‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 64 sur 90 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

elle portoit le cachet d'un esprit au-dessus des préju{;és, et d'une amitié respectueuse. Je devins, par lui, au courant de ce qu'on appeloit les nouveautés dans le monde savant et littéraire. Je le voyois rarement ; mais j'avois de ses nouvelles toutes les semaines; et pour éviter les fréquens messages de ses domestiques près de moi, comme les grandes courses d'un commissionnaire que j'aurois envoyé à Bercy , il feisoit déposer les livres qui m'étoient destinés chez le portier de sa sœur, madame de Favières, où je les envoyois prendre. M. de Boismorel, qui aimoit beaucoup les lettres, et qui, par effet de prévention, s'imaginoit que je devois être employée dans leur empire, ou peut-être aussi pour m' éprouver, m'invitoit à choisir un genre et à travailler : je regardai cela d'abord comme un compliment; mais en revenant à la chaîne, il me donna heu de lui développer mes principes à ce sujet, mon éloignement très-raisonné de me mettre jamais en scène d'aucune manière , et mon amour très-désintéressé pour l'étude que je voulois foire servir à mon bonheur, sans l'intervention d'aucune espèce de gloire qui ne me paroissoit propre qu'à la troubler. Après lui avoir sérieusement exposé ma doctrine, je mêlai à mes raisonneiiiens des vers qui venoient au bout de ma plume, et dont les idées étoient meilleures que l'expression ; je me souviens qu'en parlant des dieux et de la dispensation qu'ils feisoient des biens et des devoirs, je disois :

Aux hommes ouTrant la carrière Des grands et dea nobles talens , * Us n*ont mis aucune barrière

A leurs plus sublimes élans.

De mon sexe foible et sensible.

Ils ne veulent que des vertus; Nous pouvons imiter Titus, Mais dans un sentier moins pénible.

■Jouissez du bien d'être admis A toutes ces sortes de gloire; Pour nous le temple de Mémoire Est dans le cœur de nos amis. ,

M. de Boism<MreI me répondoit quelquefois dans la même langue; ses vers ne valoient guère mieux que les miens, mais

nous n'y mettions pas plus d'importance l'un que l'autre. Un jour il vint me confier qu'il désiroit employer h l'égard de son fils, dont l'application se ralentissoit beaucoup, un moyen de la ranimer.

Ce jeune homme étoit lié tout naturellement avec son contemporain et son cousin germain de Favières, conseiller au Parlement à vingt et un ans, étourdi comme on l'est à cet âge, avec toute la confiance d'un magistrat qui s'estime par sa robe , sans connoftre ses obligations , avec la liberté , peut-être môme les travers naissans, d'un riche et unique héritier.

La comédie italienne ou l'opéra occupoient les deux cousins bien plus que Cujas et Bartole pour l'un, et les mathématiques qu'avoit commencées l'autre. — « Il feut, me dit M. de Boismorel, que vods (ieissiez à mon fils une noereurialé sage et pénétrante, comme vous saurez la puiser dans votre àme, qui excite son amour-propre et réveille de généreuses résolutions. — Moi! monsieur, moi! (je ne pou vois en croire mes oreilles) et de quel air, je vous prie, pourrai-je, moi, prêcher monsieur votre fils? — Vous prendrez la tournure qu'il vous plaira; vous ne parottrez point; nous ferons venir cela comme une lettre de quelqu'un qui le voit de prés, qui connott ses dépoi^emens, qui s'intéresse à lui, et qui l'avertit du danger : je saurai faire remettre la lettre dans un moment où elle puisse avoir tout son effet ; il faut seulement qu'il ne m'y reconnoisse pas; je lui ferai savoir à quel médecin il aura obligation quand il en sera temps. — Oh! il ne faudroit jamais me nommer!... Mais vous avez des amis qui feroient cela mieux que moi. — Je crois tout le contraire, et je vous demande cette grâce. — Eh bien, je renonce à l'amourpropre, pour vous prouver le désir de vous obliger; je ferai un projet dont vous me direz votre avis et que vous corrigerez, n

Le soir même je fis une lettre assez piquante, un peu ironi(|uc, telle que je la jugeois convenable pour chatouiller l'amour-propre, encourager la raison d'un jeune honune qu'il faut entretenir de son bonheur quand on veut le rappeler à des habitudes sérieuses. M. de Boismorel fîit

enchanté , et me pria de la faire parvenir sans y rien changer. Je l'envoyai à Sophie pour qu'elle la mit à la poste à Amiens, et j'attendis avec assez de curiosité de savoir ce qu'auroit fait ma prédication.

