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vidence, que sais-je? ce principe du sentiment et de la pensée qu'il avoit besoin de croire et de reconnoftre : -^ O toi! qui m'as placée sur ta terre, fois que j'y remplisse ma destination de la manière la plus conforme à ta volonté sainte, et la plus convenable au bien de mes frères! — Cette prière nalTve, simple comme le cœur qui la dictoit, est devenue ma seule prière ; jamais la philosophie dissertante ni aucune espèce d'égarement n'a pu en dessécher la source. Du milieu du monde, et du fond d'une prison, je l'ai faite avec le même abandon : je la prononçai avec transport dans les circonstances brillantes de ma vie , je la répète dans les fers avec résignation; jalouse, dans les premières, de me défendre de toute affection qui n'eût point été à la hauteur de ma destinée ; soigneuse , dans les autres , de conserver la force nécessaire pour soutenir les épreuves auxquelles je suis exposée. Persuadée qu'il est dans le cours des choses des événemens que la sagesse humaine ne sauroit prévenir; convaincue que les plus malheureux ne peuvent accabler une âme saine; qu'enfin la paix avec soi-même, la soumission à la nécessité , sont les élémens du bonheur et constituent la véritable indépendance du sage et du héros. La campagne me présentoit des objets bien plus analogues à mes habitudes méditatives, ù cette disposition recueillie, tendre et mélancolique , fortifiée par la réflexion et les développemens d'un cœur sensible. Nous allions souvent à Meudon, c'étoit ma promenade favorite; je préférois ses bois sauvages , ses étangs solitaires , ses allées de sapins , ses hautes futaies , aux routes fréquentées , aux taillis imiformes du bois de Boulogne, aux décorations de Bellervue, aux allées peignées de Saint-Gloud. — «Où irons-nous demain, s'il fait baeu?» disoit mon père, le soir des samedis d'été. — Puis il me regardoit.en souriant: — « A Saint-Gloud? Les eaux doivent jouer, il y aura du monde. — Âh, papa! si vous vouliez aller à Meudon, je serois bien plus contente! » A cinq heures du matin , le dimanche , chacun étoit debout ; un habit léger, frais, très-simple, quelques fleurs, un voile de gaze, annonçoient les projets du jour. Les odes de Rousseau , un volume de Corneille ou autre , faisoient tout mon bagage. Nous par-
tions tous les trois; on alloit s'embarquer au pont Royal, que je voyoîs de mes fenêtres , sur un petit batelet qui , dans le silence d'une navigation douce et rapide, nous conduisoit aux rivages de Bellevue, non loin de la yerrerie, dont on aperçoit d'une grande distance l'épaisse et noire fumée. Là, par des sentiers escarpés, nous gagnions l'aTenoe de Heodon, vers les deux tiers de laquelle, sur la droite, et un pev élevée , nous remarquâmes une petite maisonnette qui devint l'une de nos stations. G'étoit le logis d'une laitière, femme veuve, qui vivoit là avec deux vaches et quelques poules. Gonrune il étoit pressant de profiter du jour pour la promet nade, nous arrêtâmes qu'il nous serviroit de pause au retour, et que la ménagère nous y donneroit une jattée de lait firalcliement trait. Cet arrangement fut établi de telle fiiçon que tontes les fois que nous montions l'avenue, nous entrions diez la laitière pour la prévenir que le soir ou le lendemain elle nous verroit, et qu'elle n'oubliât point la jattée de laît. Cette bonne vieille nous accueilloit fort bien; le goûter, assaisonné d'un peu de pain bis et de fort bonne humeur, se passoit toujours comme une petite fête qui laissoit chaque fois quelques souvenirs dans la poche de la laitière. Le dtner se faiisoit chez fun ^es suisses du parc; mais l'envie que Javois de m'éloigner des Ueux fréquentés nous fit découvrir une retraite bien conforme à mes goûts. Un jour, après avoir longtemps marché dans une partie mconnue du bois, nous parvînmes dans un espace solitaire, fort dégagé, auquel aboutissoit une allée de grands arbres, sous lesquels on voyait rarement des promeneurs; quelques autres arbres épars sur une pelouse charmante, voiloient, pour ainsi dire, une petite maison à deux étages fort proprement bâtie. — Qu'est-ce que cela? — Deux jolis enfaiis jouoient devant la porte ouverte; ils n'avoient ni l'air des villes, ni ces enseignes de la misère si communes dans les campagnes : nous approdions; nous apercevons, sur la gauche, un jardin potager où travailloit un vieillard. Entrer, converser avec lui, fut bientôt fait; nous apprîmes que ce local s'appeloit Yille- Bonne; que celui qui Thabitoit étoit fontainier du Moulin rouge, chargé de veiller à l'entretien des canaux qai can»
