DEUXIEME PARTIE. 1S
sert quelque chose à boire, en me priant beaucoup de le prendre; je veux la satisfaire, et je m'évanouis. On me met au lit; j'y ai passé quinze jours entre la vie et la mort, dans des convulsions effrayantes. La souffrance physique que je me rappelle est celle d'un étoufFement continuel ; ma respiration n'étoit qu'une sorte de hurlement qu'on entcndoit de la rue, à ce qui m'a été dit depuis; j'avois éprouvé une révolution que ma situation avoit rendue plus critique, et dont je n'ai pu revenir que par la force de ma constitution et l'excès des soins qui m'ont été prodigués. Mes respectables parens s'étoient retirés dans de petits cabinets , pour me loger commodément; ils sembloient avoir pris une vigueur nouvelle pour me rappeler à la vie , et ils ne permettoient pas qu'une main mercenaire me présentât rien ; ils voulurent me servir eux-mêmes, et ne souffrirent d'être secondés dans les soins immédiats que par madame Trude, née Robinau, jeune femme, ma cousine, qui venoit tous les soirs pour demeurer la nuit près de moi , couchée dans mon lit, et tout occupée de prévoir et d'adoucir les accès convulsifs dans lesquels je tombois souvent.
Huit jours s'étoient écoulés; je n'avois pas trouvé de larmes; les grandes douleurs n'en ont point.
{Ten verse en ce moment qui sont amères et brûlantes, car je crains un mal encore plus grand que celui que je souffre; j'avois réuni tous mes vœux pour le salut de ce que j'aime; il est plus incertain que jamais! Les calamités s'étendent comme un nuage obscur et terrible prêt d'envelopper tout ce gui me fut cher, et je travaille avec peine à distraire mon attention du présent en m' obligeant de retracer le passé. )
Une lettre de Sophie vint rouvrir la source des pleurs; la voix de l'amitié, ses tendres expressions rappelèrent mes esprits, amollirent mon cœur; elles produisirent un effet que les bains et l'art des médecins avoient inutilement sollicité ; ce fut une révolution nouvelle ; je pleurai , je fus sauvée. L'étouffement diminua, tous les accidens s'affoibhrent, et
les convulsions devinrent plus rares; mais toute impression pénible me rendoit leurs accès.
Mon père se présenta devant moi dans le triste costume qui attestoit notre perte commune , mais inégalement sentie ; il entreprit de me consoler, en me représentant que la Providence disposoit encore des choses pour le mieux jusque dans le malheur; que ma mère avoit achevé son ouvra^je dans ce monde, l'éducation de sa fille, et que s'il avoit fallu perdre l'un des auteurs de mes jours, il étoit l)on que le ciel m'eût laissé celui qui pouvoit être le plus utile à ma fbrtmie. — Assurément ma perte étoit irréparable, même à cet égard, ainsi que les événemens l'ont prouvé; mais je ne fis point cette réflexion; je ne sentis que la sécheresse de la prétendue consolation si mal appropriée à ma façon d'être; je mesurai pour la première fois, peut-être, tout ce qui se trouvoit entre mon père et moi; il me semble qu'il déchiroit lui-même le voile respectueux sous lequel je le considérois ; je me trouvai tout à fait orpheline, puisque ma mère n' étoit plus, et que mon père ne m'entendroit jamais; un nouveau genre de douleur oppressa mon cœur déchiré; je retomlmi dans l'état du plus violent désespoir. Les pleurs de ma cousine, la tristesse de mes bons parens m'ofïroient encore des sujets d'attendrissement; ils eurent leur influence, et je fus arrachée aux dangers qui menaçoient mes jours. Hélas! s'ils se fussent terminés alors! C'étoit mon premier chagrin; de combien d'épreuves n'a-t-il pas été suivi !
Ici finit l'époque douce et brillante de ces années tranquilles, passées dans la paix et le charme d'affections heureuses et d'études chéries ; semblables à ces belles matinées du printemps où la sérénité du ciel, la pureté de l'air, la vivacité du feuillage, le parfum des plantes, enchantent tout ce (|ui respire, développent l'existence, et donnent le bonheur en le promettant.
