DEUXIEME PARTIE
feisoît beaucoup de dépense, et passoit, suivant l'usage des gens riches, quelques niomens au château de Soucy, où se transportoit avec lui la manière de vivre de la ville, bien plus qu'il n'y prenoit celle qui convient à la campagne. Ses possessions comprenoient plusieurs terres réunies; la plus voisine de Soucy (Fontenay) avoit un château antique, dans lequel il aimoit à mettre des habitans; il y avoit logé un notaire, un régisseur, et il engagea M. et madame Besnard à y prendre un appartement, où ils passassent une partie de la belle saison. C'étoit bien entendu pour la conservation des lieux; et il y gagnoit encore un air de magnificence dont il étoit jaloux. M. et madame Besnard, bien logés, jouissoient de la promenade d'un parc dont le négligé faisoit un aimable contraste avec les jardins de Soucy , et me plaisoit encore plus que le luxe qui distinguoit le séjour du fermier général. Lorsque nous étions arrivées chez madame Besnard , elle désiroit que nous allassions foire une visite à Soucy , où la belle-mère et la bellesœur d'Haudry se tenoient avec lui, et faisoient les honneurs de sa maison. Cette visite se rendoit modestement avant dîner ; j'entrois , sans nul plaisir, dans le salon où madame Pénault et sa fille nous recevoient avec une grande politesse, il est vrai, mais qui sentoit un peu la supériorité. Le ton de ma mère, le caractère même que je portois sous l'air d'une timidité qui nait du sentiment de ce que l'on vaut et du doute d'être appréciée, ne permettoient guère de l'exercer; je recevois des complimens qui me flattoient peu , et que je relevois avec quelque finesse , lorsque certains parasites à croix de Saint-Louis , toujours errans chez l'opulence, comme les ombres sur les bords de l'Achéron, se méloient de les renforcer.
Peu de jours après, ces dames ne manquoient pas de nous rendre notre visite; elles étoient suivies de la compagnie qui se trouvoit au château; on faisoit un but de promenade de la visite à Fontenay : j'étois alors plus aimable, et je savois mettre dans ma part de réception la dose de politesse modeste et digne qui rétablissoit l'équilibre. Il arriva une fols à madame Pénault de nous inviter
9ê MEMOIRES PARTICCLIERS.
à dfner ; je ne fbs jamais plus étonnée cpie d'apprendre que c'étoit, non pas avec elle, mais à l'ofSce. Je sentois bien qae M. Besnard y ayant fait autrefois son rôle, je ne devois pas, par égard pour lui, paroltre mécontente de m'y trouver; mais je jugeois aussi que madame Pénault deroît arranger les choses différemment, et nous épargner cette politesse malhonnête. Ma grand' tante le voyoit du même œil ; mais pour éviter tout petit choc , nous nous rendîmes à Finvitation. Ce (ut un spectacle nouveau pour moi que celui de ces déités du second ordre ; je ne me doutois pas de ce ipa'étoient des femmes de chambre jouant la grandeur. Elles s'étoient préparées pour nous recevoir, et faisoient véritablement bien doublure. Toilette, maintien, petits airs, rien n'étoit oublié. Les dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses prétoient à leur parure une richesse que l'honnête bourgeoisie s'interdisoit; la caricature du bon ton y joignoit un genre d'élégance aussi étrangère à la modestie bourgeoise qu'au goût des artistes ; cependant le caquet et la tournure en auroient encore imposé à des provinciales. Cétoit pis chez les hommes : l'épée de monsieur le maître, les soins de monsieur le chef, les politesses et les vétemens brillans des valets de chambre , ne pouvoient racheter la gaucherie des manières, l'embarras du langage, quand ils vouloient le faire paroftre distingué, ou la trivialité des expressions, ioi^qu'ils oublioient de s'observer. La conversation fut toute remplie de marquis , de comtes , de financiers , dont les titres, la ft>rtune, les alliances paroissoient être la grandeur, la richesse et l'affaire de ceux (pii s'en entretenoient. Les siiperHuités de la première table refluoient sur cette seconde, avec un ordre, une propreté qui leur conservoient l'apparence d'une première apparition , et une abondance qui devoit ser\'ir à la troisième table, celle proprement des domestiques; car ces individus de la seconde s'a{>peloient des officiers. Le jeu suivit le repas; le taux en étoit élevé; c'étoit celui de la partie ordinaire de ces demoiselles, qui no maiiquoicnt pas de la faire chaque jour. J'aperçus un nouveau monde, dans lequel je trouvois la répétition des préjugés, des vices et des sottises d'un monde qui ne valoit