PREMIERE PARTIE
quelquefois avec complaisance que j'étois la seule qui ne lui eût jamais donné de mal, car sa délivrance avoit été aussi heureuse que sa grossesse; il sembloit que j'eusse affermi sa santé.
Une tante de mou père choisit poiir moi dans les environs d'Arpajon, où elle alloit souvent en été, une nourrice saine et de bonnes mœurs, que l'on estimoit dans le pays, d'autant plus que la brutalité de son mari la rendoit malheureuse» sans altérer son caractère ni changer sa conduite. Madame Besnard, c'est le nom de ma grand'tante, n' avoit point d'enfant ; son mari étoit mon parrain ; tous deux me regardèrent comme leur fille. Leurs soins ne se sont jamais démentis ; ils vivent encore, et, sur le déclin de leurs ans, ils languissent de douleurs; ils gémissent sur le sort de leur petite-nièce, dans laquelle ils avoient placé leur espérance et leur gloire. Respectables vieillards , consolez-vous ; il est accordé à bien peu de personnes de parcourir leur carrière dans le silence et la paix qui vous accompagnent ; je ne suis point au-dessous des malheurs qui m'assiègent, et je ne cesserai pas d'honorer vos vertus.
La vigilance de ma nourrice étoit soutenue ou récompensée par l'attention de mes bons parens ; sou zèle et ses succès lui méritèrent l'attachement de ma famille; elle n'a jamais, tant qu'elle a vécu , laissé passer deux ans sans faire un voyage de Paris pour venir me voir ; elle accourut près de moi lorsqu'elle apprit qu'une mort cruelle m' avoit enlevé ma mère. Je me rappelle encore son apparition ; j'étois sur un lit de douleur; sa présence me retraçant trop vivement une perte récente , le premier chagrin de ma vie , je tombai dans des convulsions qui l'effirayérent; elle se retira, je ne la revis plus; elle mourut bientôt après. J'avois été la visiter dans la chaumière où eUe m'avoit allaitée; j'avois écouté avec attendrissement les contes que sa bonhomie se plaisoit à faire en me montrant les lieux que j'avois préférés, rappelant les espiègleries que je lui avois faites et dont la gaieté l'amusoit encore. A deux ans, je fus ramenée dans la maison paternelle : on m'a souvent parlé de la surprise que j'avois témoignée en voyant au soir, dans la rue, les lanternes allumées.
a MEMOIRES PARTICULIERS.
que j'appelois de belles bouteilles; ma répn(piance à me servir de ce qu'on appeUe proprement un pot de chambre, parce que je ne connoissois qu'un coin de jardin pour certain usage , et l'air de moquerie avec lequel je demandois si les saladiers et les soupières que je montrois du doigt étoient faits aussi pour cela. Il faut bien passer sous silence ces belles choses et d'autres aussi graves qui n'intéressent que les nourrices et ne se répètent qu'aux grands parens : on ne s'attend pas que je dépeigne ici une petite brune de deux ans , dont les cheveux noirs jouoient fort bien sur un visage animé des phis vives couleurs, et qui respiroit le bonheur de son âge dont elle avoit toute la santé. Je sais un meilleur temps pour Cnre mon portrait, et je ne suis pas si maladroite que de le devancer.
La sagesse et la bonté de ma mère lui eurent bientôt acquis sur mon caractère doux et tendre Pascendant dont elle n'usa jamais que pour mon bien. Il étoit tel que dans ces légères akematives, inévitables entre la raison qui gouverne et l' enfonce qui résiste , elle n'a jamais eu besoin , pour me punir, que de m' appeler froidement mademoiselle et de me regarder d'un œil sévère. Je sens encore l'impression que me faisoit son regard, si caressant pour l'ordinaire ; j'entends en frissonnant ce mot de mademoiselle, substitué, avec une dignité désespérante, au doux nom de ma fiUe, à la gentille appellation de Manon, Oui, Manon, c'est ainsi qu'>on m'appeloit; j'en suis fâchée pour les amateurs de roman ; ce nom n'est pas noble; il ne sied point à une héroïtae du grand genre; mais enfin c'étoit le mien , et c'est une histoire que j'écris. Ao reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom , en entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le portoit. Quelle expression manqnoit de grâce quand ma mère l'accompagnoit de son ton affectueux? et lorsque sa voix toudiante venoit pénétrer mon coeur, ne ra'apprenoit-elle pas à lui ressembler?
Vive, sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois qu'à m' occuper, et je saisissois avec promptitude les idé€^> qui m' étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit , que je ne me suis jamais souvenue