DEUXIEME PARTIE
et Falrocité le disputent au trafvail. Je n'ai jamais rencontré d^ homme dont la sanguinaire intolérance m'ait plus révoltée; il se plaisoit beaucoup dans l'entretien du père Romain Joly, petit vieux capucin, confesseur de mesdemoiselles de Lamotte, qui fiaisoit contre Voltaire des vers où il le comparoit à Satan, et citoit perpétuellement en chaire les capknlaires de Gharlemagne et les ordonnances de nos rois : j'ai eu l'avantage de diner avec lui chez les cousines, de l'entendre à ma paroisse, et de lire son Phaéton; il m'offiriroit de quoi faire une boune caricature, si j'avois le courage de secouer de sa robe la sottise et la caforderie, jointes au savoir le plus puéril. La bonne amie de Sophie figuroit plaisamment dans cette société, où l'on gémissoit derrière elle de ce qu'une jeune personne si bien élevée n'étoit pas née demoiselle. Je ne doute même pas que le commandeur n'eût délibéré dans sa sagesse s'il convenoit à sa nièce de cultiver semblable liaison. Mais la jeune personne a voit un trè&-bon ton, une décence dont les vieilles cousines foisoient grand cas; et à l'exception de quelques tournures de phrases qui sentoient l'esprit, et que le conmiandeur ^soit épiloguer à sa nièce , il ne pouvoit se défendre de lui donner quelques éloges. Il faii arrivoit même de se charger quelquefois des épttres Ae sa nièce dans son absence, et de les apporter lui-même à ma mère; cela seroit arrivé bien plus souvent à Selincourt, si sa scenr avoit consenti à le chaîner de cette commission.
L'insignifiance, les travers de ces personnages, auxqnds ressembloient sans doute beaucoup de gens du monde, me fiaisoient réfléchir sur le vide des sociétés et l'avantage de n'être point tenue à les fréquenter. Sophie me feisoit l'énomération des personnes qu'elle voyoit à Amiens , me traçoit à peu près leur caractère, me donnoit à juger du peu de ressources de la plupart d'entre elles; et, tout compte fait, il se trouvoit qu'au bout de l'année j'avois vu dans ma solitude phis de gens de mérite qu'elle n'en avoit aperçu dans son tourbillon. Gela n'est pas difficile à concevoir, si l'on se rappelle que mon père n' avoit de relations qu'avec des artistes, dont aucun ne venoit chez lui habituellement, mais dont plusieurs s'y trouvoient parfois. Geux c|ui habitent la
9f MEMOIRES PARTICCLIERS.
capitale, lor» même qa'ih ne seroient pas de la première Tolée , ont uoe somme de coniioL<»aiices et un genre de polites«e qu^on ne trouToit assurément point ni dans les gentillàtres de prorince, ni dans les commerrans pressés de fiure fortune pour acheter un anoblissement. La conversation du bon Jollain, peintre de l'Académie, de Tbonnéte rÉpîoe, élève de Pigalle, de Desmarteau, confrère de mon père, do fils de Falconet, de d'Hauteme, que ses talens eussent porté de plein vol à TÂcadémie, si sa qualité de protestant ne l'en eût exclu, des Genevois horlogers, Ballexserd et More, dont le premier a écrit sur l'éducation physique , valoit assurément beaucoup mieux r|ue celle du millionnaire Cannet, qui f vovant les succès de la tragédie de son parent du Belloy, et calculant le profit qu'il de voit en tirer, disoit fort sérieusement et avec humeur : — « Pourquoi mon père ne m'a-t-îl pas appris à composer des tragédies? j'en aurois foit le dimanche !» — Et cependant ces hommes riches, ces pitoyables anoblis, ces impertinens militaires comme d' Essaies, ces pauvres magistrats comme Vouglans, se croyoient les soutiens de la société civile, et jouissoient véritablement de privilèges refusés au mérite ! Je rapprochois ces sottises de l'orgueil humain des tableaux de Pope, retraçant ses effets dans la satisfaction de l'artisan qui étale son tablier conune le roi porte sa couronne; je tâchois de trouver avec lui que tout est bien , mais ma fierté concluoit que tout étoit mieux dans une république.
Il n'est pas douteux que notre situation influe beaucoup sur notre caractère et nos opinions; mais on diroit que dans l'éducation c|ue j'ai reçue, que dans les idées que /ai acquises par l'étude ou avec le secours du monde, tout avoit été combiné pour m' inspirer l'enthousiasme républicain, en me faisant juger le ridicule ou sentir l'injustice d'une foule de prééminences et de distinctions. Aussi, dans mes lectures, je. me passionnois pour les réformateurs de l'inégalité; j'étois à^ê et Gléoméne à Sparte ; j'étois les Gracques à Rome ; et 9 comme Gomélie, j' aurois reproché à mes fils qu'on ne mi'appeloit que la belle-mère de Scipion. Je m'étois retirée avec le peuple sur le mont Aventin , et j'avois voté pour les