M. de Boismorel m'écrivit bientôt pour me donner des détails qui m'intéressèrent infiniment; il avoit réuni beaucoup de circonstances qui rendirent la chose plus frappante ; le jeune honmie fut touché c il imagina que le célèbre Duclos étoit l'auteur de la remontrance, et il alla pour le remercier; trompé dans sa conjecture, il s'adressa à un autre ami de son père , et ne devina pas mieux ; inais enfin l'étude reprit quelque empire.

Il n'y avoit pas très-longtemps que ceci s' étoit passé, lorsque M. de Boismorel allant avec son fils, par un jour de chaleur, de Bercy à Vincennes, où il me savoit chez mon onde, et m'apportoit les Géorgiques traduites pai* l'abbé Delille, reçut un coup de soleil. Il le traita légèrement; les maux de tête se firent sentir, la fièvre survint, puis le coma; il mourut dans la force de Tàge, après quelques joui-s de maladie. Il n'y avoit guère plus de dix-huit mois que nous étions en correspondance; je l'ai pleuré plus amèrement, je crois, que n'a (ieiit son fils même, et je ne me le rappelle jamais sans éprouver ce douloureux regret, ce sentiment de vénération et de tendresse qui accompagne la mémoire d'un homme juste.

Lorsque mon chagrin fut un peu adouci, je le célébrai dans une romance que personne n'a jamais vue, que je chantai sur ma guitare, et que j'ai depuis oubliée et perdue. Je n'ai plus entendu parler de sa famille ; seulement mon père étant allé faire une visite de circonstance , le jeune «de Boismorel , qu'on appeloit Roberge , lui dit d'un ton fort dégagé qu'il avoit trouvé et jeté dans un coin, pour les lui rendre, s'il le souhaitoit, mes lettres à son père, parmi lesquelles il avoit reconnu l'original d'une certaine épttre qui lui étoit parvenue. Mon père savoit fort bien ce qui s'étoit passé ; il ripondit peu de chose , trouva que le jeune homme paroissoit piqué : d'où je conclus qu'il étoit un sot, et ne m'en embarrassai guère; je ne sais si j'ai bien deviné.

IftO MEMOIRES PARTICULIERS.

A quelque temps de là, madame de Faviéres vînt chez mon père pour le charger de quelque acquisition de hijoux ou d'objets de son art ; j'étois dans ma petite cellule , je l'entendis dans la pièce voisine : — « Vous avez , monsieur Phlipoii , une fille charmante; mon frère m'a dit que c'étoit une des femmes d'esprit qu'il connût qui en eût davantage; prenez bien garde au moins qu'elle ne donne dans le bel esprit, ce seroit détestable : ne frise-t-eile pas un peu le pédantisme? C'est à craindre; je crois en avoir entendu dire quelque chose. Elle est bien de figure , fort bonne à voir. » — Voilà , me dis-je dans mon coin, une impertinente madame qui ressemble bien à sa mère : Dieu me préserve de voir son visage et de lui montrer le mien !

Mon père, qui savoit fort bien que je devois entendre, s'abstint de m'appeler, puisque je ne paroissois pas, et je n'ai jamais entendu la voix de madame de Faviéres que ce jour-là.

Je n'ai encore dit qu'un mot de mon excellente cousine Trude. C'étoit une de ces âmes que le ciel forma dans sa bonté pour l'honneur de l'espèce humaine et la consolation des malheureux : généreuse par instinct, aimable sans culture, je ne lui ai connu de défaut que l'excès même de la délicatesse et l'amour-propre de la vertu. Elle auroit cru manquer à ses devoirs si elle eût agi de manière que quelqu'un pût douter qu'elle les eût remplis. C'étoit le moyen de demeurer complètement victime du plus extravagant mari. Trude étoit une espèce de rustre, aussi fou dans ses idées qu'emporté dans son caractère et grossier dans ses procédés; il faisoit le commerce de la miroiterie comme tous les Trude de père en fils, depuis quelques générations; et c'étoit lui que j'avois l'honneur d'avoir pour cousin du côté de ma mère. Actif par tempérament, laborieux par boutades, soutenu par les soins et l'intelUgence d'une femme douce et sage , il faisoit une assez bonne maison , et devoit au mérite de son épouse d'être bien accueilli dans sa propre famille, qui Fauroit rejeté s'il eût été seul.

Ma mère aimoit beaucoup sa petite-cousine, qui la révéroit singulièrement , et s'attacha vivement à moi.

