DEUXIEME PARTIE
parure, de plus modeste que mon maintien; j'aimois qu'ils annonçassent la retenue; je n'y voulois que la grâce, et l'on en vantoit l'agrément. Cependant ce renoncement au monde, ce mépris de ses pompes et de ses œuvres, continuellement recommandé par la morale chrétienne, s'accordoient mal avec les inspirations de la nature; leur contradiction me tourmentoit d'abord; mais le raisonnement s'étendit nécessairement sur les règles de conduite, comme sur les mystères objets de la foi ; je m'appliquai avec une égale attention à rechercher ce que je devois faire , et à examiner ce que je pouvois croire : l'étude de la pliilosophie, considérée comme la science des mœurs et la base de la félicité, devint mon unique étude; je lui rapportois mes lectures et mes observations.
Il m'arriva en métaphysique , en systèmes , ce que j'éprouvois en Usant des poëmes; je me croyois transformée dans le personnage du drame qui avoit le plus d'analogie avec moi, ou que j'estimois davantage : j'adoptois les opinions dont la nouveauté ou l'éclat m' avoit frappée; elles étoient miennes jusqu'à discussion nouvelle ou plus profonde. Ainsi , dans le genre controversiste , je me rangeai avec les auteurs de Port-Royal ; leur logique et leur austérité convenoient à ma trempe, tandis que je me ti-ouvois un éloignement naturel pour le faux-hiyant et le doucereux jésuitique. Lorsque je suivis les anciennes sectes des philosophes, je donnai la palme aux stoïciens; je m'essayai comme eux à soutenir que la douleur n'étoit point un mal ; et cette folie ne pouvant durer, je m'obstinai du moins à ne jamais me laisser vaincre par elle; mes petites expériences me persuadèrent que je pourrois endurer les plus grandes souffrances sans crier. Une première nuit de mariage renversa mes prétentions, que j'avois gardées jusque-là; il est vrai que la surprise ' y fut pour quelque chose, et qu'une novice stoïcienne doit être plus forte contre le mal prévu, que contre celui qui frappe à l'improviste lorsqu'elle attend tout le contraire.
^ Elle avait mu d*abord : dut y être...
7i^ MEMOIRES PARTICULIERS.
Durant deox mois, lisant Descartes et Malebranche , j'avois regardé mon chat, quand il miauloit, comme une mécanique qui Caisoit son jeu ; mais en détachant ainsi le sentiment de ses signes, il me sembloit que je disséquois le monde et n'y Yoyois plus rien d'attachant; je trouvois bien plus doux de prêter à tout une àme, et j'aurois adopté celle de Spinosa plutôt que de m'en passer. Helvétius me fit du mal; il anéantissoit les plus ravissantes illusions; il me montroit partout un intérêt repoussant : que de sagacité pourtant! quels développemens heureux! Je me persuadai qu'Helvétius peignoit les hommes tels qu'ils étoient devenus dans la corruption de la société ; je jugeai qu'il étoit bon de se nourrir de cet auteur pour fréquenter, sans être dupe, ce qu'on appelle le monde; mais je me gardai bien d'adopter ses principes pour connoltre l'homme proprement dit et m'apprécier moi-même ; je me serois crue avilie ; je me sentois ciq>able d'une générosité qu'il ne reconnott point. Avec quel charme je lui opposois les grands traits de l'histoire et les Tertus des héros qu'elle a célébrés ! Je ne lisois point le récit d'une belle action que je ne me disse: « C'est ainsi que j'aurois agi. » Je me passionnai pour les républiques où je rencontrois le plus de vertus qui excitassent mon admiration, et des hommes dignes de mon estime ; je me persuadai que leur régime étoit le seul convenable aux uns et aux unes; je ne me trouvois pas au-dessous des premières, je repoussois avec indignation l'idée de m' unir à un individu qui ne valût pas les seconds, et je me demandois, eu gémissant, pourquoi je n'étois pas née dans leur sein?
Nous fîmes un voyage à Versailles , ma mère , le petit oncle, mademoiselle d'Uannaches et moi; ce voyage n'avoit d'autre but que de me montrer la cour, le lieu qu'elle habitoit, et de s'amuser de ce spectacle. Nous logeâmes dans le château. Madame le Grand, femme de la Daupliine, connue de l'abbé Bimont par son fils dont il étoit camarade, et dont j'aurai à parler, n'étant pas de quartier, nous prêta son appartement. Il étoit sous les combles, dans un même corridor que celui de l'archevêque de Paris, et tellement rapproché, qu'il falloit que ce prélat s'obser\'àt ]K)ur que nous ne l'entendis-