TROISIEME PARTIE. ie
je fis la révérence et ce geste de la maîn qui indique la porte à ceux qu'on veut voir partir. Le cousin Trude arrivoit ; jamais je ne vis son nide visage avec plus de plaisir : la Blancherie fila sa retraite en silence; je ne Tai plus revu : mais qui n'a pas entendu parler, depuis ce temps-là, de Y agent général de la correspondance pour les sciences et les arts?
Gekii-ci hors de scène, retournons à Sainte- Lette et Roland.
Nous étions arrivés à la fin de Fêté 1776. J'avois vb plusieurs fois, dépuis huit ou neuf mois, M. Roland, Ses visites n'étoient pas fréquentes, mais il les faisait longues, conune les gens qui n*allant pas pour se montrer à tel lieu , mais parce qu'ils se plaisent à y être, s'y arrêtent autant qu'ils le peuvent. Sa conversation , instrtictive et franche , ne m^ennuyoit jamais, et il aimoit à se voir écouter avec intérêt , chose que je sais fort bien faire , même avec ceux qui sont moins instruits que lui , et qui m'a valu peut-être encore plus d'amis que P avantage de m'énoncer moi-même avec quelque facilité. Je l'avois connu à son retour d'Allemagne; maintenant il se disposoit à faire le voyage d'Italie, et, dans les dispositions d'ordre dont ne manquent guère de s'occuper les gens sensés à la veille d'une longue absence, il m'avoit clioisie pour la dépositaire de ses manuscrits, desquels je demeurois maîtresse s'il lui arrivoit malheur. Je fus sincèrement touchée de cette marque d'estime toute particulière, et je la reçus avec actions de grâces. Le jour de son départ, il dfna chez mon père avec Sainte- Lette; en me quittant, il me demanda la permission de m' embrasser, et, je ne sais comment, mais cette politesse ne s'accorde jamais sans . rougeur pour une jeune personne , lors même que son imagination est calme. « Vous êtes heureux de partir, lui dit Sainte-Lette de sa voix grave et solennelle , mais dépéchezvous de revenir pour en demander autant. »
Durant le séjour de Sainte-Lette en France, son ami de Scvelinge devint veuf; il alla le trouver à Soissons, sa résidence, pour partager sa douleur, et l'amena à Paris pour Ten distraire. Ils vinrent me voir ensemble. Sévelinge étoit un homme de cinquante-deux ans, gentilhomme peu fbr-
tuné. Il remplissoit en pi*ovince une place de finance, et cultivoit les lettres en philosophe qui connoit leurs douceurs. Ayant fiait ainsi sa connoissance , je demeurai en relation avec lui au départ de Sainte-Lette, qui trouvoit, disoît-il, quelque plaisir, en quittant la France , à penser que son ami n'y perdroit pas l'avantage de correspondre avec moi ; il me demanda même la permission de lui transmettre, pour m' être rendus un peu plus tard, quelques manuscrits que j'ai dit que je lui avois communiqués. Cet intéressant vieillard s'embarqua peut-être pour la cinquième ou sixième fois de sa vie. Un ulcère à la tête, dont il s'étoit déjà ressenti, s'ouvrit lorsqu'il étoit en mer : il arriva malade à Pondichérv, où il mourut six semaines après son retour. Nous apprîmes sa mort par Demontchéry. Sévelinges le rejpretta vivement. Il m'écrivoit de temps en temps, et ses lettres, aussi bien peintes qu'agréablement dictées, me faisoient grand plaisir; elles portoient un caractère de philosophie douce et d'une sensibilité mélancoUque pour lesquelles j'ai toujours eu beaucoup de penchant. J*ai remarqué à ce sujet que Diderot avait dit , avec assez de justesse , qu'un grand goût suppose un grand sens , des organes délicats et un tempérament un peu mélancolique.
Mon père, dont les dispositions heureuses s'altéroient insensiblement, trouva qu'il étoit assez inutile de foire de l'esprit qui coùtoit des ports de lettres. Je comptai mon chagrin au petit oncle, qui m'autorisa à lui ftiire adresser les lettres de Sévelinges, qu'il avoit vu à la maison. Mes manuscrits me revinrent avec quelques observations critiques dont je fus très -glorieuse, car je n'imaginois pas que mes œuvres valussent l'examen; c'étoient, à mes propres veux, des rêveries assez sages, mais communes, sur des choses qui me sembloient que chacun devoit savoir ; je ne pensois pas qu'elles eussent d'autre mérite que l'originalité d'avoir été faites par une jeune fille. J'ai conservé longtemps la plus entière bonhomie sur mon propre compte ; il a fallu le train de la Révolution, le mouvement des afBaires, la variété de mes situations, la fréquence des comparaisons dans une grande foule et parmi les gens estimés pour leur mérite, pour