais lu Rousseau et le prenait simplement pour l'ancien propriétaire des terrains sur lesquels on a bâti l'hôtel des Postes. M. de Bonnepanse avait hérité d'un million. Rusé
comme un maquignon, avide comme un juif allemand, il apportait dans les affaires l'instinct d'un négociant de la Cite et le flair d'un chien de chasse. A quarante-huit ans, il avait douze millions de fortune.
Jusque-là, il avait vécu sans autre souci que de bien vivre. Payer les bonnes choses au plus bas prix possible, mais ne jamais se les refuser; avoir beaucoup de femmes avec peu d'argent; ne jamais payer vingt francs ce qu'il pouvait avoir pour dixneuf cinquante; s'arrêter dans les excès au point où la maladie commence : c'avait été la règle de sa conduite.
Tout à coup, il se prit à penser que, tôt ou tard, arrive une heure sombre où il faut quitter sa fortune, ses voitures, ses meubles, ses habits; où l'homme, si riche qu'il puisse être, retourne tout nu à cette terre qu'il ne foule aux pieds que peu de temps. L'idée de la mort le gêna, mais le plus dur pour lui fut de penser que ses richesses pouvaient s'en aller comme elles étaient venues, de ci, de là; s'émietter aux mains de ses neveux et de ses nièces, dans le cas ^>ù son fils Emile serait emporté par un accident.
Pour la première fois il pensa à cet enfant que, jusque-là, il voyait à peine une fois par semaine. Madame de Bonnepanse fut très surprise quand son
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mari lui déclara que, désormais, le petit prendrait ses repas avec eux. La pauvre femme avait va son mari une cinquantaine de nuits en vingt-sept ar:1 de mariage. Elle sut bientôt qu^i avait autant de maîtresses qu'il y a de jours dans la semaine. Bonnepanse aimait les femmes, mais il avait horreur des liaisons, qui finissent toujours par coûter de l'argent. La jeune femme versa quelques larmes, puis elle prit le parti d'engraisser. A trente-deux ans, elle pesait 180 kilos. Elle n'avait qu'une réponse à tout ce qu'on pouvait lui dire : « Ça m'est égal. »
Une fille qu'ils avaient eue après deux ans de mariage mourut à l'âge de onze ans. Bonnepanse supporta facilement sa perte, en songeant qu'il eût fallu donner trois ou quatre cent mille francs à un étranger pour se débarrasser de cet ange. « Les filles, avait-il dit, sont des enfants qu'on a pour les autres, et c'est une si mauvaise marchandise que le preneur exige du retour. »
L'enterrement fut décent. Il y avait un certain nombre d'équipages. Huit jours après, Bonnepanse soupait avec une actrice de troisième ordre que des besoins d'argent avaient momentanément forcée de baisser ses prix.
Emile dut sa naissance au hasard. Bonnepanse s'était grisé comme un Polonais dans un dîner que lui offraient, à la Maison-d'Or, les lanceurs d'une
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grosse affaire. Il avait compté trouver à minuit une petite blonde qui devait faciliter sa digestion; elle était sortie. Il sonna chez une autre, (dont son cocher avait l'adresse), elle n'était pas seule.
Bonnepanse, alourdi par les fumées du Champagne, se fit reconduire chez lui. Une fois couché, le démon de la chair lui brûlait les veines, et, ma foi! il fit contre mauvaise fortune bon cœur, il alla réveiller son épouse,qui ne comprit rien à l'aventure.
Emile naquit neuf mois après.
Au moment où M. de Bonnepanse se mit à prendre souci de son héritier, l'enfant avait cinq ans. Il était blond, dodu et assez gentil.
— Savez-vous, lui dit son père en l'embrassant pour la première fois, que vous aurez un jour beaucoup de millions?
— Non, papa.
— Et d'abord, savez-vous ce que c'est que des millions?
— Non, papa.
— Des millions, c'est beaucoup, beaucoup d'argent. Vous retiendrez cela?
— Oui, papa.
— Et que fait-on quand on a beaucoup d'argent?
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— On s'amuse, on achète des chevaux, des voitures; on a une belle campagne où Ton reçoit beaucoup de monde...
— Hé! hé! là-bas, interrompit Bonnepanse, doucement, mon petit ami. Quand on a beaucoup d'argent, il faut s'en servir pour en avoir davantage. Je vous apprendrai comment on s'y prend.
A partir de ce jour, Bonnepanse entreprit l'éducation de son fils. Il s'étudia à se transvaser en lui. Il aima cet enfant jusqu'à la folie, adorant en sa personne le conservateur futur de sa fortune, suivant avec anxiété dans les progrès de son fils le sort des millions qu'il devait lui laisser, ne pouvant, hélas! faire autrement.
