DEUXIEME PARTIE. T
nant avec confiance aux sentimens heureux, je me résigne à i{j[norer ce que je ne saurois corinottre, sans m'inquiéter jamais des opinions d' autrui. Je trace en peu de mots le résultat de quelques années de méditation, d'étude, dans le courant desquelles j'ai cpielquefois participé à l'exigence du déiste, la rigueur de l'athée, l'insouciance du sceptique. Mais toujours de bonne foi, parce que je n'avois aucun intérêt à changer ma croyance pour relâcher mes mœurs dont la règle étoit établie pour moi au delà de tous les préjugés possibles, j'ai eu l'agitation du doute, sans les tourmens de la crainte. Je me conformois au culte établi, parce que mon âge, mon sexe, ma situation m'en feisoient un devoir. Incapable de tromper, je disois à l'abbé Morel : « Je viens à confesse pour édifier mon prochain et ne pas inquiéter ma mère, mais je ne sais trop ce dont je puis m' accuser ; mon état est si calme et mes goûts sont si simples, que ma conscience ne me reproche rien, quoique je n'aie pas grand mérite à bien faire. Cependant je suis quelquefois trop occupée du désir de plaire, et je m'abandonne à de trop vives impatiences contre ma bonne ou tout autre, quand il se fait quelque chose de travers. Je n'apporte peutêtre pas non plus assez d'indulgence dans mes jugemens, et, sans la manifester, je prends trop aisément en aversion les personnes qui me paroissent sottes ou maussades ; je veux m'observer à cet égard. Enfin, dans les exercices de religion, j'apporte trop de distraction et de froideur; car je conviens qu'il faut mettre de l'attention à tout ce qu'on croit utile de faire, pour quelque raison que ce puisse être. » Le bon abbé Morel, qui avoit épuisé sa bibliothèque et sa rhétorique pour me conserver croyante, s'accommodoit avec bon sens de me trouver raisonnable; il m'exhortoit à me défier de l'esprit d'orgueil , me représentoit de son mieux les douceurs de la reUgion, me donnoit l'absolution dans sa sagesse , et étoit encore assez content que j'allasse deux ou trois fois l'an à la sainte table, par tolérance pliilosophique , puisque ce n' étoit plus l'œuvre de la foi. J'allois prendre la divine nourriture en songeant à ce qu'avoit dit Gicéron, qu'après toutes les folies des hommes à l'égard de la Divinité,
il ne leur restoit plus qu'à la transformer en aliment pour la manger. Ma mère prenoit chaque jour un caractère de piété qui me permettoit moins de m'éloi{p)er des pratiques ordinaires , et je ne craignois rien tant que de l'affliger.
L'abbé le Grand, ami de l'abbé Bimont, venoit quelquefois chez elle; c'étoit un homme d'un excellent jugement, qui n'avoit de son état que la robe, dont il étoit encore assez embarrassé. Sa famille l'a voit fait prêtre, parce que de trois frères il falloit bien en mettre un dans l'Église; aumcVnier du prince de Lamballe , pensionné après sa mort par Penthièvre, il s'étoit fixé dans une paroisse pour être quelque part, et rapproché de son ami pour le plaisir de le voir. Affecté d'une grande foiblesse de vue , il devint aveugle très-jeune , et cette circonstance , ajoutant à son goût pour la réflexion , acheva de le rendre très-méditatif. Il aimoit à causer avec moi, et m' apportoit souvent des livres; c' et oient presque toujours des ouvrages de philosopliie sur les principes desquels il s'entretenoit fort librement. Ma mère ne discutoit guère; je n'osois pas pousser les choses très-loin ; mais enfin elle ne m'empéchoit pas de lire et jie blâmoit pas ce choix de lectures. Un Genevois, horloger, en relation d'affaires avec mon père , bonhomme qui avoit toujours un livre parmi ses outils , et une assez jolie bibliothèque qu'il connoissoit mieux que maints grands seigneurs ne connoissoient la leur, m'offrit l'usage de ce petit trésor de mon goût, et je profitai de sa complaisance. Ce bon M. More avoit un sens droit, et ne raisonnoit pas seulement son art, mais encore la morale et la politique; et s'il s'exprimoit avec difficulté, avec une lenteur que mon impatience avoit quelque peine à supporter, du moins il partageoit avec la plupart de ses compatriotes cette solidité de raison qui fait pardonner l'absence des agrémens. C'est de lui que j'eus Buffon et beaucoup d'autres ouvrages; je cite celui-là pour rappeler ce que j'ai dit plus haut de la discrétion avec laquelle je le lus; la philosophie, en développant la force de mon âme et me donnant de la hardiesse dans Fesprit, n'ôtoit rien aux scrupules du sentiment et à la susceptibilité de mon imagination, de laquelle j'avois tant à me défendre. La physique d'abord.