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diuëoient les eam dans quelques parties du parc ; que les feibles appointemens de eette place soutenoient en partie un jeune nésage dont nolis voyions les petits enfens , et dont lui, TÎeiyard, étoit le grand-père : que les soins de la £BuntUe ocenpoîcnÉ la femme, tandis qu'il cultivoit ce javdîo, dont son fib attait vendre les produits à la ville dans ses momens de loisir» Le jiardin éleit un carré Vmg, divisé en quatre portions ,. autour desqnettes étoit ménagée une allée asses large; on baâsin ôccupoît le centre et foumissoit des moyens d'arrosement; au fond, une niche d'if», sous laqudle étoit un grand banc de pierre, of¥roit le repos et Fabri. Des fleurs mêlées aux légumes rendoient F aspect du jardin riant et gracieus; le vieillard, robuste et content, me rappdoit cekn des bords du Gkdéze , que Virgile a chanté ; il cansoit avee ptairâ et bon sens, et s'il ne Seilloit que des goûts simples pour apprécier une telle rencontre, mon imagination ne msmqnoit pas d'y joindre tout ce qui pouvoit lui prêter des charmes. Nous nous informons si l'on n'est pas> dbns l'usage «le recevoir des étrangers. — « il n'en vient guère , nous dit le vieillard,, ce lien est peu connu; mais quand il s'en présente, nous ne refusons pas de leur servir ce que renferment kt basse-cour et le jardina — Nous demandons à diner; on nous donne des œulb frais, des légumes, de la salade, sous un joli bereeau èe chèvrefeuille derrière ta^ maison. Je n'ai jamais lait de repas plus agréable ; mon cœur se dilatoit dme Finnocence et 1» joie d'une situation cbamante. Je caressai beauGOt^ les petits enfans ; je témoignai de la vénération an vieillard; la jeune femme parut bien aise de nous avoir reçus : on parla de deux ekunbres de leur maison dont ils pouvoient disposer pour les personnes qui vondroient les louer durant trois mois, et nous ftmes le projet de les occuper. Ce èamK projet n'a point été réalisé ; jamais je ne suis retournée k Tille^Bonne, car nous visitions Meudon depuis> longtemps lorscpie nous ftmes cette découverte , et nous avions adopté une aoberge du viHuge pour y coucher lorsque deux ^es de su^ nous permeftoient de prolonger notre absence. C'est ^ns cette auberge, qu'on appeloit je crois 1» Reine de France, <|ii^il nous arriva une chose plaisante. Nous occu-
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pions une chambre à deux lits , dans le plus grand desquels je couchois avec ma mère; Pautre, dans un coin de la chambre, servoit à mon père seul. Il venoit de se coucher certain soir, lorsque l'envie d'avoir ses rideaux très-exactement fermés les lui fit tirer si ferme , que le ciel du lit tomba et lui fit couverture complète; après un petit moment de frayeur, nous nous primes tous à rire de l'aventure, tant le ciel avoit tombé juste pour envelopper mon père sans le blesser/ Nous appelons de l'aide pour le débarrasser : la maîtresse du logis arrive ; étonnée à la vue de son lit décoiffé, elle s'écrie, avec l'air de la plus grande ingénuité : — « Ah, mon Dieu ! comment cela est-il possible ! il y a dix-sept ans qu'il est posé; il n' avoit jamais bougé! »Ge raisonnement me fit plus rire encore que la chute du ciel de lit; j'ai trouvé souvent à l'appliquer, ou plutôt à lui comparer les argumens que j'entendois faire en société; et je disois tout bas à ma mère : « Gela vaut les dix-sept ans du lit pour prouver son inébranlabiUté. »
Aimable Meudon! combien de fois j'ai respiré sous tes ombrages, en bénissant l'Auteur de mon existence, en désirant ce qui pourroit la compléter un jour; mais avec ce charme d'un désir sans impatience, qui ne fait que colorer les nuages de l'avenir des rayons de l'espoir! Combien de fois j'ai cueilli, dans tes firaiches retraites, des palmes de la fougère marquetée, des fleurs de brillans orchis! Comme j'aimois à me reposer sous ces grands arbres non loin de clairières où je voyois quelquefois passer la biche timide et légère ! Je me rappelle ces lieux plus sombres où nous passions les momens de la chaleur; là, tandis que mon père couché sur l'herbe, et ma mère doucement appuyée sur un amas de feuilles que j'avois préparé, se livroient au sommeil de l'après-dtnée, je contemplois la majesté de tes bois silencieux, j'admirois la nature, j'adorois la Providence, dont je sentois les bienfaits ; le feu du sentiment coloroit mes joues humides , et les charmes du paradis terrestre existoient pour mon cœur dans tes asiles champêtres ! Le récit de mes promenades et du bonheur (|u' elles me faisoient goûter avoit sa place dans ma correspondance avec Sophie ; quelquefois ma
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prose étoit coupée de vers : enfans irréguliers , mais faciles , et parfois heureux, d'une âme pour qui tout étoit vie, tableau, félicité.
