DEUXIEME PARTIE
du plus profond sommeil d'une manière surprenante. L'imagination n'y étoit pour rien ; je l'exerçois sur trop de choses graves , et ma conscience timorée la gardoit trop soi{^eusement de s'amuser à d'autres, pour qu'il lui fût possible de me représenter ce que je ne me permettois pas de chercher à comprendre. Mais un bouillonnement extraordinaire souleToit mes sens dans la chaleur du repos, et, par la force d'une constitution excellente, opéroit de soi-même un épurement qui m'étoit aussi inconnu que sa cause. Le premier sentiment qui en résulta fut, je ne sais pourquoi, une sorte de crainte. J'avois remarqué dans ma Philotée qu'il ne nous est pas permis de tirer de nos corps aucune espèce de plaisir, excepté en légitime mariage. Ce précepte me revint à l'esprit : ce que j'avois éprouvé pouvoit s'appeler un plaisir, j'étois donc coupable, et dans le genre qui pouvoit me causer le plus de honte et de douleur, puisque c' étoit celui qui déplaisoit le ])lus à l'Agneau sans tache. Grqnde agitation dans mon pauvre cœur, prières et mortifications. Gomment éviter pareille chose? car enfin je ne l'avois pas prévu; mais à l'instant où je l'avois éprouvé , je ne m'étois pas mise ea peine de l'empêcher. La surveillance devint extrême. Je m'aperçus que telle situation m'exposoit plus que telle autre; je l'évitai scrupuleusement. L'incjuiétude fut telle qu'elle parvint ensuite à me réveiller avant la catastrophe. Lorsque je n'avois pu la sauver, je sautois au bas du lit, les pieds nus sur un carreau fi*otté^ malgré le fi^oid de l'hiver, et, les bras en croix, je priois le Seigneur de me garder des pièges du démon; je m'imposois aussitôt quelque privation, et il m'est arrivé de pratiquer à la lettre ce que le prophète roi ne nous a transmis peut-^tre que comme une figure du style oriental, de mêler la cendre avec mon pain en l'arrosant de mes larmes. J'ai fait plus d'un déjeuner en mettant de la cendre, au lieu de sel , sur une rôtie de beurre , par esprit de pénitence. Ces déjeuners ne me faisoient pas plus de mal que les accidens nocturnes pour la réparation desquels je me mettois à cet extravagant régime. Je compris enfin que ce pouvoient être des épreuves que le ciel permettoit pour nous tenir dans une humble défiance de nous-mêmes ; je me ressouvins
des plaintes et des prières de saint Paul pour être délivré de certain démon et de ses aiguillons importuns; j'imaginai que c'étoit pour cela que saint Bernard se jetpit quelquefois dans la neige , que saint Jérôme couvroit son corps du ciliée et de la haire , et que le jeûne étoit si fort recommandé aux aspirans à la perfection. Comme j'étois humble et fervente lorsque* cela m' étoit arrivé ! Combien ma voix, ma contenance timide, ce teint encore plus animé, ces yeux humides et brillans, dévoient ajouter d'expression à une physionomie où respiroient la candeur et la sensibilité ! Quel mélange d'innocence, de sentimens prématurés, de bon sens et de simplicité! — En vérité , je suis presque heureuse d'être en prison pour me rappeler ces singularités piquantes , que je ne m'étois jamais amusée à considérer, et qui me divertissoient véritablement. Je vois déjà les curieux s'inquiéter de ce que je pouvois en dire à confesse ; assurément ils n'ont pas plus de peine à l'imaginer que j'eus d'embarras pour m'en tirer. Le plus scrupuleux examen avoit beau rassurer ma conscience sur la volonté, je revenois toujours au principe de P/ulotée, à l'argument en conséquence, et enfin, si c' étoit une épreuve, • encore falloit-il en parler au directeur. Gomment s'y prendre? quel nom donner? que décrire? que pouvois-je exprimer? —
Mon père , je m'accuse — Eh bien ! — que dire après?