Aux prisons de Sainte- Pélagie, iO septembre 1795 K
Ma mère n'avoit pas plus de cinquante ans lorsqu'elle me fut si cruellement ravie ;* un abcès dans la tête , formé sans qu'on sût comment, et qu'on ne reconnut que par l'écoulement qui se fit à sa mort par le nez et par les oreilles, expliqua l'enchifrènement étrange dont elle avoit été si longtemps incommodée; la seconde attaque de paralysie n'eût probablement pas été mortelle sans cet incident. 8a physionomie douce et fîratche n'avoit point annoncé sa fin prématurée; les indispositions paroissoient être celles d'un âge que les femmes passent rarement sans altération; la mélancolie, même l'abattement que je lui trouvois depuis quelque temps, s'expliquoient à mes yeux par des causes morales qui ne m'étoient que trop sensibles.
Nos dernières promenades à la campagne avoient paru la ranimer; le jour même qu'elle me fut enlevée, je l'avois laissée bien portante à trois heures après-midi : je revins à cinq heures et demie, elle étoit h*ap)>ée; à minuit, je ne l'avois plus. Foibles jouets que nous sommes de l'impitoyable destin, pourquoi des sentimens si vifs et des projets si grands sont-ils liés à une si fragile existence?
Ainsi fut arrachée du monde l'une des meilleures et des
^ Le manuscrit ne )>orte pas de date. Bosc, dan» la première édition, avaic mis celle du 9 noât 1793, mais cette date 11*061 exacte que pour les premières pages des Mémoires particuliers, — Le commencement de la deuxième partie porte la date du S8 août. — Champagneux, dans l'édition de 1800, met en tète de cette troisième partie la date du 10 septembre 1793, et comme elle nous parait trèt-Yraisemblable , nous Tavons adoptée. Madame Roland écrirait ses Mémoires sur des cahiers qu'elle transmettait k ses amis à mesure qu'elle les arait remplie. On verra, par une note que nous avons imprimée en italique, que le 4 octobre elle terminait le septième cahier de ses Mémoires particuliers»
plus aimables femmes qui Vaient jamais habité. Rien de brillant ne la faisoit remarquer, mais tout la rendoit chère quand on l'avoit connue. Raisonnal>le et bonne par essence, la vertu ne paroissoit rien lui coûter; elle savoit la rendre douce et facile comme elle. Sage et calme, tendre sans passion, son âme pure et tranquille respiroit comme s'écoule le fleuve docile qui baigne avec une égale complaisance le pied du roclier qui le tient captif et le vallon qu'il embellit. Sa perte subite m'a fait connottre les déchiremens de la douleur et les transports les plus violens.
« Il est beau d'avoir de l'âme; il est malheureux d'en avoir autant, » disoit tristement à mes cotés l'abbé Legrand, qui vint me voir chez mes grands parens. On s'empressa, lorscjue mon état fut amélioré , de faire venir ou de recevoir successivement les différentes personnes de ma connoissance , pour me famiUariser avec les objets extérieurs. Je paroissois ne pas exister dans le monde où l'on me voyoit; concentrée dans ma douleur, je ne m'apercevois guère de ce qui se passoit autour de moi ; je ne parlois point , ou bien , répondant à mes pensées au lieu de saisir celles des autres, j'avois l'air d'avoir l'esprit aliéné; puis l'image chérie que j'avois toujours présente, ranimant parfois l'affreux sentiment de sa perte, des cris s'échappoient tout à coup, mes bras étendus se roidissoient et je perdois connoissance. Incapable d'aucune appUcation , j'avois pourtant de bons inter>'alles où je sentois la tristesse de mes parens , leurs bontés , les tendre> soins de ma cousine , et où je cherchois à diminuer leur sollicitude. L'abbé Legrand eut l'esprit de juger qu'il falloit beaucoup me parler de ma mère pour me rendre capable de songer à autre chose; il m'entretint d'elle, et m'amena insensiblement à des réflexions, à des idées qui, sans lui être étrangères, éloignoient la considération habituelle de sa perte. Dès qu'il me crut en état de jeter les yeux sur un livre, il imagina de m' apporter YHéloïse de J. Jacques, et sa lecture fut véritablement ma première distraction. J'avois vingt et uu ans ; j'avois beaucoup lu ; je connoissois un assez grand nombre d'écrivains, historiens, littérateurs et philosophes; mais Rousseau me fit alors une impression compa-