TROISJEME PARTIE. 151

Elle me le prouva, comme on a vu, à la mort de ma mère; occupée dans le jour de sa maison, de son mari, elle vouloit être ma garde de nuit; elle venoit de loin pour en faire les fonctions, et les remplit constamment tant que je fiis en danger. Cette circonstance dut nous lier davantage, et nous nous vîmes souvent. Son mari prit la fantaisie de venir plus souvent encore et sans sa femme; je le tolérai d'abord à cause d'elle, malgré mon ennui; il me devint insupportable, et j'usai de tous les ménagemens nécessaires avec une mauvaise tête pour lui foire sentir que le titre de parent et de mari de ma bonne amie ne suffisoit point pour autoriser ses fréquentes visites, qui ne pouvoient plus être moti» vées par l'état de souftrance et de maladie suite de mon chagrin.

Mon cher cousin vint un peu moins souvent; mais il s'éta- I>lissoit en visite pour trois ou quatre heures, quoi que je pusse foire , même écrire , en lui disant que j'étois pressée ; lorsque je l'invitois décidément à se retirer, comme il fallut enfin le lui dire nettement, il étoit chez lui de si mauvaise humeur et foisoit un tel train à sa femme, qu'elle nie prioit d'avoir patience pour sa tranquiUité. C'étoit surtout les dimanches et fotes que j'avois à soutenir cette corvée; quand il foisoit beau , j'échappois et donnois reiidez-vous à sa femme chez mes vieux parens; car la recevoir chez moi avec lui {>oiir un peu de temps, ce n' étoit pas la voir, mais être témoin des scènes que son bourru de mari ne manquoit pas de lui foire. Dans l'hiver, je pris un autre parti : aussitôt après le diuer, je donnois la clef des champs à ma bonne, qui m'enfermoit à double tour et à triple barrière; je demeurois parfaitement seule et tranquille jusqu'à huit heures du soir. Trude étoit venu, n'avoit trouvé jiersonne qui lui répondit, étoit revenu , et s' étoit quelquefois promené deux heures aux mivirons de la maison , à la pluie ou à la neige , pour attendre le moment d'entrer. Me fedre celer , lorsque j'y étois véritablement avec quelqu'un, étoit à peu près impossible ; refuser absolument ma porte, en déterminant mon père à rompre avec le persoonage (ce qui eût été difficile, parce qu'il n'avoit point d'enfont et que mon père trouvoit bon de le

15î MEMOIRES PARTICCLIEHS.

ménager) , c'étoit en revenir à l'extrémité que crai(pioit sa femme, renoncer à notre liaison, et F exposer à de nouvelles dis{p*âces.

Je ne connois rien de pire que d'avoir affaire à un fou; il n'est point de moyen avec lui que de le lier, tout le reste est inutile. Ce maussade cousin étoit pour moi un vrai fléau; et la plus {jurande preuve de ce que vaut sa femme , c'est que j'aie pu m'empécher de le jeter par les fenêtres; mais il seroit revenu par le {p*enier. Cependant il faut être juste : Trude n' étoit point sans une sorte d'honnêteté ; plus fou que bête, on eût dit qu'il savoit jusqu'à quel point il pou voit extrava{juer impunément ; jamais son grossier langage ne fut indécent, et s'il manquoit éternellement aux procédés, à la raison , jamais il n'offensa la modestie ou la pudeur. Liorsque sa femme venoit à la promenade avec moi , il nous épioit ; et si nous étions abordées ou saluées d'un homme quelconque, il devenoit inquiet et furieux jusqu'à ce qu'il se fiOkt assuré de qui ce pouvoit être. On croit peut-être qu'il étoit jaloux envers sa femme, c'étoit vrai jusqu'à certain point; mais il l'étoit à mon sujet bien davantage. Malgré les bizarreries de sa situation , la douceur de madame Trude étoit accompagnée de gaieté : elle pleuroit un jour et réunissoit ses amis le lendemain; elle donnoit à manger de loin en loin, et ces repas de famille étoient suivis de danses , une ou deux fois dans l'hiver. Sa cousine étoit toujours l'héroïne de la fête, et son mari en étoit plus aimable durant quelques jours. Je fis connoissance chez elle de deux personnes que je veux citer; l'une étoit l'abbé Bexon, petit bossu plein d'esprit, grand ami de François de Neufchàteau et de Masson de Morvilliers, auteur d'une Histoire de Lorraine qui n'a pas eu de grands succès , dont Buffbn employoit la plume , conmie celle de quelques autres, pour préparer des matériaux et des esquisses auxquels il mettoit ensuite sa touche et son coloris. Bexon, appuyé par Buffon son protecteur, et par quelques femmes de qualité dont il avoit connu les parentes à Remiremont , lieu de son origine et d'un chapitre de nobles chanoinesses , devint grand chantre de la Sainte-Chapelle de Paris. Il prit avec lui sa mère et sa sœur, qui foumiroient à

un épisode, si j'avois le goût d'en faire qui ne tinsRsent pas nécessairement au sujet.

