‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 15 sur 90 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

moi avec une sorte de confiance, parce que je ne les rebutois jamais; les grandes demoiselles me traitèrent avec une sorte d'égard, parce que ma réserve ne me rendoit pas moins obligeante avec elles, et me faisoit distinguer des maîtresses. Elevée comme je Pavois été jusqu'à cette époque , il n'étoit pas fort étonnant que je me trouvasse mieux instruite que la plupart de mes compagnes, même les plus âgées. Les religieuses trouvèrent qu'elles pourroient s'honorer de mon éducation, puisque j'étois chez elles, sans avoir aucune peine à prendre pour la continuer. Je savois déjà ou j'apprenois fort aisément ce qu'elles donnoient à étudier ; je devins la favorite de toutes les nonnes; c'étoit à qui me feroit des caresses ou des complimens. Celle qui étôit chargée de montrer à écrire aux pensionnaires étoit une femme de soixante -dix ans, qui s'étoit faite religieuse à cinquante par effet de chagrin ou suite d'infortune; elle avoit reçu de l'éducation et joignoit à cet avantage tout ce que peut valoir la connoissance et l'usage du monde. Elle se piquoit d'instruction; elle avoit encore, pour l'écriture, une très-belle main, faisoit des broderies sapeii>es, donnoit de bonnes leçons d'orthographe, et n'étoit pas étrangère à l'histoire. Sa petite taille, son âge même, un peu de pédanterie, étoient cause que la mère Sainte -Sophie n'étoit point considérée des petites folles qu'elle vouloit instruire, autant qu'elle méritoit de l'être; et, si je m'en souviens bien, la jalousie des chères sœurs qui, n'ayant pas autant de talens qu'elle, étoient bien aises de faire ressortir ses ridicules, y contribuoit pour quelque chose. Cette bonne fille s'attacha bientôt à moi, à cause de mon goût pour l'étude ; après avoir donné leçon à toute la classe, elle me prenoit en particulier, me faisoit répéter la grammaire, suivre la géographie, extraire des morceaux d'histoire; elle obtenoit même la permission de m' emmener dans sa cellule, où je lui feisois des lectures. J'avois conservé de mes maftres celui de musique seulement, dont j'allois prendre leçon au parloir avec deux compagnes, sous l'inspection d'une religieuse, et l'on m' avoit donné, pour continuer le dessin, une maîtresse qui entroit dans l'intérieur du couvent. La régularité d'une vie très-remplie, partagée entre des exer-

cices variés, convenoit beaucoup à mon activité, ainsi qu'à mon goût naturel pour l'ordre et l'application; j'étois l'une des premières à tout, et j'avois encore du loisir, parce que j'étois diligente et ne perdois pas un instant. Aux heures de promenade ou de récréation, je ne savois pas courir et badiner avec la foule ; je me retirois solitairement sous quelques arbres pour lire ou rêver. Gomme j'étois sensible à la beauté du feuillage, au soufHe des zépliirs, au parfum des plantes! Je voyois partout la main de la Providence, je sentois ses soins bienfaisans, j'admirois ses ouvrages; pénétrée de reconnoîssance, j'allois l'adorer à l'église, où les sons majestueux de l'orgue, unis à la voix touchante des jeunes religieuses exécutant des motets, achcvoient de me ravir en extase. Indépendamment de la messe où l'on conduisoit toutes les pensionnaires le matin, il y avoit dans l'après-midi des jours ordinaires une demi -heure consacrée à la méditation, à laquelle on n'admeltoit f|ue celles qui paroissoient capables de la faire ou d'en remplir rinter>'alle avec recueillement par des lectures pieuses. Je n'eus pas même besoin de solliciter cette faveiu* dont on se hâta de récompenser mon zèle ; mais je demandai avec ferveur l'avantage de faire ma première communion à la solennité la plus prochaine : c'étoit l'Assomption. Quoir|u'elle fût très-voisine du moment de mou entrée, cette ([race me fiit accordée du consentement unanime des supérieures et du directeur. Celui-ci étoit un homme de bon sens, religieux de Saint-Victor, où il i*emplissoit les fonctions de curé ; il avoit accepté la charge de confesser les pensionnaires de la congrégation, et il étoit propre à ce ministère par son âge de plus de cinquante ans, par ^on caractère modéré, son esprit sage, qui tempéroient l'austérité de ses mœurs et de ses manières. Lors(|ue j'avois été confiée à ses soins, mon curé, M. Garât, avoit pris la peine de venir lui-même au couvent déposer sa petite ouaille entre les mains de son confrère; ils se virent au parloir en ma présence, se parlèrent en latin, que je n'entendis pas parfaitement, mais dont je compris c|uelques mots à mon avantage. Ceux-là n'échappent jamais à une fille, telle jeune qu'elle soit, et dans quelque langue c|u'ils soient dits. Je gagnai

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