‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 42 sur 90 · DEUXIEME PARTIE. 9S · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. 9S

tribuns. Aujourd'hui que l'expérience m'a appris à tout peser avec impartialité, je vois dans l'entreprise des Gracques et dans la conduite des tribuns des torts et des maux dont je n'étois point assez frappée.

Lorsque je me trouvois témoin de cette sorte de spectacle <]ue présentoit souvent la capitale dans les entrées de la reine ou des princes , les actions de grâces après une couche , etc. , je rapprochois avec douleur ce luxe asiatique, cette pompe insolente, de la misère et de l'abjection du peuple abruti qui se précipitoit sur le passage des idoles de ses mains, en applaudissant sottement au brillant appareil dont il payoit les frais de son propre nécessaire. La dissolution de la cour dans les dernières années du régne de Louis XY ;-rce mépris pour les mœurs qui gagnoit toutes les classes , ces excès qui faisoient le sujet de toutes les conversations particulières, m'inspiroient de l'indignation et de l'étonnement. Ne voyant point encore les germes d'une révolution , je me demandois comment les choses pouvoient subsister dans cet état. Je voyois dans l'histoire s'agiter et tomber tous les empires parvenus à ce degré de corruption, et j'entendois les Français rire et chanter de leurs propres maux : je trouvois que leurs voisins les Anglais avoient raison de les regarder conune des enfans. Je m'attachois à ces voisins; l'ouvrage de Delolme m'avoit familiarisée avec leur constitution; je cherchois à connottre leurs écrivains, et j'étudiois leur Uttérature, mais seulement alors dans les traductions.

Les raisonnemens de Ballexserd n'ayant pu vaincre dans mon enfance la répugnance de mes parens à me faire inoculer, je tombai malade de la petite vérole à dix-huit ans. Cette époque m'a laissé de profonds souvenirs, non par les craintes que m'ait données la maladie , j'avois déjà trop de philosophie pour ne pas subir cette épreuve avec constance, mais par l'incroyable et touchante sollicitude de ma mère. Quelle douleur et quelle activité! Gomme l'inquiétude la tenoit agitée! Gomme la tendresse se peignoit dans tous ses soins! Dans la nuit même, lorsque je croyois recevoir quelque chose de ma garde, je trouvois la main, j'entendois la voix de ma mère; à chaque instant hors de son lit pour s'appro-

cher de mon chevet, ses yeux arides dévoroîent les gestes, et pour ainsi dire les paroles du médecin ; des larmes furtires s'ëchappoient malgré elle quand ils se fixoieut sur moi, qui cherchois en vain à la calmer par mon sourire. Elle n'avoit jamais eu la petite vérole, non plus que mon père; Pun et Pautre n'auroient pas laissé passer un jour sans baiser mon visage malade que je voulois leur dérober, dans la crainte que ces approches ne leur devinssent funestes. Mon Agathe, désolée d'être retenue par la clôture, m'envoya l'une de ses parentes, mère aimable de quatre enfents, à qui elle avoit inspiré une partie de son attachement pour moi, et qoi s'obstina à me voir et m' embrasser, sans considération pour elle-même^ Il fallut cacher à Sophie, alors à Paris, l'état de sa bonne amie; on me supposa partie subitement pour la campagne, afin de laisser écouler le temps du danger sans communication : mais Selincourt venoit s'informer chaque jour pour sa mère de mon état; j'entendis, de ma chambre, son exclamation douloureuse lorsqu'on lui apprit que l'on craignoit complication de fièvre putride et de petite vérole. J'eus la fièvre miliaire , et Pirruption qui lui est particulière ocmtrariant Pautre, je n'eus de la petite vérole que des boutons extrêmement gros et rares qui s'aplatirent insensiblement sans suppuration , et ne laissèrent qu'une peau sèche qui tomba fiacilement. « C'est, me dit le docteur Missa, la petite vérole que les Italiens appellent ratfaglîom , boutons de fausse suppuration; elle ne laisse point de traces. • Et véritablement le poli de la peau ne (iit pas même altéré chez moi par cette maladie; mais les ravages de Phumeur me jetèrent , après les dangers , dans une langueur dont je ne sortis qu'au bout de quatre ou cinq mois. Recueillie dans Pétat de santé, trop tendre pour être gaie, mais patiente dans la douleur, je ne songe plus en maladie qu'à me distraire de mes propres souffrances , et à rendre agréables les soins pénibles que ceux qui m'environnent sont obligés de me donner : j'aimndonne alors les rênes de mon imagination; je dis des folies, et c'est moi qui fais rire les autres. Le docteur Missa, homme d'esprit, me plaisoit beaucoup; il étoit assez avancé en âge pour que je ne souffrisse point

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