TROISIÈME PARTIE
dictés. Le soir , la séance de F Académie ouvroit la carrière aux beaux . esprits les premiers en titre du royaume, aux {grands seigneurs qui aimoient ù mettre leurs noms sur leur liste, à se montrer dans le fauteuil aux yeux du public, enfin, aux amateurs qui venoient écouter les uns, voir les autres, se montrer à tous, et aux jolies femmes qui étoient sûres de s'en Éaire remarquer.
J'observai d'Alembert, dont le nom, les mélanges et les discours encyclopédiques excitoient ma curiosité; sa petite figure et sa voix grêle me firent penser que les écrits d'un philosophe étoient meilleurs à connottre que son masque. L'abbé DeUUe confirma la remarque pour les gens de lettres; il lut, d'une voix maussade, des vers charmans. L'éloge de Catinat^ par la Harpe, étoit l'objet du prix et méritoit bien de le remporter.
'Aussi simple à l'Académie qu'à l'église, et que je le suis demeurée depuis, au spectacle, je ne me mélois point aux bruyans applaudissemens donnés avec transport aux belles choses, et souvent avec vanité à celles que chacun veut avoir le mérite d'avoir remarquées ; j'étois extrêmement attentive, j'écoutois sans m'occuper des regardans; et lorsque j'étois touchée , je pleurois , sans savoir si cela même paroftrott singulier à quelqu'un. J'eus lieu de m' apercevoir que c'étoit une nouveauté; car au sortir de la séance, M. de Bois* raorel me donnant la main , je vis des hommes qui me mon* troient les uns aux autres avec un sourire que je n'étois point assez vaine pour croire admiratif , mais qui n' étoit pas déso* bligeant, et j'entendis parler de ma sensibilité. J'éprouvai je ne sais quel mélange de surprise et d'une douce confusion; je fus bien aise d'échapper enfin à la foule et à leurs regards.
L'éloge de Gatinat inspira à M. de Boismorel l'idée d'un pèlerinage intéressant; il me proposa d'aller visiter Saint- Gratien , où ce grand homme a fini ses jours dans la retraite, loin de la cour et des honneurs ; c'étoit une promenade philosophique entièrement de mon goût. M. de Boismorel vint, avec son fils , un jour de Saint-Michel , prendre mon père et moi; nous nous rendîmes dans la vallée de Montmorency, sur les bords de l'étang qui l'embellit ; nous gagnâmes Saint-
iA6 MEMOIRES PARTICULIERS.
Gratien , et nous reposâmes à T ombre des arbres que Câlinât avoit plantés de sa main; après un dtner frugal, nous passâmes le reste du jour dans le parc délicieux de Montmorency; nous vîmes la petite maison qu' avoit habités Jean- Jacques, et nous jouîmes de tout l'agrément d'une belle campa{j^e , quand on est plusieurs à la contempler du même œil. Dans l'un de ces momens de repos on l'on considère en silence la majesté de la nature, M. de Boismorel tira de sa pocbe un manuscrit de sa main ; il nous lut un morceau qu'il avoit extrait, et qui étoit alors peu connu; c'est ce trait de Montesquieu , trouvé à Marseille par le jeune honmie dont il avoit délivré le père , et se dérobant aux actions de grâces de ceux qu'il avoit obligés.
Pénétrée de la générosité de Montesquieu, je n'admirai pas exclusivement son obstination à nier qu'il fût le libérateur chéri de cette Camille transportée; l'homme généreux ne cherche jamais la reconnoissance ; mais s'il est beau de se dérober à ses témoignages, il est grand d'en recevoir l'expression : je crois même que c'est un nouveau service à rendre aux gens très-sensibles que l'on a obUf^és, car c'est pour eux un^ manière de s'acquitter.
Il ne ikut pourtant pas croire que je hisse parfaitement à Paisc de la réunion de mon père et de M. de Boismorel; il «l'y avoit point entre eux de parité personnelle , et cela me fiaisoit souffrir : son fils me regardoit beaucoup, et ne me plaisoit point ; je lui trouvois l'air de la curiosité plutôt que celui de l'intérêt; d'ailleurs, trois ou quatre années de moint* que moi le mettoient à une distance considérable. Son père le reconnut bien, et j'appris dans la suite qu'il avoit dit une fois au mien, en lui serrant la main : « Ah! si mon enfant étoit digne du vôtre, je pourrois paroltre singulier, mais je m'cstiinerois trop heureux! — Je ne me doutois de rien de semblable; je ne calculois même point les diHérence»; je \e> sentois, et elles m'empêchoient de rien imaginer. Je trouvois dans les procédés de M. de Boismorel ceux d'un homme sage c»t sensible, qui honoroit mon sexe, estimoit ma* personne, et proté{jeoit mon goût, pour ainsi dire. Sa correspondance lui ressembloit; elle avoit le caractère d'une gravité douce.