PREMIERE PARTIE
pardonnez -moi, ne dites rien; je n'arois pas intention de vous mettre en colère. Y a-t-il donc da mal à laisser voir ce que les dessins montrent tous les jours? Mais soyez libre, et feites-moi grâce. — Eh mon Dien ! je ne dirai rien, laissezmoi donc aller. » Sa main relâche la mienne et je m'échappe. Je fois dans mon cabinet tout émae. A peine avois-je eu le temps d'y entrer, que j'entends la Toix de ma mère qui m'appelle; j'étois troublée, j'aurois eu besoin de réfléchir, mais il fallait aller. Je cours à la chambre de ma mère tout essoufflée. « Qu'a»-tu donc, mon enfant? comme tu es pâle ! — Je ne sais... J'ai besoin de prendre un verre d'eau. — Que sens-tu? — Rien, qn'nn peu de malaise. » Mes jambes trembloient sons moi; je bois un verre d'eau, je reprends mes sens, rassure ma mère ; je m'informe de la commission qu'elle vonloit me donner, et reparois dans mon assiette. J'eus beaucoup de peine à débrouiller dans ma tète ce que cette scène y avoit laissé; chaque fois que j'y voulois songer, je ne sais qnel trouble importun me rendoit la méditation fatigante. An bout du compte, quel mal m'avoitril fait? Aucun. Iix>is-je parler de cela? Le seul embarras de savoir comment m'y prendre m'en auroit gardée. Devois-je lui en vouloir? — Gela paraîssoit douteux. Et puis la comparaison avec les dessins me sembloit fautive, cela m'étonnoit ; la curiosité venoit s'en mêler, et ces petites inquiétudes dissipoient ma mauvaise humeur. Je fiis plusieurs jours sans retourner dans l'atelier. Je voyois bien le jeune homme à dfner, où mon père l' avoit à sa table ainsi que deux autres, mais rien de particulier ne pouvoit augmenter la gravité patriarcale qui y régnoit toujours. Le jeune homme impatient sut me guetter et me trouver seule dans la cuisine. « Vous êtes fâchée contre moi? — Sans doute. — Mais je n'ai point fait de mal. — Vous avez fiait une vilaine chose. — Point du tout : votre maman joue bien ainsi avec votre papa et n'a pas peur. — Fi donc ! cela n'est pas vrai, c'est trop polisson. — Je vous jure que j'en suis certain, mais ils s'y prennent différemment ; je vous le dirois, si vous vouliez. — Je ne veux pas le savoir, laissez -moi tranquille. — Je ne vous le dirai point ; mais vous ne serez pas fâchée ; vous ne craindrez pas d'entrer dans l'atelier, où
tk MEMOIRES PARTICULIERS.
Ton ne vous revoit plus; vous y reviendrez, n'est-ce pas?. — Oui, oui, adieu. » Et je me sauve.
Ce rôle qu'on prétoit à ma mère me revenoit souvent dans l'esprit; elle avoit quelque chose de si imposant, que mon imagination ne pouvoit se la représenter qu'en agissant comme on peut faire aux yeux du public. L'assurance avec laquelle on me l' avoit affirmé m'étonnoit ; cela me rappeloit des plaisanteries, que je n'entendois point, que mon père lui feisoit quelquefois en riant beaucoup et qu'elle réprimoit toujours d'un air mécontent en lui disant : « Taisez-vous donc,, monsieur Phli|>on. » J'aurois bien voulu savoir ce que l'autre vouloit m'apprendre; j'aurois désiré de l'entendre sans que ce fût à moi qu'il le dit, et le monde commençoit à me paraftre bien étrange. Je retournai quelquefois dans l'atelier, comme à l'ordinaire, pour y parler à mon père quand il y étoit, et y chercher ce dont j'avois besoin , soit qu'il y fût ou qu'il ne s'y trouvât pas. Insensiblement, ma peur se dissipa tout à fait; le jeune homme ne manquoit pas de saisir l'occasion de m'en dire quelques mots, comme d'un enfantillage risible, dont il parvint à me faire rire moi-même, et il n'en résulta qu'un peu plus de familiarité, comme celle qui s'établit entre deux personnes qui se sont dit, de quelque manière que ce soit, ce dont elles n'ont parlé à nulle autre. Un jour que mon père m' avoit fait travailler quelques instants à ses côtés et qu'il se trouva subitement appelé au dehors, j'allois sortir après lui de l'atelier, lorsque je ne sais quelle fanfare se fait entendre sur le pont Neuf, près duquel étoit située la maison que nous habitions, quai de l'Horloge, au second étage. Je lève la tête et monte sur un tabouret, parce que ma petite taille et l'élévation de la fenêtre ne me permettoient pas de bien voir autrement. « Montez sur le bord de l'établi, dit le jeune homme en m' aidant à le faire. Les autres sortent pour aller voir ce qui se passoit; il se tient derrière moi, et lorsque je suis pour descendre, plaçant ses mains sous mes bras, il m'enlève en me pressant sur lui de manière que mes jupes se relevoient et <|ue je me trouvai presque à l'instant assise sur ses genoux, car il s'asseyoit en même temps sur un siège, et je sentis derrière moi cette chose extraordinaire. « Mais,