Sophie, comme je l'ai déjà observé, se trouvait jetée dans un monde où elle n'a voit point les agrémeus dont elle me voyoit jouir dans ma solitude ; je connus quelques personnes de sa femille, et j'appris, dans leur société, à goûter plus encore le prix de ma retraite.
Elle descendoit à Paris, dans ses voyages avec sa mère, chez des cousines qu'on appeloit les demoiselles de Lamotte ; c'étoient deux vieilles filles; l'une, dévote atrabilaire, ne quittoit point sa chambre, où elle disoit des oremus, grondoit les domestiques, tricotoit des bas, et raisonnoit assez pertinemment de ses affaires d'intérêt; l'autre, bonne personne , se tenoit au salon , faisoit les honneurs du logis, lisoit des psaumes, et jouoit sa partie : toutes deux mettoient beaucoup d'importance à l'avantage d'être nées demoiselles, conce voient difficilement qu'on pût faire sa société de personnes dont le père n'eût pas été du moins anobU; et, sans oser s'en servir, gardoient le sac que leur mère s' étoit fait porter à l'église, comme un titre de famille. Elles avoient pris auprès d'elles une jeune personne, leur parente, dont elles se proposoient d'augmenter la petite fortune, pour\'u qu'elle trouvât à épouser un gentilhomme. Mademoiselle d'Haugard, c'étoit cette jeune personne, étoit une grosse brune, très-fralche , d'une santé robuste et presque effrayante, dont la tournure provinciale ne cachoit point du tout un caractère un peu brusque et un esprit fort commun. La pièce la plus curieuse de la maison étoit l'avocat Perdu , homme veuf qui avoit mangé son bien à ne rien faire; que sa sœur (la mère de ma Sophie) avoit mis en pension chez les cousines, pour qu'il passât décemment les dernières années de sa vie inutile. M. Perdu, gras et pouponné par merveilles, consacroit la plus grande partie de la matinée à soigner sa personne, mangeoit longuement en médisant des mets, passoit à disserter au Luxembourg plusieurs heures de chaque journée , qu'il terminoit par un piquet. Il attachoit à la gentilhommerie plus d'importance encore que ses vieilles cousines, et
se piquoit d'en avoir les airs, d'en dicter les préceptes. Je ne l'appelois jamais ({ue le commandeur cfuand je pariois à Sopliic de son oncle, tant il me paroissoit resseml>ler au commandeur du Père de famille. Le connnandeur dooe aToit toujours avec ses nièces ce ton de supériorité qu'il prélendoit aMaisonner de tous les égards de la politesse; mais ses procédés étoient bizarres avec mademoiselle d'Hanfjard, dont la fraîcheur et la vue habituelle réveillant son imagination, lui inspiroient je ne sais quoi qu'il n'auroit osé avouer, et qui lui donnoit quelquefois de l'humeur contre son neveu.
Ce neveu, qu'on appeloit Selincourt , étoit un grand jeune homme , de Bgure et de voix douces , ressemblant un peu Ji sa sœur Sophie, causant avec esprit, ayant des manières agréa l>les qu'une sorte de timidité ne déparoit point; du moins elle me sembloit ainsi , lors même que je m'apercevois qu'elle étoit plus marquée avec moi. Les vraisemblances et les vœux de la famille paroissoient en faire le prétendant de mademoiselle d'Hangard.
Quant à la société des demoiselles de Lamotte, elle ëtok formée d'un comte d'Ëssales, devenu chevalier de Saini- Louis au Canada, où il avoit épousé la fille du gouverneur^ se tenant toujours à cent lieues du canon , ignorant , avantageux, bavard, il venoit faire sa partie avec une marquise de Gaillavelle , espèce de douairière , près de laipielle il avoit plus d'un jeu que ne distinguoient point les bonnes vieilles. Madame Bemier, (prande janséniste, femme de bon sens d'ailleurs, dont le mari avoit quitté le parlement de Bretagne lors de l'affaire de la Chalotais, paroissoit, mais plus rarement, dans cette maison avec ses deux filles, la savante et la dévote. Le cœur tendre de celle-ci m'auroit attirée; mais son cou penché portoit difficilement une tète si fort absorbée, qu'il n'y avoit plus de place pour aucune espèce de raisonnement; la savante, avec un peu trop de babil, avoit du jugement et du goût, assez pour racheter une figure repoussante. M. de Vouglans brochoit sur le tout : il n'est pas nécessaire de tracer son portrait pour quiconque a lu Les mi^fs de ma foi en Jésus-Chrisi, par un magistrat, et le recueil des'Loû criminelles, compiladtion laborieuse, on le I