‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 13 sur 90 · PREMIERE PARTIE. tT · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. tT

traire, c'est une peine pour moi que d'aller à table mainte- Bant, parce que je l'y trouve. — Tu serois donc bien aise de ne plus le rencontrer? — Assurément. » Dès le Jour même, ma mère, prétextant la nécessité d'un nouvel ordre, à cause de mes exercices et de l'un de mes maîtres dont elle changea l'heure, établit que nous mangerions toutes deux seules dans sa chambre, et fit servir, à l'ordinaire, mon père avec ses élèves. Ce fut un grand soulagement pour moi; j'en aimai davantage encore ma divine maman. Cet arrangement a subsisté, tant que j'ai habité la maison, jusqu'à l'époque où mon père eut terminé ses engagemens avec l'élève qu'il n'auroit pu renvoyer sans un éclat, beaucoup plus sage à éviter.

Je n'ai plus revu ce jeune homme qu'une seule fois, à l'occasion que je vais citer, et je craignois autant de le rencontrer que je haïssois d'entendre prononcer son nom. Sept ou huit ans après , il se maria et fit un établissement assez avantageux. Il fit prier ma mère de permettre qu'il lui présentât sa femme ; elle y consentit. J'étois présente à la visite ; elle fut courte, et il m'adressa une sorte de cpmpliment dont l'expression respectueuse annonçoit l'intention de n'être pas jugé en mal. Il vit probablem^t encore, père de femille sans doute, et c'est une raison pour ne pas le nommer. L'impression de ce qui s'étoit passé demeura si forte chez moi, que, même dans l'âge des lumières et de la raison, je ne me le rappelois qu'avec peine ; que je n'en ai jamais ouvert la bouche à une intime amie qui eut toute ma confiance, que je l'ai constamment tu à mon mari, à qui je ne cèle pas grand' chose ', et qu'il m'a feUu feire, dans ce moment même, autant d'efforts pour l'écrire, que Rousseau en fit pour consigner l'histoire de son ruban volé, avec laquelle la mienne n'a pourtant pas de comparaison.

ÂrrétOQs-nous ici un moment, et que les mères considèrent avec eiïïx>i l'étendue de la vigilance qui leur est imposée. Tout conspire contre les tendres dépôts qui leur sont confiés, et la conservation de leur intégrité n'appartient qu'à une rare prudence. L'étourderie de l'enfance ou les inspirations

' A qnî elle avait même avoué son amonr potir on autre. — Cette partie det Mémoires manque dans toutes les éditions antérieures.

précoces de la nature, ri{}noi^nce ou Finclination, l'ingénuité même de l'innocence, exposent un sexe timide, dès avant son adolescence, à l'ardeur inconsidérée, à la corruption si commune, aux dangereuses séductions et aiix entreprises audacieuses d'un autre sexe impétueux et toujours brutal, quand une heureuse éducation ne lui a pas donné (Tes moeurs sévères ou inspiré une grande délicatesse. L'imminence des périls ne peut être balancée que par une grande confiance de la jeune fille dans l'institutrice qui doit la préserver. L'art d'inspirer cette confiance est excessivement rare, parce qu'il est difficile, et que peut-être tous les caractères ne sont pas soumis à son influence. Mais ses premières règles se réduiront toujours à l'exemple qui imprime le respect en confirmant les préceptes, à cette volonté sincère et éclairée du bonheur de l'individu qu'on doit former, enfin à cette bonté qui bannit le caprice ou l'aigreur et que rien ne supplée.

Ma vie, plus retirée de jour en jour, me parut bientôt trop mondaine encore pour me préparer à ma première communion ; cette grande affaire, cjui doit tant influer sur le salut étemel, occupoit toutes mes pensées. Je prenois goût à l'office divin, sa solennité me frappoit; je lisois avec avidité l'explication des cérémonies de F Eglise; je me pénétrois de leur signification mystique; je feuilletois chaque jour mes in-folio de vies des saints, et je soupirois après ces temps où les fureurs du paganisme valoient aux généreux chrétiens la couronne du martyre. Je songeai sérieusement à prendre un nouveau genre de vie, et, après des méditations profondes, j'arrêtai mes projets. Jusqiie-là, l'idée seule de m'éloigner de ma mère me faisoit verser des torrens de larmes ; et quand on vouloit s'amuser des nuages subits que la sensibilité faisoit élever sur mon front expressif, on plaisantoit sur les couvens et l'utilité de les faire habiter durant quelque temps aux jeunes personnes. Mais que ne doit-on pas sacrifier au Seigneur! Je m'étois fait du cloître, de sa solitude et de son silence les idées grandes ou romantiques que mon active imagination pouvoit enfenter. Plus son séjour étoit auguste, plus il convenoit aux dispositions de mon âme touchée. Un soir, après souper, seule avec mon père et ma mère, je me

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