Et d'abord, ni grec, ni latin, ni anglais. Lire, écrire, et compter, compter surtout, c'est l'éducation la plus avantageuse. On n'a pas besoin d'autre chose pour faire des affaires. Trop d'instruction nuit. Et puis, qui sait? Emile voudrait peut-être se mêler d'écrire. On va loin avec cela.
Madame de Bonnepanse parla i'un professeur de musique.
— Pourquoi faire? s'écria le dix millionnaire. Que les demoiselles jouent du piano, cela se corn-
prend; mais un homme! c'est absolument ridicule. Il y a d'ailleurs une perte de temps considérable. On ;ite quelques hommes du monde qui sont musiciens. Qu'arrive-t-il? qu'ils se piquent de composer de la musique, des opéras. Il faut payer pour les faire jouer. Ah! bien, merci!
— Eh bien ! murmura la grosse mère, si on lui faisait apprendre un peu de dessin?
— Dans quel but?
— Pour qu'il ait au moins un art d'agrément.
— Mais, malheureuse, si, par hasard, il avait le goût du dessin, il voudrait faire de la peinture! J'aurais un fils artiste, moi? Ce ne serait pas la peine d'avoir travaille pendant quarante ans pour amasser des millions. Non, Emile aura assez à faire en s'occupant de sa fortune. Il faut qu'il n'ait pas d'ide'e en dehors, qu'il pense du matin au soir, qu'il apprenne à juger du premier coup d'œil ce que peut lui rapporter une affaire industrielle; il faut enfin devenir un vrai malin, conquérir une réputation d'habileté telle qu'on vous recherche dans les affaires rien que pour avoir votre nom et qu'on y £it des parts d'intérêt sans y risquer dix francs!
Bonnepanse choyait son fils et le regardait pousser îvec joie. Il ne pouvait plus se passer de lui. Une seule fois il lui allongea une petite calotte parce que l'enfant, cédant à un mouvement inconsidéré.,
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avait donné une pièce de dix sous à un pauvre.
Bonnepanse gratifiait son fils d'une somme de quinze francs par semaine, mais, pour le dégoûter du jeu, il les lui regagnait, en le trichant si besoin en était. Pendant plusieurs mois, Emile recevait quinze francs le dimanche matin, et, le lundi soir, il avait tout perdu. Lassé de recevoir et de rendre ces éternels quinze francs sans pouvoir jamais en jouir, l'enfant déclara qu'il ne voulait plus risquer sa semaine sur le tapis vert. Son père insista vainement; le petit tint bon.
Bonnepanse avait de grandes propriétés en Normandie. Emile connaissait le prix de l'hectare, la valeur du stère. Quand il voyait un jardinier se reposer, il le secouait d'importance. Il avait onze ans quand, un matin, un garçon de ferme vint apporter à madame de Bonnepanse un petit agneau de huit jours, blanc comme l'innocence, avec des regards de bébé. L'agneau léchait les mains qui le caressaient. — Quel joli petit animal! dit madame de Bonnepanse. — Oui, répondit Emile, cela vaut quarante à quarante-cinq francs pour un boucher.
Emile atteignit ainsi à l'âge de vingt-cinq ans. Il
était habile à tous les exercices du corps, tirait passablement Tépée, admirablement le pistolet.
Bonnepanse l'avait initié aux finesses de la banque parisienne. Emile ne laissait passer aucune affaire sans réclamer une participation; il ne se faisait pas une émission sans qu'il eût sa part.
— Emile, lui dit un jour son père, il faut t« marier.
Emile fit la grimace.
— Tu crains que cela te gêne? Allons donc! c'est un petit embarras qui dure six semaines, deux mois au plus. Quand tu auras satisfait aux exigences mondaines, tu pourras reprendre la vie de cercle et tu seras plus libre qu'auparavant. Ta femme t'apportera en dot cent cinquante mille livres de rente; c'est la fille de ce vieux gredin de Tripotenthal (de Francfort).
— Il est bien compromis.
— Bast! il n'a pas deux ans à vivre. La demoiselle est une belle fille, des bras, des épaules superbes! Défie-toi, si tu la négliges sans y mettre les formes voulues, je lui ferai la cour.
— Tu en serais bien capable!
— Nous allons faire publier les bans. A la mort de son père, vous aurez dix-huit millions.
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^ Emile jeta sur Bonnepanse un regard de courtier d'assurances sur la vie.
— Et à ta mort à toi, ajouta-t-il joyeusement, cela nous fera le double!