DEUXIEME PARTIE
les dangers et de courage pour les prédire; les hommes probes et généreux qui v.auloient le bien de leur patrie et osèrent tenter de l'établir, dénoncés audacieusement sous les plu^ odieuses couleurs et de la manière la plus contradictoire , furent enfin sacrifiés , par l'ignorance et la peur, à l'intrigue et au brigandage. Chassés de ce corps, dont ils étoient l'élite, ils ne laissèrent après eux qu'une foule' extravagante et corrompue, dont les sottises et les crimes creusent le propre tombeau, mais en consonmiant lamine publique. La nation , lâche et mal instruite , parce que l'égoïsme est paresseux et que la paresse ne se donne pas la peine de rien voir, a laissé recevoir une constitution vicieuse, qui, eût- elle été meilleure, devoit être rejetée avec indignation, parce qu'on ne peut, sans s'avilir, rien accepter de la scélératesse; elle prétend à la sûreté, à la liberté, qu'elle a vu impunément violer dans la personne de ses représentans ! Elle ne. peut changer que d'oppresseurs ; elle est déjà sous un joug de fer, et tout changement lui paroit un bien ; mais incapable d'en opérer un elle-même, elle l'attend du premier maître qui voudra la commander. O Brutus ! dont la main hardie affranchit vainement les Romains corrompus, nous avons erré comme toi. Ces hommes purs, dont l'âme ardente aspiroit la liberté, que la philosophie avoit préparés pour elle dans le calme de l'étude et l'austérité de la retraite, se sont flattés , comme toi , que le renversement de la tyrannie alloit ouvrir le règne de la justice et de la paix ; il n'a été que le signal des passions haineuses et des vices les plus hideux. Tu disois, après les proscriptions des triumvirs, que tu avois plus de honte de ce qui avoit causé la mort de Cicéron que de douleur de sa mort même ; tu blâmois tes amis de Rome de ce qu^ils se rendoient esclaves plus par leur faute que par celle des tyrans, et qu'ils avoient la lâcheté de voir et de souffrir des choses dont le seul récit auroit dû leur être insupportable et leur faire horreur. C'est ainsi que je m'in-
^ Dans la première édition, on lit f « Ils ne laissèrent après eux qu'une minorité extravagante et corrompue y dominant par la tyrannie y et dont les sottises, etc. • — Ces corrections dénaturent le sens de la phrase. JNous avons rétabli le texte primitif.
digpaois, du fond de ma prison; mais l'heure de Pindignation est passée, car il est évident qu'on ne peut plus rien attendre de bien ni s'étonner de rien de mal. L'histoire peindra-t-elle jamais l'horreur de ces temps affreux, et les hommes . abominables qui les remplissent de leurs forfaits? Ils outre-passent les cruautés de Marins, les sanguinaires expéditions de Sylla ; celui-ci , faisant parquer et égorger six mille hommes qui s'étoient rendus à lui, près du Sénat qu'il rassure et fait délibérer au bruit de leurs cris douloureux, se conduisoit en tyran qui abuse de son pouvoir usurpé ; mais à quoi peut-on comparer la domination de ces hypocrites qui, toujours revêtus du masque de la justice, toujours parlant le langage de la loi, ont créé un tribunal pour servir leur vengeance, et envoient à l'échafaud, avec des formes juridiquement insultantes, tous les hommes dont la vertu les offense , dont les talens leur font ombrage, ou dont les richesses excitent leur convoitise? Quelle Babylone présenta jamais le spectacle de ce Paris souillé de sang et de débauche, gouverné par des magistrats qui font profession de débiter le mensonge, de vendre la calomnie, de préconiser l'assassinat? Quel peuple a jamais corrompu sa morale et son instinct au point de contracter le besoin de voir des supplices, de frémir de rage quand ils sont retardés, et d'être toujours prêt à exercer sa férocité sur quiconque entreprend de l'adoucir ou de la calmer? Les journées de septembre ne furent que l'ouvrage d'un petit nombre de tigres enivrés; celles des 31 mai et 2 juin marquèrent le triomphe de la scélératesse, par l'apathie de tous les Parisiens et leur aveu tacite à l'esclavage. Depuis cette époque, la gradation est effrayante. Ce qu'on appelle, encore improprement, la Convention', ne présente que des brigands, vêtus et jurant comme les gens du port , prêchant le meurtre et donnant l'exemple du pillage. Un peuple nombreux environne le palais de la justice, et sa fureur éclate contre les juges qui ne prononcent pas assez vite la condamnation de l'innocence. Les prisons regorgent d'hommes en place, de
' Bofc a écrit : Ce qn*on appelle, dans ia Convention, la montagne, ne présente, etc.