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de bon sens, de raison, de goût, de talent, la critique de quelque abus, un plaidoyer en faveur de telle ou telle classe méconnue, un réquisitoire contre telle ou telle autre, oppressive ou corruptrice ; enfin, un travail de moraliste tendant à une réforme quelconque.
Sans passer en revue toutes les fictions qui peuvent être regardées à bon droit comme autant d'études sociales, il était naturel, inévitable même qu'on en vînt à mettre en scène les destinées humblement tragiques de ces êtres si méritants quelquefois, si malheureux toujours, de qui dépendent chez nous les premiers soins donnés à l'éducation de l'enfance.
Qui donc mieux que la gouvernante, l'institutrice, mérite, avec nos sympathies, les soins nécessaires pour améliorer une position si précaire, si mal définie ? Au moment où chacun se croit obligé, en son âme et conscience, à relever graduellement de leur humiliation relative les personnes qui dépendent directement de lui, comment ne pas songer avant tout à cette subordination, la première en grade, la plus intéressante à coup sur, par son emploi d'abord, puis par l'espèce d'incompatibilité qui existe entre la culture raffinée de l'intelligence et l'asservissement de la volonté ?
Presque toujours l'institutrice, la govemess anglaise, est un être qui, par la naissance, par les mœurs, par l'éducation, est l'égale de celui qui la prend à gages. Il n'a sur elle d'autre supériorité que le bonheur d'avoir acquis ou conservé une fortune qu'elle n'a pas eue, ou dont elle n'a joui quelques années que pour s'en voir dépouiller plus tard.
L'idéal de la femme que cherchent les gens fortunés pour lui remettre le soin de leurs enfants est justement la demoiselle ou la dame dont le père ou le mari s'est trouvé subitement ruiné. Il faut compter sur les folies, les extravagances ou tout au moins le malheur d'un certain nombre d'hommes, nos égaux en tout point, pour que la récolte de gouvernantes ne manque pas et pour qu'il y ait, sur le grand marché du travail humain, abondance de cette utile denrée.
Voilà donc une classe à! ouvrières tout à fait à part. En connaissez-vous une autre où il soit imposé à tous les individus dont elle se compose d'être invariablement supérieurs à leur métier par la naissance, l'intelligence, les habitudes ? et n'est-ce pas là, d'une part une cruauté singulièrement raffinée de notre ordre social, de l'autre une grande source de pitié, de commisération, de sympathie?
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Au reste, c'est de cette anomalie étrange que découlent presque toutes les misères de leur condition exceptionnelle. Il y a une barrière entre la gouvernante et ceux qui l'emploient, mais cette barrière ne se maintient pas d'elle-même. Il faut à tout instant songer à la relever, à l'étayer, à remplacer artificiellement la solidité, la réalité qui lui manquent.
La gouvernante s'asseoit à votre table, elle parle et son langage ne vous met point mal à l'aise; son apparence, ses façons valent les vôtres. Son éducation est peut-être supérieure à celle que vous avez reçue. Rien, à vrai dire, qui marque d'une empreinte, d'un sceau d^nfériorité, cette créature condamnée à vivre au-dessous de vous.
La distinction doit cependant exister, et ce mensonge social veut être ratifié chaque jour par une subordination factice qui doit peser cruellement sur ces organisations délicates, sur cette disposition vaniteuse, élément presque inséparable du caractère féminin.
Elle ne serait pas femme, elle mériterait une béatification immédiate, celle qui s'élèverait audessus de ces petites épreuves quotidiennes oui
usent peu à peu la résignation la plus résolue. Et voulez-vous une preuve, preuve effrayante, de la force qu'il faut pour tenir bon à ce métier que nous leur rendons en général si pénible ? La classe qui, proportionnellement, fournit le plus d'aliénées aux hospices de femmes, est justement celle des jeunes institutrices ou gouvernantes. Et vous auriez tort de dire que l'orgueil les y conduit, en ce sens que ce n'est pas un orgueil naturel, mais un orgueil blessé, dont les tortures se sont trouvées trop cruelles pour qu'elles y pussent résister.
La gouvernante n'a pas d'égaux dans la maison où elle doit vivre. Il n'est pas commode de se heurter vingt fois par jour à une personne qui a de fait, et ne saurait avoir de droit, tous les privilèges de son sexe. Existence grave, demi-cloîtrée, sans éclat, sans liberté, sans plaisir. Elle est un embarras pour les maîtres; elle est haïe des domestiques, qui, la regardant comme leur égale sous un certain rapport, se voient pourtant obliges de la traiter comme l'égale de leurs maîtres. Elle peut être aim:e de ses élèves, prendre plus ou moins d'intérêt à leur destinée; mais le sentiment qui existe entre elle et eux n'est pas, à vrai dire, de l'amitié. Il faut qu'elle vive et qu'elle meure seule, à moins, ce qui est bien rare, d'avoir transgressé cette limite invisible qui doit la séparer de ceux qui ont requis ses services.