— Le cœur me battoit , le feu me montoit au visage ; certaine
sueur se répandoit partout; Je m'accuse d'avoir eu des
mouvemens contraires à la chasteté chrétienne. — Âh! la bonne phrase ! Santeuil ne fut pas plus content d'avoir trouvé sa rime , et Arcliimède la solution de son problème , que je ne me sentis aise de l'expression. Mais s'il m'en demandoit davantage? — Mais c'est à lui de savoir; moi, c'est tout ce que je puis dire. Je tremblai ce jour-là bien plus fort en m' agenouillant dans le saint tribunal, et j'étois voilée jusqu'au menton. Je me dépêchai de soulager mon cœur de la plus grave de mes accusations. « Y avez-vous contribué? — Je ne sache pas; mais il n'y avoit point de volonté. — N* avez-vous pas fait de mauvaises lectures? — Jamais. — N* avez-vous pas nourri de mauvaises pensées? — Oh! non; elles me font peur. — Hem ! après. » — Je ne sais si le bon
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abbé Morel n'avoit pas à se défendre alors de quelque mauvaise pensée, mais sa sage discrétion n'ajôutoit rien de plus; je trouvai que son hem! après, valoit un passé à l'ordre du jour, et qu'il falloit bien que je ne fusse pas coupable, comme j'avois eu peur de l'être ; cependant il eut soin, dans l'exhortation finale, de me recommander de veiller beaucoup sur moi-même , de me rappeler que la pureté ang[élique étoit la vertu la plus a{][réable au Sei{][neur, et autres banalités que je lisois tous les jours ; je m'assurai que j'avois bien deviné en jugeant que c'étoit une épreuve, et en faisant telles et telles applications de saint Paul et autres. Ma con* science fut délivrée d'un scrupule très -fatigant, et je fus vigilante sans être agitée. On ne sait pas le bien que produit pour toute la vie l'habitude de cette retenue, n'importe comment elle est contractée; elle a pris sur moi un tel empire , que j'ai conservé , par morale et par délicatesse , la sévérité que j'avois par dévotion. Je suis demeurée maîtresse de mon imagination à force de la gourmander; j'ai acquis une sorte d'éloignement pour tout plaisir brutal ou solitaire , et dans des situations périlleuses, je suis restée sage par volupté, lorsque la séduction m'auroit entraînée k oublier les raisons ou les principes. Je ne vois le plaisir, comme le bonheur, que dans la réunion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens, et ne point coûter de regrets. Avec une telle manière d'être, il est difficile de s'oublier et impossible de s'avilir; mais cela ne met point à l'abri de ce qu'on peut appeler une passion , et peut-être même reste-t-il plus d'étoffe pour l'entretenir. Je pourrois ajouter ici, en géomètre, G. G. Q. F. D ^ Patience, nous avons le temps d'arriver à la preuve. Aux sensations nouvelles d'un physique bien organisé, se joignirent insensiblement toutes les modifications du désir de plaire : j'aimois à paroltre bien, je me plaisois à l'entendre dire , et je m'occupois avec complaisance de ce qui pouvoit m'en procurer l'agrément. G' est peut-être ici le lieu de faire mon portrait : autant le placer là (|u' ailleurs. A quatorze ans, eonune aujourd'hui, j'avois environ cinq pieds, ma taille
< C*ea Ce Qa*il Fallait Démontrer.
7» MEMOIRES PARTICaLIERS.
avoit acquis toute sa croissance; la jambe bien faite, le pied bien posé, les hanches très-relevées; la poitrine large et superbement meublée , les épaules effacées ; l'attitude ferme et gracieuse, la marche rapide et légère; voilà pour le premier coup d'œil. Ma figure n' avoit rien de frappant, qu'une grande frafcheur, beaucoup de douceur et d'expression; à détailler chacun des traits, on peut se demander ou donc en est la beauté? Aucun n'est régulier, tous plaisent. La bouche est un peu grande; on en voit mille de plus jolies ; pas une n'a le sourire plus tendre et plus séducteur. L'œil, au contraire, n'est pas fort grand, son iris est d'un gris châtain; mais placé à fleur de tête, le regard ouvert, franc, vif et doux, couronné d'un sourcil brun, comme les cheveux , et bien dessiné , il varie dans son expression comme l'àme afFectueuse dont il peint les mouvemcns; sérieux et fier, il étonne quelquefois; mais il caresse bien davantage», et réveille toujours. Le nez me faisoit quelque peine, je le trouvois un peu gros par le bout; cependant, considéré dans l'ensemble, et surtout de profil, il ne gàtoit rien au reste. Le front large, nu, peu couvert à cet âge, soutenu par l'orbite très-élevé de l'œil , et sur le milieu duquel des reines en Y grec s'épanouissoieiit à l'émotion la plus légère, étoit loin de l'insignifiance qu'on lui trouve sur tant de yisa{;es. Quant au menton , assez retroussé , il a précisément les caractères que les physionomistes indiquent pour ceux de la volupté. Lorsque je les rapproche de tout ce qui m'est particulier , je doute que jamais personne fut plus faite pour die, et l'ait moins goûtée. Le teint vif, plutôt que très- Uanc, des couleurs éclatantes, fréquemment renforcées de la subite rougeur d'un sang bouillant, excitée par les nerfk les plus sensibles ; la peau douce , le bras arrondi , la main agréable, sans être petite, parce que ses doigts allongés et ■linces annoncent l'adresse et conservent de la grâce; des dents fraîches et bien rangées; l'embonpoint d'une sauté parfaite; tels sont les trésors que la nature m'avoit donnés. J^en ai perdu beaucoup, surtout de ceux qui appartiennent à l'embonpoint et à la fraîcheur; ceux qui me sont restés cacbjent encore, sans que j'y emploie aucun art, cinq à six