Le pauvre hère mourut trop tôt pour le bien de sa grande sœur aux yeux noirs quêtant des adorateurs, et aux belles épaules qu'elle aimoit à montrer. Il vint me voir deux fois chez mon père , et fiit si transporté de trouver sur ma table Xénophon en in-folio, qu'il vouloit m' embrasser dans son extatique ravissement; €omme il n'y avoit pas de quoi, à mon avis, je le calmai si bien par ma froideur, qu'il ne fit que de l'esprit sans transports , et je ne le revis plus que chez ma cousine.

L'autre personne et oit l'honnête Gibert; grave dans ses mœurs, infiniment doux dans ses manières, marié jeune à une femme qui avoit eu plus de figure que de douceur, il en avoit un fils unique dont l'éducation l'occupoit chèrement. Employé dans l'administration des postes, il consacroit quelques instans de loisir à la musique et à la peinture.

Gibert avoit tous les caractères d'un homme juste et vrai; il ne les a jamais démentis. Ses torts sont ceux du jugement; l'amitié chez lui est une sorte de fanatisme, et l'on est tenté de respecter ses erreurs en les plaignant. Gibert étoit lié depuis l'enfance avec un homme pour lequel il professoit autant de vénération que d'attachement; il vantoit son mérite dans l'occasion, et il étoit glorieux d'en être l'ami. Gibert désira faire ma connoissance , sa femme et lui vinrent chez mon père; je leur rendis visite, et comme ils n'alloient pas souvent ensemble, il revint seul de loin en loin. Je le reçus toujours avec plaisir et distinction, et nous contractâmes, avec le temps, une véritable liaison d'amitié. Gibert ne tarda pas beaucoup à me parler de son phénix ; il sembloit qu'il ne seroit heureux c|ue lorscpe son ami et moi ])ourrions nous admirer réciproquement; enfin il nous réunit h dîner chez lui. Je vis un homme dont l'excessive simplicité alloit jusqu'à la négligence; parlant peu, ne fixant personne, il eût été difficile à juger sur une entrevue pour quiconque n'auroit jamais entendu faire mention de lui ; et j'avoue que , malgré mon goût tout particulier pour le ton modeste , celui de cet homme étoit si humble, que je l'aurois volontiers pris au

154 MEMOIRES PAaTlCULlERS.

mat sur son propre compte. Cependant, comme il ne manquoit ni de jugement ni de ({uelques connoissances , on kii savoit plus de grë d'en montrer lorsqu'il venoit à les foire entrevoir, et l'on finissoit, comme Gibert, par lui en croire beaucoup plus qu'il n'en avoit effectivement. Sa femme peu signifiante, mais sensible, rappeloit toujours Vintenùque ara tenebant de Virgile, quand elle regardoit parler son mari. Ce n'est |>ourtant pas un être tout à fait ordinaire que celui qui sait en imposer ainsi , même à ceux qui le fréquentent , sur la mesure de son mérite effectif; il faut qu'il soit grand en quelque chose, du moins eu dissimulation; ^, si les circonstances l'intéressent à la pousser aussi loin qu'il soit possible dans les affaires importantes, il peut devenir, de 6iux sage qui usurpoit l'estime, scélérat aux dépens de ses contemporains. L'histoire en fera juger par la suite. Je vis peu l'ami de Gibert; il abandonna une place lucrative, et la France même, pour aller s'établir en Suisse, où le portoient ses goûts cliampêtres, où l'appeloit la liberté. Laissons-le partir; il ne reviendra que trop. C'est ainsi que j'ai connu Pache, car il faut bien le nommer; c'est de lui qu'il est question. On verra comment, plus de dix ans après, Gibert l'amena chez moi , le fit connoUre à mon mari, qui le crut un homme probe par excellence, l'annonça comme tel dans un instant où son suffrage pouvoit faire une réputation, et devint la cause de son entrée au ministère, où il ne fit que des sottises, qui lui valurent de ]>asser à la mairie, où il n'autorisa que des horreurs.

Madame Trude désira vivement de faire un voyage près d'une parente qui lui étoit chère; il s'agissoit d'une absence de quinze jours ou trois semaines. Son mari trouvoit de l'inconvénient à ce que le comptoir fût aussi longtemps sans représentation; au reste, la chose lui paroissoit faisable, si je consentois à venir quelquefois, dans le miheu du jour, occuper cette place. Ma cousine souhaitoit que j'eusse cette complaisance; me l'exprimer étoit assez me faire juger que je ne pouvois la refuser, et mon amitié pour elle s'y prêta sans hésiter. Je fus donc sept ou huit fois, de midi à six heures, prendre la place de madame Trude dans sou

comptoir; son mari, joyeux et fier, se conduisoit fort bien» yaquoit aux affaires du dehors , et parut sentir tout le mérite de mou procédé. li étoit dit qu'il de voit se trouver dans ma ▼ie qu'en dépit ^e mon aversion pour le commerce, j'aurois du moins vendu des lunettes et des verres de montre. La situation n'ëtoit pas plaisante; Trude étoit logp rue Montmartre, près de la rue Ticquetonne, où doit être encore son successeur : je n'ima{pne rien d'infernal comme le bruit des voitures éternellement roulantes dans ce lieu-là, entendu d'une boutique tout ouverte; j'y serois devenue sourde comme l'est aujourd'hui ma pauvre cousine. Quittons son triste ménage , dont nous verrons le sort , et rappelons mon autre parente.

