‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 9 sur 90 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin ; il s'amusoit de mon aptitude plus qu'il ne s'occupoit à développer chez moi un grand talent; je compris même, par quelques mots échappes d'une conversation avec ma mère , que cette fenune prudente ne se soucioit pas que j'allasse très-loin dans ce genre. • Je ne veux pas qu'elle devienne peintre, disoitelle; il feudroit des études communes et des Uaisons dont nous n'avons que faire. » On me fit commencer à graver; tout m'étoit bon ; j'appris à tenir le burin , et je vainquis bientôt les premières difficulté^. Lors de la fête de quelqu'un de nos grands pareus , qu'on alloit religieusement souliaiter, je portois toujours pour mon tribut ou une jolie tète que je m*étois appliquée à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque en cuivre bien propre sur laquelle j'avois gravé un bouquet et un compliment, soigneusement écrit, dont M. Doucet qi'avoit tourné les vers. Je recevois en échange des almanachs qui m'amusoient beaucoup et <|uelque présent d'objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure, que j'aimois. Ma mère s'y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la sienne et même souvent négligée; mais sa fille étoit sa poupée, et j'avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit au-dessus de mon état. Les jeunes pei^soimes portoient alors ce qu'on appeloit des corps de rol>es; c'étoit un vêtement fait comme les robes de cour, très-juste à la taille qu'il dessinoit fort bien, très-ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers chiffons, suivant le goût ou la mode. On me donnoit les miens en belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la couleur, mais du prix et de pareille qualité que les robes de parure de ma mère. La toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me firisoit souvent les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l'attirail ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là ; j'avois la tête extrêmement sensible ; et le tiraillement qu'il falloit soufirir étoit si douloureux, qu'une grande coiffure me faisoit toujours verser des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de plaintes.

Il me semble que j'entends demander pour quels yeux

tO MEMOIRES PARTICULIERS.

étoit cette toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la semaine; et s'ils avoient connu les mœurs de ce qu'on appeloit les bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroicnt qu'il en existoit des milliers dont la dépense, assez {frande en parure, avoit pour objet une représentation de quelcfues heures aux Tuileries tous les dimanches; leurs femmes y joi[pîoient celle de Féylise, et le plaisir de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage. Joignez h cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes et du premier de l'an, une noce, un baptême, et vous verrez assez d'occasions d'exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer dans mou éducation plus d'un contraste. Cette petite personne qui paroissoit le dimanche à l'église et à la promenade dans un costume qu'on auroit pu croire sortir d'un équipage et dont l'apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage, alloit fort bien aussi dans la semaine, en petit fourreau de toile, au marché avec sa mère ; elle descendoit môme seule pour acheter, à quelques pas de la maison , du persil ou de la salade que la ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit pas beaucoup; mais je n'en témoignois rien, et j'avois l'art de m' acquitter de ma commission de manière à y trouver de l'ajp'ément. J'y mettois une si grande politesse avec quelque dignité, que la fruitière ou autre personnage de cette sorte se faisoit im plaisir de me servir d'abord, et c|ue les premiers arrivés le trouvoient bon; je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je n'en étois que plus honnête. Cet enfÎRnt, cpii lisoit des ouvrages sérieux, expliquoit fort bien les (cercles de la sphère céleste, manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure danseuse d'une assemblée déjeunes personnes au-dessus de son âge, remues pour une petite fête de famille; cet enfant étoit souvent appelé à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes ou écumcr le pot. Ce mélange d'études graves, d'exercices agréables et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma mère, m'a rendue propre à tout, sembloit prévenir les vicissitudes de ma fortune, et m'a

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