PREMIERE PARTIE
jette à leurs genoux; mes pleurs s'échappent en même temps et me coupent la voix; étonnés, inquiets, ils demandent la cause de cet étrange mouvement. « Je veux vous prier, dis-je en sanglotant, de faire une chose qui me. déchire, mais que demande ma conscience; mettez-moi au couvent. » Ils me relèvent; ma bonne mère s'émeut ; elle auroit tremblé si, ne m' ayant pas quittée d'une minute depuis quelque temps, elle eût pu rien redouter. On me demande ce qui me fait désirer cette disposition, en observant qu'on ne m'a jamais rien refiisé de raisonnable : je dis que c'est le désir de faire ma première communion avec tout le recueillement convenable. Mon père loue mon zèle, et ajoute qu'il veut le seconder. On délibère sur le choix d'une maison ; ma famille n'avoit de relations dans aucune de celles de cette espèce : on se rappela que mon mattre de musique avoit cité un couvent où il enseignoit de jeunes demoiselles, et on décide que l'on fera des informations. Il résulta de celles-ci que la maison étoit honnête, l'ordre peu austère; les religieuses passoient en conséquence pour n'avoir point de ces excès, de ces momeries qui caractérisoient leur plus grand nombre; d'ailleurs elles faisoient profession d'instruire la jeunesse ; elles tenoient des écoles d'exterfies ou d'enfans du peuple, qu'elles enseignoient gratis pour accomplir leurs vœux, et qui se rendoient du dehors à cet effet dans une saUe qui leur étoit consacrée ; mais elles avoient séparément un Pensionnat pour les jeunes personnes dont on vouloit leur confier l'éducation. Ma mère fit les démarches nécessaires; et après m' avoir conduite en visite chez tous mes grands parens en leur annonçant ma résolution, qu'ils applaudirent, elle me mena chez les dames de la Congrégation, rue Neuve - Saint - Etienne , faubourg Saint-Marcel , bien près du lieu où je suis actuellement renfermée '. Gomme je pressai cette chère maman dans mes bras, au moment de me séparer d'elle pour la première fois ! J'étouffois, j'étois pénétrée; mais j'obéissois à la voix de Dieu, et je passai le seuil de la porte de clôture en lui offrant avec larmes le plus grand sacrifice que je pusse lui faire.
' A Sainte- Pélagie, me de la Clef, près du jardin des Plantes.
tO MÉMOIRES PARTICULIERS.
C'étoit le 7 de mai 1765; — j'avois alors onze ans et deux mois.
Gomment, du fond d'une prison, au milieu des boulever^ semens politiques qui ravagent mon pays et entraînent tout ce qui me fut cher, rappeler et peindre aujourd'hui ce temps de calme et de rarissemens ? Quelle fraîcheur de pinceau peut rendre les douces émotions d'un jeune cœur sensible et tendre, avide de bonheur, commençant à sentir la nature et n'apercevant que la Divinité ! La première nuit que je passai au couvent fut agitée; je n'étois plus sous le toit paternel; je me sentois loin de cette bonne mère qui sûrement pensoit à moi avec attendrissement ; une foible lueur éclairoit la chambre où l'on m' a voit mise coucher avec quatre autres enfans de mon âge : je me levai doucement; j'allai près de la fenêtre; le clair de lune perraettoit de distinguer le jardin sur lequel elle avoit vue. Le plus profond silence régnoit dans ces lieux ; je l'écoutois, pour ainsi dire, avec une sorte de respect; de grands arbres projetoient çà et là leur ombre gigantesque, et promettoient un sûr abri à la méditation tranquille : je levai les yeux vers le ciel, il étoit pur et serein; je crus sentir la présence de la Divinité qui sourioit à mon sacrifice, et m'en offroit déjà la récompense dans la paix consolante d'un séjour céleste : des larmes délicieuses coulèrent lentement sur mon visage ; je réitérai mon dévouement avec un saint transport, et je fus goûter le sommeil des élus.
J'étois arrivée le soir; je n'avois point encore aperçu toutes mes compagnes ; elles étoient au nombre de trente-quatre et réunies dans une seule classe, depuis l'âge de six ans jusqu'à celui de dix-sept ou dix-huit, mais partagées en deux tables pour les repas, et comme en deux sections dans le courant du jour pour la suite des exercices. La gravité de ma petite personne fit juger au premier coup d'œil que je devois être rangée parmi les plus grandes; je devins la douzième de leur table, et je me trouvai la plus jeune d'entre elles. Le ton de politesse que ma mère m' avoit rendu familier, l'air posé dont j'avois contracté l'habitude, la manière de m' énoncer, douce et connecte, ne ressembloient en rien à la bruyante étourderie de cette jeunesse folâtre. Les enfans s'adressèrent à