‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 39 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

pas la troayer bomne. J'ai souvent réfléchi depuis, que, si j'aTois été à la place de ma mèr^, j'aurôis voulu devenir entièrement l'amie de ma fille; et si j'ai des regrets aujourd'hui, c'est que la mienne ne me ressemble pas davantage; nous irions de pair à compagnon , et je serois heureuse. Mais ma «ère, avec beaucoup de bonté, avoit de la froideur; elle étoît plus sage encore que sensible, plus mesurée qu'affectueuse. Peut-être aussi apercevoit-«lle chez moi un essor qui me conduiroit plus loin qu'elle ; sa manière me laissoit aller sans contrainte et sans familiarité. Elle n'étoit point caressante, quoique ses yeux req)irassent la tendresse et fussent ordinairement fixés sur moi; je sentois son cœur, il pénétroit le mien ; mais la réserve de sa personne tn'en inspiroit une que je n'aurois point eue avec elle; on eût dit qu'une plus grande distance se trouvoit entre nous depuis que j'étois sortie' de l'enfance. Ma mère avoit une dignité , touchante il est Trai , mais enfin c'éteit de la dignité ; les transports de mon àme brûlante en étoient réprimés , et je n'ai bien connu toute Pétendue de mon attachement pour elle que par le désespoir et le délire où me jeta sa perte. Nos journées s'écouloient dans un calme délicieux; j'en passois la plus grande partie à mes études solitaires , toute transportée dans Fantiquité, dont je suivois l'histoire et les arts, dont j'examinots les opinions et les préceptes. La messe le matin, qudques heures de lecture commune , les repas et les sorties étoient les seules époques de ma réunion avec ma mère. Les sorties étoient rares ; et lorsqu'il venoit des visites que je ne goûtois pas, je sa vois fort bien rester dans mon petit cabinet, que ma bonne mère n'auroit pas voulu me jouer le mauvais tour de me faire quitter. Tous les dimanches et JEétes étoient consacrés à la ])romenade; souvent elle se faisoit au loin; bientôt elle s'y dirigea plus constamment , par la préférence que je téiBOignai pour la campagne sur les jardins parés de la ca{Htàle. Je n'étois point insensible au plaisir de paroltre quelquefois dans les promenades publiques; elles oHroient alors on spectacle très4Nrillant , dans lequel la jeunesse avoit toi]^oars un rôle agréable. Les grâces de la personne y rece- ▼oient coustamment des hommages que la modestie ne peut

se dissimuler, et dont le cœur d'une jeune fille est toujours trés-avide. Mais ils ne suffisoient point au mien; j'éprouvois, après ces promenades, durant lesquelles mon amourf ropre, fort éveille , étoit aux a(j^ets de tout ce qui pouvoit me faire parottre avec avantage, et m' assurer que je n'avois pas perdu mon temps, un vide insupportable, une inquiétude et un dégoût qui me faisoient payer trop cher les plaisirs de la vanité. Habituée à réfléchir, à me demander compte de mes sensations , je recherchois péniblement les causes de ce malaise, et ma philosophie s'exerçoit pleinement.

Est-ce donc pour briller aux yeux, conune les fleurs d'un parterre, et recevoir quelques vains éloges, que les personnes de mon sexe sont formées à la vertu, qu'elles acquièrent des talens? — Que signifie ce désir extrême de plaisir dont je me sens dévorée, et qui ne me rend point heureuse lors même qu'il sembleroit devoir être satisfait? Que m'importent les regards curieux, les complimens doucement murmurés, d'une foule que je ne connois point, et qui est peut-être composée de gens que je n'estimerois guère s'ils m'étoient connus? Suis-je donc au monde pour dépenser mon existence en soins frivoles, en sentimens tumultueux? — Ah! sans doute, j'ai une meilleure destination; cette admiration qui m'enflamme pour tout ce qui est beau, sage, grand et généreux , m'apprend que je suis appelée à le pratiquer ; les devoirs sublimes et ravissans d'épouse et de mère seront un jour les miens : c'est à me rendre capable de les remplir que doivent être employées mes jeunes années. Il faut que j'étudie leur importance, que j'apprenne , en réglant mes propres inclinations , comment diriger un jour celles de mes enfans; il faut que dans l'habitude de me commander, le soin d'onier mon esprit, je m'assure les moyens de faire le bonheur de la plus douce des sociétés, d'abreuver de félicité le mortel qui méritera mon cœur, de faire rejaillir sur tout ce qui nous environnera celle dont je le comblerai et c|ui devra être tout entière mon ouvrage. Mon sein s'agitoit à ces pensées; mon cœur ému, gonflé, attendri, me faisoit verser des larmes abondantes; il s'élevoit alors à l'IntelUgence suprême, à cette cause première, cette pro-

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