PREMIERE PARTIE
monsieur, laissez-moi donc. — Quoi ! vous avez encore peur? Je ne vous fais pas de mal. — Mais je veux m'en aller; mes habits... — Eh bien, vos habits, je vais les ranger. » Il porte une main hardie là où n'atteignoit point autre chose, et cherche à la rendre caressante. Je voulois me débattre ; et m'efforçant de repousser ses bras, de changer de situation, je glisse mes pieds à terre et jette un coup d'œil sur son visage; j'en eus^ horreur. Les yeux sembloient lui sortir de la tête ; ses narines étoient élargies; je fus prête à m' évanouir. Il s'aperçut de cette sensation, et sa crise étant probablement finie, il prit un air doux en employant tous ses soins à me calmer, ne voulant pas me laisser échapper qu'il n'y fût parvenu. Il y réussit enfin; mais au lieu d'avoir augmenté ma curiosité par cette entreprise, il avoit excité ma répugnance par sa liberté. Je ne le vis plus que de mauvais œil ; sa présence me choquoit ; je devins inquiète et triste; je me jugeois ofiFensée; je voulois conter tout à ma mère; j'étois craintive et embarrassée. Elle distingua que j'étois affectée, et à sa première question sur l'altération de ma gaieté, je lui fis le récit de tout ce qui s'étoît passé.
L'émotion de ma mère et son air d'effroi m'accablèrent de douleur. Désespérée d'apercevoir combien près elle avoit été de perdre le fruit de ses soins, craignant peut-être que je ne lui cachasse quelque chose, elle me faisoit mille questions entortillées, pour ne pas m'en apprendre plus que je n'en savois et pour s'assurer si je n'étois pas plus instruite. Je n'avois rien à dire de plus que ce qu'on vient de lire. Elle profita très -habilement de la répugnance que mon jeune âge et la pudeur naturelle m'avoient fait éprouver pour élever l'une et l'autre au plus haut degré ; elle me peignit ma faute d'avoir pu lui taire et regarder comme chose légère le premier excès du jeune homme sous des couleurs si terribles que je me crus perdue. Religion, vertu, honneur, réputation, elle fit tout intervenir avec la chaleur d'une âme pénétrée, avec cette tendresse d'un cœur maternel, et d'un cœur comme le sien, pour faire servir les dangers que j'avais courus au plus sûr préservatif qu'il fût possible de me donner. Je ne sais si elle eut l'intention de pousser les choses à l'ex-
Je MEMOIRES PARTICULIEHS.
tréme, ou si ma sensibilité les y porta plus qu'elle n'aToit imaginé, mais je me persuadai de bonne foi que j'étois la plus grande coupable de l'univers, et je n'eus plus de repos que ma mère ne m'eût menée à confesse, où, depuis ma septième année, elle me conduisoit deux ou trois fois l'an. Je trouvois affireux d'avoir à raconter cbose semblable, mais puisque c'étoit un moyen d'expiation, il falloit bien l'employer, et le courage de m'y résoudre me faisoit sentir une force consolante. Me voilà donc pénitente avant d'avoir été pécberesse. De ce moment les idées religieuses me dominèrent ; le règne du sentiment, hâté par leur concours pour ma trempe déjà précoce, s'ouvroit par l'amour de Dieu, dont le sublime délire embellit, conserva les premières années de mon adolescence, résigna les autres à la philosophie, et sembloit devoir ainsi me préserver à jamais de l'orage des passions au milieu duquel, avec la vigueur d'un athlète, je sauve à peine l'âge mûr.
La dévotion dans laquelle je tombai me modifia étrangement; je devins d'une humilité profonde, d'une timidité inexprimable ; je regardais les hommes avec une sorte de terrem' qui s'augmenta lorsque quelques-uns me parurent aimables. Je veillai sur mes pensées avec un scrupule excessif; la moindre image qui pouvoit s'oflîrir à mon esprit, même confusément, me sembloit un crime. Je contractai l'habitude d'une telle réser^-e, que lisant, à seize ans, l'histoire naturelle de Buffon, et n'étant plus dévote, je sautai, sans le lire, ce qui traitoit de la génération de l'homme, et je glissois sur les planches relatives avec la promptitude et le tremblement de quelqu'un apercevant un précipice. Enfin, je ne me suis mariée qu'à vingt-cinq ans, et avec une âme telle qu'on peut la présumer, des sens très-inflammables, beaucoup d'instruction sur divers objets, j'avois si bien évité l'augmentation de celle dont les conunencemcns furent si prématurés, <|ue les événemens de la première nuit de mes noces me parurent aussi surprenans que désagréables.
En recevant mes douloureuses confidences, ma mère n'a- Toit pas manqué de me demander si j'aimois le jeune homme, si je le voyois avec plus de plaisir que d'autres. « Au con-