J'allois chez mademoiselle Desportes une ou deux fois toutes les semaines , le jour ou elle réunissoit constamment la société. J'aurois des tableaux à faire, si les originaux en valoient la peine; mais quand j'aurois dépeint des conseillers an Ghatelet, comme le petit Mopinot, prétendant à F esprit •avec des épigrammes; le dévot de la Presle, bonhomme qui n avoit que le tort d'être bilieux et janséniste ; une douairière qui cachoit le goût du plaisir sous une dévotion facile , telle que madame de Blancfuné ; un vieux et riche célibataire , trop dégoûtant pour être nommé; un brave homme, raisonnant et réglé comme une horloge, tel que remployé Baudin; et une foule d'autres individus de différentes nuances» sans plus de valeur; j'aurois perdu mes couleurs et mon temps. J'aimois pourtant à rencontrer le père Rabbe, oratorien très-fin, respectable par son âge, aimable par la poUtesse de son esprit; et le docteur Goste, médecin provençal, qui s'amusoit à imiter Perrault sans élever un Louvre, et qui disoit du mal du mariage comme le diable grimace devant un bénitier.

Mademoiselle Desportes avoit hérité de sa mère, de la délicatesse et de la fierté, Tart de faire valoir sa petite fortune dans le commerce sans paroftre s'en mêler, et de traiter sur le ton de la confiance et de Tcgalité avec les particuliers riches ou titrés (|ui s'adi>essoient à elle. Mais comme ce genre est véritablement étranger au commerce, qui se soutient par

r active cupidité, elle vit diminuer encore son héritage, et finit par renoncer au commerce, en retranchant beaucoup de sa dépense.

Son caractère, ses mœurs, le ton de décence qui régnoit chez elle, rattachement qu elle me témoignoit, avoient fait désirer à ma mère que je la cultivasse; c'étoit là qu'elle m'envoyoit souvent. Un piquet à écrire faisoit le fond de la société, dont les autres membres causoient et travailloient ; mademoiselle Desportes me plaçoit assez souvent au jeu, que je n aimois point, pour exercer, je crois, ma complaisance; mais le secours d'un partenaire et la permission de rire de mes distractions en rendoient l'exercice moins pénible.

Il faut bien que je fasse passer sur la scène, à son tour, un vieillard arrivé de Pondichéry, que je vis beaucoup et avec intérêt durant près d'un an. Mon père avoit connu, je ne sais comment, par affaire je crois, et puis avoit reçu à titre d'ami un officier réformé, devenu commis sans place, qui s'appeloit Demontchéry; c'étoit un homme de trente-six ans, ayant les manières polies, le ton du cœur, ces grâces que donne l'usage du monde et peut-être la fleur de la galanterie. Demontchéry cultivoit mon père, mais entroit rarement chez ma mère, qui n auroit pas souffert d'assiduités. Il professoit franchement pour moi respect, estime, etc., et l'ambition de solliciter ma main si la fortune cessoit de lui être contraire. Elle l'envoya droit aux grandes Indes ; il donna de ses nouvelles, et ne cachoit point ses vœux j)our des succès qui lui permissent de revenir avec avantage. Mais simple capitaine de cipayes, et trop galant homme pour ent endive rien à acquérir, il n'étoit pas, je crois, fort avancé lorsqu'il revint après sept ans d'abseftce, et qu'accourant chez mon père il me vit mariée depuis quinze jours : j'ignore ce qu'il est devenu, et ce qu'il m'eût inspiré si j'avois dû penser à lui. Durant son séjour à Pondichéry, il fit connoissance d'un M. de Sainte-Lette, l'un des membres du conseil, et le chargea de lettres pour mon j)ère lorsque le conseil députa Sainte-Lette à Paris en 1776, pour quelque affaire importante.

