PREMIERE PARTIE. îl
aidée à les supporter. Je ne suis déplacée nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen coupoit du bois; mais personne n'ima(jineroit, en m6 voyant, que ce fût un soin dont il convint de me charger.
On a pu juger, par ce que j'ai dit jusqu'à présent, que ma mère ne négligeoit pas ce qu'on appelle la religion. Elle avoit de la piété, sans être dévote ; elle croyoit ou tâchoit de croire, et elle conformoit sa conduite aux règles de l'Eglise avec la modestie, la régularité d'une personne qui, ayant besoin, pour son cœur, d'adopter les grands principes, ne vouloit pas chicaner sur les détails. L'air respectueux dont m' a voient été présentées les premières notions religieuses m' avoit disposée à les recevoir avec attention ; elles étoient de nature à faire de grandes impressions sur une imagination vive; et malgré le trouble où me jetoit parfois le raisonnement naissant qui me rendoit surprise de la transformation du diable en serpent, et me faisoit trouver Dieu cruel de l'avoir permise, je finissois par croire et adorer.
J'avois reçu la confirmation avec le recueillement d'un esprit qui calculoit l'importance de ses actions et méditoit sur ses devoirs : on parloit de me préparer à ma première communion; je me sentois pénétrée d'une sainte terreur. Je lisois des livres de dévotion, j'avois besoin de m' occuper de ces grands objets de bonheur ou de malheur étemel ; toutes mes pensées se tournoient insensiblement de ce côté. Une circonstance, trop importante par son influence sur mon moral pour que je doive la passer sous silence, vint se mêler à mes inquiétudes et m' inspirer une grande résolution.
Je suis un peu embarrassée de ce que j'ai à raconter ici, car je veux que mon écrit soit chaste, puisque ma personne n'a pas cessé de l'être, et pourtant, ce que je dois dire ne l'est pas trop.
La disposition de l'appartement me permettoit d'entrer aisément dans l'atelier de mon père , et , quoique mes habitudes et l'intention de ma mère m'en retinssent éloignée, j'avois besoin d'y aller quelquefois ; j'allois montrer à mon père mon ouvrage, remettre ou prendre des modèles de dessins qui m' étoient communs avec ses élèves, faire aiguiser mes burins,
n MEMOIRES PARTICULIERS.
petite opération qui demande un peu de force dans le poigptiet et que je trouvois déplaisante, parce qu'elle était sale. Parmi ces élèves, le plus jeune, garçon de quinze à seize ans, et par conséquent celui qui pouvoit se distraire avec le moins d'inconvéniens , étoit aussi le plus empressé à le flaire pour me rendre de petits services, que je recevois avec politesse. Ses parens n'étoient point à Paris, et cette circonstance» jointe à son âge, étoit cause que ma mère avoit pour lui plus de bontés. Quelquefois, dans les longues soirées des dimanches de l'hiver, elle le faisoit entrer chez elle, pour qu'il ne répugnât point à se retirer de bonne heure et ne courût pas le risque de fréquenter mauvaise compagnie. II résultôit de là que je le regardois comme moins étranger que les autres, et c|ue j'avois avec lui plus de cette sorte d'aisance et de familiarité très-convenables à l'innocence, et pourtant trèsdangereuses pour elle. Je n'étois donc point efirayée d'entrer dans l'atelier, si j'avois sujet d'y aller, lors même qu'il y étoit seul ; ce (|ue je n'aurois osé faire à l'égard de tout autre, dès que mon père étoit absent. Ma mère alloit et venoit dans son appartement, veilloit souvent sa cuisinière et n'apercevoit pas toujours le moment où j'entrois dans l'atelier. Un soir que j'allois y chercher quelque chose, et que le jeune homme paraissoit travailler seul ù la lampe, je m'approche pour recevoir ce que je demandois; il prend ma main comme en jouant, et la tirant sous l'établi près duquel il étoit, il me fait toucher quelque chose de fort extraordinaire. Je fais un cri, en m' efforçant de la retirer; il se met à rire, sans la relâcher, en criant tout bas : u Mais paix donc ! de quoi avezvous peur? Quelle folie ! Est-ce que vous ne me connoissez pas? Je ne suis point un méchant; vous allez faire venir madame votre mère, qui me grondera pour votre frayeur, et je ne vous aurai appris que ce qu'elle connoit bien. » Agitée, mais interdite, je demandois ma main et voulois m'en aller; il laisse retirer ma main en la retenant toujours avec la sienne, et, faisant un demi-tour sur son siège, met à ma vue l'objet de mes frayeurs. Je tourne la tête : « En vérité, monsieur, cela est horrible! » Et je me débattois pour fuir. « Eh bien, mademoiselle, apaisez-vous. Je suis fâché de vous avoir déplu,