‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 35 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

sîons pas parler; la même précaution nous étoit nécessaire. Deux chambres, médiocrement meublées, dans la hauteur de l'une desquelles on avoit ménagé de quoi coucher un valet, dont l'abord étoit détestable par l'obscurité du corridor et l'odeur des lieux d'aisance, telle étoit l'habitation doDt un duc et pair de France s'honoroit d'avoir la pareille pour être plus à portée de ramper chaque matin au lever des Majestés : c'étoit pourtant le rigoriste Beaumont. Les petits et grands couverts de toute la famille séparée ou réunie, les messes, les promenades, le jeu, les présentations, nous eurent pour spectateurs durant huit jours. Les connoissances de madame le Grand nous procuroient des fiacilitës; mademoiselle d'Hannaches pénétroit partout fièrement, prête à jeter son nom par la figure de quiconque lui auroit opposé de la résistance , et croyant que l'on devoit lire sur son grotesque visage les six cents ans de sa noblesse prouvée. Elle reconnut deux ou trois gardes du roi dont elle nous donna fort exactement la généalogie, se trouvant précisément la parente de celui dont le nom étoit le plus ancien, et qui ne m'en paroissoit pas moins fort petit garçon à la cour. La belle figure d'un petit collet tel que l'abbé Bimont, l'imbécile fierté de la laide d'Hannaches, n'étoient point trop déplacées dans ces lieux; mais le visage sans rouge de ma respectable maman et la décence de ma parure , annonçoient du bourgeois; si mes yeux ou ma jeunesse faisoient dire quelques mots, cela sentoit presque la protection, et me causoit presque autant de déplaisir que les complimens de madame de Boismorel. La philosophie, l'imagination, le sentiment et le calcul étoient également exercés chez moi. Je n'étois point insensible à l'effet d'un grand appareil; mais je m'indignois qu'il eut pour objet de relever quelques individus déjà trop puissans et fort peu remarquables par euxmêmes; j'aimois mieux voir les statues des jardins que les po'sonnes du château; et ma mère me demandant si j'étois contente de mon voj^age: — « Oui, lui répondis-je, pourvu qu'il finisse bientôt; encore quelques jours, et je détesterai si fort les gens que je vois, cjue je ne saurai que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc? — Sentir l'injustice et

contempler à tout moment l'absurdité. » Je soupirois en songeant à Athènes , où j'aurois également admiré les beaux-arts, sans être blessée par le spectacle du despotisme ; je me promenois en esprit dans la Grèce , j'assistois aux jeux Olympiques, et je me dépitois de me trouver Française. Ainsi frappée de tout ce que m'avoit offert le beau temps des républiques, je glissois sur les orages dont elles avoient été agitées; j'oubliois la mort de Socrate, l'exil d'Aristide, la condamnation de Phocion. Je ne savois pas que le ciel me réservoit pour être témoin d'erreurs pareilles à celles dont ils furent les victimes, et participer à la gloire d'une persécution du même genre , après avoir professé leurs principes. Le ciel m'est témoin que les maux qui me sont particuliers ne m'arrachent point un regret ni un soupir; je ne souffre que de ceux de mon pays. Lors des divisions de la cour et des parlements, en 1771, mon caractère et mes opinions m'attachèrent au parti de ces derniers; je me procurois toutes leurs remontrances, et celles-là me plaisoicnt davantage dont les vérités étoient les plus fortes et le style le plus hardi. La sphère de mes idées s'étendoit toujours davantage; mon propre bonheur et les devoirs à l'accomplissement desquels il pouvoit être attaché , me préoccupèrent de trèsbonne heure; le besoin de connoftre me fit ensuite dévorer l'histoire et porter mes regards sur tout ce qui m'environnoit ; les rapports de mon espèce avec la Divinité , si diversement présentée, surchargée, dénaturée, excitèrent mon attention ; enfin les intérêts des hommes réunis et l'organisation des sociétés la fixèrent.

Au milieu des doutes, de l'incertitude et des recherches relatives à ces grands objets , je résumai promptement que V unité du moi personnel, si je puis ainsi parler, c'est-à-dire le plus grand accord entre les opinions et la conduite, étoit nécessaire au bien-être individuel. Il faut donc bien examiner ce qui est juste , et , quand il est une fois reconnu , le pratiquer rigoureusement. Or, il est une sorte de justice à observer avec soi-même, quand on vivroit seul au monde; il £aut régler ses propres affections, ses habitudes, pour n'être l'esclave d'aucune. Un être est bon en soi, lorsque toutes

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