Sainte-Lette avoit plus de soixante ans ; c'étoit un homme

(|iie la vivacité de Pesprit et l'emportement des passions avoient égaré dans sa jeunesse, où il dissipa sa fortune à Paris. 11 étoit passé en Amérique ; il y étoit demeuré à la LfOuisiane, directeur de la traite avec les sauvages durant treize ans; de là, jeté en Asie, employé dans l'administration à Pondichéry, il cherchoit à réunir les moyens de vivre un jour, ou de mourir en France avec son ami de jeunesse, M. de Sévelinges, dont je dirai quelque chose. Une voix l^ve et solennelle, distinguée par l'accent que donnent l'expérience et le malheur, soutenue par l'expression facile d'un esprit exercé, me frappa dans Sainte-Lette à son abord. Demontchéry lui avoit parlé de moi; c' étoit probablement ce qui lui inspiroit le désir de faire connoissance : mon père le reçut bien; je l'accueillis avec empressement, parce qu'il m'intéressa bientôt ; sa société me fut très-agréable, il recherchoit la mienne, et durant tout le temps que dura son voyage, il ne passoit point quatre ou cinq jours sans me rendre visite.

Les gens qui ont beaucoup vu sont toujours bons à entendre, et ceux qui ont beaucoup senti ont toujours vu plus que d'autres, lors même qu'ils auroient moins voyagé que n' avoit tait Sainte-Lette. 11 avoit ce genre d'acquit que donne l'expérience bien plus que celui des livres; moins savant que philosophe, il raisonnoit d'après le cœur humain, et il avoit conservé de sa jeunesse le goût de la poésie légère, dans laquelle il avoit écrit de jolies choses. Il me donna plusieurs de ses morceaux; je lui communiquai quelques-unes de mes rêveries , et il me répéta plusieurs fois d'un ton prophétique, c'est-à-dire persuadé : a Mademoiselle, vous avez beau vous en défendre , vous finirez par faire un ouvrage. — Ce sera donc sous le nom d'autrui , lui répliquai-je , car je me mangerai les doigts avant de me faire auteur. »

Sainte-Lette rencontra chez mon père une personne dont j'avols fait connoissance depuis quelques mois, et qui devoit puissamment inHuer sur le sort de ma vie , quoique je ne le |)révisse guère alors. J'ai déjà dit que Sophie, plus distraite (|ue moi par les habitudes de la société, étoit loin d'y trouver de l'avantage; elle m' avoit parlé quelquefois d'un homme de mérite, fixé à Amiens par sa place, et qui alloit souvent

ISS MEMOIRES PARTICULIERS.

c^ez sa mère lorsqu'il demeuroit à sa résidence ; ce qui n'étoit pourtant pas très-commun» parce qu'il Tenoit à Paris tous les hivers, et feisoit souvent dans l'été de plus longs voyages. Elle me l'avoit cité , parce que , dans la foule insignifiante dont elle étoit environnée, elle distinguoit avec plaisir un individu dont la conversation instructive lui parois soit toujours nouvelle, dont les manières austères, mais simples , inspiroient de la confiance , et qui , sans être aimé de tout le monde, parce que sa sévérité parfois caustique déplaisoit à beaucoup de gens, étoit généralement considéré. Sophie lui avoit aussi parlé de sa bonne amie; d'ailleurs, il n'étoit bruit dans sa femille que de l'intimité, de la constance d'une liaison de couvent, qui prenoit avec les années certain caractère respectable; enfin, il avoit vu mon portrait, que madame Gannet avoit mis chez elle en évidence. « Pourquoi donc, disoit-il souvent, ne me faites*vous pas connoftre cette I>onne amie? Je vais à Paris tous les ans; n'aurai-je point une lettre pour elle? » Il obtint cette conunission désirée au mois de décembre 1775; — j'étois encore en deuil de ma mère , et dans cette douce mélancoUe qui succède aux violens chagrins. Quiconque se présentoit de la part de Sophie ne pou voit manquer d'être bien reçu. « Cette lettre te sera remise, m'écrivoit ma bonne amie, par le philosophe dont je t'ai iait c|uelquefois mention, M. Roland de la Platière, honrnie éclairé, de mœurs pures, à qui l'on ne peut reprocher que sa grande admiration pour les anciens aux dépens des modernes qu'il déprise, et le foible de trop aimer à parler de lui. * Ce portrait est moins qu'une ébauche; mais le trait se trouvoit juste et bien saisi. Je vis un honune de quarante et quelques années, haut de stature, négligé dans son attitude , avec cette espèce de roideur que donne l'habitude du cabinet ; mais ses manières et oient simples et faciles, et sans avoir le fleuri le monde, elles allioient la politesse de Thomme bien né à la gravité du philosophe. De la maigreur, le teint accidentellement jaune , le front déjà peu garni de dieveux et très-découvert, n'altéroient point des traits réguliers, mais les rendoient plus respectables que séduisans. Au reste, un sourire extrêmement fin et une vive expression dévelop-

poîent sa physionomie et la faisoient sortir comme ane fi^re toute noirrelle, quand il s'animoit dans le récit ou à l'idée de quelque chose qui' lui f†agréable. Sa voix étoit mêle, son parler bref, comme celui d'un homme qui n'auroit pas la respiration très-lonfpie; son discours plei» de chose», parce que sa tète étoit remplie d'idées, occnpott Pesprit phis qu'il ne flattoit l'oreille; sa diction étoit quelquefbk piquante, mais revéche et sans harmonie. C'est un agrément rare et bien puissant, je crois, sur les sens, cpie le charme de la voix;, il ne tient pas seulement à la qualité du son , il résuJte encore de cette délicatesse de sentimens qui varie les expressions et modifie l'accent

