DEUXIEME PARTIE
(juére mieux, pour paroitre davantage. J'avois entendu parler mille fois de l'origine du vieil Haudry, arrive à Paris de son village , parvenu à rassembler des millions aux dépens du public, ayant marié sa fille à Montule, ses petites-filles au marquis Duchillau, au comte Turpin, et laissé son fils héritier de ses trésors. Je songeois au mot de Montesquieu» que les financiers soutiennent l'État comme la corde soutient le pendu. Je concevois que des publicains, qui tronvoient moyen de s'enrichir à ce point, et de se servir de cette opulence pour s'unir à des fiaunilles que la politique des cours feisoit regarder comme essentielles à l'éclat du royaume et utiles à sa défense , ne pouvoient appartenir qu'à un régime détestable et à une nation bien corrompue. Je ne savois pas. qu'il étoit un régime plus affreux encore et une corruption plus hideuse : mais qui l'auroit imaginé? Tous les philosophes y ont été trompés comme moi.
Le dimanche on dansoit à Soucy, au bel air, sans autre abri que celui des arbres ; là , le plaisir eflBaiçoit la plus grande partie des distinctions; et dès qu'il étoit question de valoir par soi-même, je n'avois pas peur de manquer le rang qui pouvoit me convenir. Les nouveaux arrivés se demandoient à l'oreille qui j'étais , mais je ne rassasiois personne de ma présoioe; et, après une heure de délassement, j'échappois aux curieux, en me retirant avec mes parens pour la promenade, dont je n'aurois pas sacrifié les doux instans au plaisir bruyant, et toujours vide pour mon cœur, d'une sorte de représentation. J'apercevois quelquefois Haudry, jeune encore, tranchant du grand seigneur, donnant carrière à ses fantaisies, voulant parottre généreux et noble; il commençoit à inspirer de l'inquiétude à sa famille; ses folies avec la courtisane Laguerre préparaient sa ruine : on le plaignoit comme étourdi, sans le blâmer comme méchant; c'étoit un enfemt gâté de la fortune, qui, s'il fût né dans la médiocrité, auroit certainement beaucoup mieux valu. Brun de visage, la tète haute, les manières protectrices, avec l'air gracieux , il étoit peut-être aimable avec ceux qu'il estimoit être ses égaux : mais je détestois de le rencontrer, et sa présence me donnoit toujours un sérieux très-fier.
iOO MEMOIRES PARTICULIERS.
L'année dernière, sortant de cette belle salle à manger que l'élégant Galonné a fait disposer dans l'hôtel du contrôle général, occupé depuis par le ministre de l'intérieur', je trouve sur mon passage, dans la seconde antichambre, un grand homme à cheveux blancs, d'un air décent, qui m'aborde avec respect. — « Madame, j'espérois parler au ministre lorsqu'il sortiroit de table; j'avois à l'entretenir. — Monsieur, vous allez le voir dans l'instant; il a été arrêté dans la pièce précédente, mais il va passer. » — Je salue, et je continue mon chemin pour rentrer dans mon appartement. Quelque temps après Roland y parott ; je lui demande s'il a vu une personne que je lui dépeins, qui paroissoit craindre de ne pas le rencontrer. — « Oui, c'est M. Haudry. — Quoi ! ci-devant fermier général , qui a mangé tant de bien? — Lui-même. — Et qu'a-t-il à faire avec le ministre de l'intérieur? — Il a des rapports à cause de la manufacture de Sèvres, à la tête de laquelle il est placé. » — Quel jeu de la fortune ! Nouveau texte à méditation ; j'en avois déjà trouvé un bien grand lorsque j'entrai , pour la première fois, dans ces appartemens qu'habitoit madame Necker aux jours de sa gloire; je les occupe pour la seconde fois, et ils ne m'attestent que mieux l'instabilité des choses humaines; mais du moins les revers ne me prendront jamais à l'improviste. — J'étois alors au mois d'octobre; Danton me donnoit de la célébrité en cherchant à diminuer le mérite de mon mari , et il préparoit sourdement les calomnies par lesquelles il vouloit nous attaquer tous deux. J'ignorois sa marche, mais j'avois vu celle des choses dans les révolutions; je n'ambitionnois que de conserver mon âme pure et de voir la gloire de mon mari intacte; je savois bien que ce genre d* ambition mène rarement à d'autres succès. Mon vœu est rempli : Roland, persécuté , proscrit , ne mourra point dans la postérité ; je suis prisonnière, et je périrai probablement victime; ma conscience me tient lieu de tout. Il m' arrivera comme à Salomon , qui ne demandoit que la sagesse et qui eut encore d'autres biens ; je ne voulois que la paix des justes : et moi
< Cet hôtel qui faisait face k la rue Venudour sur la me Neuve det Petitt-Champs a disparu , et la rue a été prolongée sur son eMpUcement.