DEUXIEME PARTIE
de mes années ; et les personnes mêmes qui me voient tous les jours ont besoin que je leur apprenne mon âge pour me croire plus de trente-deux ou trente-trois ans ' . Ce n'est que depuis mes pertes que je connois tout ce que j'avois; je ne savois pas son prix lorsque je le possedois , et peut-être cette ignorance en augmentoit-elle la valeur : je ne la regrette point aujourd'hui, parce que je n'en ai pas ^usë; mais si le devoir pouvoit s'accorder avec mon goût pour laisser moins inutile ce qui me reste, je n'en serois pas fâchée. Mon portrait a été dessiné plusieurs fois , peint et gravé : aucune de ces imitations ne donne l'idée de ma personne '; elle est
1 Madame Roland nyait d'abord écrit : trénte-trois ou trente^quatre ans. La réflexion, en si çravc matière, lui a fait gagner une année.
^ Le camée de Langlois est le moins mauvais. {Note de madame R.) Madame Roland parle sans doute de la graynre de son portrait fiite sur une plaque métallique, et ncm d*une estampe tirée sur papier. Les portraits frayés que nous connaissons d'elle sont tous postérieurs à sa mort. Ce sont : 1** wa. portrait par Quenrdey, inventeur du pliysionotrace, d'après une peinture faite d;iiis sa jeunesse. Il parait s'y être proposé, moins de rendre le caractère de la physionomie de Mane Phlipon que de faire une jolie femme selon le goât du temi>s; ff* le portrait publié par Bosc, et qui derait être placé en tète de la première édition des Mémoires y gravé, dit Bosc, par Vesiimable Patquier^ le compatriote du mari et Vancien ami de tout deux. On y lit, au-dessus de la signature du graveur, ces quatre vers :
J'étoit RépablicaÎDc et j'ai vécu tant crime. O met concitoyent, ne plaignez point mon tort; J'étonnai let lyrant dont je Ait la victime : La femme de Catoo dévoie braver la mort.
le profil de la tète est très-fin; 3<> le portrait qu'a donné M. Gbampagnem ea tête de l'édition de 1^0, dessiné par Nicollct, gravé par Gaucher. La figure est plus ronde, la chevelure frisée. La figure de Pasquier a une sorte d'austérité, on y trouve quelque chose du quaker; la figure de Gaucher rappelle davantage la femme du ministre de l'intérieur, la brillante amie des Girondins; V> le portrait dessiné et gravé par BonncTilIe, dans la galerie tiet hommes de la Révolution, publié par Quénard. La lèvre est mince. Toril très-vif» — Ces trois derniers portraiu se rapportent, sur beaufïoup de points, ù celui que madame Roland a tracé d'elle-même dans le passage ci-dessus. On s'est inspiré des trois et on s'en est servi également pour b grmrmre que nos lecteurs trouveront en tête de C(;tte édition complète des Me'mairet. — Les autres portraits de madame Roland ne méritent pas qv'on les signale. Au-dessous du portrait gravé, à la manière noire, pai* Leyachez, en 1799, Dupltrssi-Bcrtaux a ropréseuté la comparution de
7t MEMOIRES PARTICULIERS.
difficile a saisir, parce que j'ai plus d'ame que de figure, plus d'expression que de traits. Un artiste ordinaire ne peut la rendre; il est même probable qu'il ne la voit pas. Ma physionomie s'anime en raison de l'intérêt qu'on m'inspire, de même que mon esprit se développe en proportion de celui qu'on emploie avec moi. Je me trouve si bête avec tant de gens, que, m' apercevant de mes ressources avec les personnes spirituelles, j'ai cru longtemps, dans ma bonhomie, que c'étoit à leur habileté que j'en étois redevable. Je plais généralement, parce que je craindrois d'ofFenser qui que ce fût; mais il n'appartient pas à tous de me trouver jolie et de sentir ce que je vaux. Il est tel vieillard , épris de lui-même , jaloux d'étaler sa petite science longuement acquise, qui pourroit me voir dix ans sans se douter que je susse autre chose que faire une addition et coudre une chemise. Camille ' a eu raison de s'étonner de ce qu'à mon âge, et avec sî peu de beauté, j'avois ce qu'il . appelle des adorateurs : je ne lui ai jamais parlé; mais il est à parier qu'avec un personnage de son espèce, je serois froide et silencieuse, si je n' étois repoussante. Il n'a pas rencontré juste, en me donnant une cour; je hais autant les galans que je méprise les esclaves, et j'entends parfaitement à éconduire les complimenteurs. J'ai besoin, avant tout , d'estime et de bienveillance ; on m'admire après si l'on veut; mais il faut qu'on me distingue et me chérisse; cela ne manque guère quand on me voit souvent, et qu'on a du bon sens et un cœur.
Ce goût de plaire, qui soulève un sein naissant, qui fait éprouver une douce émotion aux' regards flatteurs dont on s'aperçoit être l'objet, combiné singulièrement avec la timidité de la pudeur et l'austérité de mes principes, répandoit sur ma personne, comme il prétoit à ma toilette, un charme tout particulier. Rien de plus décent que ma
madame Roland devant le tribunal rérolutionnaire qui la condamna; maii* cette représentation microscopique, où les physionomies sont imperceptibles, où Fauteur, avec cette facilité de pointe qui lui était propre, ne s*ctt pas astreint à Texactitude historique, n*oflre qu*un bien médiocre intérêt. ^ Camille Desmoulins.