On m'interrotupt pour m* apprendre que je suis comprise dans l'acte d'accusation de Bris^ot, avec tant d'autres députés qu'on vient d'arrêter nouvellement. Les tyrans sont aux abois; ils croient combler le précipice ouvert devant eux en y précipitant les honnêtes gjens; mais ils tomberont après^ Je ne crains point d'aller à l'écliafaud en si bonne compagnie; il y a honte de vivre au milieu des scélérats.

Je vais expédier ce cahier, quitte à suivre sur un autre, si ton m'en laisse la faculté.

Vendredi A octobre, anniversaire de ma fille, qui a aujourd*hui douze ans.

Cette beaaté de l'organe de la voix, trés-difiérente de su force, n'est pas plus commune dans les orateurs qui font profession de l'exercer, que dans la foule qui compose les sociétés. Je l'ai cherchée dans nos trois assemblées nationales; je ne l'ai trouvée parfoite chez personne; Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble débit, n'avoit pas un timbre flatteur, ni la prononciation la plus agréable. Les Clermont en approchoient davantage. « Où donc étoit votre modèle? » pourroit me demander quelqu'un. Je répondrois comme ce peintre à qui l'on demandoit où il |)renoit cet air charmant qu'il donnoit aux têtes créées par son pinceau. « Là-dedans, » disoit-il en mettant le doi{^ sur son front; je porterois le mien à mes oreilles. J'ai peu fréquenté

160 MEMOIRES PARTICCLIERS.

le spectacle, mais j* ai cru m' apercevoir que ce mérite y étoit également difficile à trouver. Larive, le seul peut-être à citer, laissoit encore quelque chose à 3ésirer. Lorsque à l'ouverture de mon adolescence j'éprouvois cette sorte d'agitation que donne le désir de plaire aux jeunes personnes du sexe, j'étois émue au son de ma propre voix, j'avois besoin de la modifier pour me plaire à moi-même. Je conçois que l'exquise sensibilité des Grecs leur fit attacher beaucoup de prix à toutes les parties de l'art de la parole;. je comprends aussi que le sans-culottismc fiasse dédaigner ces grâces et nous conduise à une grossièreté féroce, tout aussi éloignée de la précision des Spartiates dans leur langage plein de sens, que de l'éloquence des Athéniens aimables.

Mais nous avons laissé jadis la Blancherie à Orléans ou ailleurs, il fiaut couler à fond ce personnage.

De retour peu après la mort de ma mère, il apprit c*et événement en venant pour la voir, et il manifesta une surprise, une douleur, qui me touchèrent et me plurent. Il revint me faire des visites; je le voyois avec intérêt. Mon père, qui, dans ces commencemens , s'imposoit la loi de rester près de moi lorsqu'il y venoit quelqu'un, trouva que l'emploi de duègne n' étoit pas amusant, et qu'il serott plus commode pour lui d'interdire tout abord k quiconque n'auroit pas la gravité d'âge nécessaire à ses yeux pour dispenser de sa présence, et me laisser à ma bonne, à moimême. Il m'annonça qu'il coniptoit prier la Blancherie de ne plus revenir; je ne répliquai pas le plus petit mot, quoique j'en sentisse quehjue chagrin; je m'occupai de celui que je sup|)OSois qu il éprouveroit à cette défense; je pris la résolution de la lui adoucir, en lui faisant moi-même cette injonction, car la tournure de mon père me faisoit ci^aindre qu^il ne la rendit désobligeante. Il faut être vrai; la Blancherie m'iutéressoit, et j'imaginois que je pourrois bien Taimer; la tête seule travailloit, je crois, mais elle étoit en chemin. J'écrivis donc une belle lettre qui donnoit à la Blancherie son congé, qui lui ùtoit tout espoir de me répondre, mais qui ne devoit pas détruire celui d'avoir plu, s'il s'en étoit Hatté.

