DEUXIEME PARTIE
ses parties concourent à sa conservation, à son maintien ou à sa perfection : cela est vrai au moral comme au physique. La justesse de l'organisation, l'équilibre des humeurs, constituent la santé; des alimens sains, un exercice modéré la conservent. La proportion des désirs, l'harmonie des pas* sions forment la constitution morale dont la sagesse peut seule assurer l'excellence et la durée. Ses premiers principes se fondent dans l'intérêt même de l'individu; et, à cet égard, il est vrai de dire que la vertu n'est qu'une justesse d'esprit appliquée aux moeurs. Mais la vertu proprement dite ne prend naissance que dans les rapports d'un être avec ses semblables ; on est sage pour soi , et vertueux avec autrui. En société, tout devient relatif; il n'est plus de bonheur indépendant, on est obligé de sacrifier une partie de celui dont on pourroit jouir , pour ne point s'exposer à le perdre entièrement et s'assurer d'en conserver toujours une bonne portion à l'abri de toute atteinte. Ici le calcul même est encore en faveur de la raison; quelque laborieuse que soit la vie des gens de bien, elle l'est moins que celle des méchans. On est rarement tranquille quand on se met en opposition avec l'intérêt du plus grand nombre; il est impossible de se dissimuler qu'on est environné d'ennemis ou d'individus prêts à le devenir; et cette situation est toujours pénible, quelque flatteuses que soient ses apparences. Ajoutez à ces considérations le sublime instinct, que la corruption peut égarer mais qu'une fausse philosophie ne sauroit anéantir, qui nous porte à admirer et aimer la sagesse et la générosité dans les actions, comme la symétrie et la grandeur dans la nature et dans les arts ' , et nous aurons la source des vertus humaines, fort indépendante de tout système religieux, des billevesées de la métaphy-
* J'écris ceci le 4 septembre , à onze heures du soir, au bruit des rire» qui se font dans la pièce voisine. Les actrices du Théâtre- Français, arrêtées hier, amenées à Sainte-Pélagie, ont été conduites aujourd'hui chez elles pour la levée des scellés, et réintégrées dans la prison, où l'officier de paix soupe et se divertit avec elles. Le repas est joyeux et bruyant; on entend voltiger les gros propos , et les vins étrangers pétillent. Le lieu , les objets, les personnes, mon occujiation , forment un contraste qui me paroît piquant. (iVbfe <U madame H,)
sique et dçs impostures des prêtres. Dès qae je me fîis bien, démontré ces vérités , je respirai avec joie ; elles m'offroient an port dans la tourmente, et je pouvois maintenant examiner avec moins d'anxiété èe qu'il y avoit d'erreurs dans la croyance des nations et dans les institutions sociales. La belle idée d'un Dieu créateur dont la providence veille sur le monde, la spiritualité de l'àme, son immortalité, cet espoir consolateur de la vertu persécutée, ne seroient-elles que d'aimables et brillantes cbimères? Que de nuages environnent ces questions difficiles ! Que d'objections multipliées lorsqu'on veut les traiter avec une rigueur mathématique! — Non , l'esprit humain n'est point appelé à les voir jamais dans le jour d'une parfaite évidence : mais qu'importe à Pâme sensible de ne pouvoir les démontrer? Ne lui suffit-il pas de les sentir?
Dans le silence du cabinet et la sécheresse de la discussion, je conviendrai avec l'atbée ou le matérialiste de l'insolubilité de certaines questions ; mais au milieu de la campagne et dans la contemplation de la nature , mon cœur ému s'élève au principe vivifiant qui les anime, à l'intelligence qui les ordonne, à la bonté qui m'y fait trouver tant de charmes; lorsque des mers * immenses me séparent de ce que j'aime, quand tous les maux de la société nous fi*appent ensemble comme pour nous punir d'avoir voulu son plus grand bien , je vois au delà des bornes de la vie le prix de nos sacrifices et le bonheur de nous réunir. Comment? de quelle manière? je l'ignore; je sens seulement que cela doit être ainsi.
L'athée n'est point à mes yeux un faux esprit; je puis vivre avec lui aussi bien et mieux qu'avec le dévot, car il raisonne davantage; mais il lui manque un sens, et mon àme ne se Tond point entièrement avec la sienne : il est froid au spectacle le plus ravissant, et il cherche un syllogisme lorsque je rends une action de grâces. Je ne suis pas parvenue tout à coup à cette assiette ferme et paisible, dans laquelle, jouissant des vérités qui me sont démontrées, m'abandon-
^ On lit clans toutes les éditions des murs, 11 s*agit de mers que madame R. croyait traversées par B., qui devait se rendre en Amérique. Voyez auK pages 34, 48, etc.