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Et le P1re de tout, c'est qu'il n'y a pas de remède a cette situation. A l'étranger, l'institutrice peut rencontrer des habitudes de vivre moins rigoureuses, une assimilation plus complète avec la famille où elle entre, et, si elle peut s'en contenter, des dehors plus flatteurs pour elle.
La vie lui sera moins dure que dans cette société française qui offre ce phénomène d'une aristocratie sans aïeux, et d'autant plus hautaine qu'elle redoute le dédain et la moquerie.
Nos contemporains ont une disposition usurairc
a «rer part,, sans merci ni scrupule, des malheur,
individuels. On n'achète pas, on ne vend pas selon
la vraie valeur de la marchandise, mais suivant les
besoins de l'acheteur ou du vendeur. Le nombre
toujours croissant des désastres privés réduit à la
condition d'institutrices, gouvernantes ou dames
de compagnie, des femmes et des jeunes filles nées
ou élevées pour un tout autre sort; et le preneur
stipule contre de pauvres personnes dont tout le
tort est de n'avoir pas de quoi vivre.
« Elle est encore bien heureuse de nous trouver » repondent invariablement les honnêtes gens à qui Ion essaie de remontrer qu'il y a peu de justice à
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placer le fardeau complet d'une éducation souvent difficile sur une malheureuse jeune femme à qui l'on donne mille ou douze cents francs par an.
Cela établit-il, par hasard, un juste rapport entre l'importance du salaire et l'importance des services rendus? entre ce que vous donnez et ce que vous recevez en échange ? Voilà cependant ce qu'il serait équitable de proportionner, et d'autant plus équitable que vous contractez avec un être placé par le sort à votre discrétion.
Les ouvriers ordinaires peuvent se révolter et se mettre en grève ; de leur côté, les commerçants peuvent se liguer, et les uns et les autres arrivent ainsi à obtenir, soit de leur travail, soit de leurs denrées, le prix que ces choses représentent.
La gouvernante est sans défense ; elle n'a ni refuge, ni moyen d'échapper au dilemme sinistre : ou travailler à vil prix ou mourir de maie mort ; car elle est une dame, une dame sans pain, il est vrai, mais une dame enfin, dont les services ne peuvent avoir une valeur tarifée sur le marché. C'est un factotum maternel, qui s'occupe à la fois d'instruire et de surveiller les enfants, et qui doit mener de front la morale et la santé pour les mêmes appointements que le cuisinier. Et lorsque cette autre mère aura vécu dix ou douze ans dans la famille, on la congédiera en la recommandant au
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monde entier comme un vrai trésor, mais sans se préoccuper autrement de ce qu'elle peut devenir.
Si Tinstitutrice est jeune et jolie, elle est en butte aux obsessions du fils aîné de la maison, souvent même du mari de madame.
Le jeune homme éprouve sa première passion ; il est ardent, convaincu. Il se jette aux pieds de la pauvre fille sans défense contre elle-même, jeune aussi, éprouvant comme une autre le besoin d'aimer et de se laisser aimer.
Malheur à elle si elle cède, si elle oublie ses devoirs. On la jette sur Je pavé, souvent avec un enfant qu'elle devra nourrir, elle qui ne pouvait se suffire à elle-même !
La gouvernante a quelque part une mère veuve à qui elle doit envoyer vingt ou vingt-cinq francs par mois. C'est une profession à laquelle on ne se résigne qu'à la suite de malheurs de famille... Un matin, les indifférents qui prennent un madère sur la terrasse des cafés du boulevard, lisent dans les faits divers qu'une jeune femme s'est jetée par la fenêtre et s'est brisé la tête sur le pavé.
C'est une institutrice à laquelle le fils de la maison avait promis le mariage, et qui vient d'appren-
dre que le jeune homme épouse une demoiselle richement dotée.
Une autre fois, le fait divers annonce la mort, dans une mansarde des Batignolles, d'une femme de soixante ans, qui gagnait quinze sous par jour à faire de la couture et dont la vue s'est affaiblie.
Privée de ressources, trop fière pour tendre la main, elle a fermé sa porte et attendu la mort...
C'est une institutrice qui a vieilli.