Cette glace rompue donna cours à des idées mélancoliques et douces, dont mon bonheur u'étoit pas autrement troublé. Sophie vint à Paris ; elle y fit quelque séjour avec sa mère et sa sœur Henriette, qui, se trouvant alors à notre niveau par les années que nous avions gagnées et le calmé qu'elle avoit acquis , devint aussi ma boime amie. Les agrémens de sa vive imagination jetoient partout des étincelles et animoient les liaisons dont elle faisoit partie.

J'allois souvent au Luxembourg avec les amies et mademoiselle d'Hangard; j'y rencontrai la Blancherie : il me saluoit respectueusement, et je rendois le salut avec quelque émotion. « Tu connois donc ce monsieur? me dii un jour mademoiselle d'Hangard, qui avoit d'abord pris son salut pour elle. — Oui, et toi-même? — Oh! certainement; mais je ne lui ai jamais parlé. Je vois mesdemoiselles Bordenave *, dont il a demandé la cadette en mariage. Y a-t-il longtemps? — Un an, six mois, dix-huit peut-être ; il avoit trouvé moven de s'introduire dans la maison ; il y alloit de temps en temps, •définitivement il a fait sa déclaration : ces demoiselles sont riches, la cadette est jolie; lui n a pas le sou, et il cherche une héritière; car il a fait semblable demande d'une autre personne de leur connoissance , à ce.qu elles ont appris : on Ta éconduit ; nous l'appelons l'amoureux des onze mille vierges. D'où le connois-tu? — De l'avoir vu souvent au concert de madame l'Epine. » Et je me mordis les lèvres en gardant le reste, bien piquée d'avoir cru que j'étois aimée d'un homme qui sans doute n' avoit demandé ma main que parce que j'étois fille unique; piquée bien plus encore de lui avoir fait une belle lettre qu'il ne méritoit point. Matière à méditation pour exercer ma prudence une autre fois !

Quelques mois s'étoient écoulés, lorsqu'un jour un petit Savoyard vint dire à ma bonne que quelqu'un demandoit à lui parler, je ne sais où : elle sort, rentre, et me dit que M. la Blancherie T avoit chargée de me supplier de le recevoir. C'étoit un dimanche; j'attendois de mes parens : « Oui, lui répliquai-je, qu'il vienne, mais à Finstant; puisqu'il vous

< Leur père écoit un chirui|pen très-connu, membre de T Académie des sciences. (Note de madame R,)

I6t MEMOIRES PARTICULIERS.

attend près de la maison, allez le trouver, et le foites entrer. » La Blancherie arrive ; f ëtois au coin de mon feu. « Je n'osois, mademoiselle, me présenter chez vous depuis la défense que vous m'en aviez fuite; je désirois extrêmement de vous entretenir, et je ne puis vous exprimer ce que m'a ftiit éprouver la lettre chère et cruelle que vous m'adressâtes alors. Ma situation a varié depuis cette époque; j'ai maintenant des ^projets auxquels vous pourriez n'être pas étrangère. » Il me développa aussitôt l'idée d'un ouvrage de critique et de morale par lettres , dans le genre du Spéculateur, m' invitant à traiter ainsi quelque sujet. Je le laissai parler sans l'interrompre; j'attendois même encore, après qu'il eut fait une petite pause, pour qu'il achevât de défiler son chapelet. Quand il eut tout dit, je m'exprimai à mon tour, et je lui observai, avec calme et politesse, que j'avois pris le soin de l'avertir moi-même de discontinuer ses visites, parce que les sentimens qu'il avoit déclarés à mon père à mon sujet me faisant supposer qu'il mettoit de l'intérêt à les continuer, j'avois voulu lui marquer ma reconnoissance pour cette attention; (|u'à mon âge la vivacité de l'imagination se méloit de presque toutes les affaires , et en changeoient quelquefois la face; mais que l'erreur n'étoit pas un crime, et que j'étois revenue de la mienne de trop bonne grâce ]>our qu'elle dût l'occuper; que j'admirois ses projets littéraires, sans vouloir y prendre part d'aucune manière, non plus qu'à ceux de personne ; (|ue je me boniois à des vœux pour les succès de tous les auteurs du monde, ainsi que pour les siens, dans tous les genres; que c'étoit pour le lui dire que j'avois consenti à le recevoir, afin qu'il se dispenstît de toute tentative semblable par la suite; d'après quoi, je le priois de terminer lu sa visite. — La surprise, la douleur, l'agitation, tout ce qui convient en pareil cas alloit être déployé; je l'arrêtai, en disant à la Blancherie que j'ignorois si mesdemoiselles Bordenave et d'autres, auxquelles il s'étoit adressé à peu près dans le même temps , s'étoient exprimées à son égard avec une égale franchise, mais que la mienne étoit sans bornes, et que les résolutions qu'elle peignoit n'admettoient point d'explication. — Je nie levai au même instant;

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